CHANT QUATRIÈME
Tandis qu'Ernest à la troupe ennemie Fait expier son lâche assassinat , Passe un guerrier étranger au combat , Et dont la voix fièrement le défie; Il lui répond plus fièrement encor, Vers lui s'avance, et sur son casque d'or Au même iuslanl reçoit un coup terrible. Le feu jaillit du cimidr fracassé, Et sur la croupe Ernest est renversé.
Il se relève , et dans le bois paisible Poursuit l'Anglais qui fuit rapidement.
« Attends, dit-il, attends donc un moment. Quoi! ce coup seul suffit à ton courage ? » Il j)arle,il vole, et sous l'obscur ombrage Il s'enfonçait. L'Anglais subitement Vers lui se tourne : Eruest frappé chancelle; La bride fuit ses doigts, son front pàlil, Et va loucher le pommeau de la sclie.
Sur l'élrier bientôt il s'affeinill; Mais l'inconnu que son glaive menace Était bien loin : il suit toujours sa trace,
17!; GODDAMl
Et sa surprise égale son dépit-
L'autre pourtant a ralenti sa fuite.
Ernest arrive; un vaste souterrain
Reçoit l'Anglais; Ernest s'y précipite;
Le coursier meurt; le cavalier, soudain.
Se relevant sur l'Anglais qui l'évite,
Lève le bras , et le levait en vain :
A son costume , à sa beauté divine.
Il reconnaît la sylphide Hilsrine.
Elle sourit, et disparaît enfin.
Comment sortir? Où trouver une issue?
Une clarté de loin s'offre à sa vue ;
Puis il entend le bruit des balanciers
Que font mouvoir d'habiles ouvriers.
Souvent , lecteur, l'ordre du ministère
Faisait frapper dans ces noirs souterrains
De faux écus pour les états voisins.
Voyant d'Ernest la cocarde étrangère,
Ces gens ont peur et courent ; le Français
Monte avec eux par de sombres passages ,
Sort, et d'Karold reconnaît le palais.
Il est désert : valets, nobles et pages,
Sont du tournoi tranquilles spectateurs.
Des fugitifs les subites clameurs
Troublent la fête et sèment les alarmes.
Vers le palais s'avancent des gendarmes.
Mais d'autres cris causent d'autres frayeurs ;
« Guillaume approche , et nos troupes nouibrevKses
N'arrêtent point ses troupes valeureuses. >>
Tout s'armt- alors : dans ce commun danger
Le roi lui-même a saisi sou épée.
Qui dans le sang ne fut jamais trempée;
Jusqu'à combat Ire il veut bien déroger.
Poui- arrêter. celui que rien n'arrête Le jaloux Spleen épaissit sur sa tête
Les froids brouillards que chassait Taquilou , Des vallous creux, l'infecte exhalaison , Et les vapeurs de l'humide charbon Que dans ses flancs recèle en valu la terre. Le peuple Gnome autour de lui se serre. Mais la Sylphide et ses fiers paladins Au haut des cieux montrent leurs fronts sereins, Pride excitait sa troupe malfaisante ; Et de nos preux la lance menaçante La fait pâlir, la poursuit dans les airs, Et pour jamais la replonge aux enfers.
Spleen resté seul : en vain Renaud le chasse, Roland en vain le frappe et le terrasse; D'un ton funèbre il leur criait :« Plus fort! Tous le savez je n'aime que la mort.»
Avant le choc, tous les guerriers paisibles,
L'yeomanry. volontaires, fencibles,
Sont ébranlés, et regrettent leurs toits.
Les uns disaient : A (juoi bon cette guerre.^
Qui la veut seul, seul aussi doit la faire. »
A CCS cris sourds se mêlent d'autres voix :
« Sur nos vaisseaux nous aujons du conrai^e.
Ils marchent bien ; nous sommes trois contre un
INous évitons le grapin nnportun;
Du \ent toujours nous prenons l'avantage;
• Enfin le rhum échauffe le combat.
Mais de trop pi es sur terre l'on se bat.»
Lorsqu'un gios loup à la prunelle ardente Au bord du bois loul-à-coi:j> se présente , Moutons, agneaux, qui dans Ja plaine epaj.s Broutaient les fleurs, en groupe se rassemblent; L'un contre l'auire ils se pressent, ils tren.blcnti Et sur le loup attaclient leurs regards: S'il fait un pas, sauf (pii peut! leur '.rouble,
^ue du berger la voix même redouble, Peint assez bien celui des villageois Impatiens de regagner leurs loils.
Dans le palais, seul avec la princesse,
Que fait Ernest? Sa courageuse adresse
Y soutenait un siège irrégulier.
La porte il ferme, et puis la barricade;
En quatre pas il monte l'escalier ;
De la fenêtre il ose défier
Des assiégeans la nombreuse brigade.
Leurs cris, leurs traits ne peuvent l'eflrayer.
Plusieurs, armés de la trancbante hache,
Sur le perron s'élancent , et leurs coups
Vont de la porte ébraulerjes verroux.
La main d'Alix adroitement arrache
Les marbres durs qui pavent le salon ;
La main d'Ernest adroitement les lance :
Tombent alors le pesant Thorthrenthron ,
Le froid Cranncraft , le triste Wgirwherwhon.
