‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 2)Chapitre 19 sur 28 · L'KT.VT · texte numérisé non relu

L'KT.VT

glelcrre csL la patrie de saint Bonifacc. On comprend que ce grand évêque, chargé d'inaugurer une dynastie nouvelle, une autorité contestée, se soit inspiré des exemples de l'Eglise anglo-saxonne; qu'il ait transporté le rituel d'York sous les voûtes de la cathédrale de Soissons, et consacré l'élu des Francs par l'imposition des mains et par le saint chrême (1).

En effet, si l'on compare le rituel d'Egbcrt avec le nimci

^ ^ du sacro.

plus ancien qui nous soit resté des temps carlovingiens, celui d'Ilincmar pour le sacre de Charles le Chauve, on n'en peut méconnaître l'entière ressemblance. Dans l'Eglise de France comme dans celle d'Angleterre, la cérémonie s'ouvie parle serment du prince : Charles le Chauve s'adresse au peuple, et parle ainsi : « Puisque a les vénérables évoques ont déclaré, conformément « à votre assentiment unanime, que Dieu m'a choisi « pour votre salut, votre bien et votre gouvernement; c< puisque vous l'avez reconnu par vos acclamations, sac< chez qu'avec l'aide du Seigneur je maintiendrai l'honc( neur et le culte de Dieu et des saintes églises; que,

(I) M, LcliueroiJ croit trouver la preuve du sacre de Clovis dans le teslanient de saint Rémi, public par Flodoard; mais M. Variu [Archives de Heinis, t. I) a prouvé que ces niots « per ejusdem (S. Spiritus) sacri chrismatis uiictionem ordiiiavi in regem » étaient interpoles. Dans Tempirc d'Orient, je trouve bien le couronnement de Tempereur par le patriarche de Conslantinople, mais non pas le sacre. Le premier exemple est celui des rois bretons : Gildas, p. 27, édition de Stevenson : « Ungebantur reges, el paulo post ab unctoribus trutidabantur. y> Viia S. Coliunhœ, npud lîasnage, Thésaurus, t. I : « Angelum adse missum vidit, cpii in manu vitreum ordinalionis regum habebat librutn. » Sur le pontifical d'Kgbert et la parfaite conrormité de la liturgie anglo-saxonne avec celle de 1 Eglise rran(pje pour le sacre des rois, voyez L'ngard, Uostonj and Anlifjuities of Ihe Anglosaxon Chi:rch, II, 27. ^

5i0 CHAPITRE VIII.

« de tout mon pouvoir et de mon savoir, j'assurerai 5 « chacun de vous, selon son rang, la conservation de « sa personne et l'honneur de sa dignité; que je maince tiendrai pour chacun, suivant la loi qui le concerne, « la justice du droit ecclésiastique et séculier : et ce, (( afin que chacun de vous, selon son ordre, sa dignité « et son pouvoir, me rende l'honneur qui convient à a un roi, l'ohéissance qui m'est due, et me prête son c< concours pour conserver et défendre le royaume que ce je tiens de Dieu, comme vos ancêlres l'ont fait pour c( mes prédécesseurs avec fidélité, avec juslice, avec c< raison. » C'est après cet engagement solennel que les prélals environnent le prince, et que l'officiant le sacre en prononçant celte prière : « Que le Seigneur vous c( couronne de gloire dans sa miséricorde, et qu'il vous (( oigne de l'huile de sa grâce pour le gouvernement du (( royaume, comme il a oint les prêtres, les rois, les c< prophètes et les martyrs qui, par la foi, ont vaincu' « les empires, pratiqué la juslice, et mérité l'accom- « plissement des promesses (1). »

Plusieurs n'ont vu dans le sacre des rois chrétiens qu'une usurpation religieuse,- ou qu'un retour servile

(I) llincinar Opéra, t. l, 7 41. Coronatio Caroli Calvi : « Quia sicut isti vcncra!)iles episcopi iiniiis ex ipsis voce tlixcrunt cl certis intllciis ex vcslra unauiniilatc moustraverunt, el vos adclamaslis, inc ])ei elrclioiie ad vestram salvationem et profectum atqiic regimen el gubernalionein hue advcîiissc ; scialis me lionorcin et culliim Dei et sanclariini ecclesianim Deo adjuvante conscrvare; et imimi(jiiemi|iie veslrimi secimduin sui ordiiiis dignilatcm et personam juxta nieum scire et posse honorare et salvare, et honoraluin et salvalmn velle ; et uuicuique et in sno ordiiie seeunduni sibi conipetenles leges tani ecclesiasticas fjuain niundaiias legeni el jiistiliani conservarc, » etc. Cf. p. 7 48, Coronatio Ludovici sccundi.

L'ÉTAT. 5i7

aux institutions judaûjiies. J'y aperçois Teffort du christianisme pour mettre la main sur la royauté barbare, sur ce pouvoir charnel, en quelque sorte, qui se transmettait par le sang, dont le privilège, selon l'Edda, était de brandir une hache plus pesante, et de posséder la force de huit hommes. J'aperçois la pensée d'en faire un pouvoir tout nouveau, un pouvoir spirituel, en ce sens qu'il tirera toute sa vigueur, non de la chair, mais de l'esprit; non de la victoire, mais de la paix qu'il s'engage à maintenir; non-seulement de la justice, mais de la miséricorde qui devient le plus glorieux de ses attributs. Yoilà pourquoi le christianisme traite l'autorité souveraine comme une sorte de sacerdoce, pourquoi il ne craint pas de profaner sur le front de ces chefs de guerre l'onction pacifique du prêtre, et de leur conférer un caractère qui ne leur assure le respect d'autrui qu'en leur enseignant premièrement le respect d'eux-mêmes. Les évêqucs qui présidaient à ces rites sacrés n'en laissaient pas évanouir la pensée avec le bruit des orgues et la fumée de l'encens. Jouas d'Orléans écrit un opuscule de rEdncation du prince; Hinc mar adresse à Charles le Chauve un traité de la Personne royale et dit Métier de roi, où l'on trouve avec surprise, quand on n'attendait que des conseils de piété, neuf chapitres sur la guerre et dix-huit sur l'administration de la justice. La main de l'homme d'État se fait moins sentir, mais celle du prêtre est plus marquée dans le livre du Chemin rorjal^ composé pour Louis le Débonnaire par Smaragdc, abbé de Saint-Mi-

r.i8 CHAPITRE VIII.

chel. L'idéal de la monarchie' chrétienne s'y produit sous des traits dont la douceur se ressent de la faiblesse (lu prince régnant, mais qui ne sont pas sans charme. Si le pieux auteur ne peut oublier ni Josué renversant les murs de Jéricho, ni la fronde du roi berger qui terrassa Goliath, ses préférences sont pour la sagesse de Salomon et pour la piété d'Ézéchias. Il prêche toutes les vertus qui ont horreur du sang, qui en préviennent l'effusion, l'amour de Dieu et des hommes, l'amour de la paix, la patience, la clémence, la miséricorde; et l'image qu'il trace des rois justes rappelle les vieillards (de l'Apocalypse, que la grande mosaïque d'Aix-la-Chapelle représentait mettant aux pieds du Sauveur leurs couronnes d'or, a Oh! qu'elle estheureuse, la condition « des bons rois qui brillent ici-bas de tout l'éclat des c( exploits temporels, et qui trouvent dans le ciel le rec< pos de l'éternité! Ici, la terre les nourrit de ses délice ces; là-haut, la gloire les enveloppe comme d'un vcc( tement. Ici, la foule des peuples se presse sur leurs « pas; là-haut, ce sont les chœurs des anges qui leur « servent de cortège. Ici, la milice de l'empire leur c( obéit; là-haut, ils ont la joie de compter dans la chec( Valérie du Christ (J). »

(1) On peut reconnaître la preniièrc pensée tVune politique sacrée tians un écrit qui peut dater des })reniiers lenips rojnains, je veux dire la Collalio mos'aicarinn et vomanarum legnm, publiée par Pilhou à la suite de ses Obs^er valions. Le rédacteur de cette compilation y a rapproché sous seize titres les lois de Moïse et les décisions de Modestin, de Paul, d'Llpien, et des autres maîtres de la jiu'isprudence romaine.

