‹ uvres complètes d'Évariste Parny, poète célèbre (volume 2)Chapitre 7 sur 61 · CHANT SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHANT SIXIÈME

Prise du Tartare par les diables du christianisme.' Dispute amicale entre les trois porsonnes de la Trinité. Prise de l'Olympe. l.es païens se retirent sur le territoire des dieux Scandinaves. Combat nocturne de Diane et de l'ange Gabriel.

J'ai vu l'Amour attaquer ta jeunesse ,

Charmante Emma ; tendre et respectueux ,

Vif et soumis, il était dangereux;

A son ponvoir il unissait l'adresse.

Tu combattais , mais un trouble inconnu ,

Adoucissant par degrés ta défense ,

Faisait rêver ta sage indifférence ;

Tu combattais , mais l'Amour eût vaincu.

Alors, t'armant d'une force nouvelle.

Tu pris la fuite, et tu vainquis par elle.

Ah ! crains toujours des souvenirs confus ,

Kedoute même un danger qui n'est plus :

II peut renaître. Une biche prudente,

Dont la vitesse a lassé le chasseur.

Long-temps après conserve sa frayeur,

Et fuit encor devant la mort absente.

Si l'ange Esral avait à ses soldats

Bien répété ces utiles maximes ,

Le ciel honteux n'aurait pas vu leurs crimes ,

El dans l'Olympe ils ne ronfleraient pas.

Les dieux riaient de l'étrange capture , Et cependant félicitaient l'Amour.

«Hélas! dit-il, ce triomphe d'un jour Est incertain , et notre perte est sûre. Oui , nous perdons Priape et ses vauriens. Pris sur le fait , de la main des chrétiens

Ils ont gaîmenl accepté l'eau bénite.

Ces apostats , bien froqués , bien tondus , Sont sur la terre, où leur race maudite Doit féconder la vigne de Jésus.»

Que dites-vous à ces tristes nouvelles , Pauvres bloqués? Vous prévîtes alors Qne les chrétiens, par le nombre plus forts, Vous chasseraient des plaines éternelles. Minerve larde , et vous craignez l'assaut Qu'à vos remparts on livrera bientôt.

Pour ajouter à leur humeur chagrine, Au milieu d'eux tombe le noir Phiton , Qui par la main conduisait Proserpine.

On aperçoit aussi le vieux Car on , Qui, s'appuyant sur son vieux aviron , Tient sur son dos la plus vieille des barques. Viennent après les serpens d'Aleclon , Et Tisiphone , et Mégère , et les Parques. « Quoi! vous voilà! s'e'cria Jupiter; D'où sortez- vous? — Eh! pardieu de l'enfer, Lui dit PlutoD. — Oh! l'étrange figure ! Mais pourquoi donc déménager ainsi ?

Que voulez-vocs , et par quelle aventure L'enfer entier se trouve-t-il ici?

— Malgré mes droits du Tartare on me chasse ; Parmi les dieux je reviens prendre place.

— Par qui chassé ?— Par les diables cUrétiens. De résisler avais-jeles moyens?

Leur aspect seul épouvanta Cerbère.

J'ai vu leur chef: sa laideur est amèrc , Et malgré moi devant lui j'ai pâli ; Mais, en revanche, on n'est pas plus poli. En apprenant ma disgrâce soudaine, Je descendis de mon troue d'ébène , Et pour m'aider il me prêta sa main.

7'r LA GUERRE

L'humanité peut entrer dans son âme , Il me plaignit ; et , quoique libertin , Avec respect il a traité ma femme.

Il fallut bien , sans espoir de retour, A bandonner le ténébreux empire :

Tambour battant, jusqu'au t portes du jour Par ses démons Satan m'a fait conduire. —De l'Elysée ils sont donc possesseurs!

— Oui; mais fort mal ils s'y trouvent , je pcns* Leur premier soi» , dans cette circonstance , Fut de courir vers ces lieux enchanteurs Où le printemps prodiguait ses faveurs.