D'autres guerriers une troupe s'avance.
Sur eux pleuvait les sophas et les lits.
Puis les portraits d'Harold et de ses lils,
Des livres même à la tranche dorée ,
La grande charte en lambeaux déchirée,
Les lourds fauteuils, les barils de porter.
Et le fromage arrondi dans Chester.
jJu brave Ernest la belle et tendre amie
Craint pour lui seul , modère sa valeur.
Aide son bras, et doucement essuie
Ce front brûlant que mouillent la sueur.
Mais des Anglais la rage renais«ante
Sur le palais laïce la torche ardente
Le toit s'embrase , et les frais aquilons
Portent au loin la flamme dévorante,
Qui dans les airs s'élève en tourbillons.
CODDAM ! ^8»
L'effroi j)àHt le visage d'ÉuWe.
«Venez, lui dit âon amant intrépide;
Ne craignez rien; suivez-moi, descendons.»
Elle descend et veut cacher ses larmes.
Ernest avance, et, couvert de ses armes,
La porte il ouvre, en criant : me voilà!
A cet aspect, à cette voix terrible.
Tel qui se crvt jusqu'alors invincible
Connut la peur, et bien loin recula.
Guillaume alors, dans le chanip d« carnage.
De ses sol<lats diri^^eait le courage.
Harold le voit : de ses fils entouré ,
Sur le héros il court d'un pas rapide.
Et c^-oit déjà son lrion}phe assuré
Mais ce héros sur le groupe timide
Tourne les yeux ; et ce regard vainjjueur
Calme soudain la royale ftaeur.
Le septuor dans les rangs se retire :
Là , par degrés , il reprend sa valeur.
« Quoi ! sept contre un , nous fuyons ? Que \a dise
L'armée entière.^ Allons, morbleu, du cœurN
Derechef donc sur Guillaume on s'élance.
En répétant goddam ! Tranquille et fier,
Il lève alors sa redoutable lance.
Et sur sa bouche est l.î sourire amer.
Nouvel effroi poux eux, fuite nouvelle, *»
Fuite complète : ils ne s'arrêtent plus;
Et sourds au cri qui de loin les rappelle,
A travers champs ils courent éperdus.
Pour les venger aussitôt se présente,
Sur des chevaux à la course dressés,
Des gentlemen la brigade élégante
Par nos hussards sifûéi, battus, chassés;
Ils répétaient dans leur noble colère :
French dogs *\ Eh oui, ces dogues belliqueux
* Chiens de Frviij^ais.
!82 GODUAM !
Faisaieut courir les lièvres d'Anglelerre,
Et daus le gite ils entrent avec eux.
Uu triste Harold la majesté fuyante
Traverse Londre : il essuie en chemin
Force Brocards: et la pomme insolente
Tombait sur lui sans respect et sans lin.
Il passe donc, applaudi de la sorte ,
Devant Bedlam, d'un saut franchit Ja porte.
Puis la referme , en s'écriant : « Goddam !
Au diable soit mon fidèle royaume j
Pour pénitence , acceptez-le, Guillaume.
J'aime les fous , et je reste à Deillam,»
Voyez ses fils et leur galop rapide.
L'un d'eux disait: «<Dans ce trouble commun ^
Nous pouvons fuir; mais enlevons Éuide,
Et donnons-lui six maris au iieu d'un. »
Les lourds turnept, lancés avec adresse.
De tous côtés pleuvent sur chaque altesse.
Droit au palais ils courent : le héros ,
Qui défendait sa charmante maîtresse,
En souriant reconnaît ses rivaux,
Et d'un coup-d'œil rassure la princesse.
Voyant Ernest, ils disent entre eux:
« Il nous faudrait combattre , le temps presse ;
Au diable donc envoyons-les tous deux. »
Sans pérorer, le groupe des ministres
Passe et s'enfuit; et mille cris sinistres
Fendent les airs : « Pendons, pendons ceux-là ! »■
Des gentlemen la brigade effarée,
Aux ris moqueurs sans doute préparée,
Le front baissé, promptement défila.
Slonhap encor, dans un étroit passage.
Se défendait avec quelques soldats.
Mais la fatigue appesantit son bras,
Et la sueur inonde son visage.
Guillaume arrive, et dit avec douceur;
- D'un lâche roi généreux défenseur, Ne cherche plus un trépas inutile ; Rends-toi. » Soudain l'Anglais , fier et docile Remet son glaive à ce noble vainqueur.
Facilement s'échappent de la ville , Les fils d'Harold en jockeys travestis.
L'oreille basse , et sous d'autres habits , Au même instant le ministère file.
Au port voisin ils trouvent deux vaisseaux Qu'avait armés leur sage prévoyance.
Mais où porter leurs taleus , leur vaillance ? Long-temps en vain ils fatiguent les flots ; Chassés partout, ils n'ont plus d'espérance Par les courans et par les Aquilons Ils sont pousses vers le pôle Antarctique ; Et loin , bien loin , dans la mer Pacifique , Ils vont peupler les îles des Larrons,