Jonas Aurelianensis, Opusculiim de Insliliitione reijia, apud d'Aclier\ , Spicilegium, 1. 1, p. 524. Hincniari Opéra, t. II, p. 5. De regia pcrsona et regio mitiisterio. Smaragdi abbatis, Via regia n\^iu\ d'Achery, Spicile

L'ETAT. 7>:d

La monarchie, ainsi ré^^énérée par le spiritualisme Oueiics chrétien, a ce premier caractère, qu'elle exclut la pen- ,i,,i,i|ani>mo sée même d'un pouvoir absolu. Tandis que les empe- à i/ioyimé. reurs romains font profession d'être au-dessus des lois, et que les jurisconsultes examinent seulement si l'impératrice est déliée des lois ; tandis que, sous les premiers Mérovingiens, un émissaire armé du prseceptum royal peut impunément mettre à mort les hommes, enlever les femmes, arracher les religieuses de leur cloître, désormais le prince ne recevra l'onction qu'après avoir juré l'observation de toutes les lois ecclésiastiques et civiles. En second lieu, cette autorité limitée est en même temps consentie: elle a son fondement légal, sinon dans l'élection proprement dite, du moins dans l'assenliment du peuple. Ouand Charles le Chauve se déclare élu de Dieu, il ajoute que la volonté divine lui est manifestée par l'acclamation des hommes. Je reconnais le droit ecclésiastique, qui ne permet pas qu'on donne à la communauté un supérieur malgré elle, ni que l'évêque soit consacré sans qu'on ait demandé si l'assemblée des fidèles y consent. Surlout je reconnais le droit public du moyen âge, qui fait descendre de Dieu la souveraineté, mais qui la fait descendre dans la nation, libre de la déléguer à un seul ou à plusieurs, pour un temps ou à perpétuité. Troisièmement , la royauté est conditionnelle, et par conséquentàmissible, puisque le serment du prince devient la condition de

gium, t. I, p. *238. Pour la doscrlption de la mosaïque d'Aix-la-Chapelle, Ciampini Vctcramomimenla, t. Il, p. 129.

l'engagement du peuple ; puisque le premier promet de bien régner, atln que le second s'oblige à obéir ; puisqu'il y a contrat synallagmatique, et qu'enfin l'infidélité d'une partie dégage l'autre. Le siècle de Charlemagne l'enseignait ainsi : trois conciles, le quatrième de Paris, en 829 ; le deuxième d'Aix-la-Chapelle, en 836; et celui de Mayence, en 888, répètent celte maxime d'fsidore de Séville, qui est aussi celle de saint Grégoire le Grand : a Que le roi est ainsi c( nommé à cause de la rectitude de sa conduite {rex a a recte agenda). Si donc il gouverne avec piété, avec c( justice, avec miséricorde, il mérite d'être appelé roi. « S'il manque à ses devoirs, ce n'est plus un roi, mais « un tyran. » Et, pour savoir comment la doctrine du moyen âge traitait les tyrans, ne consultons pas l'Église, qui avait des prières publiques contre les tyrans (missa cunîra tyrannos) ; n'interrogeons pas les théologiens : ils répondraient « qu'il ne faut point accuser « de félonie la nation qui détrône le tyran, encore que « par le passé elle lui eût confié une autorité per- « pétuelle ; car il a encouru sa déchéance en violant « l'obligation que le pacte lui imposait. » J'aime mieux connaître l'opinion des rois eux-mêmes, et je lis ceci dans les lois d'Edouard le Confesseur : a Le roi, qui est c< le vicaire du Monarque souverain, a reçu son instic< tution pour régir le royaume de la terre, le peu])le du c( Seigneur et la sainte Eglise, et pour les défendre de c< toute injure. S'il ne le fait, il ne gardera point le c< nom de roi; mais, comme l'atteste le pape Jean, il

c( ptM'd la dignité royale. » Ainsi, le droit divin, tel que rentendaient ces siècles reculés, n'avait rien de commun avec le dogme politique des légistes et des courtisans modernes. Au lieu d'attribuer aux princes une puissance illimitée, le droit divin pesait sur eux comme le mandat de Dieu conféré par la volonté des nations, et leur donnait deux juges: l'un au ciel, qu'ils ne trompaient jamais; l'autre en ce monde, qui ne les épargnait pas toujours (1).

Il semble que des maximes si dures, en humiliant la monarchie, allaient lui ôter la force nécessaire pour faire la police des temps barbares : jamais, au contraire, elle ne fut plus près de son apogée. Le christianisme donnait aux hommes l'exemple de l'unité; il la mettait dans la foi,dans la loi,dans la société religieuse :

(1) Conciliiim Parhiense, 8'29; Aquisgran., 856 : « Ut quid rex dictns sit Isidorus in libro Sentcnliarum scribit : « Rex enim, inquit, a recto <( agendo vocatiir. Si enim })ie et juste et misericorditer agit, ineiito rex .( appellalur. Si his caruéril, non rex, sed tyrannus est. » Unde et bcatus (iregoriiis ait mMoJYilibîis : « Yiros namquc sanctos proinde vocari regcs « in sacris eloquiis didicimus, co quod reetc agant sensiisque proprios bcne « regant. »

S. Thomas, Prima secundae qua?st. >cvi, art. A. Secunda secundae quîest. Mil, de Seditione. — De regimine priricipum, lib. f, cap. vi : « Xec pulanda est talis mullitudo intîdeiiter agere tyrannum destituens, etiani si eidem in perpetuum se ante subjecerat, quia hoc ipse mcruit in niultiludinis regimine, se non fideliter gerens ut cxigit régis officium, quod ei pactum a subditis non reservetur. »

Missa contra lyrannos, ap. Mnratori Antiqu.itates Italicœ, dissert. 54.

Leges Eduardi régis, art. 17 : « Ilex auteni qui vicarius suninii Régis est; ad hoc est constilutus ut regnum terrenum et populum Doniini, et super omnia sanctani voneretur Ecclesiam ejus et regat, et ab injuriosis delendat... Quod nisi fecerit, nec nonien régis in co constabit; verum testante papa Johanne, nomen régis perdit. »

M. l'abbé Gosselin réunit et conuuente une partie de ces textes dans son savant livre du Pouvoir dii pape au moyen âge.

352 C HABITUE Mil.

comment n'aurait-elie pas fini par dominer la société politique? Considérez toutes les nations germaniques, si riiorcelées au moment de l'invasion, partagées entre tant de chefs ennemis ; vous trouverez que tout tend à l'union, et que peu à peu les petites royautés disparaissent devant les progrès d'un pouvoir plus fort. Ainsi les rois visigoths d'Espagne rangent sous leur autorité les Suèves et les Alains, qui avaient eu d'autres chefs. Les huit royaumes anglo-saxons se réduisent d'abord à trois pour se confondre plus tard en un seul. Les princes des Francs tombent sous les coups de Clovis, et les éternels partages des Mérovingiens n'empêcheront |)as ce grand corps de la France de s'unir pour durer. C'était déjà beaucoup d'avoir constitué les nations : mais, à l'époque où nous louchons, l'esprit humain voulait un effort de plus. j,'i(icc A vrai dire, l'esprit humain l'avait toujours voulu,

' "'^r'"^- et il n'y a pas d'antiquité si reculée où l'on ne trouve la pensée d'une monarchie universelle. C'est le rêve de tout l'Orient, quand ses princes se font appeler des litres de rois des rois et de seigneurs de l'univers; c'est l'espoir qui conduit les conquêtes de Sémiramis et de Cyrus, qui pousse Alexandre aux extrémités de TAsie, pour tenter ce que les Romains seuls réalisèrent, sinon dans l'espace dont une partie leur échappa, du moins dans le temps où ils régnent encore par leur langue, leurs lois et leurs mœurs. Ils donnèrent le nom d'empire à la plénitude du pouvoir civil et militaire, à la magistrature souveraine armée pour la paix des na-

tions. Nous savons comment celle tutelle bienfaisante s'exerça sous les plus mauvais règnes des Césars. Si Caracalla conféra le droit de cité à toutes les provinces, peu importe l'intention fiscale qui le préoccupait. Rome, en élargissant ses murs, en se déclarant la patrie commune {patria comnvanis)^ se mettait au service d'un dessein qu'elle ne connaissait pas.