Et qu'habitait , selon nous, l'innocence. D'un œil avide ils cherchent le Léthé; Car le passé, dit-on, les importune.

On leur montra ce fleuve souhaité.

Tous aussitôt d'une ardeur peu commune Sautent dans l'onde; et l'impl^able dieu Qui les poursuit change cette oade en feu. En blasphémant ils gagnent le rivage; Dans l'Elysée ils vont se rafraîchir.

L'un présentait au souffle du zéphyr Ses bras rôtis et son rouge visage; L'autre s'étend sous un humide ombrage; L'autre tout nu se roule sur les fleurs , El les dessèche : on entend leurs clameurs. Ces noirs démons dans ce frais paysage Couraient épars ; et des légers ruisseaux Leur soif ardente allait tarir les eaux. Soudain le Styx gronde , bouillonne, écume, Avec fracas s'élève sur ses bords , Et sous des flots de soufre et de ])itume Il engloutit notre enfer et nos morts.

— Ah ! que je plains ces ombres vertueuses, De l'Elysée habitantes heureuses!

— Ce changement les damne pour jamais ,

Et leurs vertus deviennent des forfaits. «

A ce récit la céleste^assemblée Fut derechef incertaine et troublée.

Elle craint tout : la prise des enfers T>ui présageait le plus grand des revers. Le dieu du Pinde assez mal la console , Quand il répète : « A quoi bon s'attrister ? L'homme est si sot, si dupe et si frivole. Que son encens n'est pas à regretter.

De cet Olympe enfin si l'on nous chasse , N'avons-nous pas un asile au Parnasse ? Là sans rivaux nous régnerons toujours.

L'esprit , les art* , les grâces , les amours , Le don de plaire et le talent d'instruire , Sont pour jamais soumis à notre empire. Ce pis aller me paraît assez doux.

Disgraciés par l'inconstance humaine , Nos ennemis un jour, ainsi que nous, Déguerpiront du céleste domaine :

Partout siffles, ces gens à Te Deum, Avec leur croix, leurs clous et leurs épines. Leur chant niais et leurs tristes matines , Iront pourir dans quelque muséum.»

A nos dépens tandis qu'il prophélise , Un cri d'alerte annonce les chrétiens. - Ils approchaient des murs olympiens ^ Dont la conquête à leur bras est promis^, i^ Le grand Michel , sévère avec douceur, "^ Des premiers rangs gourniandait la lenteur ; Et Jésus-Christ, placé sur les derrières. Criait de loin aux phalanges dernières : - Courage, enfans , et soutenez mes droits ! Sur cet 01yn)pe il faut planter ma croix. Pourquoi trembler et pâlir de la sorte ?

Quel risqne eafin avez- vous à courir?

On nous battra, dites- vous. Eh! qu'importe ?

Vous pouvez bien être assommés, souffrir,

Souffrir long-temps, mais non pas mourir.»

Sa voix , son geste el sa mâle éloquence

A ces poltrons rendirent l'assurance.

Les yeux fermés ils marchent en avant :

Et sous les murs arrivent en bronchant.

Les longs épieux , les lances meurtrières,

Les javelots, les flèclws et les pierres,

X,es flots brûlans de poix , d'huile et de vin ,

De mille clous les solives armées ,

Le plomb fondu, les poutres euflamméesi

Tombaient sur eux sans relâche et sans fia.

Combien alors de têtes entamées ,

De front fêlés qu'on ne guérira pas ,

De nez sans bout , de mains cherchant leurs bras,^

De poils roussis et d'ailes consumées !

Ce beau spectacle échauffa par malheur

Du Saint-Esprit la verve psalmilique.

« Je veux, dit-il , par un brillant cantique

De nos soldats soutenir la valeur.

jÉSUS-CHRIST.

Quelle folie ! en vain sur le nuage

Vous vous perchez : dans cet affreux tapage

Votre fausset sera-t-il entendu ?

