CHAPITRE XXI
Impossibilité d'étouffer dans l'homme le sentiment de V intolérance ; moyen de s'opposer à ses effets.
Le levain de l’intolérance est indestructible ; il ne s’agit que d’en suspendre le développement et l’action : des lois sévères doivent donc les réprimer comme le vol.
S’agit-il d’un intérêt personnel : le magistrat, en défendant les voies de fait, lie les mains de l’intolérance. Pourquoi les lui délie-t-il, lorsque, sous le masque de la religion , cette intolérance peut exercer les plus grandes cruautés ?
Les hommes sont de leur nature intolérans. Quand le soleil de la raison les éclaire un moment, que n’en profitent-ils pour s’enchaîner par des lois sages, et se mettre dans l’heureuse impuissance de se nuire, lorsqu’ils seront de nouveau saisis d’une rage intolérante?
De bonnes lois peuvent également contenir le dévot furieux et le prêtre perfide. En Angleterre, en Hol-
physique ou de théologie , ne pense pas comme le moine et la Sorbonne. Pour que ce mot d’athée ou d’impie rappelle à l’esprit quelque idée de scélératesse, à qui l’appliquer? aux persécuteurs
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lande, dans une partie de l’Allemagne, des crimes et des malheurs multipliés ont, sur cet objet, ouvert enfin les yeux des peuples. Us sentent que la liberté de penser est de droit naturel; que penser produit le besoin de communiquer ses pensées; et que, dans un peuple, comme dans un particulier, l’indifférence est un signe de stupidité.
Qui n’éprouve pas le besoin de penser, ne pense pas. 11 en est de l’esprit comme du corps : ne fail-011 point usage de leurs facultés, on devient impotent de corps et d’esprit. Lorsque l’intolérance a comprimé l’âme des citoyens, lorsqu’elle en a détruit le ressort, alors l’esprit de vertige et d’aveuglement se tépand sur une nation.
Le toucher de Midas, disent les poètes, changeait tout en or : la tête de Méduse transformait tout en pierres : l’intolérance transforme pareillement en hypocrites, en fous, en idiots (1), tout ce qui se trouve dans l’atmosphère de sa puissance. C’est elle qui, dans
(1) On n’imagine point à quel degré l’intolérance a dans ces derniers temps porté l’idiotisme en France. Durant la dernière guerre, cent caillettes, d’après leurs confesseurs, accusaient les encyclopédistes du dérangement de nos finances ; et Dieu sait si aucun des encyclopédistes avait été chargé de leur administration! D’autres reprochaient aux philosophes le peu d’amour des colonels pour la gloire , et ces mêmes philosophes étaient alors exposés à une persécution que le seul amour de la gloire et du bien public peut supporter. D’autres rapportaient à la publication de l’Encyclopédie, aux progrès de l’esprit philosophique, les défaites des Français; et c’était ajors le roi très-philosophe de Prusse, et le peuple très-philosophe des Anglais qui battaient partout leurs armées. La philosophie était le baudet de la fable : elle avait fait tout le mal. Cependant, disait à ce sujet un grand prince , tout peuple qui bannit de chez lui la philosophie et le bon sens , ne peut se promettre ni grand succès dans la guerre, ni prompt rétablissement dans la paix.
En Portugal, on rencontre peu de philosophes; et peut-être la faiblesse de l’état s’y trouve-t-elle en proportion avec la sottise et la superstition des peuples.
l’Orient, porta ces premiers germes de stupidité tpi v développa depuis le despotisme. C’est l'intolérance qui condamne au mépris de l’univers présent et à venir, toutes ces contrées superstitieuses dont les liahitans paraissent réellement plutôt appartenir à la classe d s brutes qu’à celle des hommes.
Il n’est qu’un cas où la tolérance puisse devenir funeste à une nation , c’est lorsqu’elle tolère une religion intolérante; telle est la catholique (1). Cette religion, devenue la plus puissante dans un état, y répandrait encore le sang de ses stupides protecteurs : c’est un serpent qui piquerait le sein qui l’aurait réchauffé. Que l’Allemagne y soit attentive! ses princes ont intérêt d’embrasser le papisme : il leur offre de grands établissemens pour lehrs frères, leurs enfans, etc. Ces princes, une fois catholiques, voudront forcer la croyance de leurs sujets, et dussent-ils encore verser le sang humain, ils le feront de nouveau couler. Les flambeaux de la superstition et de l’intolérance fument encore : un léger souffle peut les rallumer et embraser l’Europe. Où s’arrêterait l’incendie ? je l’ignore. La Hollande serait-elle sûre de s’y soustraire.'’ le Breton lui-même pourrait-il du haut de ses dunes long-temps braver la fureur du catholique? Le fossé des mers est une barrière impuissante contre le fanatisme. Qui l’empêcherait de prêcher une nouvelle croisade, d’armer l’Europe contre l’Angleterre, d’y prendre terre et de traiter un jour les Bretons comme il traita jadis les Albigeois?