Les chrétiens connurent le dessein de la Providence, Po,„quoi et voilà pourquoi ce pouvoir qui les écrasait ne leur chrétien-^

i^ ^ i^ '- restèrent

arracha pas un murmure. Cette magistrature persécu- ^ y^!;^,. trice, mais gardienne de la paix universelle, n'avait pas seulement leur obéissance, elle avait leur admiralion. Ils priaient pour la conservation de l'empire, croyant que sa durée suspendait la lin des temps. Prudence représente le martyr saint Laurent, sur les charbons embrasés, louant Dieu « d'avoir placé Rome au « faîte des choses humaines, afin de rapprocher les race ces ennemies, et de confondre toutes les diversités « des nations dans la communauté de la parole, de la c( pensée et de la foi. » La conversion de Constantin devait affermir dans l'Eglise le respect de l'empire; mais il semble que les infidélités de tant d'empereurs hérétiques pouvaient l'ébranler. Cependant saint Léon le Grand continue de professer que Dieu, par la fondalion de l'empire romain, a a voulu que la grâce de la « Rédemption se communiquât par tout l'univers. » Le pape Gélase enseigne que le Christ gouverne le monde par la puissance impériale, en même temps que par Fautoritédes pontifes. Tous les papes du sixième et du

334 ' CHAPITRE VIll.

septième siècle s'attachent à cette doctrine, quelque effort que la cour de Constantinople semble faire pour fatiguer leur obéissance. Saint Grégoire le Grand, poussé à bout par les exigences de l'empereur Maurice: saint Martin, enlevé de Rome, chargé de fers, traîné, la tète sur les pierres, dans les rues de Byzance; Sergius, poursuivi jusque dans Saint-Jean de Latran par les émissaires grecs; tous ces hommes héroïques persévèrent dans leur fidélité. Ils donnent un utile exemple de patience, de respect pour les droits vieillis; ils montrent combien c'est une chose formidable que de rompre avec un pouvoir antique, avec un principe d'ordre, même ruiné par ses propres excès. Mais le moment vint où la mesure comblée déborda (l).

Comment héoïi l'Icouoclaste, uu soldat grossier, couronné en rompit le lien 717 avait déckré la guerre aux imagées . Pendant que

'rem m? l'Italie le suppliait de la délivrer des Lombards, il ar- "'^'^' mait des flottes pour brûler les côtes de cette province rebelle, qui s'obstinait à vénérer les figures des saints : il menaçait d'envoyer à Rome, et d'y faire briser les statues des apôtres Pierre et Paul. Les populations italiennes se soulevèrent; elles se donnèrent des chefs, et délibérèrent de nommer un empereur qu'elles iraient

(1) Tcrtullien, Apologetic. : « Est alla major nécessitas noljisorandipro imperatoril)us, cliam pro omni statu, rebusqiie romanis, quod vini niaximam imivciso orbi imminentem, ipsamque clausuram scciili acerbitatos horrendas connninantcm romani impeiii commeatu scimus retardari. » — Prudcntius contra Symwachum, GOl et sniv. Idem. Peristeplimion ' hymn. Sancti Lanrentii. S. Leonis Sermo m (est. SS. Apostolorum . Gelasii paprr Epif^tol. ad Aiiaataf^iiim imp. : « Uno snnt. imperator Auguste, quibiis principal iler mundus hic regitur, auctoritas scilicet sacrata pontificum et regalis polestns. »

faire couronner à Constantinople. Le pape Grégoire II les contint; mais en même temps il écrivit à Léon : « Dieu m'est témoin que j'ai fait recevoir vos lettres c( et vos images par les rois d'Occident, vous comblant c< de louanges pour vous assurer leur paix. Maintenant « ils ont su que vous aviez fait briser l'image du Sauveur, « mettre à mort je ne sais combien de femmes, en c( présence de tant d'étrangers, Romains, Francs et « Vandales, Goths et Africains! Et voilà que vous pen- <i sez nous effrayer, et vous dites : « J'enverrai à Rome, a je briserai l'image de saint Pierre et j'enlèverai Gréce goire chargé de fers, comme Constant mon prédéc( cesseur lit enlever Martin. » Cependant vous devez « savoir et tenir pour certain que les pontifes sont à « Rome comme un mur inébranlable, comme un double c( rempart comme des arbitres de paix, et des modéra « leurs entre l'Orient et l'Occident. Plût à Dieu qu'il « nous fût donné de marcher dans la même voie que « le pape Martin, encore que pour l'amour de notre « peuple nous voulions bien vivre et survivre, puisque « tout l'Occident a les yeux sur notre bassesse, et sur c( celui dont vous menacez de renverser l'image, c' estce à-dire saint Pierre. Essayez, et vous verrez tous les c( Occidentaux prêts à venger les injures dont vous af- « lligez l'Orient... Une seule chose nous centriste : c< c'est qu'au moment où les barbares adoucissent leurs c< mœurs, vous, prince d'un peuple policé, vous retource niez à la barbarie (1), »

(1) Anastas. bibliolhccar., in Gr.egorio II. Cf. Paul Diac, De Geslis

356 CHAPITRE Mil.

chariemagne En môme temps Gréo"oire II écrivait à Charles Mar-

a nome. ^ ^

tel. Nous ne connaissons rien de sa lettre; mais nous savons que bientôt après Grégoire III envoyait à Charles des clefs et des chaînes bénites, en mémoire de l'apôtre Pierre : les chaînes, symbole de captivité; les clefs, emblème de délivrance. Par le même message, et en vertu d'un décret des principaux de Rome, il offrait au duc des Francs le titre de patrice, lui mandant que le peuple romain était prêt à se mettre sous la protection de son bras invincible. La mort qui surprit Charles Martel au milieu de ses victoires ne lui permit pas de répondre à des offres si glorieuses. Mais Pépin reçut les insignes du patriciat, ses fils en recueillirent les droits, et nous avons vu comment Chariemagne en comprit h^s devoirs. Le samedi saint de l'an 774, ayant laissé son armée sous les murs de Pavie, il se présenta devant Rome : à trois milles de la ville sainte, il trouva la bannière et les magistrats venus au-devant de lui ; à un mille, toutes les corporations avec leurs chefs et les enfanlsqui étudiaient aux écoles, tous portant des palmes et chantant des hymnes; enfin, la croix qui ne sortait que pour les exarques et les palrices. A cette vue, le roi des Francs descendit de son cheval de guerre; il entra dans Rome à pied, la traversa pour se

Longob., lib. VI, cap. xi.ix. >'ous nous accordons avec Baronlus, Bossuol, le cardinal Orsi, et la plupart des crili({ues modernes, pour attribuer au pa|)e Grégoire II la lettre à Léon Tlsaiirien, qu'Anastase et Fleury attribuent à Grégoire lll. Les raisons do décider sont développées par Orsi dans s:i dissertation Dclla origine del dominio de" romani pontefici. Voyez oussi le livre de M. labbé Gosselin, du Pouvoir du pape au moyen âge, nouvelle édition, p. 21 i et suiv.

rendre au Valican, moula le grand escalier de Saint- Pierre en baisant chaque marche : à la dernière, il trouva le pape Adrien, qui l'embrassa. Tous deux, se tenant par la main, entrèrent dans la basilique pendant que la foule chantait le verset Benedichis qui remt innomme Domhii; et, à la suite du roi, tous les évêques,les abbés, les chefs et les guerriers francs s'agenouillèrent devant la confession de saint Pierre, pour accomplir leur vœu. Le lendemain, Charles, en habit de palrice, revêtu du laticlave et de la tunique, prit séance au tribunal pour juger les causes des citoyens, conformément aux constitutions des empereurs (1).

Si c'était la charge principale du patrice de faire justice à l'Eglise et aux pauvres, les papes, en conférant cette dignité, étaient allés jusqu'au point où le spirituel touche au temporel : ils n'en étaient pas sortis. Mais, dans l'entrevue d'Adrien et de Gharlcmagne, il semble qu'une pensée plus hardie se fit jour. Adrien ne put voir sans émotion ce vaillant jeune homme, issu de tant de saints et de tant de héros, qui venait de Pavie tout couvert de la poussière des champs de bataille, pour rétablir l'Eglise dans ses droits. Il l'aima, il voulut achever en quelque sorte son éducation religieuse, politique, liltéraire, en lui donnant des maîtres consommés dans les letlres humaines, et en lui remettant, de sa main, le livre des saints canons. Sur la première page, il avait exprimé ses espérances et celles de la chrétienté

(1) Annales Me tenses, ad ann. 741.— Continuât. Fredegar. Anaslas. bibliolhec, in Gregorio III; idem, in Adriuno.

