‹ uvres complètes d'Évariste Parny, poète célèbreChapitre 165 sur 174 · CHANT SECOND · texte numérisé non relu

CHANT SECOND

Égill pleurait; pour consoler ses larmes, Chacun redit cet hymne des amours Où d'Aïna lui-même en ses beaux jours A consacré les vertus et les charmes.

Ce chant heureux par degrés éclaircil Son front chargé d'une sombre tristesse : Kn souriant il reprend son récit , Et des héros il instruit la jeunesse.

C'est Isnel seul que cherchent tou.<f les yeux.

17jG ISNEL ET ASLEGA

Il se dérobe à ces soins curieux ; De sa maîtresse il aborde le père, Et , d'une voix ensemble douce et fière , Par ce discours il explique ses vœux :

« La pauvreté fut mon seul héritage , Et du besoin j'ai senti la rigueur; Mais des trésors ont payé mon courage, Et d'Asléga je mérite le cœur.

« Trente guerriers avaient juré ma perle , Et contre moi dirigeaient leur fureur ; Pvlais de leur sang la bruyère est couverte, Et d'Asléga je mérite le cœur.

« Souvent la foudre éclata sur ma tête; Le fi'ont levé, je l'attendais sans peur , Et je criais au dieu de la tempête :

Vois , d'Asléga je mérite le cœur.

« Sous mon vaisseau , que fracassait forage . J'ai vu des mers s'ouvrir la profondeur; Mais je sifQais à l'aspect du naufrage , Et d'Asléga je méritais le cœur.

« D'un roi puissant j'arracbai la couronne; Il la laissait aux pieds de ion vainqueur; Règne, lui dis-je, Asléga te pardonne.

Belle Asléga, j'ai mérité ton c<Rur. »

H Vaillant Isnel, ta demande est tardive, Dit le vieillard; ma fille pour jamais Du brave Éric habite le palais.

— Que m'apprends-tu. ^ Quoi! ta fille captive Est au pouvoir d'un lâche ravisseur.^

— A l'hymen seul Éric doit sou bonheur.

— Elle aurait pu... Dieux, quel hymen pour elle?

ISNEL ET ASLÉGA. 157

El quel bonheur! D'Éric l'âme est cruelle, Les noirs soupçons y renaissent toujours; Son œil est faux; l'injure ouvre sa bouche; Ses longs sourcils, son air duv et farouche. Sa voLX sinistre, effrayaient les amours. — Mon amitié protégea son enfance ; Dans son palais il fixe l'abondance; Trois cents t;uerriers à ses ordres soumis Lèvent leurs bras contre ses ennemis.

Qu'un autre hymen, Isnel, le dédommage; Mille beautés appellent ton hommage.»

A ce discours une sombre douleur Charge son front , et passe dans son cœur. Long- temps il marche , errant et solitaire : Dans le vallon, sur les coteaux voisins, Sans but il court , et la sèche bruyère Retentissait sous ses pieds incertains.

Ce n'était plus cette voLx douce et tendre Qui de l'amour exprime le tourment.

Son désespoir murmure tristement Des mots sans suite, et l'on croyait entendre Des flots lointains le sourd mugissement. Puis il s'arrête ; appuyé sur sa lance, Morne et terrible^ il garde le silence , T'A sur la terre il fixe ses regards; Les vents sifflaient dans ses cheveux épars. Tel un rocher qu'assiègent les nuages.

Triste , s'élève au njilieu des déserts ; Ses flancs noircis repoussent les éclairs. Et de son front descendent les orages.

Il nomme Éric; à ce' nom détesté Son œil s'enflamme , 'et sa main d'elle-même Saisit le fer qui brille à son côté.

Il nomme aussi l'infidèle qu'il aime , Et des soupirs s'échappent de son sein , Et quelques pleurs soulagent son chagrin. II. 12

BS ISNEL ET ASLEGA.

