‹ Œuvres complètes d'HelvétiusChapitre 140 sur 228 · CHAPITRE Y II · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y II

Du moment où l’intérêt des jésuites leur commande un grand attentat.

Le crédit des jésuites baisse-t-il? attendent-ils d’un gouvernement nouveau plus de faveur que du gouvernement actuel ? la bonté du prince régnant, le pouvoir du parti dévot à la cour, les assure-l-il de l’impunité? ils conçoivent alors leur détestable projet. Ils préparent les citoyens à de grands événemens : ils éveillent en eux des passions sinistres ; ils effraient les imaginations, ou , comme autrefois, par la prédiction de la fin prochaine du monde , ou par l’annonce du renversement total de la religion. Au moment où ces idées mises en fermentation échauffent les esprits et deviennent le sujet général des conversations, les jésuites cherchent le forcené que doit armer leur ambition. Les scélérats de celte espèce sont rares. Il faut pour de tels attentats des âmes composées de sentimens violens et contraires ; des âmes à la fois susceptibles du dernier degré de scélératesse , de dévotion, de crédulité et de remords. Il faut des hommes à la fois hardis et prudens, impétueux et discrets : et les caractères de cette espèce sont le produit des passions les plus mornes et les plus sévères. Mais à quoi reconnaître les âmes inflammables au fanatisme ? Quel moyen de découvrir ces semences de passions qui, fortes , contraires, et propres à formerdes régicides, sont toujours invisibles avant d’être mises en action ? Le tribunal de la confession est le microscope où ces germes se découvrent. Dans ce tri-

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bunal , où l'homme se trouve à nu, le droit d’interroger permet au moine de fouiller tous les replis d’une âme.

Le général , instruit par lui des mœurs , des passions et des dispositions d’une infinité depénitcns, a le choix sur un trop grand nombre pour n’y pas trouver l’instrument de sa vengeance.

Son choix fixé et le fanatique trouvé, il s’agit d’allumer son zèle. L’enthousiasme est une maladie conta-» gieuse qui se communique, dit milord Shaftesbury, par le geste , le regard , le son de la voix , etc. Le général le sait : il commande , et le fanatique , attiré dans une maison de jésuites, s’y trouve au milieu d’enthousiastes. C’est là que, s’animant lui-même du sentiment de ceux qui l’entourent, on lui fait accroire qu’il pense ce qu’on lui suggère; c’est-là que, familiarisé avec l’idée du crime qu’il doit commettre, on le rend inaccessible aux remords.

Le remords d’un instant suffît pour désarmer le bras de l’assassin. Il n’est point d’homme, quelque méchant, quelque audacieux qu’il soit, qui soutienne sans effroi l’idée d’un si grand attentat et des tourmens qui le suivent. Le moyen de lui en dérober l’horreur, c’est d’exalter tellement en lui le fanatisme, que l’idée de son crime, loin de s’associer dans sa mémoire à l’idée de son supplice , lui rappelle uniquement celle des plaisirs célestes , récompense de son forfait.

De tous les Ordres religieux , celui des jésuites est à la fois le plus puissant , le plus éclairé et le plus enthousiaste. Nul, par conséquent, qui puisse opérer aussi fortement sur l’imagination d’un fanatique; et nul qui puisse avec moins de danger attenter à la vie des princes. L’aveugle soumission des jésuites aux ordres de leur général les assure tous les uns des autres. Sans

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répande dans le monde, qu’il s’y rende agréable, qu’il y soit toujours chaste : est-ce au moment où le besoin d’aimer se fait le plus vivement sentir , qu’insensible aux attraits des femmes (i) , un jeune homme peut vivre sans désir au milieu d’elles ? La stupidité paternelle s’imaginerait-elle , lorsque le gouvernement fait bâtir des salles d’opéra , lorsque l’usage en ouvre l’entrée à la jeunesse, que, jalouse de sa virginité, elle voie toujours d’un œil indifférent un spectacle où les transports, lés plaisirs et le pouvoir de l’amour sont peints des plus vives couleurs, et où cette passion pénètre dans les âmes par lès organes de tous les sens (2)?