dans une épître en vers, où il saluait « le défenseur de « l'Eglise, le vainqueur des Lombards et des Hérules, « destiné à fouler aux pieds les nations ennemies. L'évè- (( que du Christ, Adrien, lui prédisait de longs triomc( phes; car la droite de Dieu était sur lui, les apôtres <( Pierre et Paul lui donnaient Pépée victorieuse, et «combattaient à ses côtés. » Charles quitta Rome; mais le souvenir qu'il laissa ne quitta plus le cœur du souverain pontife; et la secrète pensée d'Adrien, qui inspire toute sa correspondance, se manifeste sans détour dans une lettre datée de 775 : « Comme au temps «du bienheureux Silvestre, la sainte Eglise de Dieu, « catholique, apostolique, romaine, a été élevée et « exaltée par la munificence du très-pieux empereur « Constantin le Grand, d'heureuse mémoire, qui l'a a rendue puissante dans ce pays d'Italie; ainsi en ces «temps heureux, qui sont les vôtres et les miens, « l'Église de Dieu et de saint Pierre sera élevée plus haut « que jamais, afin que les nations qui auront vu ces « choses s'écrient : « Seigneur, sauvez le roi, et cxaucez- « nous au jour où nous vous invoquerons ! car voici « qu'un nouveau Constantin, empereur très-chrétien, (( a paru parmi nous (1). »

Ce que j'admire, c'est que la papauté ne se pressa

(1) L'épîtrc du pape Adrien est en vers irréguliers, dont les lettres initiales forment Vacrostiche Domino cccellcnlissimo filio Carolo viagno régi, Undrianu^ jiapa :

Juslo çiignilur rcgc Ecclesiai ;dmrc defcnsor... Clirlslo jiivanlc ac bcalo claviijjero palro, Cunclas adversas génies rogalibus subdit planlis... Ad hicc Hadrianiis pnesul Chrisli pranlixit triumphos.

pas. Il y avait trois cents ans qu'elle tenait les yeux fixés sur la nation des Francs; il y avait soixante ans qu'elle s'appuyait sur le bras des Carlovingiens; il y en avait vingt-cinq qu'Adrien avait reconnu dans Gliarlemagne le chef prédestiné d'un nouvel empire, quand Léon 111 acheva l'ouvrage de tant de pontifes. La papauté n'avait prétendu ni détruire ni créer des pouvoirs, elle avait eu la sagesse de laisser ce soin à la Providence, servie par le temps, et de se résoudre à étudier lentement, respectueusement, le plan divin à mesure qu'il se déroulait. Les invasions avaient rompu l'économie du monde, et détruit le pouvoir temporel en le divisant. La force était du côté de ces rois du Nord, à qui rien ne résistait; mais les nations du Midi et tout ce qui gardait le nom romain subissaient la conquête comme un fait violent, et n'admettaient pas facilement la possibilité d'une puissance légitime entre des mains barbares. Au contraire, l'autorilé du passé, les anciennes magistratures, et le nom d'empire, auquel le monde avait si longtemps obéi, se conservaient à Rome, mais comme un droit éteint, qui ne touchait plus que l'imagination des peuples. Ainsi les deux principes de toute-puissance véritable, le droit et le fait, la légitimité et l'ef ficacité, se trouvaient désunis. La papauté avait commencé à les rapprocher, en appelant les rois des Francs au patriciat. Mais ce titre emprunté de la cour byzantine, prodigué par elle aux princes barbares de toute nation, et qui impliquait d'ailleurs l'aveu d'une sorte de dépendance, ne convenait plus à la juste fierté des

Translation (le

Occidentaux. Le huitième siècle touchait à sa fin, quand toutes les circonstances semblèrent conspirer pour que le pouvoir temporel se recomposât, reprît son nom d'empire, et se trouvât replacé dans ses fonctions à la tête des hommes et au service de Dieu.

D'un autre côté, l'empire grec était tombé de chute auxTmncs. cu chutc cntrc Ics maius d'une femme, et le nom même des Césars s'éteignait en Orient. D'un autre côté, Charlemagne, après trente-deux ans de conquêtes et de réformes politiques, portait la seule épée qui pût sauver la chrétienté des païens du Nord comme des iniidèles du Midi; c'était le civilisateur des barbares, le législateur d'un État qui égalait l'ancien empire d'Occident, et qui en comprenait toutes les capitales, Rome, Ravenne, Milan, Trêves. Le vœu du peuple chrétien demandait, et Léon 111 le trouva juste, de mettre le nom où était la puissance. Le jour de Noël de Tan 800, Charlemagne étant venu à Rome pour rétablir la paix, comme il était entré dans la basilique de Saint-Pierre, et qu'il y priait prosterné devant l'autel, le pape lui mil sur la tête une couronne, pendant que tout le peuple remplissait l'église de ses acclamations, et s'écriait: c( A Charles -Auguste couronné de Dieu, grand et pacic( fique empereur des Romains, vie et victoire (1)! »

(1) Je ne crains pas de substituer ici une pensée niotlerne aux sentiments des contemporains. C'est le langage même des annales de Moissac... « Quod apud Graicos nomen impcratons cessasse!, et fœmineum imperium apud se liaberent... \isuni Leoni et universis sanctis palribus... seu reli(pio populo cbristiano, ut ipsuni Carolum imperatorcm nominare debuissent, quia ipse llomani matreni imperii tenebat... scu reliquas sedes.

Toute la pensée du temps était dans cette acclamation : le droit de Dieu, de qui toute souveraineté descend ; le droit du peuple, qui la délègue au plus digne; Jélcclion d'un barbare victorieux, mais pour restaurer l'empire pacifique d'Augusle. L'Occident applaudit avec le peuple de Rome; les impuissantes réclamations de la cour d'Orient se turent bientôt. Ce fut un de ces moments solennels, où le présent est assuré de la sanction de l'avenir: et Léon, certain d'avoir accompli un de ces grands actes par lesquels le pontificat devait traduire à la terre les arrêts du ciel, en voulut immortaliser le souvenir dans l'éclatante mosaïque dont il décora le triclinium du palais de Latran. Il s'était proposé de fixer pour ainsi dire sous des traits ineffaçables cette he.ire de gloire qui avait vu la restauration de la chrétienté par l'alliance de l'Eglise et de l'Etal. Au milieu de la tribune à fond d'or se détache la radieuse image du Christ debout sur le rocher d'où s'échappent les quatre fleuves, enlouré des douze apôtres qu'il envoie aux nations : c'est l'institution de l'Eolise. Des deux côtés de l'arc qui surmonte la tribune, la fondation de l'Etat fait le sujet de deux scènes symboliques. A gauche, le Sauveur assis remet les clefs à l'apôtre saint Pierre, l'étendard h Constantin. Du côté droit, saint Pierre voit à ses genoux le pape Léon qui reçoit de lui l'élole, et le roi Charles qui reçoit l'étendard. La mo-

pul;i Mediolanum, Trcvirlm el cœteras... ideo jusluiri esse videbatur ul ij)se cuin Dei adjutorio et univcrso populo chrisliano petente, ipsmn nomen haberet. »

saïque de Léon lll réalisait le pressenliment d'Adrien. Elle en conservait la mémoire aux siècles qui devaient survivre à la chule du nouvel empire. Mille ans se sont écoulés; et la tribune dorée de Saint-Jean de Latran, mise à découvert par l'écroulement des voûtes du palais, brille encore au milieu des ruines qui font de cette place un des lieux les plus mélancoliques et les plus beaux de la terre (1).

Hésitation Eu attdbuaut aux papes 1" initiative de l'acte qui reschariemagnc. laura l'cmpirc d'Occident, je ne pense pas diminuer le rôle de Charlemagne; je le relève, au contraire. Quand Éginbard assure que le prince des Francs, au milieu des cris qui lui déféraient la couronne, exprima sa surprise et son déplaisir, protestant que, s'il avait prévu l'événement, il ne fût pas venu prier à Saint-Pierre, malgré la solennité du jour; devant ce témoignage grave, je ne suppose point que Cbarlemagne ait joué le mécontentement, ni usé d'une dissimulation étrangère à sa grande âme. Il est plus facile de le croire sincère, et d'admettre que son génie le préserva de l'erreur des Mérovingiens, de cette passion qui les avait poussés à renouer sans discernement et sans réserve toutes les traditions de l'antiquité. On s'en aperçoit à sa répugnance pour le costume du Bas-Empire, que Clovis

(1) Eginliard, Vita Caroli Magni, 28 ; et toutes los annales conlemporaines. Les annales attribuées à Eginbard mentionnent expressément le concours du peuple à Télection : u Ab omnibus et al) ipso pontifice, more antiquoruni primipum adoratum, alque omisso patricii nomine , iniperatorem et Auguslum appcllatum fuisse, » Anastase, in Leone IIÏ, est encore plus précis : « El ab oninilms constitulus est imperator Uomanorum. »

Sur la mosaïque de Léon 111, Cianipini, Vêlera monionenla, 11, 127.

