‹ uvres complètes d'Évariste Parny, poète célèbreChapitre 166 sur 174 · CHANT TROISIEME · texte numérisé non relu

CHANT TROISIEME

La voix d'Égill allumait le courage.

A son récit, dans un transport soudain,

Chacun répond par le cri du carnage,

ISNEL ET ASLEGA. l-î3

Et sur le fer porte aussitôt sa main.

Nos bataillons s'étendaient dans la plaine,

Reprend Égill; et le roi du destin ,

Le dieu des dieux, le redoutable Odin,

Était assis sous cet antique frêne ,

Arbre sacré dont le front immortel

S'élève et touche à la voûte du ciel.

Sur le sommet un aigle aux yeux avides,

Aux yeux perçans, aux yeux toujours ouverts.

D'un seul regard embrasse l'univers.

Odin reçoit ses messages rapides. ^

Incessamment un léger écureuil

Part et revient, la voix du dieu l'anime,

Soudain du tronc il s'élance à la cime.

Et de la cime au tronc en un clin d'oeil

Il redescond: Odin, lorsqu'il arrive,

Penche vers lui son oreille attentive.

Roi des combats , lu réglais notre sort ,

Et des héros tu prononçais la mort.

« Allez, dit-il, charmantes Valky ries ;

De leur trépas adoucissez l'horreur.

Et conduisez leurs âmes rajeunies

Dans ce palais ouvert à la valeur. ^'

Du sombre Éric lesi phalanges guerrières Se rassemblaient sur les noires bruyères. Ses bataillons réunis et serrés , En avanfaut, déployaient par degrés Un large front: tels on voit des nuages Qui dans leurs flancs recèlent les orages , S'amonceler sur l'horizon obscur.

Croître, s'étendre, et varier leur forme, S'étendre encore , et sous leur niasse énorme Des vastes cicnx envelopper l'azur.

Auprès d'Eric s'>nt trois chefs intrépides, Alhol, Évind, Ornof, tous renommés

|^4 ISNEL ET ASLEQA.

Pour leur adresse, à vaincre accoutuuiés,

Et des forêts dé\asîa leurs rapides.

Son jeune fils, l'aimaMe et beau iSJérin ,

Joignant la loiee aux grâces de l'enfante,

Au premier rang impatient s'élance,

La voix d'Éric le rappelait en vain.

Le fier Athol à ses côtés se place ,

Et par ces mots pense nous arrêter :

" Guerriers d'un jour, d'où vient donc votre audace?

Faibles roseaux qu'un vent léger terrasse,

A l'ouragan osez-vous insulter? »

Il poursuivait avec plus d'insolence;

Mais un caiilou qu'lsnel saisit et lance

L'atteint au Iront: il recule trois pas,

Ses veux troublés se couvrent d'un nuage ,

Un sang épais coule sur son visage,

Et son ami le soutient dans ses bras.

De loin d'abord les guerriers se provoquent ;

Bientôt leurs fers se croisent et se choquent.

De tous côtés le casque retentit;

L'acier tranchant sur l'acier reboxidit,

Les traits brisés sur l'herbe s'amoncèlent ,

Du bouclier jaillissent mille éclairs ,

La flèche vole et siffle dans les airs.

Des flots de sang sur les armes ruissellent,

L'affreuse mort élève ses cent voix

Et cent échos gémissent à la fois.

Quel est ce lâche au front pâle et timide? Espère-t-il, par sa fuite rapide.

Se dérober à la lance d'Isnel?

Est-ce en fuyant qu'on échappe au toiiuerre? Sans gloire il tombe ; et tourné vers la terre , Son œil mourant ne revoit pas le ciel. D'un cri terrible effrayant sa faiblesse , Du noir NiUhem la farouche déesse,

ISNEL ET xiSLLGA. ')45

Hella sur lui s'élance avec fureur :

Contre re monstre il latte ; un bras vainqueur^ Un bras d'airain le saisit et l'entraîne, Sur des glaçons un trijjl? nœud l'enchaîne. Rynsga le frappe, el prolonge sans fin Sa soif ardente et son horrible faim.