Je ne crois pas d'ailleurs qu'un impromptu

Dans un assaut puisse être fort utile.

LE PÈRE

L'enfant dit vrai : triomphant et tranquille y Vous reprendrez vos psaumes éternels.

tE SAINT-ESPRIT.

De votre goût je craindrai la finesse.

i,E ri: RE.

Je ne suis pas savMit , je le confesse , Et j'en rends grâce à messieurs les mortels*

DESDlEUX. 77

Ils ont donné par faveur singulière A vous l'esprit, à Jésus la douceur, A moi la barbe et le titre de père.

Ce titre-là vaut bien celui d'auteur; Quant à ma barbe , elle est belle , j'espère ?

JÉSUS-CHRIST

Pourquoi , Seigneur, ainsi vous courroucer ?

LE ràRE.

Moi , du courroux ; pouvez-vous le penser ? I.e Saint-Esprit sait à quel point je l'aimç. Il est permis de se gronder soi-même. »

Les assiégeans, durant ce beau discoars.

Bravaient des coups la grêle renaissante.

Contre le mur flanqué de hautes tours

lU ont dressé l'échelle menaçante :

Mais sa hauteur glace nos champions.

« A loi. — Nenni. — Va donc. — Ma foij, je n'osei

— Je crains la poix. — Je crains les horions.

— Moi, les soufflets. » Tous craignent quelque chose.

Grand, gros, cagœux, gothiquement sculpté,

Tel qu'il brillait naguère à Notre-Dame,

Christophe arrive : un saint amour l'enflamme

Pour Jésus-Christ , que son dos a porté.

Le premier donc sur l'échelle il s'élance.

Trente guerriers y grimpent après lui.

Ils se prêtaient un mutuel appui ;

L'on est poussé, l'on pousse , et l'on avance.

Succès trompeur! déjà notre héros

De sa main large empoignait les crénaux :

Le fougueux Mars rugit à cette vue.

Soudain il court à sa propre statue.

Qui sur le mur en marbre figurait ;

Il la saisit, non sans quelque regret,

Du piédestal son bras nerveux l'arrache ;

En l'élevant pau-dessus son panache ,

78 LAGU£Illlt

li s'écriait en riant aux éclats :

« Voyez amis, je ne m'épargue pas :

Ainsi que moi que chacun s'exécute. »

Notre gros saint sur l'estomac reçoit

Ce poids énorme , et subite est sa chute.

L'un après l'autre et l'un sur l'autre on voit

Dégringoler d'une vitesse extrême

Ses compagnons renversés par lui-même.

L'ange Azaël , qui plps loin combattait.

D'un meilleur sorî vainement se flattait.

A peine il touche au sommet de l'échelle ,

Le dieu des mers le saisit par son aile.

A bout de bras il tient l'ange chètif ,

Qui l'implorait du ton le plus honnête;

Et , par tiois fois le tournant sur sa tète.

Sur les chréîieus il le lance tout vif.

Samson se lâche, et contre la muraille.

De son gros dos appuyant la largeur.

Pour l'ébranler il pousse avec vigueur,

E» tout son corps se raidit *t travaille.

Ses reins charnus , sou énorme fessier ,

Font à peu près l'office du bélier.

Le mur tient bon, l'Hébreu pâlit de rage ;

Des pieds, des mains de nouveau s'escrimaut.

Il cogne, il rue, il heurte vainement,

Et la sueur inonde son visage.

Herctile alors cria d'un ton yicqueur :

« Tes sept cheveux ont repoussé bien vite.

Ami Sarosou , et je t'en félicite.

Mais apprends-nous pourquoi tout ce labeur.

Que prétends- tu ? La chétive masure

Qu'au temps jadis renversèrent tes mains

Ressemblait mal à notre architecture ;

Nous bâtissons mieux que les Philistins.