avait revêtu avec tant d'orgueil. Les instances d'Adrien et de Léon III ne le décidèrent que diflicilement à prendre deux fois la tunique longue, la clilamyde et la chaussure des patrices. Cliarlemagne eut le mérite de ne pas oublier sa vieille patrie germanique, d'en garder les habitudes militaires, les mœurs simples, le pourpoint de peau de loutre, au milieu de ses officiers couverts d'or et de soie. Il aima la langue de ses aïeux, il l'honora, et voulut la faire entrer pour ainsi dire dans la famille des langues savantes, en composant une grammaire teutonique, en dressant un calendrier national, en ordonnant que l'Evangile fût prêché au peuple en idiome vulgaire. Les chants barbares qui célébraient les héros du Nord faisaient sa joie; il les savait par cœur comme les anciens scaldes; il prit soin de les recueillir comme Pisistrate recueillit les poëmes homériques. Le ciel du Midi put le charmer, l'inspirer, "mais non le retenir. Devenu empereur, il ne fixa sa résidence ni à Rome, ni à Ravenne, ni à Milan, ni dans les cités impériales des Gaules, mais à x\ix-la-Chapelle, au cœur même del'Austrasie, dans le voisinage du manoir d'IIéristal, berceau de sa famille, sur cette terre batave, première conquête des Francs. C'est là qu'il fit transporter les marbres et les colonnes de Ravenne. Il voyait volontiers autour de lui ces merveilles de l'art et du luxe romain; mais il voulait avoir le sol germanique sous ses pieds. Enfin, ce vainqueur des Saxons osa moins que Childebert et Clotaire contre les institutions barbares. Il n'essaya pas de remplacer la composition

364 CIIAI'ITP.E VII ï.

pécuniaire par la peine capilale. Il ordonna de rédiger les lois des nations qui lui obéissaient; il entreprit de les amender, d'y ajouter; jamais de les abolir. Ne lui reprochons point d'y avoir touché d'une main timide, de n'avoir supprimé ni le duel judiciaire ni le jugement de Dieu. C'était la marque d'un grand esprit de savoir se contenir, même dans le bien, de savoir attendre et de laisser fermenter pendant plusieurs siècles encore ce levain de barbarie qui devait faire la sève des peuples nouveaux (1).

Lempire H scmblc Qu'il fallut plus d'un an à Charlemaffne

tel que -1 i D

c'jjïjemagne pQyp eutrcr dans la pensée du pape Léon 111, et pour comprendre que cette surprise de la nuit de Noël pouvait fixer les destinées de l'Occident. C'est en effet au mois de mars de l'an 80'2 qu'un capitulaire d'Aix-la- Chapelle inaugura pour ainsi dire le nouveau pouvoir parles dispositions suivantes, qui font voir dans le rétablissement de l'empire autre chose que la renaissance d'un grand nom : « Le sérénissime et très-chrétien « empereur Charles a ordonné que tout homme de son « royaume, ecclésiastique ou laïque, chacun selon sa « profession, qui lui aurait précédemment juré fidélité a à titre de roi, lui rendît maintenant hommage à titre « de César. Ceux qui n'auraient encore fait aucune proc( messe la feront aujourd'hui, s'ils ont atteint leur « douzième année. Et qu'on enseigne à tous publiquece ment, de manière qu'ils l'entendent, quelle est la « grandeur de ce serment et tout ce qu'il embrasse. (1) Eginhard. VitaCaroli Magni, 28. 25, 26, 29.

I/ÉTÂT. 365

a Car il ne fanl point croire, comme plusieurs l'ont « pensé jusqu'ici, qu'on doive seulement au seigneur « empereur la fidélité ordinaire, c'est-à-dire de ne pas c( attentera sa vie, de ne pas introduire l'ennemi sur c< ses terres, et de ne se rendre complice d'aucune in- « fidélité, soit en y consentant, soit en ne la dénonçant « point. Mais il faut que tous sachent bien quelles sont « les conséquences du serment prêté; les voici : Prec< mièrement, que chacun prenne soin de se conserver (( dans le service de Dieu, selon son intelligence et « selon ses forces; car le seigneur empereur ne peut (( pas se charger personnellement de la conduite de « chacun... Que nul n'ose faire aucune fraude, aucune « violence, aucun tort aux saintes Eglises de Dieu, aux « veuves, aux orphelins, ni à ceux qui vont en pèleri- « nage : car le seigneur empereur est établi pour en (( être, après Dieu et ses saints, le gardien et le défende seur... Que nul n'ose manquer au ban de guerre du c( seigneur empereur, ou détourner quelqu'un de ceux c< qui sont tenus de marcher. Que nul n'ait la témérité c( de violer le ban ou le précepte quel qu'il soit du seic( gneur empereur, ni de contrarier, empêcher ou dic< minuer ses entreprises, ni de s'opposer en autre « chose à sa volonté et à ses commandements. Que perce sonne enfin ne soit assez hardi pour manquer de lui « payer le cens et les autres charges. . . Tout ce qui vient c( d'être dit est contenu au serment impérial. » Assurément, quand Charlemagne signa ce capitulaire, il pensait ajouter aux droits de la royauté barbare. D'un

366 CHAPITRE VIIL

côté, il revendiquait l'empire tel que l'antiquité romaine l'avait conçu, avec la dictature militaire, avec le droit de faire des lois, non plus personnelles comme celles des barbares, et différentes pour chaque peuple, mais universelles et communes à tout l'Occident. D'un autre côté, il réclamait les prérogatives des empereurs chrétiens; il se considérait plus que jamais comme l'évêque du dehors, l'avocat de l'Église, le protecteur des saints canons, responsable devant Dieu du salut des hommes. En repoussant la pourpre des Césars, il n'avait eu garde de mépriser les droits qu'elle portait dans ses plis (]).

L'idéal Ainsi fut constitué un pouvoir nouveau, où vinrent

saint- empire sc confoudrc Ics trois sortes de monarchie dont nous

et

sarcaiilc. ^yious VU l'cffort succcssif pour se naturaliser chez les Francs. D eut de l'Église le sacre, et la mission de réaliser le royaume de Dieu parmi les hommes; c'est pourquoi on l'appela le saint-empire. 11 eut de Rome la tradition du gouvernement, et l'héritage des lois les plus snges qui furent jamais; c'est pourquoi on l'appela le saint-empire romain. Mais il garda des barbares le génie belliqueux, un certain respect de l'indépendance personnelle, et la coutume de ne point faire de loi sans consulter la nation au moins dans l'assemblée de ses chefs : voilà pourquoi on l'appela le saint-empire romain de la nation germanique.

(1) Capitul., ann. 802. apiid 1\mIz. t. I Lr(jiim,\i. 01. Cf. Rellberg, Kirchengcschichic, t. 1, p. 451. Los asseinhlées du 802, 804, 807, 800. 811, font voir Charleiiianne ))iéoccu[H' suilout des devoirs religieux que lui impose le titre impérial.

Ce grand dessein n'eut qu'un momcnl de réalité, quand Gharlemagne, maître de la Gaule, de l'Italie, de la Germanie, reçut à la fois l'hommage du duc des Basques, du roi des Asturies, qui se déclarait, son vassal, et des chefs de clans irlandais, qui le nommaient leur seigneur et leur maître, pendant que les empereurs byzantins traitaient avec lui de puissance à puissance, et que le calife Aaroun al Raschid lui envoyait les clefs du saint sépulcre (1). Après ces courtes années, l'empire d'Occident se perd dans les partages de famille. Vainement la forte main d'Otton l'^ essaya de recomposer le corps de la monarchie universelle : il fixa sur les bords du Rhin le siège d'une souveraineté puissante, à aquelle se rattachèrent pour un temps le Danemark, a Pologne et la Hongrie. Mais l'Angleterre, la France et l'Espagne lui avaient échappé pour toujours, et les rois de ces nations revendiquaient chacun pour son compte les droits des Césars. Ainsi se trahit la faihlesse de l'empire; et bientôt après on voit le danger qu'il prépare à la chrétienté, lorsque la pensée de Gharlemagne et d'Otton passe à des esprits moins grands et par conséquent moins modérés, les pousse à la confusion du spirituel et du temporel, et menace de renouveler la théocratie des sociétés païennes.

Cependant ne nous hâtons point de traiter l'institu- eaint Thomas tion du saint-empire romain avec un mépris que le ^^"^*'' moyen âge ne partagea pas. A mesure que la réalité allait en s'effaçanl, l'idéal grandissait. Ce ne sont point

{!)Eginljnnl, Vita Caroli Magni, \G.