Du Valhalla les belle.;; uicssagères Planaient sur nous brillantes et légères : l'n casque blanc couvre leu's fronts divins, Des lances d'or arment leurs jeunes mains , Et leurs coursiers ont l'éclat de la neige. Du brave Ornof préparez le cortège.

Filles d'Odin. Cet enfant des combats, Foulant les corps des guerriers qu'il terrasse , D'une aile à l'autre et sans choix et sans place , Porte le trouble et sème le trépas. Ces feux subits qui, dans la nuit profonde, Fendent les airs et traversent les cieux, Semblent moins prompts. Ornof s'éteint comme eux. Isnel a vu sa fureur vagabonde, El fond sur lui , léger comme l'oiseau : Scaldes sacrés, élevez son tombeau.

En brave il meurt : les belles '^'^alkyries , Du grand Odin confidentes chéries, En les touchant rouvrent soudain ses yeux ; Un sang plus pur déjà gonfle ses veines; Du firmament il traverse les plaines .

Et prend son vol vers lo séjour des dieux. Du Valhalla les cent portes brillantes S'ouvrent; il voit des campagnes riantes, De frais vallons , des coteaux fortunés, D'arbres, de fleurs et de fruits couronnés; Là des héros à la lii'te s'exercent , D'un pied léger franchissent les torrcns, Chassent les daims sous le feuillage errans, Croibcnt leurs fers, .se frappent, se renversent;

i 46 I SNEL ET ASLEG A .

Mais leurs combats no sont plus que des jeux ;

La pâle Mort n'entre ploint dans ces lieux.

D'autre* , plus loin , sont assis sons l'ombrage ;

Dis temps passés ils écoutent la voix :

Le Scalde chante, et chante l^^urs exploits;

Un noble orgueil colore leur visage.

LTieure s'écoule, et celle dH festin

Les réunit à la table d'Odin :

Sur des plats d'or Vérista leur présente

Du sanglier la chair appétissante.

Leur voix commande , et les filles du ciel ,

Qui du palais gardent les avenues,

Belles toujours et toujours demi-nues,

Versent pour eux la bière et l'hydromel.

Isnel dédaigne une gloire nouvelle;

Du seul Éric il demande le sang.

Le glaive en main trois fois de rang en rang

Il cherche Eric, trois fois son cri l'appelle;'

Mais le désordre, et la foule, et le bruit,

Sauvent trois fois le rival q«'il poursuit.

Du jour enfin les derniers feux expirent j

L'ombre sur nous s'épaissit par degrés ;

Les combattans , à regret séparés ,

Sur les coteaux à pas lents se retirent.

De toutes parts des chênes enflammés

D'un nouveau jour nous prêtent la Irimiere ;

De toutes parts les soldats désarmés

Font les apprêts de leur fêle gueirière ;

Par mes accens ils étaient animés.

« Buvez, chantez, valeureux Scandinaves, Et triomphez dans ces combats nouveaux ; Buvez , chantez ; la gaîté sied aux braves , El le festin délasse \os héros.

« L'homme souvent accuse la Nature :

ISNEL ET ASLEGA.

De son parlage il gémit et murmure.

Que r€ut ei>ror ce favori du ciel?

Il a le fer, l'amour et rhydromel.

« Buvez, clianter. , valeureux Scandinaves ^ Et triomphez dans ces combats nouveaux ; Buvez, chantez; la gaîté sied aux braves, Et le festin délasse les héros.

« Buvons surtout à nos jeunes maîtresses, A leurs attraits, à leurs douces promesses, A ces refus que suivront les faveurs; Mais que leur nom reste au fond de nus oœurs ,

-.' Buvez, chaulez, valeureux Scandinaves, Et triomphez dans ces combats nouveaux; Buvez , chantez ; la gaîté sied aux braves , Et le festin délasse les héros,

« T'uvons encore à nos généreux frères Qu'ont moiss-onnés les lances meurtrières ; Gloire à leurs nonrs ! dans le palais d'Odin Ils sont assis à l'éternel festin.

