CHAPITRE IX
De la justice considérée dans l’homme et les peuples policés.
Quel amour l’homme a-t-il pour la justice ? Pour le savoir, qu’on élève un citoyen au-dessus de tout espoir et de toute crainte : qu’on le place sur un trône d Orient.
Assis sur ce trône , il peut lever d’immenses taxes sur ses peuples. Que va-t-il faire? Toute taxe a les besoins de l’état pour objet et pour mesure. Tout impôt perçu au-delà de ses besoins , est un vol , une injustice : point de vérité plus avouée. Cependant, malgré le prétendu amour de l’homme pour 1 équité , point de despote asiatique qui ne commette celte injustice, et ne la commette sans remords. Que conclure ? que l’amour de l’honune pour la justice est fonde , ou sur la crainte
des maux compagnons de l’iniquité , ou sur l’espoir des biens compagnons de l’estime, de la considération, et enfin du pouvoir attaché à la pratique de la justice.
La nécessité où l’on est pour former des hommes vertueux, de punir, de récompenser, d’instituer des lois sages, d’établir une excellente forme de gouvernement, sont autant de preuves évidentes de cette vérité.
Qu’on applique aux peuples ce que je dis de l’homme. Deux peuples sont voisins; ils sont à certains égards dans une dépendance réciproque; ils sont en conséquence forcés de faire entre eux des conventions et de créer un droit des gens. Le respectent-ils? Oui, tant qu’ils se craignent réciproquement, tant qu’une certaine balance de pouvoir subsiste entre eux. Celte balance est-elle rompue : la nation la plus puissante viole sans pudeur ces conventions (1). Elle devient injuste par ce qu’elle peut l’être impunément. Le respect tant vanté des hommes pour la justice n’est jamais en eux qu’un respect pour la force.
Cependant, point de peuple qui dans 'la guerre ne réclame la justice en sa faveur. Mais dans quel moment, dans quelle position? lorsque *ce peuple est entouré de nations puissantes qui . peuvent prendre part à ses querelles. Quel est alors l’objet de sa réclamation ? de montrer dans son ennemi un voisin in-
(1) Dana quel moment les peuples violent-ils le droit des gens? lorsqu’ils le peuvent impunément. Rome faible fut équitable et vertueuse : eut-elle conquis la Macédoine, aucune nation ne put lui résister. Rome devenue plus forte, cessa d’être juste : ses habitans furent dès lors sans honneur et sans foi. Le puissant est toujours injuste. La justice entre les nations est toujours fondée sur une crainte récipropre , et de là cet axiome politique :
Si vis pacem , para bellum.
Veux- tu ia paix : soit prêt à la guerre.
juste, ambitieux, redoutable; d’exciter contre lui la jalousie des autres peuples, de s’en faire des alliés, et de se fortifier de leurs forces. L’objet d’une nation dans tant d’appels à la justice, c’est d’accroître sa puissance et d’assurer sa supériorité sur une nation rivale. L’amour prétendu des peuples pour la justice n’est donc en eux qu’un amour réel du pouvoir.
Supposons qu’uniquemeftt occupés de leurs affaires domestiques, les voisins de deux nations rivales ne puissent prendre part à leurs querelles et leur prêter secours; qu’arrivera-t-il? c’est que, sans appel à la justice et sans égard à l’équité, la nation la plus puissante portera le fer et le feu chez la nation ennemie. Sou droit sera la force. Malheur, dira-t-elle, au faible et au vaincu !
Lorsqu’à la tête des Gaulois, Brennus attaqua les Clusiens, « quelles offenses, lui dirent les ambassadeurs » romains, les Clusiens vous ont-ils faites? » Brennus, à celte demande, se prit à rire. « Leur offense, ré- » pondit-il , c’est le refus qu’ils font de partager leurs » terres avec moi : c’est la même que vous ont faite » jadis et ceux d’Albe, et les Fidénates, et les Ardéates; » que vous faisaient naguère les Véiens, les Carpenates , » une partie des Falisques et des Volsques. Pour vous » en venger, vous avez pris les armes, vous avez lavé » celte injure dans leur sang, vous avez asservi leurs » personnes, pillé leurs biens, ruiné leurs villes et leurs » campagnes : et en ceci vous ne leur avez fait ni tort » ni injustice; vous avez obéi à la plus ancienne des » lois, qui donne au fort le bien du faible; loi souve- » raine dans la nature, qui commence aux dieux, et » finit aux animaux. Étouffez donc, ô Romains, votre m pitié pour les Clusiens. La compassion est encore >; inconnue aux Gaulois : ne leur en inspirez pas le » sentiment, ou craignez qu’ils n’aient aussi pitié de
» ceux que vous opprimez. » Peu de chefs de nations ©ni l’audace et la franchise de Brcnnus. Leurs discours seront diffërens , leurs actions sont les memes; et, dans le fait, tous ont le même mépris pour la justice (1).
L’histoire du monde n’est que le vaste recueil des preuves multipliées de celte vérité (2). Les invasions
(1) Aristote met le brigandage au nombre des différentes espèces de chasses. Solon, entre les diverses professions, compte celle de voleur : il observe seulement qu’il ne faut voler , ni ses concitoyens , ni les alliés de la république. Rome fut, sous le premier de ses.rois, un repaire de brigands. Les Germains , dit César , regardent la dévastation et le pillage comme le seul exercice convenable à la jeunesse , Je seul qui puisse l’arracher à la paresse et former des hommes.
(2) Il est , dit-on , un droit des gens entre les Anglais , les Français , les Allemands, les Italiens, etc. Je le crois. La crainte des représailles Fétablit chez des nations qu’une puissance à peu près égale force à se respecter. Sont-elles affranchies de cette crainte ; ont-elles affaire à des peuples sauvages : dès ce moment, le droit des gens est nul et chimérique à leurs yeux.
Est-ce aux nations chrétiennes à parler de droit des gens, de loi naturelle et de vertu? elles qui, sans outrage de la part des Indiens orientaux, abordent leurs côtes , dévastent leurs villes et en chassent les habit ms ; elles qui, dans les villages africains, portent, avec les marchandises de l’Europe, la discorde, la guerre, et en profitent pour faire des esclaves ; elles enfin qui, sans prétexte et sans offense de la part des Indiens occidentaux , débarquent en Amérique , renversent les trônes de Montézume et des Incas , égorgent leurs sujets , s’approprient leurs états , et oublient qu’il est un droit de primo occupanli.
L’Eglise se vante de faire restituer les larcins et les dépôts volés : mais a-t-elle fait restituer les empires du Mexique et du Pérou à leurs vrais propriétaires ? De concert avec les princes , n’a-t-elle pas au contraire pillé le Nouveau-Monde? ne s’est-elle par enrichie de ses dépouilles? et n’a-t-elle pas enfin , par sa conduite? jeté du mépris sur les préceptes de cette loi naturelle qu’elle dit gravée par Dieu dans tous les cœurs ?
Est-il d’ailleurs une morale plus absurde et plus petite que celle de f Eglise ? Qu’un prince prenne une maîtresse , qu’il satisfasse un goût aussi indifférent au bien public ; si ce goût ou cette maîtresse est défavorable aux projets de l’Église , le prêtre s’élève et crie à l’impiété. Mais que ce même prince porte la dévastation et la guerre chez un peuple qui ne l’a pas offensé , qu’il fasse périr quatre cent