568 CHAPITRE VII f.

seulemenl les légistes des Césars allemands qui leur attribuent le titre de seigneurs du monde, avec le droit de considérer les rois comme autant de magistrats provinciaux, et de publier des décrets qui obligent toutes les consciences. Les théologiens ne peuvent se dérober au prestige de la monarchie imiverselle. Saint Thomas lui-même, ou du moins celui de ses disciples qui acheva son livre du Gouvernement des princes^ professe que l'humanité, comme la nature, gravite vers l'unité. Il reconnaît l'effort de l'unité politique pour se constituer dans les grands empires de l'antiquité, tels que les décrit la vision du prophète Daniel. 11 établit les droits de Rome au gouvernement du monde par les trois vertus dont elle donna le spectacle, l'amour de la patrie, le zèle de la justice et la clémence dans l'exercice du pouvoir. C'est la monarchie romaine régénérée par le baptême de Constantin, que le vicaire du Christ transfère aux Allemands; et l'auteur de ce livre, un serviteur de l'Eglise, ne craint pas de faire travailler ainsi tous les siècles à l'élévation d'un pouvoir qui venait de soutenir deux cents ans de combats contre l'Eslise. Dante reprend la même thèse dans son traité de la MonarcJne; il l'étaye d'autres motifs, et la pousse à des conséquences plus menaçantes pour la liberté. Il voit l'homme placé aux confins des deux mondes, du temps et de l'éternité, avec deux destinations, auxquelles correspondent deux lois et deux puissances, l'une séculière, l'autre religieuse. La destination terrestre du genre humain est de réduire en acte toute la puissance

intellectuelle dont il est doué. Dantes'ap[)li(jue à prouver que ce grand travail veut l'unité de dessein, de conduite et de pouvoir. Le pouvoir nécessaire à la paix de l'univers est déposé dans les mains du peuple romain, en qui paraissent tous les signes de l'autorité légitime : premièrement, la noblesse; car où trouver un peuple plus noble, c'est-à-dire plus fécond en vertus? Secondement, la victoire : s'il y a un jugement divin dans le sort des combats, Rome combattit les nations comme en un duel judiciaire, et remporta l'honneur du champ clos. Enfin, la volonté divine : elle se manifeste par les prodiges qui sauvèrent tant de fois la ville de Romulus, mais surtout par le libre choix du Christ, qui, maître de toute la terre, voulut naître justiciable des Césars. De Césars en Césars, l'empire passe à Juslinien pour revenir à Charlemagne, aussi durable que le monde : il a sa raison d'èlrc dans l'économie de la création, et relève de Dieu seul. C'était la doctrine d'un citoyen, d'un magistrat de la libre Florence, du poëte national de l'Italie (I).

(1) Le traité deRegimine principum, commencé par S. Thomas, qui le poussa jusqu'au quatrième chapitre du second livre, fut continué par son disciple Plolémce de Lucqucs. On doute cependant que les deux derniers livres soient de la même main. Mais tout porte à penser qu'on y trouve la doctrine de S. Thomas, telle que ses disciples la recueillaient de sa bouche, et que ce traité, comme plusieurs autres, n'est qu'une rédaction de ses leçons. (Voyez Echard, Script. Ord. Prœd.) Du reste, il apporte un lempérament considérable à Tautorité impériale, en reconnaissant au pape le droit de la transférer.

Dante, de Mouarchia. On tiouvcra une analyse plus complète de cet écrit, et des textes du Convito et de la Divine Comédie qui s'y rapportent, dans mon Essai sur Dante et la Philosophie catholique au treizième siècle.

E. G. If.

Reaii La poésie, en effet, conspirait avec la science poiir

Fiancia. gauyer la majesté impériale. Parmi les épopées dont le moyen âge ne se lassait pas, on en distinguait quatre, celle de la prise de Troie, celles d'Alexandre, de César, de Charlemagne, qui ne forment, à vrai dire, qu'un grand cycle destiné à célébrer les origines de la monarchie. Mais je m'arrête surtout à deux écrits où l'on surprend la pensée populaire des deux contrées que la cause des empereurs arma l'une contre l'autre, l'Italie et l'Allemagne. L'Italie avait la fabuleuse chronique des Ucali di Francia^ citée au quatorzième siècle comme autorité historique, et depuis longtemps propagée du pied des Alpes jusqu'au phare de Messine. On y donnait à Constantin un fils nommé Fiovo, qu'il faut bien reconnaître pour Clovis, puisque le ciel lui envoie l'oriflamme, puisqu'il conquiert Paris sur les païens, et devient la tige de la maison royale des Francs. Ce héros succède à tous les droits de Constantin ; il les communique à ses descendants, Fiorello, Fioravante, Gisberl au fier visage, traductions un peu libres des noms mérovingiens : mais enfin, le dernier d'entre eux, Michel, est le père de Pépin et l'aïeul de Charlemagne. Ainsi la tradition italienne faisait en quelque sorte le commentaire de la mosaïque de Léon III; elle remplissait par une généalogie romanesque l'intervalle entre les deux grands empereurs chrétiens. La poésie populaire a horreur du vide (1).

(1) Li Reali di Francia, nei qiiaii si contiene la gcnerazione degVimperndori, duchi, priucipi, bai-oni e paladiui di Frauda, cou le

L'ETAT. r,7l

D'un autre côté, et dos le douzième siècle, la légende Léb'-ndc

' ^ do

allemande de saint Annon remue pour ainsi dire le '^'"^ ^''"'"' ciel et la terre, toute l'Écriture et toute l'anliquité, pour les faire concourir à l'apothéose de l'empire des Francs. Le poêle commence par la Création que la parole divine partage en deux mondes, celui des esprits et celui des corps. Tout y obéit à la loi ; les astres et les nuages, les plantes et les bêtes; tout, hormis les deux plus nobles créatures, l'ange tombé pour toujours, et l'homme déchu, mais rachetable. Le dessein de la Rédemption se révèle dans la vision de Daniel et dans la succession des quatre monarchies qui préparent la royauté du Christ. De là le destin de Rome et la vocation de César. César paraît en Germanie pour y combattre plus d'un an, a car il ne pouvait pas dompter ces hommes forts. » Il attaque premièrement les Souabes, puis les Bavarois et les Saxons. « Enfin, continue « le poëte, il approcha d'un peuple de sa race, des noc< blés Francs. Leurs ancêtres, comme les siens, étaient . « sortis de la ville de Troie quand les Grecs détruisic( rent cette ville, Dieu ayant rendu son jugement entre c( les deux armées... Les Troyens, sans patrie, erraient (c dans le monde, jusqu'à ce qu'Hélénus, un homme c< belliqueux, épousât la veuve d'Hector; puis Anténor c( fonda Padoue sur les eaux du Timave. Enée passa c( en Italie; il y trouva les trente pourceaux et leur

grandi imprese e battaglie da loro date, cominciando da Constanliuo imperatore ; Venezia, 1825. Les Reali di Francia sont plusieurs fois cités par JeanVillani. Cf. Ranke, ziir Geschichte der ilalianischen Poésie. .

(( mère. Alors fut conslruite la ville d'Albe, d'où de- « vaient venir les fondateurs de Rome. Francus, avec c( ceux qui le suivirent, alla s'établir bien loin sur les « bouches du Rhin. Là, ils bâtireni, pour leur consoc( lation, une petite Troie; ils nommèrent Xantus un c( ruisseau voisin, et le Rhin leur tint lieu de la mer. c< C'est en ce lieu que grandit le peuple des Francs : « ils se soumirent à César, mais sans cesser de lui être « redoutables... Avec lui ils vainquirent à Pharsale; « avec lui ils triomphèrent à Rome; avec les Romains « ils apprirent à honorer un seigneur. Seul, il réunis- <( sait la puissance autrefois divisée; César ouvrait le (( trésor pour en tirer des dons précieux; il distribuait « à ses leudes des manteaux et de l'or. Depuis ce jour, (( les hommes d'Allemagne furent honorés dans'Rome c( et respectés. » On peut sourire de tant d'anachronismes; mais on ne peut mépriser cet effort de la tradition germanique pour aller au-devant des souvenirs de l'antiquité, pour rattacher à la souche troyenne des Romains la branche collatérale des Francs, et pour légitimer ainsi la succession impériale. Les légendes qui formaient la couronne poétique du saint-empire le recommandaient au respect public mieux que ses victoires. Elles satisfaisaient aux besoins d'une époque plus raisonneuse qu'on ne pense, et trop libre pour se soumettre au fait, s'il n'était entouré de toutes les apparences du droit. Jamais on ne produisit plus de litres faux, parce que jamais les peuples ne se montrèrent moins disposés à reconnaître des pouvoirs sans titres. Les

imaginations étaient crédules, mais les consciences étaient exigeantes (1).