« Buvez, chantez, valeureux Scandinaves, Et 'riomphez dans ces combats nouveaux ; Buvez , chantez , la gaîté sied aux braves , Et le ffestin délasse les héros. »

Les yeu.\ d'Isnel avec inquiétude Semblaient chercher et compter ses amis. K A mes festins Évral était admis.

Dit-il ensuite , eJ la douce habiîude Auprès de moi le ramenait toujours.

Où donc est-il ? dans le champ du carnage Mes yeux ont vu sa force et son courage ; Un aigle ainsi disperse les vautours :

Où donc est-il.^ vous gardez le silence?

148 ISNEL ET ASLEGA.

Vous soupirez! l'ami de mon enfance

Dans le tombeau disparaît et s'endort.

O du guerrier inévitable sort !

C'est un torrent qui ravage et qui passe;

Le Scalde seul en reconnaît la tiace.

Repose en paix, toi qui ne m'entends plu;î

Approche, Égill; puissante i-sl ta parole;

"Viens relever nus esprits abalîus;

Et loin de nous que Iexliai;iiu s'envole. »

J'approche , et dis : « le redoutaljle Odin Parut un jour aux yeux du jeune Eivin. Tremblant alors, le guerrier intrépide Tombe à ses pieds, et courbe un front timide. Ne tremble point, dit le Dieu; ta valeur Dans les coml^ats est terrible et f rauquilie ; De la piiié îu connais la douceur; De l'orphelin ton palais est l'asile; Au voyageur avec empressement Tu fais verser l'hydromel et la bière; Jamais ta bouche, au inensouge étraugiire , Ne profana la Pierre de Serment; Sur l'homme nu qu'a saisi la froidure Ta main étend une épaisse fourrure:

A tes vertus , Eiviu, je dois un prix : Forme un souhait, soudain je l'accomplis. — 1,'homme est aveugle, hélas! son ignoranct N'adresse au ciel que des vœux, indiscrets ; Choisis pour mol. — J'approuve ta prudence. Tu recevras le plus grand des bienfaits. » Le môme jour il vit sur la colline li'acier briller ; au combat ii courut. Le premier trait atteignit sa poitrine ; H fut percé , tomba , rit et mourut. »

Isnel répond : « Enfant de l'harmonie ,

ISNELET ASLÉGA. li!!

Tu rends la force à notre âme al'faiblie ; En nous charmant ta bouche nous iiistruil. Que le sommeil, dont l'heure passe et fuit, Tienne un moment nos paupières fermées.

Toi, brave Eysler, entre les deux armées

Eysler s'avance au milieu de la plaine; Le bouclier agité par son bras Erillait dans l'ombre; il murmurait tout bas Ce triste chant qu'on entendait à peine ;

« Soufflez sur moi , \eï;ts orageux des mers ; Sur l'ennemi tenez mes yeux ouverts.

« Loups affamés , hurlez dans les ténèbres ; Autour de moi grondez, fougueux torrens ; Fendez les airs , météores brillans ; Sombres hiboux, joignez vos cris funèbres.

« Soufflez sur moi, vents orageux des mers; Sur l'ennemi tenez mes yeux ouverts.

« Belle Gidda, tu soupires dans l'ombre; Tes charmes nus attendent les amours ; Et sur le seuil au moindre bruit tu com-s : Retire-toi, la nuit est froide et sombre.

« Soufflez sur moi , vents orageux des mers; Sur l'ennemi tenez mes yeux ouverts.

'. Le givre tombe et blanchit le feuillage , L'épais brouillard humecte les cheveux ; Retire-toi , dors , un songe amoureux Entre tes bras placera mon image.

¥ Soufflez sur moi , vents orageux des mers ; Sur l'ennemi tenez mes yeux ouverts. « H. i5

1 ^i ISîîEL ET ASLÉGA.

Les feux mourans décroissent et pâlissent.

Et de la nuit les voiles s'épaississent.

Yiens , doux sommeil , descends sur les liéroT.

Des songes vains agitent leur Tepos.

L'un sur un arbre attend à leur passage

Les daims errans qui tombent sous ses coups;

L'autre des mers affronte le courroux ,

Et son esquif est brisé par l'orage.

