‹ Œuvres complètes d'HelvétiusChapitre 36 sur 228 · POUVOIR · texte numérisé non relu

POUVOIR

Les hommes s’aiment eux-mêmes : tous désirent d’être heureux , et croient qu’ils le seraient parfaitement, s’ils étaient revêtus du degré de puissance nécessaire pour leur procurer toute espèce de plaisir. Le désir du pouvoir prend donc sa source dans l’amour du plaisir.

Supposons un homme absolument insensible; quel cas ferait-il du pouvoir et du sceptre des rois? aucun. En effet , quel degré de bonheur cet immense pouvoir ajouterait-il à la félicité d’un homme impassible!

Si la puissance est si désirée de l’ambitieux, c’est comme un moyen d’acquérir des plaisirs. Le pouvoir est comme l’argent , une monnaie. L effet du pouvoir et de la lettre de change est le même. Suis-je muni d’une telle lettre, je touche à Londres ou à Paris cent mille francs, ou cent mille écus, et par conséquent tous les plaisirs dont cette somme est représentative. Suis-je muni d’une lettre de commandement ou de pouvoir: je tire pareillement à vue sur mes concitoyens telle quantité de denrées ou de plaisirs. Les effets de la richesse et du pouvoir sont à peu près semblables , parce que la richesse est un pouvoir.

Dans un pays où l’argent serait inconnu, de quelle manière percevrait-on les impôts? en nature, c’est-àdire, en blé, vin, bestiaux, fourrages, graine, gibier, etc. De quelle manière y ferait-on le commerce? par échange. L’argent doit donc être regardé comme

une marchandise portative, avec laquelle on est convenu, pour la facilité du commerce, d’échanger toutes les autres marchandises. En serait - il de même des dignités et des honneurs avec lesquels les peuples policés récompensent les services rendus à la patrie ? Pourquoi non? Que sont les honneurs? une monnaie pareillement représentative de toute espèce de denrées et de plaisirs. Supposons un pays où la monnaie des honneurs n’eût point cours ; supposons un peuple trop libre et trop fier pour supporter une trop grande inégalité dans les conditions des citoyens, et donner aux uns trop d’autorité sur les autres, de quelle manière ce peuple récompenserait-il les actions grandes et utiles à la patrie? par des biens et des plaisirs en nature, c’est-à-dire, par le transport de tant de grains, bière, foin, vin, etc. , dans la cave ou le grenier d’un héros; par le don de tant d’arpens de terre à défricher, ou de tant de belles esclaves. C’était par la possession de Briséis (x) que les Grecs récompensaient la valeur d’Achille. Quelle était, chez les Scandinaves, les Saxons, les Scythes, les Celtes, les Samnites, les Arabes (2) , la récompense du courage , du talent et des vertus ? tantôt le don d’une belle femme, tantôt une invitation à des festins, où, nourris de mets délicats, abreuvés

(1) Dans l’île de Rimini, nul ne peut se marier qu’il n’ait tué un ennemi et n’en ait apporté la tète. Le vainqueur de deux ennemis a droit d’épouser deux femmes; ainsi de suite jusqu’à cinquante. A quelle cause attribuer l’établissement d’une pareille coutume ? à la position de ces insulaires qui, partout environnés de nations ennemies, ne pourraient leur résister , si, pour exciter perpétuellement la valeur de leurs citoyens, ils n’attachaient les plus grandes récompenses au courage.

(2) Entre les présens que les caravanes font encore aujourd’hui aux Arabes du désert, les plus agréables sont des lilles nubiles. C’était le tribut que les Sarrasins vainqueurs exigeaient jadis des vaincus. Abdérame , après la conquête des Espagnes , exigea du petit prince des Asturies un tribut annuel de cent belles lilles.

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de liqueurs agréables, les guerriers écoutaient avec transport les chansons des Bardes.

Il est donc évident que , si l’argent et les honneurs sont, chez la plupart des peuples policés, les récompenses des actions vertueuses , c’est comme représentatifs des mêmes biens , des mêmes plaisirs , que les peuples pauvres et libres accordaient en nature à leurs héros , et pour l'acquisition desquels ces héros s’exposaient aux plus grands dangers. Aussi , dans la supposition où ces dignités et ces honneurs ne fussent plus représentatifs de ces denrées; dans l’hypothèse où ces honneurs ne seraient que de vains titres (i), ces titres, appréciés à leur juéte valeur, cesseraient bientôt d’être un objet de désir. Il faut , pour aller à la sape, que lecu donné au soldat soit représentatif d’une pinte d’eau-de-vie et de la nuit d’une vivandière. Les soldats d’autrefois et les soldats d’aujourd’hui sont les mêmes (2). L’homme n’a pas changé; et,

(1) Si , dans les pays despotiques, le ressort de la gloire est communément très-faible, c’est que la gloire n’y donne aucune espèce de pouvoir ; c’est que tout pouvoir est absorbé dans le despote; c’est qu’en ces pays , un héros couvert de gloire n’est point 3 l’abri de l’intrigue du plus vil courtisan ; c’est qu’il n’a la propriété , ni de ses biens , ni de sa liberté ; c’est qu’enfin il est , à l’ordre du souverain, jeté dans les prisons , dépouillé de ses richesses, de ses honneurs, et privé de la vie même.

Pourquoi l’Anglais 11e voit-il , dans la plupart des seigneurs étrangers, que des valets décorés , et des victimes p;.rées de guirlandes? c’est qu’un paysan est plus vraiment grand en Angleterre , que ne l’est ailleurs un homme en place. Ce paysan est libre ; il peut être impunément vertueux : il ne voit rien au-dessus de lui que la loi.

C’est le désir de la gloire qui, dans les républiques pauvres, doit être le plus puissant principe de leur activité : et c’est le désir de l’argent , fondé sur l’amour du luxe , qui , dans les pays despotiques , est le principe d’action et la force motrice des nations soumises à ce gouvernement.

(2t On sait que l’irruption de Brennus en Italie ne fut pas la première , mais la cinquième qu’y firent les Gaulois. Avant lui , Bellovesus y était descendu. Mais comment ce chef engageait-il ses coin-

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pour les memes récompenses , il fera , en ions les temps, à peu près les memes actions. Le suppose-t-on indifférent au plaisir et à la douleur : il est sans action; il n’est susceptible ni de remords, ni d’amitié, ni enfin de l’amour des richesses et du pouvoir, parce qu’on est nécessairement insensible aux moyens d’acquérir du plaisir , lorsqu’on l’est au plaisir même. Ce qu’on cherche dans la richesse et la puissance , c’est le moyen de se soustraire à des peines, et de se procurer des plaisirs physiques. Si l’acquisition de l’or et du pouvoir est toujours un plaisir, c’est que la prévoyance et la mémoire convertissent en plaisir réel tous les moyens d’en avoir. Dans l’homme , tout est sentir ; sa sociabilité même n’est en lui qu’une conséquence de cette même sensibilité.

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