I-aissez-moi donc; vos serpens sont usés
Sur l'homme encor le fils de Cylhérée Veut essayer le poison des plaisirs.
DESDIEUy. î)l
Du ciel il part sur l'aile des zéphirs, Et cotûme uti trait feud la plaine azur4e. Sur le chemin qui conduit au désert.
Un jeuue couple à ses yeux se présente. «. Fort bien , dit-il ; la fortune me sert. Belle Thaïs, votre âme est innocente; Mais l'innoceuce aime sans le savoir, Et quatorze ans plaisent sans le vouloir. Vous , Élinin , sensible autant que sage , De vos seize ans on pourra faire usage. Sur vos coursiers où fuyez-vous tous deux ? Votre naissance au tiôue vous^ppelle; Pour vous d'h)men on prépare les nœuds; Mais de Jésus la doctrine nouvelle Vous a séduits , et vous fuyez pour elle ; Car vos parens , fidèles à leurs dieux , Dans tout chrétien punissent un rebelle. Fuir est trop peu ; dans vos saintes ferveurs , Vous abjurez le monde et ses douceurs ; Et vous voulez, miraculeux ermites.
Du grand Pacôme égaler les mérites.
C'est votre plan; j'ai fait aussi le mien. Un habit d'homn;j enveloppe vos charmis, Jeune Thaïs, et je li'en dirai rien; De la pudeur j'approuve les alarmes.
Mais votre vçix féminine , et vos cris , A chaque pas de ce coursier rapide , Vos pieds mignons de l'étrier sortis , El replacés par votre aimable guide , De votre corps l'équilibre incertain , Votre embarras , et cette blanche main Qui se refuse à la flottante bride , Et de sa selle a saisi le pommeau ; Tout vous traiiit ; et cet habit nouveau Aux curieux n'en imposera guère :
Voyagez donc , oiais d'une autre manière. »>
Après ces mots , il pique du coursier
Le flanc poudreux : moins rapide est la flèche ;
Mais, en partant, sur l'herbe molle et fraîche
Il a jeté son charmant cavalier.
ne sa frayeur avec peine remise ,
Thaïs se lève, et son âme soumise
Rend grâce au ciel, qui, prévoyant el bon ,
Avait pour elle épaissi le gazon.
Elle s'abuse en tenant ce langage ;
De l'Amour seul ce miracle est l'ouvrage.
Pour éviter un semblable danger.
Son compagnon avec elle partage
Sa selle étroite , et ce groupe léger
Au petit pas se remet en voyage.
Mais Cupidon avait d'autreS projets,
Et par degrés sa puissance maligne
Du Bucéphale affaiblit les jarrets.
Bientôt il bronche, et la belle se signe;
Il bronche encore, il fatigue la main
Qui le relève ; et Thaïs alarmée ,
De négligence accusant Éliniu ,
Lui répétait d'une voix animée :
« La bride échappe alors qu'on est disnait.
Si vous voulez, nous ferons un échange. »
Sans répliquer, le jeune homme discret
Cède la bride, et de place l'on change.
L'Amour sourit : le cheval en elïét
Ne bronche plus, et Thaïs triomphait.
Elle est si simple encore et si novice !
En croupe assis, pour trouver un appui ,
Il fallait bien qu'Éliuin malgré lui
Entre ses bras serrât sa conductrice;
Il lui fallait croise/r sa double main.
Non pas dessus , mais au-dessous du sein ,
Et sur ce cœur que Tinnoceuce habite.
Mais qui pour lors plus vivement palpite.
Pour être saint , l'on a beau tout braver ; Celte posture est douce, et fait rêver. Nos voyageurs, qu'un trouble vague agile , Rêvaient beaucoup, et leur âme séduite Se complaisait dans ce fatal oubli.
Mais une croix sur la route placée •
Frappe leurs yeux , épure leur pensée , Et rend la force à leur cœur amolli.
«« Noire projet, dit Tbaïs, est louable; Dieu l'inspira : mais nous débutons mal. Oui, nous péchons par un luxe coupable. Vit-on jamais ermites à cheval ?