L'un dans les bois est surpris par un ours ;

Il veut frapper, et ses mains s'engourdissent;

Il voudrait fuir, et ses genoux fléchissent;

Il se relève, et retombe toujours.

Sur le torrent un autre s'abandonne :

Ses bras d'abord nagent légèrement ;

Contre le flot qui s'élève et bouillonne

Bientôt il lutte, et lutte vainement;

Le flot rapide et le couvre et l'enlraîne;

Sur le rivage il voit ses compagnons ,

Et veut crier, mais sans voix, sans haleine,

A peine il peut former de faibles sons.

Un autre enfin sur l'arène sanglante

Combat encore, et sa hache tranchante

Ne descend point sans donner le trépas;

Mais tont-à-coup son invincible bras

Reste enchaîné dans l'air, et son armure

Tombe à ses pieds; le fer de l'ennemi

L'atteint alors; il s'éveille à demi ,

Et sur son flanc il cherche la blessure :

Il reconnaît son erreur, et sourit.

Dans le sommeil tandis qu'il se replonge ,

Le sombre Éric murmure avec dépit

Ce chant sinistre , et l'écho le prolonge :

« Je suis assis sur le bord du torrent. Autour de moi tout dort, et seul je veille^ Je veille, en proie au soupçon dévorant;

ISNEL ET ASLÉGA.. 151

Les vents du nord sifflent à mou oreille, Et mon épée effleure le torrent.

« Je sttis assis sur le bord du torrent. Fuis , jeune Isnel, ou retarde l'aurore. Ton glaive heureux , redoutable un moment , Vainquit Ornof ; mais Eric vit encore, Et son épée effleure le torrent;

« Je suis assis sur le bord du torrent. Sera-t-ii plaint de ma coupable épouse ? Est-il aimé ce rival insolent ?

Tremble, Asléga, ma fureur est jalouse , Et mon épée effleure le torrent. »

CHANT QDATRIÈME.

« Illustre Égifl , dit Latmor, dans mon âme

Ta voix enfin porte un trouble fatal.

J'aime , et l'hymen est promis à ma flamme.

Dois-je aussi craindre un odieux rivai ?

Je hais Éric ; et si le ciel est juste ,

De la beauté cet oppresseur cruel

Sera puni. Mais, dis-moi , chantre auguste.

Le jeune Oldulf combattait près d'Isnel :

De mou aïeul Olduîf était le frère;

A ce guerrier, dont la gloire m'est chère,

Quel bras puissant porta le coup mortel?»

Égill répond: Ami, je vais l'instruire O des héros tyrau capricieux !

O de l'Amour inévitable empire!

Les temps passés revivent à mes yeux.

Lève-toi donc, Éric; l'aube uaitsaute

>}52 ISNEL ET ASLEGA,

Vers l'orienta blanchi l'horizon.

De tes soldats la troupe menaçante S'ébranle, marche, et couvre le vallon.

Isnel sourit au danger qui s'jipproche; D'un œil rapide il compte ses guerriers , S'étonne, et dit : ^< Pénible est le reproche ; Mais au combat viendront-ils les derniers Ces deux chasseurs qui devançaient l'aurore ? Olduîf , Asgar dorment sans doute encore, Et sous leur main leur arc est détendu. Paraîtront-ils quand nous aurons vaincu ? » Je lui réponds : w Ces enfans de l'épée N'ont jamais fui dans le champ de l'honneur. D'ici tu vois cette roche escarpée Qui du coteau domine la hauteur : Son flanc creusé forme une grotte obscure : D'épais buissons en cachent l'ouverture : C'est là qu'Elveige attendait son amant; De là sa voix s'exhalait doucement :

«< Viens , jeune Oldulf , l'ombre te favorise; Viens, me voilà sur le feuillage assise; Par mes soupirs je compte les momens; Pour te presser mes bras déjà s'étendent, Mon cœur t'appelle, et mes lèvres t'attendenf Viens , mes baisers seront doux et brûlans.

« Cruel Asgar, je hais ton œil farouche; Le mot d'amour est triste sur ta bouche ; Va, porte ailleurs cet amour insolent.

Tin autre enfin à mes côtés sommeille , A mes côtés un autre se réveille, Et son baiser est humide et brûlant.

