‹ uvres complètes d'Évariste Parny, poète célèbre (volume 2)Chapitre 60 sur 61 · IV · texte numérisé non relu

IV

194 LES ROSECROIX.

Vers le rempart il marche à pas pressés. •

Cliarle commence une lulte acharnée.

Des deux côtés part le cri menaçant.

Soudain la Mort saisit en rugissant

Sa faux terrible et de palmes ornées ;

Partout errante elle frappe sans choix ,

Et le Français tombe auprès du Danois :

De leurs amis le pied sanglant les presse.

Raymond, songeant à sa jeune maîtresse

Qui dans les fers peut-être gémissait, iCel qu'un lion dans les rangs s'élançait. i^^ Charle est voisin de la belle étrangère ,

Et quelquefois se rencontrent leurs yen y;

Ce prompt regard , sans doutai involontaire, Anime encore leur bras audacieux.

Mais il la voit bientôt enveloppée , Et de vingt coups en même temps frappée. ' Il vole : « Amis ; laissez à ma valeur De ce combat le péril et l'honneur. »

• Ainsi son ordre éloigne ses soldats; Et des Danois la cohorfe voisine Vient aussitôt entourer l'héroïne:

Sur eux alors il détourne son bras.

Pendanî ce temps , dans la cité vaincue Entrait Harol suivi de ses drapeaux. Le front levé s'avance le héros.

Devant ses pas court la foule éperdue.

Sur son chemin il reconnaît Oswal Qui défendait, froidement intrépide.

Le pont jeté sur une onde limpide Qu'à la Tamise emprunte un long canal.

«N'affecte point un courage inutile , Dit le Danois; évite un sûr trépas.

Le ciel prononce; il m'a livré la fille; Fuis donc ; ta mort ne la sauverait pus. « ,

LESROSECROIX. ' \Oci

Il parle en vain ; l'Anglais est immobile: Et le vainqueur, qu'enflamme le courroux,. Déjà sur lui précipite ses coups:

Rieu n'ébranlait sa fermeté tranquille.

Toujours il pare , et toujours il attend, , Pour atlaquer, un favorable instant.

Le sang qui coule est le sien, il l'ignore. Sur ses deux pieds il s'affermit encore. Le fer enfin que lève sa lenteur ^

Sur l'autre glisse , et la lame guerrière Tranche à regret le chanvre protecteur,. Du pont étroit seule et £aible barrière. Au même instant par le Danois poussé , Dans l'onde claire il tombe renversé.

Postés plus loin près d'un vaste édifice. Des imprudens osent lancer leurs dards , Et du vainqueur provoquent les regards.

«Frappons, dit-il ; la vengeance est justice.» Sur eux il court; par son glaive pressés , De toutes paris ils fuyaient dispersés.

A ussi léger, il vole sur leur trace.

Au loin sa voix retentit et menaça.

Mais dans l'enceinte il entre ; quels objets ! Là sont la mort, les douleurs et la paix. » Sur cette paille où gémit la souffrance , Plus d'ennemis, d'Anglais ou de Danois; Des hommes seuls; tous ont les mêmes droits; Et la pitié , les soins et l'espérance, Également entourent leurs grabats; Également ils ferment leur blessure.

Ou sur leur bouche apaisant le murmure, Également consolent leur trépas.

Un sexe faible, orné de tant de charmes. Né pour Ici» jeux et pour les douces larmes , Qu'en soupirant réclament les amours.

19(i LES ROSECROIX.

Au malheureux prodigue ainsi ses jours.

Harol surpris garde un. pieux silence, Et sur le seuil son pas est arrêté.

Il contemplait l'aclive Bienfaisance , Pure et semblable à la Divinité.