Au reste, pousse, et vois si je t'abuse;

Pousse, mon cher, puisque cela t'amuse. -^

JJBS DIEUX. /

A quelques pas un brasier allumé En flots brillans changeait la douce olive : Hercule y cherche un tison enflammé.

Prends garde à toi , Samson , la foudre arrive î Il n'est plus temps, et notre champion Droit sur le crâne a reçu le tison.

En un clin d'oeil le saint toupet s'allume, En un clin d'œilla flamme le consume.

Fut-on jamais plus brave et moins heureux .^ Il ressemblait , avant cette disgrâce , Au coq superbe, au taureau vigoureux, A l'étalon ardent et belliqueux.

Tous trois sont fiers , fougueux , brillans d'audace Grands tapageurs.... Mais qu'un fer envieux A ces héros retranche quelque chose, El des hauts faits supprime ainsi la cause ; Plus de taureau , de coq , ni d'étalon , Le nouveau bœuf , le désolé chapon , Et le bidet dont le courage expire, Baissent la tête, et la queue et le ton. Tel à peu près l'infortuné Samson , J^hauve et confus, dans les rangs se reiii-e.

Par ces revers les chrétiens affaiblis Changeaient déjà leur attaque en défense ; Par le succès les païetis enhardis Sentaient tripler leur force et leur vaillance . Ils se battaient comme des furieux, Comme des tous, enfin comme des dieux.

Leur noble ardeur passe jusqu'aux déesses. Du haut des murs on voyait ces princesses Jeter sans choix ce qui s'offre à leurs mains , f..es trônes d'or, les précieux coussins, De leurs plaisirs ordinaire théâtre, L«s doux parfums dans leurs vases divers, l.cs beaux miroirs et les bidots d'albàlrc

De pourpre fime avec soin recouverts.

Si Josué , fameux par sa musique ,

De Jéricho ne s'élait souvenu ,

Des assiégés le courage eût vaincu.

« Parbleu, dit-il, un concert hébraïque

Doit renverser ce rempart odieux.

A moi , tribus ! à moi , prêtres , lévites ,

Chefs et soldats , sapeurs , Israéhtes ,

De Jéricho vainqueurs harmonieux!

Il dit, on vient, et l'orchestre s'arrange.

Des instrumens quel habile mélange !

Les gros serpens , les violons disCords ,

Le porte-voix , la trompette , les cors ,

Le fifre aigu , les cloches , la crécelle ^

Et ces cornets qu'à bouquin l'on appelle /

Et les chaudrons que l'on frappe à grands coups.

Les assiégés d'un orchestre si doux

Avec raison redoutent les merveilles,

El des deux mains ils pressent leurs oreilles.

ILs ont beau faire, ils n'esquiveront pas

De nos archets la sainte mélodie.

D'un sforzando tout-à-coup l'harmonie

Brise et remplit leurs tympans délicats.

Cette musique est pour eux infernale;

Pour nous céleste; infernale surtout

Quand Josué, pour les pousser à bout ,

Y fait entrer cent roix de cathédrale ,

Et cent fatissets dont vingt miaulent en sol ,

Cinquante en ut , et trente en ré-bémol.

Pour les païens ce fut le coup de grâce.

Ils essayaient de couvrir nos accords

Par de grands cris; mais de nos fiers Stenforts

Le beuglement redouble et l^s terrasse.

Tous eu jurant désertent îe rempart ;

Un long chorus presse cncor leur dépac t.

DESDIIÎUX. 81

De saint ïrio la personne première En ce moment prit une voix guerrière , Et s'écria : «Vaincus à coups d'archet ! Plus fort ! plus fort ! et votre œil satisfait Verra ces tours, long-temjis inébranlables j Sur les remparts soudain dégringoler, Et les remparts sur leurs bases trembler, Et du palais la voûte s'écrouler.

Plus fort! plus fort! et l'Olympe est aux diables. »

Ces grands moyens devenaient superflus.