Allons à pied, mon ami; cette allure Est à la fois plus modeste et plus sûre. « A pied tous deux poursuivent leur chemin , Et sans s'asseoir marchent une heur* entière. Lassés alors , dans un bosquet voisin Ils vont chercher un repos nécessaire.
Pour eux l'Amour avait tout préparé.
Ils trouvent donc une épaisse verdure , Un Ut de fleurs du soleil ignoré, Un frais zéphir, un ruisseau qui murmure » De pommes d'or î'oranger parsemé , Le doux figuier et le melon timide, De l'ananas le trésor parfumé, ,Et le dattier qui porte un miel solide. Ce lieu dut plaire au couple voyageuc.
Thaïs s'assied , de fatigue affaiblie ; Et d'Elihin la main légère essuie Son joli front que mouille la sueur.
Les fruits divers qu'adroitement il cueille Sont présentés aux lèvres de Thaïs , Sa bouche ensuite en reçoit les débris. Il prend enfin la verte eflarge feuille Du bananier que baigne le ruisseau , j^n la creusant y retient l'eau caplivc.
Et sa compagne , à ses soins alleative.
Boit en riant dans ce vase nouveau.
Témoin caché, de ces ruses nouvelles
Le dieu malin s'applaudissant tout bas,
Veut qu'un dessert couronne leur repas ,
Et sous leurs yeux conduit deux tourterelles.
Vous connaissez de ces oiseaux fidèles
Les vifs transports, l'heureux roucoulement ,
Leurs jeux , leur grâce et le frémissemeut
Que les désirs impriment à leurs ailes ,
Et leurs baisers si délicats , si doux ,
Baisers d'amour, trop imités par nous :
Le marbre même en les voyant s'anime.
Sans y penser, nos ermites naissans
Suivent de l'œil ces oiseaux caressans,
Et par degrés leur abandon exprime
Ce qui pour lors se passe dans leur cœnr.
-Sans y penser, Thaïs avec langueur,
Sur son ami nouchalamuieiit penchée;
Prend une main qu'elle n'a point cherchée ;
Sans y penser, le bras de cet ami
S'étend, se courbe, enveloppe à demi
Un corps charmanl qu'avec douceur il presse.
« Bon ! dit le dien , j'ai vaincu leur sagesse.
Dans un désert avant de s'exiler.
Il faut du moins apprendre à le peupler. «
Il se trompait . d'une cloche voisine
Le son subit dans les airs" retentit.
Ce brait pour eux fut une voix divine ,
Une leçon que leur cœur entendit.
Des voluptés ils repoussent l'image ,
Et promptemeut s'éloignent du bocage.
L'Amour commande; aussitôt l'aquilon D'un voile humide a couvert l'horizon ; La nuit survient, et la pluie avec elle.
Ce contre-temps afflige noire belle.
Pour nous , hélas! le ciel est sans pitié, ' Disait sa peur. Mais son guide fidèle , Rassure un peu son esprit effrayé, De son manteau lui donne une moitié , Conserve l'autre;- à son pied qui chancelle Montre la route ; eî pour les pas glissaas, Il l'enlevait dans ses bras caressans.
Pour eux enfin s'ouvre un gile modeste, L'hôle leur dit : «Une chambre me reste, Elle est à vous. » Ils s'y rendent joyeux ; mais un seul lit se présente à leurs yeux , Et de Thaïs l'innocent-e murmure.
«Ne craignez lien, pour vous sera le lit , Dit Éliuin; un siège me suffit.»
Et de Thaïs la pudeur se rassure.
Des vélemens qu'elle avait usurpés, Et que la pluie a sur elle trempés.
Elle ne peut débarrasser ses charmes.
Il fallut donc , malgré quelques alarmes , A son ami confiei' ce travail.
Pour leur vertu quelle épreuve pénible!
Abrégeons-la du moins, s'il est possible. En abrégeant cet amoureux détail.
La couche étroite a reçu noire sainte, Et du sommeil elle attend les pavots.
Son compagnon, sans humeur et sans plainte , y a sur uu banc chercher quelque repos. Mais Cupidon de nouveau les menace.
«' A moi , Borée !» Il dit; avec fureur Eorée accourt des an'ires de la Thrace , Et sans pitié souffle sur le dormeur.