» Sortons, dil-il à sa troupe soumise; Oui , des douleurs respectons le repos, Et la beauté qui ferme les tombeaux, Et la vertu près de la mort assise. >•

Éric, Oldar, furieux et sanglans, N'épargnent point les citoyens tremblans. Au même lieu leur double fer les chasse. Femmes, enfans, \ieillards, tous à la^fois, Poussant des cris, couvrent l'immense place. Ici la tour, là le palais des rois , Un temple à droite , à gauche un monastère. Peuvent au glaive un moment les soustraire. Sous un seul toit on avait entassé •Des champs lointains la richesse nouvelle, Et l'habitant , d'un siège menacé , Ne craignait plus la famine cruelle, ^ers cette enceinte Éric suit les vaincus. Nouveau combat; dans cet étroit espace.

Anglais , Danois montrent îa même audace. Dans la mêlée ils tombent confondus Sur les présens qu'a prodigués la plaine, Sur les éclats des muids au large flanc. Le lait durci qui roule dans le sang, Les iruits épars et que le pied promène, Les vins divers échappés à longs flots , Et le trésor des gerbes en monceaux, Ou que des vents avait broyé l'haleine.

Oldar poursuit sous de rians berceaux L'Anglais tremblant qui recule sans cesse.

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Là , dans se» jours de fête et de repos. D'un peuple heureux éclate l'allégresse.

Il y trouvait l'amitié , les festins , Les jeux, la danse et les bruyans refrain». Mais aujourd'hui l'inapitoyable guerre Parcourt ces lieux au plaisir consacrés. Dans les jardins les vaincus égarés Trouvent partout le sanglant cimeterre.

Le jeune Amsel expire lentement Sous le bosquet où sa longue tendresse Hier enûn obtint de sa maîtresse L'aveu timide et l'amoureux serment.

Souveat encor, malgré son indigence, De quelques fruits composant un repas, Là Théolbert aux jeux de l'innocence De ses deux fils associait l'wafance:

Près du gpzon qui de leurs derniers pas A conservé les empreintes fidèles , L'atteint alors le' tranchant coutelas, Et de ses yeux que ferme le trépas Ou voit couler des larmes paternelles.

Dans le parterre en ovale tracé, Pour l'arbalète un long mât fut dressé. Sur le sommet la colombe timide Offrit souvent à la flèche rapide Un but lointain et rarement touché.

Là d'Odilon a triomphe l'adresse , C'est là qu'il fuit : de ce mât rapproché, Il se détourne , et son trait décoché Arrête Oslin, dont la course le presse; I« fer luisant, dans l'œsophage entré, Passe et ressort de sang tout coloré.

Oldar accourt : trop fier de sa victoire , L'Anglais espère et tente une autre gloire; L'arme brisée échappe de sa main ; Tirant son glaive , il reculait en vain ;

Jusqu'aux sourcils la hache ouvre et sépare Son jeune front éclatant de blancheur : Poussant un cri de mort et de douleur, Soudain il tombe, insulté du barbare , Auprès du mât où l'hymne et la fanfare Avaient trois fois chanté son nom vainqueur. Sur Égilan Oldar se précipite.

L'Anglais combat, incapable de fuite.

Fils généreux , ses travaux renaissaus , Ses tendres soins , retenaient à la vie Un père infirme , une mère affaiblie Par le labeur, la misère et les ans.

Dans ce jardin quelquefois il les guide , Soutient leur pas chancelant et timide, Et sur la pierre étendant son manteau , Il les confie à ce siège nouveau ; li leur présente un propice breuvage , Dont la chaleur ranime le vieil âge; Sa voix enfin, sa facile gaîté.

Rend à leurs fronts quelque sérénité.

Mais du Danois la hache meurtrière Va renversé sur cette même pierre Où ses parens ne reviendront jamais.

Voilà la guerFC et ses brilians forfaits. Au sort enfin obéit le courage.

Dunstan, Engist, que la flotte a blessés. En combattant sont l)ient5t repoussés , L'un vers le temple, où les cris de la rage S'entremêlaient aux gémissantes voix.

L'autre au séjpur qu'embellirent les rois , Et que dévaste un avide pillage.

Plus loin Roger signale sa valeur.

Dans la foret s'il fut trop peu fidèle y Il sait du moins réparer sou erreur, Et-, méritant une écharpe nouvelle.

Du monastère il est le défenseur.

