‹ uvres complètes d'Évariste Parny, poète célèbre (volume 2)Chapitre 29 sur 61 · LES GÉANS · texte numérisé non relu

LES GÉANS

O du ciel profonde sagesse !

A la honte de notre espèce; Le premier né du genre humain Fut un brigand , un assassin.

Gain teint du sang de son frère.

Maudit de Dieu , n'y pensant guère , Au loin habita d'autres champs.

Il les peupla : car les méchans , Race prolifique et féconde , Savent peupler ce triste monde Bien mieux que les honnêtes gens.

Soit caprice de la nature, Soit faveur d'un climat heureux, Ses enfans, d'énorme stature, En firent de plus vigoureux.

La terre, de fruits appauvrie, Légèrement les nourrissait.

Force et paresse, comme on sait.

Vont très souvent de compagnie :

Mangeant beaucoup, travaillant peu, Ces messieurs pourtant voulaient vivre , Et devinrent , dit le gros livre , De fameux chasseurs devant Dieu.

Ils s'emparèrent des montagnes , Des cavernes et des forêts , Et leurs piods n'écrasaient jamais Le gazon des vertes campagnes.

D'Abel les enfans plus mignoijs Subsistaient d'une autre manière :

Ils habitèrent des vallons

Arrosés par une onde claire ; ^

Leur adrese éleva des toits; .^W

Leurs troupeaux couvrirent les plaines:

Libres dans leurs riches domaines , Ils étaient tous bergers et rois.

Enfin, après longues années, Un géant qui chassait un daim Devant lui trouve le Jourdain, L'enjambe, et voilà mon vilain Dans ces campagnes fortunées.

On peut juger s'il fut surpris !

De ses deux gros yeux ébahis Parcourant avec complaisance Ces champs engraissés d'abondance Et peuplés de blanches brebis, Vers les cabanes il s'avance; A son aspect inattendu

-iÛ LES GALANTERIES

Grande frajeur, Avez-vous vu Des moineaux la troupe légère Descendre ou s'emparer d'une aire Où le blé vient d'être battu ? Au moment où leur bec avide Travaille au pillage commun , Arrivé un fermier importun; Plus de moineaux, la place est vide.

Voilà l'imaj^e de la peur Que dut faire au peuple pasteur Du géant l'approche subite.

Hommes et femmes tout d'abord, Jetant un cri, prennent la fuite; Les enfans, qui couraient moins vite.

Tendant les bras , criaient plus fort.

A quelque distance on s'arrête ; Puis on tourne à demi la tête Vers le géant qui tout là bas Demeurait planté sur ses jambes , Surpris et riant aux e'clats De voir comme ces nains ingambes, Précipitaient leurs petits pas.

«« Quel homme ! — Dis plutôt quel diable I

— Comme nous pourtant il est fait ;

Un nez, une bouche En effet,

A l'homme en tout il est semblable.

— Voyez-vous cette large main Qui par des signes nous rappelle ?

Approchons. — Sous un air humain , S'il cachait une âme cruelle?

— Il nous eût assaillis soudain.

Mais il reste là comme un terme.

Que peut- il entreprendre enfin , Seul contre cent ? avançons ferme ! »

Tout se passa tranquillement.

ïJn géant a l'humeur paisible,

Et des petits communément La faiblesse est plus irascible.

De tous côtés on l'entourait , Sa haute taille on admirait , Ses longues mais on mesurait, El ses bras et ses mains encore.

De loin' les femmes regardaient.

Que pensaient-elles? Je l'ignore; Mais tout bas elles chuchotaient.

La nuit arriva ; le sauvage

Soupa d'un mouton bien dodu,

Et se coucha sur le feuillage

Qu'on avait exprès étendu.

Voilà les femmes réunies ;

Écoutons leur vif entretien. »

« Savez-vous , mes bonnes amies ,

Que ce géant est bien ? — Très-bien.

— '■ A l'excès je suis curieuse ;

Oui , je voudrais Et nous aussi ;

Mais l'entreprise est périlleuse.

Pourquoi s'effaroucher ainsi ?

Un pressentiment me rassure.

Venons au fait: quelqu'une ici Peut-elle tenter l'aventure?»

Point de réponse. Avec raison Les unes gardaient le silence; D'autres craignaient*, d'autres, dit-on.

Ne se taisaient que par décence.

Lapins brave se levé enfin, Et part en disant : A demain.

A la voix du chien. qui le presse, Et qui talonne sa paresse , Qu'un mouton franchisse un fossé; Par l'exemple aussitôt poussé ,

Tout le troupeau se précipite ; C'est à qui fautera plus vite ; L'étranger était chaque soir Visité par quelque sauteuse.

Long-temps sa complaisance heureuse Remplit et passa leur espoir :

Mais le plus complaisant des hommes Et des géans s'arrête enfin , Tel est notre commun destin, » Chétive espèce que nous sommes !

« N'avez-vous point de compagnons ?

Lui demandèrent les traîneiises.

— Mes pareils , robustes et bons , Forment des peuplades nombreuses.

— Et des amis , en avez-vous ?

— J'en ai quelques-uns. — Parmi nous, Croyez-vous qu'ils voulussent vivre?

— J'en suis sûr.— Eh bien , retournez ; Et s'ils consentent à vous suivre.

Bien vite avec eux revenez. »

Il part : après un mois d'absence , Il revient avec cent amis , Jeunes, discrets, et bien munis De ce qu'on nomme complaisance.

Aux géantes ils n'avaient pas Confié ces galans mystères ; Mais ces femmes aventurières De loin suivirent tous leurs pas.* Voilà , répétaient les bergères , Du superflu. C'est du nouveau.

Dirent les bergers moins sévères.

Les géantes firent l'écho.

La Genèse est œuvre divine, Mais obscure : des gens profonds

De ces antiques Palagons Dans le ciel cherclieut l'origine.

La Bible dit : « Les iils de Dieu , Des hommes voyant que les filles Etaient faciles et gentilles, Les pourchassaient , et ce doux jeu Des géans créa les familles. »

Mais ces fds de Dieu , qui sont-ils ?

Messieurs les docteurs, peu pi'importe; Sans examen , je m'en rapporte A vos commentaires subtils.

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