Un simple lin le couvre , et la froidure Saisit bientôt ses membres délicats:
Il grelottait et gémissait tout bas.
Thaïs entei»d ce douloureux murmure.
()(> LAGUliRRE
"Qu'avez-vous donc ? vous souffrez , j'en suis a'ire.
Transi de froid, il ne pouvait parler.
" Ah! sur ce banc j'eus lort de l'exiler;
Sur ce coussin tandis que je repose,
Il va mourir, et j'en serai la cause. »
Disant ces mots , du lit çUe a santé ,
Et du jeune homme avec vivacité
Touche le front, prend îa main engourdie ,
Presse le sein, ensuite elle s'écrie:
« Oui, sous mes doigts je sens battre son cœur.
Viens , mon ami , des coussins la chaleur.
En peu d'instans ranimera ta vie. »
ï.e même lit tous deux, les a reçus.
L'humanité n'est-elle pas sagesse ?
La belle donc dans ses bras demi-nus Prend Élinin , et doucement le presse.
C'était ainsi qu'Abisag autrefois Couchait auprès du plus sage des rois , Et , sans pécher réchaiiffait sa. vieillesse. Mais d'un ami réchauffer la jeunesse Vaut mieux encor. Ce remède charmant Sur le malade opéra promplemcnt :
Il a repris sa force naturelle ; Bientôt s'y joint une force nouvelle.
«Oui, dit Thaïs, j'ai tremblé pour tes jours. J'eus tort ; le ciel nous devait son secours; Sa volonté traça notre voyage.
Dans le désert nous arrivons demain ; Nous choisirons chacun notre ermitage, Tsotre cellule et notre humble jardin.
De ton réduit le mien sera voisin.
De me quitter awrais-tu le courage ?
Jamais , jamais , lui répond Élinin.
Deviens ma sœur, et je serai ton frère, A mon salut Thaïs est nécessaire.
La solitude a, dit-on , ses dégoiils ' Et ses dangers ; contre eux unissons-nous , Sans peine alors nous vaincrons les obsiacles. Le raéme lieu, par nous sanetkié , Verra toujours notre tendre amitié , Noire ferveur, nos vertus, nos miracles. Mourant ensemble , ensemble ensevelis , Au ciel encor nous resterons unis, »
Ainsi parlant, nos deux anachorètes Par amitié se tenaient embrassés; Par amitié leurs boucbes indiscrètes , Leurs fronts brûlans et leurs seins oppressés Se rapprochaient : une ivresse fatale Dans tous leurs sens allnoie les désirs; Et de Thaïs l'haleine virginale , Et d'Élinin les innocens soupirs , Sont confondus : la volupté timide , Et la langueur, et le baiser humide, Ouvrent déjà leurs lèvres... Par bonheur Pour eux , pour moi , pour le sage lecteur, Un coq chanta : le fracas du tonnerre N'eût pas produit un effet plus certain. Ce triple cri leur rappelle soudain Le renîment du coupable saint Pierre, El lé remords que porta dars son cteur Du coq hébreu le chant accusateur.
Saulant du lit; à genoux sur la pierre, Tous deux au ciel adressent leur prière, • Et prudemment répètent sur leurs fronts Le signe heureux qui chasse les démons. L'Amour chassé s'envol-e avec colère.
Et va gémir dans les bras de sa mère. Muni d'un fer qu'il tourne adroitement, Tel un filou qu'enhardit la nuit sombre, Avec lenteur, sans bruit, tout doucement, m. n
nS LA GUERRE
D'un riche avare ouvre l'appartement ,
Écoute , avance , et se glisse dans l'ombre :
Déjà sa main touche le coffre-fort,
Et va... Jamais l'avarice ne dort ,•
Et tout à coup dans la chambre voisine
A retenti la sonnette argentine:
Le voleur fuit, abandonnant cet or
Qu'il crut saisir, et qu'il convoite encor.
Ou tel un loup sur la verte prairie
Voit deux agneaux nouvellement sevrés
Mêler leurs jeux, goûter l'herbe fleurie,
En folâtrant du troupeau séparés.
