A [MONSIEUR DE PARNY
Lorsque, docile à votiT voix , J'osai pour la seconde fois M'aventurer sur le Parnasse, Et risquer enfin au grand jour Quelques vers, enfaus de l'Amouî.
Craintif jusque dans mon audace, A part moi je disais: « Enccr Si le ïibuUe de notre âge De mes travaux, par son suffrage, Favorisait le jeune essor, Je sentirais plus de courage, »
Vous exaucez mes vœux secrets.
Un sourire de votre Mu3e Séduit mes juges qu'elle abuse, Fait la moitié de mon succès, Le reste encore est votre ouvrage:
Du tendre Amour si quelquefois J'ai su parler le vrai langage , Oui, c'est à vous que je le dois.
Comme les vers de La Fontaine , Tos vers, ô chantre séducteur!
Ont la puissance d'Hîppocrènc; Ils ont un charme iuspirateur.
Leur pure et douce mélodie, Quand ma veine s'est refroidie, Ranime à l'instant ma langueur; Je sens renaître dans mon cœur La flamme d'un heureux délire, Et mes doigts courent sur la lyre.
Mais votie art est mystérieux:
Pour les secrets qu'il vous révèle J'ai l'ardeur des vœux de Séraèîe:
Imitez le maitre des dieux.
Ah ! je conçois qu'à son aurore , Lorsque la vie est dans sa fleur, L'amant chéri d'Éléonore D'Alhane ait trouvé la couleur Pour peindre un objet enchanteur Que ses regrets suivent encore.
Mais, mon cher Tibullc, entre nous,
x^doriez-vous toutes les belles Que vous peignez de traits si doux.?
Ou , si vous fîtes comme Apelles, Sous quels climats aimés des c jeux De cent portraits délicieux Avez-vous trouvé les modèles?
Vous vous taises, peintre discret!
Je trahirai votre secret.
Dans l'art d'aimer novice encore , Vos premiers vers venaient d'éclorc :
Un songe, présent d'Apollon, Sur les hauteurs de l'Hélicon Vous montra les Dieux de la terre- Le Jupiter, enfant d'Homère, La Trinité des Indiens, Odin ce foudre de la guerre, Eutouraieut le Dieii des chrétions , Vainqueur et roi de ces païens.
Apollon se lève et commence:
« Au sein de cette belle France , Où les femmes ont des autels .
Un poète vieut de paraître :
Cvpris et ruoi l'avons fait naîîre.
Délices promis aux mortels.
Il a reçu de la déesse La grâce et la délicatesse , Un charme exquis de vérité.
D'élégance et de volupté.
Qu'il puisse encor voir sans nuages Le plus parfait de nos ouvrages , Cette beauté, l'amour des dieux, El dont le temple est dans les ci^ux.
Du plus aimable des prophètes Venez , séduisantes houris ,
MÉLANOtS, "Vetfez caresser d'un souris Le plus sensible des poètes, Le plus cher de mes favoris.
Que les beautés mélancoliques Qui parent leurs attraits publiques D« léger voile de brouillards, De mou fils charment les regards.
Venez encore , ô messagères Du brave et redoutable Odin.
Vous que brûle l'amour di nu, D'un rieu de paix tendres époiises.
Ah! de grâce, ne fuyez pas:
De vos mystérieux appas Vénus, Hébé seraient jalouses. »
Poison de noire vanité.
Toi qui perdis jadis un ange,
Douce et funeste louange, Quel cœur jamais t'a résisté ?
A sa voix ces ombres heureuses , Sous cent formes voluptueuses,
S'avancent, et sous vos yeux Passent les merveilles des ricux.
Hélas ! ces beautés angéliques , Légères comme des vapeurs.
Dont nous admirons les couleurs.
Les apparitions magiques.
Sur l'aîle agile du souimeil Pouvaient s'envoier au réveil.
L'Amour Ini-mème, en traits de flamme, Grava leur image en votre âme.
Heureux enfans de vos loisirs.
Les portraits de toutes ces belle* , Que vous donnez pour des mortelles , Sont de célestes souvenirs.
-Vl. TiSSOT.
RÉPONSE
C'en est fait , vous voilà lancé
Dans ce vallon où la jeunesse
M'avait imprudemment ])ousàé.
Dans cette arène où le Permesse
Roule son limon courroucé.
Des conscrits ainsi le courage
Va remplacer les vieux soldats,
Qui, dans la paix de leur village,
Rêvent encore les combats.
Pour vous commence la mêlée;
Déjà les pandours en passant
De votre Muse harcelée
Insultent le laurier naissant ;
Un petit pédant ridicule,
Qui veut régenter Hélicon,
Sur vos vers a levé, dit-on,
Le poids de sa docte férule.
Bien ! de la médiocrité
J'aime la plaisante colère;
J'aime ce poète avorté
Dont la sournoise vanité
Aux taîens heureux fait la guerre;
Qui du renom de moralité
Colore sa triste impuissance,
Et de sa propre main encense
Son envieuse nullité.
A MONSIEUR
LE CHEVALIER DE PARNY
D'Anacréon 6 digne émuie!
Heureux favori des neuf Sœurs, Toi dont les écrits enchanteurs Ont parmi nous ressuscité Tiijulie; Des Grâces chantre har.xonieux , Peintre charmant de la tendresse, Que de fois tes vers amoureux Ont rendu mou cœur envieux De tes talens,de ta maîtresse; Et cependant , je le (Confesse , J'ai quelquefois été tenté De douter de son existence...
Et sa candeur, et sa beauté, Qu'embellissait son iuuocence , Et ses rendez-vous si fréqueus , Et ses combats , et sa défaite , Semblaient à mes yeux de vingt ans Des créations du poète.
Dans les tableaux voluptueux • Que traçait sa plume légère.
Je pensais que, d'un rêve heureux, Caressant la douce chimère, Tu chantais les amouTs des dieux Avant d'en célébrer la guerre.
Long-temps j'ai cru que de lu terre Ton modèle était exilé ; J'ai cru que ton gazon foule Ne l'avait été qu'à Cythère.
Pardonne une erreur passagère !
rC) MELANGES,
Lorsqu'au mépris du plus tendre sermeiH, Ton Éléonore infidèle Trahit tes vneux , changea d'amant , A son inconstance aisément Je reconnus une raorTelle; A ce sexe ingrat et charmant L'iucons lance est si naturelle!
Mais ne lui cherchons pas querelle^ Tout change sur la terre, et peut-être à nos yeux Il plairait beaucoup moins, s'il aimait un peu mieux , Dailleure si ta jeune maîtresse, En échappaut à ta tendresse , A trompé tes soins amoureux, Tu peux au moins, dans ta détresse, Tu peux dire : Je fus heureux!
Des souvenirs délicieux De tes yeux font couler des larmes,^ Et , pour l'amant que l'on rendit heureux. Les souvenirs ont toujours quelque* charmes.
Avec un doux ravissement On lit les tiens, ou les relit sans cesse! Dans des vers où le sentiment , S'unit à la délicatesse, Où le poète avec adresse , Laisse toujours apercevoir l'amant , Tu nous a peint de ta jeunesse Et les plaisirs et les tourmens.
Que de tableaux trais et charmans A su t'inspirer la parjure !
Ils sont vrais comme la nature; Comme elle ils seront de tous temps.