Dans les ennuis d'un byinen qu'elle abhorre, Son Aslé[^a , plus uialheîireuse encore, Gémit aussi , lénaiid aussi des pleurs, FA dans c«^s mots exhale ses douleurs :

< Pardonne, Isnel ; un père inexorable Donna ma main sans écouler mon cœur.

Ils sont passés les jours de rnoa bonheur : Ils sont passés, et le chagrin m'accable. Console-toi : seule je dois souffrir, T'aimer encor, te pleurer, et mourir.

" Pardonne, hélas ! quand la rose nouvelle De son calice échappe en rougissant , l!lle demande un souffle caressant :

Si toul-à-eoup rouraç;an fond sur elle, A peine éclose on la voit se flétrir, Langnissamment se pencher, et mourir,

«Pardonne, Isnel : snr l'arbre solitaire Une colombe attendait son ami; Sa douce voix se plaitjnait à demi.

Un aigle étend sa redoutable serre :

Faible, sous l'ongle on la voit tressaillir, Aimer eiicor, palpiter , et mourir. »

Disant ces mots, de la tour élevée

Où la relient un époux odieux ,

S(n- le vallon elle porte les yeux :

Mais du soleil la course est achevée ;

Sur l'hémisphère un noir manteau s'étend.

Le ciel est froid , orageux , inconstant.

Au haut des monts le brouillard s'amoncèle :

Des vastes mers le bruit sourd est mêlé

Au bruit des vents, au fracas de la grêle ,

Qui reboLdit sur le toit ébraalé.

ISNEL ET ASLrÉGA.

Mais d'un torrent que la pluie a gonOé Le malheureux touche enfin Je rivage :

D'un pied timide il sonde le passage; Un cri s'échappe ; il meurt : les loups errans L'ours indomptable fet les chiens dévorans, A ce cri seul, qu'un triste écho lenvoie , Couvrent la rive, et demandent leur proie : Tous , en hurlant , suivent ce corps glacé , Jusqu'à la mer par le courau't poussé.

Pour Asléga cette nuit menaçante A des attraits ; elle aime son horreur. Mais tout-à-coup une voix gcmissanle, La voix d'Isnel, fait tressaillir son cœur.

« Belle Asléga, belle , mais !rop coupable , Pour arriver jusqu'à toi , du guerrier J'ai déposé l'étincelant acier.

Je t ai perdue, et le chagrin m'accable. En d'aulrfîs lieux Isuel ira souffrir, T'aimer encore, et combattre, et mourii-.

» Jouis en paix de la flamme nouvelle; Que le remords, ce poison des plaisirs, T^'attriste point tes volages désirs !

Seul je serai malheureux et fidèle.

Tu me trahis : je ne sais point trahir; Je sais aimer, et combattre, et mourir,

« Mais le bonheur est-il fait pour le crime P Jeune Asléga, crains ton nouvel amour, Crains sa douceur, crains la glacc d'un jour , Fragile encore, elle cache un abîme.

Adieu, perfide, adieu; je vais te fuir, T'aimer encore, et combattre, et mourir. >»

A ce reproche Asléga trop smisible

110 1 s NEL ET AS LEG A .

Bieutôt du nord Us subites rafales

Chassent au loin , dispersent les brouillards;

Et du milieu des nuages épars

L'azur des deux Irille par intervalles.

Transi de froid, incertain et troublé,

Le voya^'eur s'égare dans sa route :

A chaque pas il s'arrête, il écoute;

Voulait répondre; un bruit inattendu

Porte l'effroi dans son C(eur éperdu.

C'est son époux : menaça ut et terrible ,

Il fait un signe, et sa garde soudain

Saisit Isnel , qui répétait en vain :

« Faible ennemi , tu m'as vu sans défense ;

D'acier couvert, entouré de soldats ,

Tu fonds sur moi ! lâche , ose armer mon bras ,

Et cherche au moins une noble vengeance. ••

Ce fier discours est à peine écouté.

