‹ Œuvres complètes d'HelvétiusChapitre 94 sur 228 · C H A P I T,’R E XXII · texte numérisé non relu

C H A P I T,’R E XXII

Généalogie des passions.

U N principe de vie anime 1 homme : ce principe est. la sensibilité physique; principe qui produit en lui un sentiment d’amour pour le plaisir, et de haine pour la douleur. C’est de ces deux senlimens réunis dans l’homme , et toujours présens à son esprit , que se forme ce qu’on appelle en lui le sentiment de l’amour de soi. Cet amour de soi engendre le désir du bonheur; le désir du bonheur, celui du pouvoir; et c’est ce dernier qui donne à son tour naissance à l’envie, à l’avarice, à l’ambition, et généralement à toutes les passions factices qui , sous des noms divers, ne sont en nous qu’un amour du pouvoir déguisé et appliquéaux diversmoyens de se le procurer.

Ces moyens ne sont pas toujours les mêmes. Aussi voit-on les hommes, selon les positions où ils se trouvent et le gouvernement sous lequel ils vivent, marcher au pouvoir par la voie, ou des richesses, ou de l intrigue , ou de l’ambition, ou de la gloire, ou des talens, etc. , mais y marcher constamment.

Si l’on se rappelle maintenant ce que j’ai dit Sections II, III et IV de cet ouvrage : i°. que tous les hommes ont une égale aptitude à l’esprit ; 2°. que celte égale aptitude est en eux une puissance morte, si elle n’est vivifiée par les passions ; 5°. que la passion de la gloire est celle qui met le plus communément cette puissance en action ; 4°- que tous en sont susceptibles dans les pays où la gloire conduit au pouvoir : la conclusion générale que j en tirerai, c’est que tous les hommes organisés comme le commun d’entre eux peuvent être

animés de l’espèce de passion propre à les élever au* plus hautes vérités.

La seule objection à laquelle il me reste à répondre est celle-ci : tous les hommes , dira-t-on , peuvent aimer la gloire (1); mais cctle passion peut-elle être portée, dans chacun d’eux , au degré de force suffisant pour mettre en action l’égale aptitude qu’ils ont à l’esprit?

Pour résoudre celte question, je suppose que j’ai concentré tout mon bonheur dans la possession de la gloire : alors cette passion , aussi vive que l’amour de moi-même, se confondra nécessairement en moi ave< ce sentiment. Il s’agit donc de prouver que le sentiment de l’amour de soi , commun à tous les hommes , est le même dans tous , et qu’il peut du moins les douer tous de l’énergie et de la force d’attention qu’exige l’acquisition des plus grandes idées.

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