« Mais qui peut donc arrêter sa tendresse! Pour lui je veille, et pour lui ma faiblesse

ISNEL liT ASLEGA. f53

"Vient d'écarter les jaloux vêtemens.

J'eiitends du bruit; c'est lui, de sa présence Mon cœur m'assure , et mon bonheur commence, l'ûisers d'amour, soyez longs et brùlaus. »

U'un pas rapide il arrive à la grotte,

Ce jeune Oldulf; mais d'un autre guerrier

11 voit dans l'ombre étinceler l'acier.

Soupçon cruel! son àme liésile et Dot Je;

Il dit enfin : « Quel projet te conduit?

Que cherches-tu? parle, enfant de la nuit.

— Faible rival , que cherches- tu toi-même ?

Réplique Asgar; de la beauté que j'aime

Je suis jaloux ; c'est r.n astre nouveau

Qui pour moi seul brille sur le coteau. »

Le fer en main l'un sur l'autre ils s'élancent.

D'clveige alors le cœur est alarmé ;

Elle frémit, et ses pieds uns s'avancent

A la lueur d'un tison enflammé.

« Tiens , dit Oldulf, de tes vœux infidèles

Voila l'objet; perfide , tu l'appelles;

Mais dans la mort il ira te chercher. »

Terrible, ià frappe, et la tremblante Elveige

Tombe à ses pieds comme un flocon de neige

Qu'un tourbillon détache du rocher.

Les deux rivaux avec un cri farouclie

Lèvent soudain leurs bras désespérés;

D'un coup pareil leurs flancs sont déchirés ;

Sur la bruyère ils roulent séparés.

Le nom d'Elvcige expire sur leur bouche;

Et Je leur sein s'échappent sans retour

Le sang, la vie, et la haine, et l'amour. »

Isnel troublé répond avec tristesse :

" Gloire éternelle à ces jeunes héros!

(«loire éternelle à leur belle maillasse,

loi ISKEL ET ASLJ:G A.

l'it qiK' lu [)uix habile leurs louiljeaux!

l-aibles lumiains, la i,Miene inexorable

Aulour de nous répand assez d'horreurs;

Le tendre amour, l'amour impitoyable,

Doit-il encor surpasser ses fureurs? »

Contre un rocher l'océan se courrouce;

Pour l'ébranler il roule tous ses flots ;

Mais le rocher les brise et les repousse :

Tel est Isnel , en butte à mille assauts.

On voit Éric lever sa lourde lauce,

Puis s'arrêter incertain et rêveur.

Un noir dessein se formait dans son cœur ;

Il méditait le crime et la vengeance.

Au fier Évind il dit : « Combas toujours ;

Défends mon fils, et veille sur sa i;loire.

Odin m'inspire , à mon pa'ais je cours ,

El je reviens; commence ma victoire. »

Folle espérance ! Évind à ses soldats

Prête un moment son courage intrépide '■

Il ressemblait à l'ouragan rapide

Qui daus un bois s'eiigouffre avec fracas;

Mais du destin l'ordre est irrévocable,

El pour Évind le Valballa s'ouvrait,

Il voit Isnel , et se dit en secret :

« Voilà, voilà le danger véritable.

Faut-il braver ce glaive redoutable:'

Faut-il chercher un immortel honneur ;'

Oui, le destin le livre à ma valeur. »

Il dit et frappe, et la lame tranchante

Du bouclier entame l'épaiiseur ;

jlais sur son bras descend le fer vengeur ;

L'acier échappe à sa main défaillante.

« Rends-toi, guerrier, cède à l'arrêt du sortj

Ton bras sanglant ne saurait te défendre.

— Fier ennenù , moi céder et me rendre?

Jamais; Evind sera vainqueur, ou mort."

ISNl'L ET ASLEGA. -55

De l'aulrti main il re|M'eBJ sou épée; Mais sa valeur e^l de nouveau trompée.

Sur le coteau que dévastaient ses ti^aits Les daims joyeux peuvent errer en paix j Sous le rocher la charmante Erisfale N'entendra pkis ses cliauts accouJumés, Et de ses pas sur la neige imprimés Ne suivra plus la trace matinale.