Nous avons voulu suivre jusqu'au bout l'idée du saint- ^'« nij^^resta

le empire

empire, et la voir descendre dans 1 école, dans l épopée ,ie clievaleresque, dans les récits qui charmaient les veillées des paysans; nous assurant qu'elle devait s'évanouir moins promptement qu'on ne croit, et qu'il n'était pas si facile d'en finir avec un dessein auquel Cliarlemagne avait attaché son nom. Seulement Charlemagne, comme tant d'autres ouvriers de la Providence, fit autrement qu'il ne voulait, plus qu'il ne voulait. Il ne réussit pas à reconstruire une monarchie universelle, dont le règne eût été la ruine des nationalités,

(1) Schiller, Thésaurus, t. ï, p. 19. Wackernagel, Altdeutsches Lèsebucli, 178 :

In dcr werilde aneginne

Duo licht ward unie slimnna

Duo diu vrône gotis liant

Diu spœliin werlh gescuph so manigvall

Duo deilli god sini werch al in zwei...

César bigondo nàhin

Zuo den sînin allin màgin

Cen Franken din edilin :

Irl beidere vorderin

Quàrnin von Troie der altin...

Sidir wàrin diulchi man

Ci Rome lif unti werJsani,..

* Ce fragment sur les origines de Tempirc a passé dans une composition

du treizième siècle, qui, sous le titre de Kaiser chronik, a continué l'histoire des empereurs depuis César, en se permettant plus d'une infraction à la chronologie. C'est sous le règne de Tibère que Titus prend Jérusalem ; le règne de Caligula est illustré par le dévouement de,Curtius ; Néron a pour successeur Tarquin, et Tcpisode de Lucrèce a déjà les développements que lui prêtent les romanciers du moyen âge. Tout ce désordre témoigne de Tignorance du poète, mais aussi de la popularité du sujet. Iloffmnnns, Fundgruben, \, 251. Gervinus, Geschichte der poetischoi national LiUeratur , 1. 1, 150.

qui eût enrôlé pour ainsi dire tous les peuples au service du même pouvoir sous une même discipline. La liberté des nations résista; elles restèrent avec cette différence de vocations, de caractères, de génies, qui fait la variété et l'harmonie du monde moderne. Mais le nom de l'empire, la doctrine de ses jurisconsultes, la popularité même de ses poëtes, servirent à maintenir l'union des peuples occidentaux, à fonder parmi eux le droit international, à y naturaliser le droit romain, à former cette famille puissante qu'on appelait la Latinité, qui fit les croisades, la chevalerie, la scolaslique, toutes les grandes choses du moyen âge. De même que chaque monarchie portait déjà dans ses flancs une démocratie qui devait s'en échapper un jour, ainsi l'empire ne tomba que pour laisser sortir de ses ruines ce qu'on appela la république chrétienne; et si l'unité politique périt, l'unité spirituelle fut constituée. Rien ne justifie d'une manière plus éclatante la persévérance de l'esprit humain. Tant de nations, tant de politiques, tant de philosophes, ne se sont pas trompés; et s'il est vrai que l'esprit humain cherche l'unité, il faut qu'il la trouve. Mais il la trouve d'une manière différente, selon la différence des temps. L'antiquité voulait l'unilé matérielle, visible, politique; et elle l'obtint jusqu'à un certain point dans l'empire romain, où tout devint justiciable du même glaive et tributaire du même fisc: mais on n'y pensa jamais à l'unité religieuse, et chaque province y garda ses dieux. Ce fut la gloire du moyen âge de retourner pour ainsi dire l'ordre du

monde, de mettre l'unité dans les eonscicnces, la variété dans les institutions; de vouloir qu'un seul Dieu, une seule religion, une seule morale, prissent possession des âmes, pendant que des pouvoirs différents prenaient possession du territoire. En établissant ainsi Tunité dans l'invisible, il la plaçait en un lieu que les révolutions n'atteignent pas, où les invasions de barbares ne peuvent rien. Rome avait beaucoup fait quand elle déclara tous les peuples citoyens d'une même cité; mais la cité pouvait périr. Il était d'une politique plus liardie, mais plus durable, de les déclarer frères.

Mais, si la monarchie occupe la scène des temps barbares, elle n'y est pas seule : elle y trouve deux résistances destinées à devenir deux pouvoirs, l'une du côté de l'aristocratie guerrière, l'autre du côté du peuple.

Quand on ne consulte que les monuments iiistori- L'aristocraiie ques des rrancs, on a lieu de douter qu il y eût chez eux UIM3 noblesse héréditaire; et il se peut en effet que cette institution, comme plusieurs autres communes aux nations sédentaires du Nord, ait disparu chez les peuples mobiles qui se jetèrent dans les hasards de l'invasion. Mais toutes les traditions de l'ancienne Germanie font voir un patriciat religieux et guerrier, des races privilégiées qu'on croit descendues d'un sang divin. Le dieulleimdall est allé chercher, bien loin vers le Sud, la femme qui doit donner naissance au Noble : le Noble ne se mésallie point ; il épouse la fille du Baron, et ses

Orif;iiics cl fi

a fcodalilé.

576 CHAPITRE YIII.

enfants se nomment par excellence le Fils, le Légitime, l'Héritier. D'un autre côté, les Francs avaient une autre noblesse, non pas héréditaire, mais personnelle, dans Je vasselage, dans ce cortège d'antrustions et de leudes qui s'asseyaient a la table du prince, remplissaient les . offices de sa maison, et le suivaient au combat. Celaient les commencements d'une aristocratie guerrière : deux institutions romaines favorisèrent ses progrès. D'un côté, les barbares, en franchissant la frontière, l'avaient trouvée couverte de colonies militaires, c'est-à-dire de familles à qui l'empereur, seul propriétaire du sol provincial, en déléguait la possession à titre de bénéfice, mais à la charge de défendre le retranchement et de donner des recrues aux légions. D'un autre côté, ils voyaient la pompeuse hiérarchie des dignités de l'empire, cette longue suite de personnages titrés que les lois comblaient d'honneurs et de privilèges. Si les rois ne dédaignaient point les insignes du consulat, comment les leudes ne se seraient-ils pas décorés volontiers des noms de ducs et de comtes? Et puisque les Mérovingiens succédaient au droit des empereurs sur le sol provincial, pourquoi n'auraient-ils pas accordé à leurs compagnons d'armes les bénéfices que l'épée des anciens vétérans avait mal défendus? Ces concessions, d'abord personnelles, tendirent à l'hérédité; les exemples de bénéfices passant de père en fils se montrent dès le sixième siècle, et se multiplient sous les premiers Carlovingiens. Dès lors on peut voir comment la féodalité se formera, gardant des mœurs germaniques

la noblesse du sang, qui fait son prestige religieux, et le vasselagc, (jui fait sa force politique, mais empruntant de la civilisation romaine le fief qu'elle met sous ses pieds, et le titre qu'elle met sur sa tête (1).

Ce qui étonne dans les origines de la féodalité, c'est u de n Y trouver rien de chrétien. Le christianisme sa- . "''^"\ .

J ncn (le chrc-

crait les rois, il affranchissait les peuples; on ne voit *"^" pas qu'il ait rien fait pour affermir le pouvoir des nobles. Sans doute il finit par bénir la chevalerie, par lui ouvrir la lice des croisades et des cloîtres guerriers du Temple et de l'Hôpital ; mais il ne pouvait consacrer le principe païen de l'inégalité des races. L'Église ne condamna pas l'aristocratie militaire, elle la supporta comme une nécessité des temps; mais en la surveillant, en soutenant contre elle une lutte de six siècles pour échapper au péril d'être inféodée, et pour arracher la crosse aux mains qui portaient le glaive. C'est qu'en effet, si la royauté, malgré ses excès, avait le mérite de tendre à l'unité, la féodalité, malgré ses services, eut le danger de tendre à la division, au morcellement du territoire, à cet esprit d'indiscipline qui fait le caractère de la barbarie. 11 ne faut oublier ni le sang que la noblesse versa pour la défense du pays, ni le bienfait d'une éducation qui entretenait dans les familles la tradition

(I ) En ce qui touche rexistence d'une noblesse héréditaire chez les plus anciennes nations germaniques, voyez les textes rassemblés dans mon Essai sur les Germains avant le christianisme, p. 5, 110, 115. Pour les colonies militaires de l'empire romain, ibid., p. 296. Sur les bénéfices et la condition des bénéficiers pendant la période mérovingienne, voy. Guerard. Polyptyque de Vahhc Irminon, prolégomènes, p. 550. Le'iucrou, t. T, p. 550.