Les prisonniers , qui sans ordre étendus Depuis loug- temps ronflaient sous les portiques, Désenivrés , à leur bon sens rendue, Ouvrent enfin les yeux, et tout confus, Se rappelaient leurs sottises bacchiques. L'étonnement, la crainte, et le remords , D'un pourpre vif colorent leur visage.

L'ange piqué se taisait , mais de rage ; Saint Guignolet reprend son plat langage ; Et Carpion était à peindre alors.

A deux genoux ils confessent leurs torts ^ Offrent à Dieu leur repentir sincère ; Et se livrant à leur juste colère , Sur ces païens déjà presque vaincus Ils font pleuvoir des coups inattendus* D'autres, forçant une garde revêche, A leurs amis , dont les chants discordans A la muraille avaient déjà fait brèche. Ouvrent la porte , et les voilà dedans. Les assiégés à leur prompte ruine Cherchaient en vain dans leur tôte divine Quelque remède; ils a'en trouvaient aucun. Jupiter seul , dans ce trouble commun, De sa raison conserve un faible rester; Et s'adressant à la troupe céleste :

S2 I.AGUERRIÎ

<< Ils ont vaincu : dans ce palais sacré Demain peut-être ils brailleront des messes Mais leur succès n'est pas très-assuré.

Vile*qu'on forme un bataillon carré; Que dans le centre on piace les déesses; En combattant reculons vers le nord.

Là des chrétiens finit le territoire ; Odin y règne ; Odi.n aime la gloire : Et l'avenir peut changer notre sort. »

On obéit à cet ordre fort sage.

Ce bataillon subitement formé , De javelots et de lances armé, Frappant toujours , et jamais entamé , De nos chrétiens étonne le courage.

Le fier Neptune , Apollon et sa sœur, Bellone et Mars, le vaillant fils d'Alcmène, Pluton , Bacchus , et les frères d'Hélène , Faisaient souvent reculer le vainqueur.

De Jupiter l'oeil perçant et rapide Veillait à tout; et son bças intrépide. Armé du foudre inspirait la terreur.

En ordre ainsi s'opérait la retraite.

Le jour baissait ; un accident fâckeux , Qui fut suivi d'un autre plus heureux , Rendit alors la phalange incomplète.

Diane avait épuisé son carquois :

D'un fer tranchant elle s'était saisie , Et hors des rangs s'avançait quelquefois , Pour mieux frapper. Diane est très-jolie , Chaste surtout; mais de ses belles mains, Elle rossait nos Anges et nos Saints.

Un ange donc, c'est Zéphirin, je pense. Qui de son bras éprouva la puissance , De se venger épia le moment,

DjiS DIEUX. î

rX par derrière il fondit bravement ,S(ir la déesse. Elle était sans cuirasse, Lesle et pieds nus, comme en un jour de cbasse; Sur son heau cou le fer tombait en plein : Un mouvement subit, involontaire , Sauva ce cou; mais le glaive assassin Endommagea la tunique légère , Et de la fes^se effleura le satin.

Un sang vermeil rougit ce cul divin Dont la blancheur faisait honte à l'ivoire. Dia ne alors , comme vous pouvez croire , Tourne la tête, court après Zéphirin.

Courir après , lui barrer le chemin , Et du secours lui ravir l'espérance , Suivre son vol avec persévérance , Dans les détours qu'il fait pour échappei-, l.e joindre enfin, ses deux ailes couper , Changer en fouet un large cimeterre , Et de sa fesse ainsi venger l'honneur ; Voilà sans doute , équitable lecteur.

Ce qu'elle fit, et ce qu'elle dut faire. ; Au nord ensuite elle tourne ses pas ; ^,.; Courant dans l'ombre, et cherchant les éials Du grand OcHn , où s'était repliée De ses amis la troupe humiliée.