Le beau Slérin accourt pour le venger, ' Jeune imprudent, cherche uu moindre dang€r, Lui dit Isnel : ton Lras est faible encore ; Grois-moi , résiste à ce précoce orgueil; Fuis, et dimain au lever de l'aurore Tu chasseras le timide chevreuil.

— Je suis nourri dans le fracas des lances , Piepond Slérin; et lorsque tu m'uftenses , Pour te punir mou bras est assez fort. Vois-tu ce trait ? Il a donné la mort. -- La flèche siffle , et dans sou vol s'égare. La main d'Isnel aussitôt s'en empare.

Et cherche un but; un aigle en ce moment Au haut des airs passe rapidement; Le trait l'atteint au n)ilieu de la nue. Loin de céder, Slérhi à cette vue Saisit le fer, s'élance furieux, • Et trouve au moins un trépas glorieux,

Eric alors revenait au carnage.

L'infortuné pousse des cris perrans, Et de ses vf^ux c<iulent des pleurs de rage. Il lève enfin sa hache à deux tranchans , Sa lourde hache autrefois invincible; A sou rival il porte un coup terrible, Et de son casque il bri<;e le cimier.

Nous frissonnons; notre jeune guerrier

^b(i ISNEL ET ASLEGA.

Courbe sa tête, et pâlit, et chancelle; Mais , reprenant une vigueur nouvelle , Il jette au loin so-u pesant bouclier.

Le sonib)^ Eric à ses pieds croit l'étendre; Isuel prévient son bras prêt à descendre , Et dans son tiauc plonge le froid acier. Sur l'herbe il roule, et son sang la colore. En expirant il se débat encore, Et dit ces mots : «Tu triomphes Isnt-1; Ma mort du moins suffit-elle à ta haine? De mon palais la jeune souveraine Craint pou- tes jours. Va, le doute est cruci; Rends le bonheur a son âme incertaine; Soyez unis; et ne maudissez pas L'infortuné qui vous doit son trépas. »

Isnel, ému par cette voix perfide, Vers moi se tourne : « Adoucis '■.on destin. Dans les combats il n'était pas timide; Avec honneur il périt sous ma main ; Dans le tombeau que la gloire le suive. Au ciel assis, son oreille attentive Écoutera tes chants harmonieux, Et le plaisir brillera dans ses yeux. »

Vers le palais à ces mots il s'avance: Son front levé rayonnait d'espérance.

D'orgueil, d'amour, di- gloire et de bonheur Son pied rapide effleurait la bruyère; Du large pont il franchit fa barrière , Il ouvre, il entre, et recule d'horreur. Son Asléga sur le seuil étendue, Froide et sans vie , épouvante sa vue.

Il leconnaît ces funestes cheveux Qu'elle reçut pour un plus doux usage; Ce don fital, ce cher et triste gage,

ISMEL ET ASLEGA.

Fut de sa mort rinstriimejit douloureux. Son cou d'albâtre en conserve Fenipreiate. Désespéré, sans larmes et sans plainte, Isnel saisit le présent des amours Que sur son casque il attaci^ait toujours; Avec effort dans sa bouche il le presse : L'air n'entre plus dans son sein expirant: Sur nous il jet!e un regard déchirant , Ctiancelle , tombe auprès de sa maîtresse , L'embrasse et meurt... Pourquoi soupires-tu, Chantre d'Isnel? pourquoi verser des larmes? Il est tombé, mais il avait vaincu; Il est tombé, mais couvert de ses armes. Pleure sur toi , pleure sur le guerrier Dont le destin prolonge l'existence.

Il se survit, il s'éclipse en silence; Son bras succombe au poids du bouclier. Ses pas sont lents , et l'altière jeunesse Par un sourire insulte à sa faiblesse.

Dans l'univers, qui ne le connaît plus. Indifférent, il ne veut rien connaître.

L'un après l'autre il a vu disparaître Tous ses amis au tombeau descendus : Après leur movt il reste sur la terre Pour les pleurer, de deuil envek)ppé, Morue et pensif, lugubre et solitaire, Comme un cyprès que la foudre a frap[)é

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