Et du taillis s'approchant par degrés;
Du bois il sort, et sur eux il s'élance;
Mais aussitôt "se montre le bergtr,
Branlant sa fourche, et que son chien devance
Le loup surpris se dérobe au danger ;
Laissant l'agneau qui bondit avec joie ,
Rapide il fuit dans les buissons touffus ,
Entend de loin les bêlemens confus,
Et sous sa dent mâche l'absente proie,
Yeillez, bergers, veillez sur vos troupeaux*
Ne forcez poiul mes fidèles pinceaux
A retracer des images fâcheuses ;
Et que jamais dans mes rimes heureuses.
Les loups adroits ne croquent les agneaux.
CHANT HUITIEME
Lanterne magique. Progrès du christianisme, son esprit, et ses heu» eux eîfels.
« Anges et saints , vous tous dont le courage , Exécutant le décret des mortels , M'a des païens assuré l'héritage,
Daus cet Olympe élevez mes autels.
Ue JupitiT l'antique cathédrale Du Paradis sera la succursale.
Nous passerons, pour éviter l'ennui.
De l'un à l'autre : et gardez-vous de croire Que nos rivaux , quêtant un vain appui , Pourront sur nous ressaisir la victoire. De vos succès sans crainte jouissez.
L'homme nous veut, nos destins sont fixés. De l'avenir pour moi la nuit est claire , Noire pour vous; par jijrâce singulière. En ce moment je vous égale aux dieux.
Approchez donc , regardez sur la terre , Et l'avenir va passer sous vos yeux. »
Du beau nuage'ou sa grandeur repose
Ainsi parlait le Dieu fort. et vengeur.
Et sur l'Olympe il planait en vainqueur.
Sa voix alors de trois tons se compose ,
L'un grave et sourd, l'autre doux, l'autre aigu;
L'accord parfait fut au loin eateodu-
Voir l'avenir ne se refuse guère.
Les curieux viennent de toutes parts ;
Sur notre monde ils fixent leurs regards.
Jésus reprend : « Toi, dont la voix est claire ,
P^re et sonore, approche, Gabriel,
Choisis les faits ; eu quelques mots explique
Ce qui là>bas intéresse le ciel ;
Et Rioatre-leur la lanterne magique. » *
GABRIEL
De Constantin voyez les succe-sseurs ; Voyez leur cour. Déjà d'habile.-: prêtres Souples , rétifs , menaçans ou flatteurs , Troublent l'empire, et de leurs lâches maîtres Au nom du ciel dirigent les fureurs.
Grâce à leurs soins , de la théologie
10() LAGUERREi
Partout »'étend l'inquiète manie.
Ce goût bientôt se change en passion.
Chacun épluche, altère , embrouille , explique
Des livres saints le texte inauthentique.
D'in-folios quelle profusion l
Au sens commun quel déluge d'outrages !
On argumente ; et les antres du nord
Par millions vomissent des sauvages ,
Dont la valeur et le subit etfort
Sur tout l'empire étendent les ravages.
Mai? pour qui donc, insoucians chrétiens, ^
Aiguisex-vous ces sabres et ces lances ?
Pour qui ces fers, ces bûchers, ces potences ?
Pour les Gotlis ? Non. Pour lis seuls Ariens.
Il faut du sang à leur pieuse rage.
Voyez ces murs soùs l'herbe ensevelis ;
Voyez ces champs , ces fertiles pays
livrés auT, meurtres, aux flammes, au pillage;
De ces enfans contemplez le carnage :
C'est pour un mot que l'on massacre ainai.
JÉSUS-CHRIST
Pour moi ce mot a beaucoup d'importance; Il compromet ma divine substance.
SAINT-GUIGIÏO LET.
Tuocs, tuons.
«ÉSTJS-CHRIST.
Nestorius aussi Invente un mot, et double ma personne.
Par Eutychès il se voit réfuté.
Mais Eutychès, par son zèle emporté, Sur ma nature aussitôt déraisonne; Car j'en ai deux.
I,n PÈRE. -
Quel galimatias}
jÉSUS-CHRlST.
Une est déjà bien difficile- à croire ;
Mais j'eu ai deux : on ne se refait pas.