LES ROSECROIX. tO'J

Sa jeune amie a fui dans cet asile, Où solitaire, aux marches de l'autel, La piété levant ses mains au ciel , Dans sa frayeur est encore tranquille : Au Dieu puissant, son unique recours^ Elle abandonne et son sort et ses jours. Humiliés de leur chute dernière.

Et ranimant leur audace guerrière , Dans un combat qui leur sera fatal Devant la tour Althor soutient Oswal.

Harol parait ; son fer iHévitable Erise le fer de l'invincible Anglais , Qui sur ses pieds semblait inébranlable. D'un second coup il fend son casque épais. Oswal pâlit , et faible sans blessure , Perdant ses sens , il tombe sur le seuil. De son ami l'incorrigible orgueil Laisse échaj)per la menace et l'injure.

Il descendait d'un pas impétueux De l'escalier les degrés tortueux; D'Harol qui monte il veut fendre la tête ; En s'écartaut Harol trompe le fer, Qui tombe en vain et ne tranche que l'air. Sa main nerveuse en même temps aiTête La main tendue et menaçante encor; Sur les degrés roule aussitôt AUhor.

Le Danois monte entouré d'une escorte.

Et du salon il renverse la porte^.

11 croit trouver les braves de la cour ; Son cimeterre éiincelle et menace ; Sur son front jeune alors brillaient l'audace , Les fiera combats , la victoire et l'amour ; Mais que voit-il? sans crainte et sans détcuse, La belle Emma , que pâlit la chagrin , Montre au vainqueur un visage serein , Et de Kaoul se reproche l'absence 5

2(X) LES R08ECR0IX.

A son aspect de Blanche la fierté

Rougit et garde un silence irrité ;

Entre les deux , la noble et sage Klfride ,

Dans le malheur sans effort intrépide.

Tient un poignard contre son sein tourné :

Sur elle il fixe un regard étonné;

Mais dans les yeux de la charmante Isaure

Il voit l'amour, le reproche et l'espoir;

C'est là qu'il lit et chérit son devoir;

C'est là qu'il sent des vertus qu'il ignore.

« Fidèle Erdal, dit-il, point de lenteur;

De mes soldats arrête la valeur.

Dans un instant je descendrai moi-même.

Attendez tous ma parole suprême:

Elle voudra ce qu'ordonne l'honneur. »

Mais sur la place impatiens arrivent

Eric , Oldar, et leurs brigands les suivent.

«« Quoi ! disent-ils , Harol , passant ses tlroits ,

Dans leur triomphe arrête les Danois!

Nous, lâche Erdal, nous voulons des richesses,

Londre au pillage, et les jeunes princesses.

Braves amis, venez, forçons la tour:

D'Harol peut-être a lui le dernier jour. »

Voici Raoul et son valeureux frère;

Légers, brilians, précipitant leurs pas,

Ils devançaient leurs fidèles soldats.

A leur aspect l'Anglais encore espère,

El de sa bouche échappe un cri discret.

Des deux Danois la bruyante colère

Pour ce combat se détourne à regret.

Eric avance, et la pointe acérée

Va de Raoul percer le vêtement.

Le don si doux qu'il paya chèrement

Préserve seul sa poitrine effleurée ;

Et sur son sein d'Emma bientôt les yeux

Verront flotter ce gage précieux.

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Éric redouble , et sa lame est trempée, El du Français l'atteint la prompte épée. TeîTible alors, de sa gloire jaloux, Il précipite et rapproche lies coups; Un glaive adroit rapidement les pare.

De- rage en vain pâlissait le barbare. ,

En reculant son adversaire alors Baisse le bras et découvre son corps; Ainsi la ruse à la valeur est jointe.

Elle triomphe , et le crédule fer Pour le percer part semblabje à l'éclair : De sa main gauche il détourne la pointe. Qui toutefois déchire cette main, Et sans effort l'acier qu'il tend soudain Va traverser ce muscle soli laire , Plus délicat, plus vivant que le cœur, Orgaue heureux qu'avertit et resserre L'élonnement, la joie ou la douleur.

