‹ Œuvres complètes d'HelvétiusChapitre 40 sur 228 · I TO · texte numérisé non relu

I TO

DE L’HOMME, dans les bois , lui apprend à courber son arc , à tresser ses lilels, à tendre des pièges à sa proie. C’est encore la faim qui, chez les peuples policés, met tous les citoyens en action, leur fait cultiver la terre, apprendre un métier et remplir une charge. Mais dans les fonctions de cette charge, chacun oublie le motif qui la lui fait exercer; c’est que notre esprit s’occupe, non du besoin, mais des moyens de le satisfaire. Le difficile n’est pas de manger, mais d’apprêter le repas (i). Plaisir et douleur soni et seront toujours l’unique principe des actions de l’homme. Si le ciel eût pourvu à tous ses besoins , si la nourriture convenable à son corps eût été , comme l’air et l’eau , un élément de la nature, l’homme eût à jamais croupi dans la paresse.

La faim et par conséquent la douleur sont le principe d’activité du pauvre, c’est-à-dire du plus grand nombre : et le plaisir est le principe d’activité de l’homme au-dessus de l’indigence , c’est-à-dire du riche. Or, entre tous les plaisirs, celui qui, sans contredit, agit le plus fortement sur nous, et communique à notre âme le plus d’énergie, est le plaisir des femmes. La nature , en attachant la plus grande ivresse à leur jouissance , a voulu en faire un des plus puissans principes de notre activité (2).

(1) Si les besoins sont nos moteurs uniques , c’est donc à nos divers besoins qu’il faut rapporter l’invention des arts et des sciences. C’est à celui de la faim qu’on doit l’art de défricher, de labourer la terre , de forger le soc , etc. C’est au besoin de se détendre contre les rigueurs des saisons qu’on doit l’art de bâtir, se vêtir, etc.

Quant à la magnificence dans les équipages, les étoffes , les ameublemens ; quant à la musique, aux spectacles, enfin à tous les arts du luxe , c’est à Famour , au désir de plaire et à la crainte de l’ennui, qu’il faut pareillement en l'apporter l’invention. Sans l’amour, que d’arts encore ignorés ! quel assoupissement dans la nature! l’homme sans besoins serait sans principe d’action ; c’est au besoin du plaisir que la jeunesse doit en partie son activité et la supériorité qu’à cet égard elle a sur l’âge avancé.

(2) Parmi les savans , il en est, dit on, qui, loin du monde, se

SECTION II, CHAPTTT.E X. Hî

Nulle passion n’opère de pins grand changement dans l’homme. Son empire s’étend jusque sur les brutes. L’animal timide et tremblant à l’approche de l’animal même le plus faible, est enhardi par l’amour. A l’ordre de l’amour, l’animal s’arrête, dépouille toute crainte, attaque et combat des animaux ses égaux ou même ses supérieurs en force. Point de dangers, point de travaux dont l’amour s’étonne. Il est la source de la vie. A mesure que ses désirs s’éteignent , l’homme perd son activité • et, par degrés , la mort s’empare de lui.

condamnent à vivre dans la retraite. Or, comment se persuader que dans ceux-ci l’amour des talens ait été fondé sur l'amour des plaisirs physiques , et surtout sur celui des femmes ! Comment concilier ces inconciliables ! Pour cet effet , supposons qu’il en soit d’u nhomme à talens comme d’un avare. Si ce dernier se prive aujourd’hui du nécessaire, c’est dans l’espoir de jouir demain du superflu. L’avare désire-t-il un beau château, et l’homme à talens une belle femme ; si, pour acheter l’un et l’autre, il faut de grandes richesses et une grande réputation , ces deux hommes travaillent chacun de leur côté à l’accroissement, l’un de son trésor, l’autre de sa renommée. Or, dans l’espace de temps employé à l’acquisition de cet argent et de cette renommée, s’ils ont vieilli, s’ils ont contracté des habitudes qu’ils ne puissent rompre sans des efforts dont l’âge les ait rendus incapables , l’avare et l’homme à talens mourront , l’un sans château , l’autre sans maîtresse.

Ce n’est pas uniquement entre ces deux hommes , mais entre la coquette et ce même avare qu’on rencontre encore une infinité de ressemblances. Tous deux , plus heureux qu’on ne le pense, le sont de la même manière. L’avare, en comptant son or , jouit delà possession prochaine de tous les objets dont l’or peut être l’échange; et la coquette , se mirant dans sa glace , jouit pareillement d’avance de tous les hommages que lui procureront ses grâces et sa beauté. Qu’ils n’aient ni châteaux ni amans : ils é rouveraieut, dans la jouissance des objets de leurs désirs , des dégoiits inconnus avant elle.

L’état de désir est un état de plaisir. Les châteaux , les amans et les femmes, que les richesses, la beauté et les talens peuvent leur procurer, sont un plaisir de prévoyance, sans doute moins vif, mais plus durable rue le plaisir réel et physique : le corps s’épuise, l’imagination jamais. Aussi, de tous les plaisirs , ces derniers sontils en général ceux qui , dans le total de notre vie, nous donnent la plus grande somme de bonheur.

Plaisir et douleur physiques , voilà les seuls et vrais ressorts de tout gouvernement. On n’aime point proprement la gloire , les richesses et les honneurs , mais les plaisirs seuls dont cette gloire , ces richesses et ces honneurs sont représentatifs. Et , quoi qu’on en dise , tant qu’on donnera pour boire à l’ouvrier, pour l’exciter au travail, il faudra convenir du pouvoir qu’ont sur nous les plaisirs des sens.

Lorsque j’ai dit, dans le Livre de 1 Esprit, que c’était sur la tige de la douleur et du plaisir physiques que se recueillaient toutes nos peines et nos plaisirs, j’ai révélé une grande vérité. Que s’ensuit-il ? que ce n’est point dans la jouissance de ces mêmes plaisirs que peut consister la dépravation politique des mœurs. Qu’esl-ce en effet qu’un peuple efféminé et corrompu ? celui qui s’approprie , par des moyens vicieux , les mêmes plaisirs que les nations illustres acquièrent par des moyens vertueux.

L’homme est une machine qui , mise en mouvement par la sensibilité physique, doit faire tout ce qu’elle exécute. C’est la roue qui , mue par un torrent , élève les pistons, et après eux les eaux destinées à se dégorger dans les bassins préparés à la recevoir.

Après avoir ainsi montré qu’en nous tout se réduit à sentir , à se ressouvenir , et qu’on ne sent que par les cinq sens ; pour découvrir ensuite si le plus ou moins grand esprit est l’effet de la plus ou moins grande perfection des organes, il s’agit d’examiner si, dans le fait , la supériorité de l’esprit est toujours proportionnée à la finesse des sens et à l’étendue de la mémoire.

SECTION II, CHAPITRE XI. n3

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