Sur son chemin se trouve Gabriel , Ange galant, ange qui sait le monde, Angé.à la mode; et le héros du ciel : Tl marchait seul , et commençait sa rorK](\ Qui vive ? Il dit ; la païenne aussitôt , Levant sur lui sa redoutable épée.

Répond: Chrélieu. Et du glaive et du mot En même temps son oreille est frappée.

L'ange , étourdi par ce coup in>prévu , Penche la tète , et recule , et chancelle, ais revenant à lui , le bras tendu,

81 JLA GUERRE

Avec fureur il fond sur l'iminorlelle.

On le reçoit de même , et les deux fers ,

Sfe rencontrant, se brisent dans les, airs.

L'ange irrité , saisissant la déesse ,

De ses deux bras l'enveloppe et la presse.

Diane , ainsi , se voyant prise au corps ,

Prend à son tour, et sa pudeur murmure ;

L'incognito cependant la rassure.

Lestes tous deux , tous deux souples et forts,

Jeunes et beaux , seuls dans la nuit obscure.

Ils pouvaient mieux employer leurs efforts.

Mais Gabriel était loin de connaître

Tout son bonheur. Il s'en douta peut-être

Lorsqu'étreiguant le corps le plus parfait ,

Il crut sentir, et sentit en effet

Je ne sais quoi desaillant, d'élastique,

Et d'arrondi, dont la douce chaleur

Trouble les sens, et passe jusqu'au cœur.

Il écarta ce soupçon pacifique,

Et se remit de son émotion.

Diane aussi faisait attention

A la peau fine, à la forme, à la grâce ,

Des membres nus qu'en luttant elle embrasse.

De tels pensers prolongeaient le combat.

IMais Gabriel médite un coup d'éclat.

Il tire à lui son charmant adversaire;

De son bras gauche avec force il le serre ;

Et l'autre main qu'il baisse adroitement.

S'en va saisir sq cuisse rondelette , Croyant ainsi soulever aisément

Et renverser ce redoutable athlète.

De la victojre il était déjà sûr;

Quand cette main, qui tient le blanc fémur.

Glisse dessus, un peu plus haut arrive,

Et res*e-]à : délicate et craintive ,

Elle frémit sur cet endroit charmant,

rs^'osc presser, et presse doucement.

Nos chifinpions, dans un profond silence Gardaient toujours la même contenance.

Mal à propos ils sont embarrassés:

Leurs bras d'albâtre étaient entrelacés ; Leurs seins brulans se touchaient ; quelle avance ! L'ange d'ailleurs avait déjà la main Sur ses lauriers : il les cueillit enfin. Muet il fut , ainsi que la déesse ; Mortels bavards , imitez leur sagesse.

Muets encore , et soupirant un peu, Du geste seul ils se dirent adica.

CHANT septième:

Les dieux du paganisme font un dernier essai de leur puissance sur les mortels. L'Aurore , Neptune , Vénus et Jupiter, n'obtiennent que des dédains. L'Amour lui-même échoue. Histoire de Thaïs et d'Élinin.

Pour vivre heureux , il faut cacher sa vie.

Ne briguez point la gloire et les j;ran8eurs ,

Objets constans de la publique envie.

L'aveugle sort dispense les honneurs ;

Mais quelquefois il se plaît à reprendre

Tous ses bienfaits, qu'en pleurant il faut rendre.

Simple en mes goûts ; j'ai désiré toujours

L'obscurité d'un curé de village ,

Qui, possesseur d'un riant ermitage,

Nonchalammentlaissant couler ses jours ,

Boit chaque soir, près de sa gouvernante ,

Le vin fumeux qu'il recueille et qu'il v^nte; *

Et j'abandonne au vicaire de Dieu

Ses trois clefs d'or, ses fulminantes bulles.

Son Vatican , son cardinal neveu .

Ses !)eaux mignons , ses nièces et ses mules.

Mais cependant j'aimerais cent fois mieux

Régner dans Rome , et diriger les voiles

De ce bateau dont les papes heureux

Firent depuis un corsaire fameux ,

Que d'habiter par-delà les étoiles,

Placé par l'homjue au nombre de ses dieux.