Je ne finirais pas , si je voulais donner la liste de toutes les contradictions de l’éducation européenne, et surtout de la papiste. Dans le brouillard de ses préceptes, comment reconnaître le sentier de la vertu ? Le catholique s’en écarte donc souvent. Aussi , sans principes fixes à cet égard , c’est aux positions où il se trouve, aux livres, aux amis, et enfin aux maîtresses que le hasard lui donne , qu’il doit ses viees ou ses vertus. Mais est -il un moyen de rendre l’éducation de l’homme plus indépendante du hasard ? et comment faire pour y réussir?

(1) Je suppose qu’on voulût réellement attiédir , dans les jeunes gens , les désirs de l’amour ; que faire ? instituer des exercices violens et en inspirer le goût à la jeunesse. L’exercice est, en ce genre, le sermon le plus efficace : plus on transpire , plus on dépense d’esprits animaux, moins il reste de force pour l’amour. La froideur et l’indifférence des sauvages du Canada tiennent à la fatigue et à l’épuisement éprouvés dans des chasses longues et pénibles.

(2) Qu'on ne conclue point de ce texte que je veuille détruire les salles d’opéra ou de comédie. Je ne condamne ici que la contradiction entre nos usages et les préceptes actuels de notre morale. Je ne suis ni ennemi des spectacles , jii , sur ce point, de l’avis de Rousseau. Les spectacles sont sans contredit un plaisir. Or, il n’est point de plaisir qui, dans les mains d’un gouvernement sage, 11e puisse devenir un principe productif de vertu, lorsqu’il en est la récompense.

N’ enseigner que le vrai. L erreur se contredit toujours : la vérité jamais.

Ne point abandonner l’éducation des citoyens à deux puissances qui, divisées d’intérêt, enseigneront toujours deux morales (i) contradictoires.

Par quelle fatalité, dira-l-on, presque tous les peuples ont-ils confié au sacerdoce l’instruction morale de leur jeunesse ! Qu’est-ce que la morale des papistes? un composé de superstitions. Cependant il n’est rien qu’à l’aide de la superstition le sacerdoce n’exécute. C’est par elle qu’il dépouille les magistrats de leur autorité, et les rois de leur pouvoir légitime^ c’est par elle qu’il soumet les peuples, qu’il acquiert sur eux une puissance souvent supérieure aux lois, et par elle enfin qu’il corrompt jusqu’aux principes de la morale. Quel remède à ce mal? Il n’en est qu’un; c’est de refondre en entier cette science. Il faudrait qu’un nouvel esprit présidât à la formation de ses nouveaux principes, et que tous tendissent à l’avantage public.

Il est temps que, sous le titre de saints ministres de

(i) Pourquoi la plupart des hommes éclairés regardent-ils toute religion comme incompatible avec une bonne morale ? c’est que les prêtres de toute religion se donnent pour les seuls juges de la bonté ou de la méchanceté des actions humaines : c’est qu’ils veulent que les décisions théologiques soient regardées comme le vrai code de la morale. Or, le prêtre est un homme : en cette qualité il juge conformément à son intérêt. Son intérêt est presque toujours contraire à l'intérêt public : la plupart de ses jugemens sont donc injustes. Telle est cependant la puissance du prêtre sur l’esprit des peur des, qu’ils ont pour les sophismes de l’école souvent plus de vénération que pour les saines maximes de la morale. Quelles idées nettes les peuples pourraient-ils s’en former? les décisions de l’Eglise, aussi variables que ses intérêts , y portent sans cesse confusion , obscurité et contradiction. Qu’est-ce que l’Église substitue aux vrais principes de la justice? des observances et des cérémonies ridicules. Aussi, dans ses discours sur Tite-Live, Machiavel attribue-t-il l’excessive méchanceté des Italiens à la fausseté et à la contradiction des préceptes moraux de la religion catholique.

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lier. Ce prêtre, répandu dans le monde, distrait par s?s affaires et ses plaisirs, n’est point en entier à une seule idée ; son fanatisme n’est point sans cesse exalté par la présence d’autres fanaticpies : moins puissant d’ailleurs qu’un corps religieux ; coupable , il serait puni. Il est donc moins entreprenant et moins redoutable que le régulier.