Dans un cachot Isnel précipité

Garde long-temps un silence farouche;

Le désespoir enfin ouvre sa bouche :

« Le jour bientôt va reparaître , et moi

Je vais passer dans la nuit éternelle.

La nuit ! que dis-je ? Isnel , reviens à toi :

Du Valhalia le grand festin t'appelle;

C'est là qu'on boit la vie et le bonheur.

En m'approchant de ce palais auguste

Dûis-je trembler ? îSon : je fus brave et juste;

Aux yeux d'Odin je paraîtrai san^; peur.

Mais sous la tombe emporter une offense !

Dans un cachot en esclave périr!

Expirer seul , sans gloire et sans vengeance î

A ce penser, de rage on peut j)àUr. »

Au désespoir tandis qu'il s'abandonne.

Sur ses deux gonds la porte avec effort

Tourne et s'entr'ouvre : il écoute , il frissonne ,

Et puis il dit : « Frappe, enfant de la mort ! »

1sM:L I^T AbLIiGA. 1^1

Mais uue main caiessanle cl timide Saisit la sieiiiu', el doucemeutJa guide Hors du cachot. » Pourquoi diffères-tu . Soldat d'Eric? Frap{»e, j'ai trop vécu. >^ Une autre inaiu sur ses lèvjet, s'avauce, Et par ce i^esîe ordouue le silence.

Il obéit, et sort de la prison.

L'astre des nuits montait sur l'iioriiton , Et lui prêtait sa lumière propice .

Il reconnaît sa jeune conductrice.

■< Ciel ! Asléga ? — Moi-même ; liàte-toi . Fuis! Que ton pied touche à peine la terre ; Franchis ce mur; un sentier solitaire Jusqu'au vallon.... — M'échapper! et pourquoi? Il fut un temps où j'ai chéri la vie ; Je la déteste après ta perfidie.

De l'ainour seul on accepte un bienfait : Pour me l'offrir, quels ïont tes droits ? Je resle.

— Jamais mon cœia* de cet hymen funeste Ne fut complice , et mon père a tout fait. Sauve tes jours : mes craintes sont e.\lrémes , Un seul instant peut nous perdre tous deux; Fuis sans retard. — Je fuiiai si tu m'aimes. Eh bien ! fuis donc. — Moment délicieux ! Chère Asléga! tu détournes les veux;

Ta main s'oppose à ma l)Ouche égarée.

Viens dans mes bras, ô maîtresse adorée! Viens sur ce cœur que seule tu remplis.

— Eloigne-toi. — Tu m'aimes , j'obéis.

Il part. Le ciel favorisait sa fuite :

Des assassins il trompe la poursuite.

Je réunis ses guerriers généroux :

Tous font serment de venger son outrage.

La haine encore enflamine leur courage :

Souvent Éric fut injuste pour eux,

l'iealùt Isucl, comme un chùûc orgueilleux,

}'*2 ISNEL ET ASLEGA.

Lève son froni; sa troupe l'environne, Kt des combats l'hymne bruyant raisonne.

« Frappez ensemble, intrépides guerriers ; Et d'un seul coup brisez lej» boucliers.

• Malheur à vous si vos glaives s'émoussent! Malheur à ceux dont le pied sans vigueur Quitre un moment le sentier de l'honneur! L'herbe et la ronce aussitôt y repoussent.

«Frappez ensemble, intrépides guerriers.

Et d'un seul coup lirisez les boucliers.

« Dans les combats la mort n'est (pi'une esclaxe Obéissant an bras qui la conduit :

Elle atteindra le lâche qui la fuit; Elle fuira devant le fer du brave,

« Frappez ensemble, intrépides guerriers , Et d'un seul coup brisez les boucliers.

« Le brave meurt ; sa tombe est honorée ; Des chants de gloire éternisent son nom : Le lâche meurt; l'habitant du vallon Marche en sifllant sur sa tombe ignorée.

« Frappez ensemble , intrépides guerriers , Et d'un seul coup brisez les boucliers. »

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