Que le ton insinuant du catholique n’en impose pas aux protestans. Le même prêtre qui regarde en Prusse l’intolérance comme une abomination et une infraction à la loi naturelle et divine, regarde en France la tolé-
(1) Sans la Jouissance des princes catholiques , les papistes , aussi stupides et peut-être plus intolérans que les Juifs , tomberaient dans le même mépris.
rance comme un crime et une hérésie (1). Qui le rend, en ces pays, si différent de lui-même? sa faiblesse en Prusse, et sa puissance en France.
Que l’on considère la conduite des chrétiens : d’abord faibles, ce sont des agneaux ; devenus forts, ce sont des tigres.
Instruites par leurs malheurs passés, les nations ne sentiront-elles jamais la nécessité d’enchaîner le fanatisme et de bannir de toute religion le dogme monstrueux de l’intolérance? Qui dans ce moment même ébranle le trône de Constantinople et ravage la Pologne? le fanatisme. C’est lui qui , défendant aux catholiques polonais d’admettre le dissident au partage de • ses privilèges, ordonne de préférer la guerre à la tolérance. En vain impute-t-on au seul orgueil des grands les malheurs actuels de ces contrées : sans la religion , les grands n’eussent point armé la nation , et l’impuissance de leur opprobre eût maintenu la paix dans la patrie. Le papisme est l’auteur caché des malheurs de la Pologne,
A Constantinople , c’est le fanatisme musulman qui , couvrant d’orgueil et d’ignominie le chrétien grec , l’arme en secret contre l’empire dont il aurait été le défenseur.
(1) On ne fut jamais en France plus intolérant : peut-être n’y imprimerait-on pas aujourd’hui sans cartons l’Histoire ecclésiastique de Fleury , et n’y permettrait-on pas l’impression des fables de La Fontaine. Quelle impiété ne trouverait-on pas dans ces vers du Statuaire et la Statue de Jupiter !
A la faiblesse du sculpteur Le poète autrefois n’en dut guère,
Des dieux dont il fut l’inventeur Craignant la haine et la colère.
Il e'tait enfant en ceci ;
Les enfans n’ont l’âme occupe'e
Que du continuel souri
Qu’on ne fâche point leur poupe'e.
Plût au ciel que ces deux exemples , et présens et frappans, des maux produits par l’intolérance religieuse, fussent les derniers de cette espèce, et que désormais, indifférens à tous les cultes, les gouvernemens jugeassent les hommes sur leurs actions et non sur leur croyance ; qu’ils regardassent les vertus et le génie comme les seuls titres à la faveur publique ; qu’ils apprissent que ce n'est point de l’horloger papiste, turc ou réformé , mais du meilleur, qu’il faut acheter sa montre; et qu’enfin ce n’est point à l’étendue de la croyance , mais à celle des talens , qu’il faut confier les places!
Tant que le dogme de l’intolérance subsiste , l’univers moral renferme dans son sein le germe de nouvelles calamités. C’est un volcan demi-éleint qui, se rallumant un jour avec plus de violence, peut de nouveau porter l’incendie et la désolation.
Telles sont les craintes d'un citoyen qui, sincère ami des hommes, souhaite vivement leur bonheur.
J’ai, je crois, suffisamment prouvé qu'en général toutes les passions factices, et en particulier l’in tolérance civile et religieuse , n’étaient dans l’homme qu’un amour déguisé du pouvoir. Les longs détails où m’ont entraîné les preuves de cette vérité auront sans doute fait oublier au lecteur les motifs qui m’ont nécessité à cette discussion. J’ai dû montrer que dans les hommes, si toutes les passions citées ci-dessus sont factices, tous par conséquent en sont susceptibles. C’est pour rendre encore plus évidente cette vérité , que je finis par le tableau généalogique des passions.