Le vrai crime des jésuites ne fut pas la perversité (i) dé leur morale , mais leur constitution , leurs richesses, leur pouvoir, leur ambition, et l’incompatibilité de leurs intérêts avec celui de toute nation. Quelque parfaite qu’ait été la législation de ces religieux , quelque empire qu’elle dût leur donner sur les peuples , cependant ces jésuites si redoutés sont aujourd’hui bannis de France, de Portugal, d’Espagne. Heureusement qu’on s’e^t encore opposé à temps à leurs vastes projets.

Dans toute constitution monastique, il est un vice radical ; c’est le défaut de puissance réelle. Celle des moines est fondée sur la folie et la stupidité des hommes. Il faut qu’à la longue l’esprit humain s’éclaire, ou du moins qu’il change de folie. Les jésuites, qui l’avaient prévu , voulaient en conséquence réunir dans leurs

» sans lui nommer les délateurs Ct les témoins ; à moins que ce ne » fût un religieux de grande importance , car il serait indécent de » -mettre à la question i hors le cas d’un crime énorme) un père qui » aurait d’ailleurs bien mérité de l’Ordre. »

Il ajoute enfiu , ubi suprà, Cap. VI, §. 3 : « Le frère qui aura re- » cours au tribunal séculier , tel que celui d’un évêque, sera puni 3» à la volonté du général ou du provincial ; et le frère qui confessera » son péché , ou en aura été convaincu , sera exécuté par forme de » provision , nonobstant l’appel , sauf à faire droit dans la suite, si » l’appel est fondé. »

Une telle règle donnée, il n’est point de moine dont le pape, l’église et le général ne puissent faire un régicide.

(i) De faux principes de morale ne sont dangereux que lorsqu’ils font loi.

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mains la puissance temporelle et spirituelle. Us voulaient effrayer par leurs armées les princes qu’ils n’intimideraient point par le poignard ou le poison. Us avaient déjà jeté dans le Paraguai et la Californie les fondemens de pouveaux empires.

Que le sommeil du magistrat eût été plus long; cent ans plus tard, peut-être était-il impossible de s’opposer à leurs desseins. L’union du pouvoir spirituel et temporel les eût rendu trop redoutables : ils eussent à jamais retenu les catholiques dans l’aveuglement , et leurs princes dans l’humiliation. Rien ne prouve mieux le degré d’autorité auquel les jésuites étaient déjà parvenus, que la conduite tenue en France pour les en chasser.

Le magistrat, en s’élevant si vivement contre leurs livres (i), apercevait sans doute la frivolité d’une telle accusation ; mais il sentait aussi que celte accusation

(i) Parmi les ouvrages des jésuites, il en est sans doute beaucoup de ridicules et de hasardés. Le père Garasse, par exemple, déclamant contre Caïn, dit, Livre II, page i3o de sa Doctrine curieuse, «Que Caïn, comme le remarquent les Hébreux, était un « homme de peu de sens , et le premier athée ; que ce Caïn ne pou- » vait comprendre ce que lui disait Adam son père, savoir, qu’il «était un Dieu saint, juge de nos actions. Ne pouvant le com- » prendre , Caïn s’imagina que c’était des contes de vieilles , et que « son père avait perdu le sens commun, lorsqu’il lui racontait sa « sortie du paradis terrestre, et ce qui lui était arrivé. De là Caïn se « laisse emporter à tuer son frère et à répoudre à Dieu comme s’il « eut parlé à un faquin. »

Ce même père , Livre I, page 97 , raconte qu’à l’arrivée de Calvin dans le Poitou , lorsque presque toute la noblesse en embrassait les erreurs , un gentilhomme retint une partie de cette noblesse à la foi catholique en disant : « Je promets d’établir une religion meilleure « que celle de Calvin , si je trouve une douzaine de bélitres , qui ne « craignent pas de se faire brûler pour la défense de mes rêveries. » Fontenelle fut persécuté pour avoir répété dans ses Oracles ce que le père Garasse fait dire au gentilhomme poitevin. Tant il est vrai qu’il n’y a qu’heur et malheur en ce monde!

était la seule qui put les perdre dans l’esprit des peuples.

Toute autre eût été impuissante.

Supposons en effet que, dans l’arrêt de leur bannissement, le magistrat n’eût fait usage que des seuls motifs du bien public; quelque raisonnables qu’eussent été ces motifs, ils eussent fait peu d’impression, et l’ordre puissant et protégé des jésuites n’eût jamais été sacrifié à la raison et ail bien public.

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