Tomber d'un trône es! une lourde chute.

Soit; mais du ciel! quelle horrible culbute!

Ils la feront sans doute ces païens,

Déjà chassés des murs olympiens.

C'est vainement qu'ils tentent sur la terre

De ressaisir leur puissance première.

La jeune Aut-ore, au visage vermeil, Vient entr'ouvrir les portes du soleil , Et son regard éveille la nature :

En rougissent elle répand des pleurs; Et les Zéphyrs, que sa présence épure , De ce trésor enrichissent les fleurs.

Jadis elle eut son hymne matinale :

Mais les mortels , tout entiers à Jésus , Méconnaissenf l'amante de Céphale, Baissent les yeux, et disent YJngeîus.

Neptune, armé du trident redoutable.

De l'Océan soulève tous les flots;

Et leur abîme aux tremblans matelots

Offre la mort, la mort inévitable.

Sur les vaisseaux les fougueux Aquilons,

Le peuple entier des vigoureux Tritons,

Et Thétis même avec les Néréides,

Faisaient tomber des montagnes liquides.

JvG dieu des mers triait dans son courroux :

«' Priez Neptune, ou vous périssez tous. »

Sans récuuler, ils invoquent la Vierge,

DES DIELX. H7

Et dans leur vœu lui promettent un cierge. Elle sourit à ce présent nouveau, Se lève ensuite, et , craignant de mai dire , En rougissant elle dit : Quos ego....

Les vents ont peur ; des flots la rage expire ; Et les vaisseaux , que protège un ciel pur, Semblent glisser sur le liquide azur.

Le roi des dieux veut effrayer la terre : D'un pôle à l'autre il roule son tonnerre. L'homme, en effet, pâlit à ce fracas; Mais uujjater, quelques jets d'iau bénite, Le son sacré des cloclies qu'il agite, Font reculer la foudre et le trépas.

Belle Vénus , vous étiez plus que belle

Après l'instant qui vit naître l'Amour. •

Avec douceur votre bouche immortelle

Baisa ses yeux qui s'enfr'ouvraient au jour;*

Dans tous ses traits vous retrouviez vos charmes;

Et vos genoux, de guirlandes couverts,

Berçaient ce dieu , faible encore et sans armes.

Mais qui bientôt maîtrisa l'univers.

Pour son sommeil les Grâces caressantes *

Forment un lit de myrtes et de fleurs ;

D'un frais Zèphir les ailes complaisantes

Pour lui du jour tempèrent les chaleurs.

Belle Cypris , sur ses lèvres dx; rose

Vous voyez naître un sourii e malin ,

De l'avenir présage trop certain :

Sur votre bras sa tête se repose ;

Son pied s'agite ; et sa débile nmin

Presse en jouant les lys de votre sein. ♦

Les immortels, instruits de sa naissance ,

Pour l'admirer , descendirent des cieux ,

Sur lui , sur vous , ils attachaient leurs yeux ,

sa LA GUERRE

Leurs yeux charmés, et, dans uu doux silence, Ils souriaient au plus, puissant des dieux. Mais tout vieillit ; ô reine d'Idalie?

L'homme a brisé cet antique tableau , Qui de Zeuxis illustra le pinceau , Et dont mes vers sont la faible copie. Voici l'objet de son culte nouveau :

• Un charpentier, et sa moitié fidèle.

Dans une étable au milieu du troupeau , Un peu de paille, et qui n'est pas nouvelle; Sur celte paille un panier pour berceau; Dans ce berceau le fils d'une pucelle ; Près de ce fils le taureau menaçant , L'âne qui brait , et le bœuf mugissant ; Sans oublier trois visages d'ébène, Des bouts du monde arrivant hors d'haleine Poftr saluer le taciturne enfant.