Oldar levait sa hache infatigable, Albert l'évite, et l'arme redoutable, Qui sans frapper descend rapidemment, Echappe et vole; Albert à l'instant même Perce le bras élendu vainement.

L'affreux Oldar, de fureur écumant, Sur lui se jette en hurlant le blasphème, Saisit son fer, qu'il rompt, saisit son coips. Et le renverse après de longs efforts; Mais, l'entraînant dans sa chute prévue, . L*adroit Français tombe sur le Danois.

Trois fois il roule, et triomphe trois fois. Chefs et soldats sur lui fixaient leur vue. De se? deux mains il tenait du brigand La gorge épaisse, et vainement la serre; Le fier Oldar, poudreux, couvert de sang, Se débattait sous son jeune adversaire.

C'était du chien la belliqueuse ardeur

202 LES ROSECROIX.

D'un saDgIier tourmentant la vigueur :

Malgré ses bcnds, malgré son cri sau\age,

Au cou du monsSre il reste suspendu;

Le son du cor affermit son courage ;

Des longues dents le coup inattendu ,

Loin de 1,'éteindre, acharne encor sa rage;

Sanglant il tombe, et sanglant il revient ;

Sur l'ennemi la gloire le soutient.

Mais le Français , qu'Oldar en vain arrête ,

D'un lourd pavé bientôt arme sa main,

Frappe à grands coups le front qu'il ouvre enfin ;

Et du brigand il écrase la tète.

Charle et Raymond avaient aussi vaincu ;

Les ennemis fuyaient loin de la plaine.

Au pied d'un arbre Osla reprend haleine.

Au camp danois sur la rive étendu

Vole Raymond: sous la tente voisine

D'un luth sonore il entend le doux son;

Tremblant d'espoir, il entre : « Chère Aldine ?

Je suis Aldin. — ^aime ce double nom. »

Triste , mais fière , à Charle qui s'avance

La jeune Osla : «Que cherches-tu , Français?

Veux-tu de moi la vile obéissance ?

Qui sait mourir n'obéira jamais ;

Qui tient un fer ne meurt pas sans vengeance.*

Calmez, dit-il, cet injuste courroux.

Vainqueur tremblant, je tombe à vos genoi'x^

Oui , la beauté doit commander au brave.

Je vous suivrai vers les lointains climats ,

Dans le désert que choisiront vos pas.

Vous êtes libre, et seul je suis esclave. »

Elle rougit, baisse des yeux confus.

Et sur sa bouche expire le refus.

Suivis du peuple et des chants de victoire

Qui célébraient ces dignes Rosecroix ,

Raoul , Albert , modestes dans leur gloire y.

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Devant la reine arrivent , et sa voix , En rappelant leurs utiles exploits :

« Vous avez tout , rang , dignités, richesses , Là mon pouvoir finit ; mais des princesses Le noble hymen doit encore vous flatter. Puisse leur cœur envers vous m'acquitter ! » Alors d'Emma la main douce et tremblante Va de Raoul prendre la main sanglante.

Celle de Blanche attend l'heureux Albert: Faible combat ! ensemble fière et tendre , Contre l'amour elle ne peut d'éfendre Sa liberté , qu'à regret elle perd.

Mêlant toujours la grâce à la sagesse, Elfride enfin , qu'environnent les grands , Au jeune Harol en souriant s'adresse :

« Les vrais héros ne sont point conquérans. Moins amoureux d'une gloire flétrie, Soyez chrétien, prince , soyez Anglais.

Régnez pour moi sur la riche Estanglie. Son sol heureux prodigue à l'induslrie Des prés touffus , des ombrages épais : Que vos soldats le cultivent en paix.

S'il est pour vous un don plus cher encore, Vous l'obtiendrez de la sensible Isaure. » Alors vaincu , le généreux Danois A ses guerriers commande la retraite; Et des Anglais le cri joyeux répète:

« Vivent la rose , et la reine , et la croix ! <«

Kllf DES ROSECROIS.

20 î LES ROSECROIX.

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