Ces aeux tableaux, malgré leur différence, Entre eux pourtant ont quelque ressemblanec. Vulcain, Joseph , inutiles témoins, !Ne font point fête aux deux aimables mères ; Et ces maris , qui boudent dans leurs coins , Semblent surpris et honteux d'être pères.

Mumus eu vain sur ce monde attristé Veut de nouveau régner par la gaîté.

L'enfer est là , Momus ; et l'homme sage Ne rit jamais dans un tel voisinage.

Le chapelet succède à tes grelots; Et Jércmie a vaincu tes bons mots.

Quel changement! quelles métamorphoses!

Ces jeunes fronts, jadis joyeux et fiers, Qui s'entouraient de pampres et de roses. Tristes, baissés, de cendres sont couverts. Le goupillon qui lance une eau chrétienne

A remplacé le ihyrse de Bacchus , Et Mardi-gras fait oublier Silène.

Loin donc» bien loin les festins de Cornus : Nous adoptons l'Abstinenee au teint blême , Je Jeûne clique , et le maigre Carême. La beauté même , abjurant les plaisirs, Au crucifix porte tous ses soupirs.

D3 blanches mains déroulent un rosaire.

Un joli sein , dont le doux mouvement Semble appeler les baisers d'un amant, A ces baisers oppose un scapulaire.

Femme , dit-on , veut plaire, et toujours plaire : La discipline outrage cependant , Et sans pitié sur la dure ou étend Ces bras mignons , ces formes arrondies , Formes d'amour, autrefois si chéries, Qu'adoucissaient les parfums onctueux, Et qui foulaient un lit voluptueux.

Fuis , ô Vénus ! par un dévot caprice De ta ceinture on a fait une cilice.

Grâces, fuyez : sévère est notre loi : Elle proscrit vos leçons dangereuses; Et vous avez trois rivales heureuses, La Charité, l'Espérance, et la Foi.

« Ainsi donc l'homme , imbécile et volage , Porte a Jésus son triste et plat hommage , Dit Jupiter : tel maitre, tels valets.

Mais ces valets , bénissaiU l'esclavage, Vexés, battus, ne regimbent jamais; De ces nigauds sans risque Ton .se joue;- Tout leur est bon , et leur pieuse joue Vient d'elle-même au-devant des soufflets. Pour les tyrans rieu n'est aussi commode; Et Constantin du système à la mode Avec raison vante les agrémcns.

90 LAGtTERRE

Grâce aux chrétiens, ce scélérat habile Sur le duvet goûte un sommeil tranquille. Le sang d'uo fils couvre ses bras fum?.us , Dans un bain chaud il étouffa sa femme, Il étrangla les deux Licinius ; Au chien vorace il livra les vaincus, Et les remords ne rongent point son âme ! Et les pavots descendent sur ses yeux!

Il dort le tigre, et des spectres livides N'agitent pas son sommeil , et ses dieux Ne tonnent point! Vole/, donc, Euménides, Et tourmentez cet hypocrite he«ireux. »

Il dit : soudain ces déesses terribles

Joignant leurs cris, s'arment de fouets piquaus ,

Feiident les airs, font siffler les serpens

Entrelacés sur leurs têtes horribles,

Et d'il coupable assiégeant le repos ,

A la lueur des funèbres flambeaux ,

En traits de sang lui retracent ses crimes ,

Et sous ses yeux font passer ses victimes.

Mais Constantin, calme, et sans s'éveil'er,

Leur dit ; « Trop tard vous arivez , princesses-

Il fut un temps où vos mains vengeresses

De ces louss fouets auraient pu m'étriiler :

Ce temps n'est plus. De quelques peccadilles

J'étais coupable , et les prêtres païens

N'ont pas osé m'absoudre: les chrétiens

M'ont pardonné ces royales vétilles.

Ils ont fait mieux, courageux et rusés,

Ils m'ont donné l'évangile et l'empire.

Tous deux sont bon* : c'est assez vous en dire ;

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