des grandes affaires, ni la gloire chevaleresque des troubadours et des trouvères. Mais on ne peut nier ce qu'il y avait de barbare dans l'isolement orgueilleux de ces hommes forls, ne relevant que de leur épée, ne connaissant d'autre loi que la leur, ni d'autre justice que celle du gibet planté devant la porte de Leur château en signe de juridiction souveraine, et comme en souvenir de ce passage de la loi salique : « Quand un (( homme libre aura coupé la tête à son ennemi et l'aura « fichée sur un pieu devant sa maison, si quelqu'un, (( sans son consentement, ose enlever cctle tête, qu'il « soit puni d'une amende de six cents deniers. » Quels La mission de l'aristocratie militaire fut de tempérer

>orvicf'.s elle i • z-i • i i • i i i

rendit. \ti monarchie. Ouoi de plus violent que ces tendes que nous avons vus entourer le trône des Mérovingiens? Ils rendirent cependant à la société ce service, de ne pas permettre le funeste succès d'une restauration de l'antiquité romaine, qui en etjt fait revivre tous les maux. Charlemagne, avec la supériorité du génie, comprit l'utilité de ces résistances qui irritent les âmes faibles; et précisément parce qu'il se sentait assez fort pour briser l'aristocratie militaire, il le fut assez pour ne pas la craindre. Maître de retenir le gouvernement dans le secret de ses conseils, il lui donna la publicité des assemblées et la vie des discussions; mais il n'avait laissé le pouvoir dans le corps indiscipliné des anciens leudes qu'en y mettant l'ordre et la règle. Un traité d'IIincmar, oîi ce savant évêque reproduit un écrit plus ancien d'Àdalhard, abbé de Corbie, fait connaître l'Ordre du palais

L'ÉTAT. û79

(de Online pal atii) tel que Charlemagnc l'avait conçu, et comme l'idéal vainement rêvé sous les règnes tumultueux de ses successeurs.

Au-dessous du prince, le chapelain et le comte du i;o..iie palais avaient la char^re : le premier, des affaires ec- priais sous

1 o 1 ' i.liarlciTiagnc.

clésiasliques ; le second, déjuger les procès des séculiers. Ces deux dignitaires rangeaient sous leurs ordres le chancelier, le chambellan, le sénéchal, l'échanson, le maréchal et tous les autres officiers, qu'on avait soin de rassembler en grand nombre et des différentes nations de TempirCj a afin que de tout l'empire quiconc( que aurait à se plaindre d'un malheur, d'une perte, a de la dureté des usuriers, d'une accusation injuste, c( mais surtout les veuves, les orphelins, tant des granc( des familles que des moindres, eussent toujours « quelqu'un sous la main, pour porter leurs peines à « l'oreille charitable du prince. » Outre les grandes charges, trois ordres de personnes composaient la cour. Premièrement, les gens de guerre apportaient au service du souverain un dévouement qu'on avait la sagesse d'entretenir par des présents d'or, d'argent, de chevaux, et par l'abondance d'une table toujours ouverte. Secondement, chaque grand dignitaire avait des disciples, c'est-à-dire des jeunes gens recommandés selon la coutume germanique, qui trouvaient leur honneur et leur plaisir à lui former un cortège et à s'instruire de ses leçons. Enfin venaient les vassaux et les serviteurs, que chacun s'efforçait d'avoir en aussi grand nombre qu'il en pouvait nourrir et gouverner. Cette

pompe journalière du palais devenait plus solennelle quand les plaids de chaque année réunissaient autour du prince tout ce qu'il y avait de grand dans l'Église et dans l'Etat. « C'était l'usage de ce temps de tenir clia- « que année deux assemblées. L'une avait pour objel « le règlement général des affaires du royaume. On y a convoquait l'universalité des grands, ecclésiastiques (( et laïques : les seigneurs y venaient donner leur avis « et les hommes d'un rang inférieur venaient le prendre « et l'exécuter, bien qu'on les consultât quelquece fois, afin qu'ils apportassent, non l'appui de l'auto- (( rite, mais la lumière de leiir intelligence. On ne con- « voquait à la seconde assemblée que les principaux c< seigneurs et conseillers, pour traiter d'avance des afc( faires de Tannée qui allait s'ouvrir. Les décisions c< qu'on y prenait restaient secrètes jusqu'au plaid gé- « néral, où les questions devaient être débattues comme « si personne n'en avait déjà traité... Si ceux qui délice béraient en exprimaient le désir, le roi se rendait au ce milieu d'eux, y restait aussi longtemps qu'on le vouc( lait; et là ils lui rapportaient, avec familiarité, ce c( qu'ils pensaient de toutes choses. Quand le temps ce était beau, tout se passait en plein air; sinon , dans ce des salles séparées, de façon que les soigneurs eccléce siastiques ou séculiers, délivrés de la multitude, rese( tassent maîtres de siéger ensemble ou séparément, ce selon la nature des questions à traiter, ecclésiastice ques, séculières ou mixtes(l). w (!) Iliiicmar, de Ordiiie palaUi, Opéra, t. Il, p. 20G el suiv. : « Ut ex

Mais sous les voùles peintes et les lambris dorés ••î

*■ «ju il y I iil

d'Aix-la-Chapelle, au milieu d'un éclat qui éblouissait aémoci^iiiqi.. les ambassadeurs de Conslantinople comme les en- inVuiuiion^

voycs des rois barbares, on reconnaît les vieilles mœurs ccrinains. des Germains, et, sous l'appareil de l'aristocratie militaire, le reste d'une coutume qu'on peut appeler démocratique. Assurément on ne doit pas croire, avec quelques écrivains allemands, que la démocratie sortit tout armée des forets de la Germanie, et qu'elle n'avait plus qu'à prendre paisiblement possession du monde, quand le droit romain et le christianisme vinrent l'enchaîner. Mais il faut bien se souvenir de ces assemblées, décrites par Tacite, où les peuples délibéraient sous les armes ; de ces réunions périodiques oij les hommes libres, sous la présidence des magistrats, tenaient les plaids du canton ; enfin de ces Ghildes qui associaient les guerriers par des sacrifices communs, des banquets solennels, et le serment de se prêter main-forte. Toutefois ne pensez pas que les libertés germaniques périssent en passant sur une terre latine : elles y trouvent des libertés pareilles, dont elles se feront autant d'appuis. Le septième, le huitième, le neuvième siècle passent sans effacer la trace des institutions municipales, sans détruire les curies du Mans, d'Angers, d'Or-

<iuacumque parte totius regni quicumcjiie desolatus, orbatus, alieno ivvq oppressas, injuste calumnia cujusqiie sufiocaliis... maxime de vidiiis et orphanis, tam seniorum, (piamque tt me;!iocriiim uniusciijusque sccuiidum suam indigentiam vel qualitatem, dominoriiin vero misericordiam et pietatem, scmper ad manum liaberent, pcr (ptein siiiguli ad pias aurcs priiicipis pcrfcrre potuisscnt. »

Les

municipcs roniniiis et • les évoques.

582 CHAPITRE YIIT.

léans, de Vienne : et l'on n'est plus surpris de la résistance de ces vieilles villes, quand on connaît quels défenseurs Rome, en les abandonnant, leur avait donnés (1).

Au moment où la politique romaine s'était trouvée impuissante à renouveler les garnisons des provinces, elle leur avait donné un renfort plus efficace qu'elle ne pensait, en attribuant aux évêques des fonctions municipales qui en firent les défenseurs des cités. Saint Loup et saint Aignan avaient bravé les fureurs d'Attila : leurs successeurs, un siècle plus lard, ne pouvaient pas reculer devant les exacteurs du fisc. Aussi, lorsque les officiers de Cliildebert II se présentèrent à Tours avec les rôles des contributions, l'évêque Grégoire leur déclarait que les anciens rois avaient tenté de soumettre le peuple de Tours à l'impôt, mais que, redoutant la puissance de saint Martin, ils s'étaient désistés de leur entreprise; et Childebert, mieux informé, ordonnait que, par respect pour saint Martin, le peuple de sa ville ne serait pas inscrit sur les rôles. Mais saint Martin ne veillait pas seul dans sa basilique de Tours : saint Ililaire protégeait Poitiers, saint Rémi ne permettait pas

(1) Sur les assemblées générales et celles de chaque canton. Tacite, de Gennania, G, 10, 12. Les Germaim avant le chrisliauisme, \^. 110 et suiv. M. Tiiierry a mis en lumière toute roryanisation des Ghildes, et la part qu'elles ont eue à la conquête des libertés conmiunales. — Ravnouard (t. 1) a prouvé rexislcnce des institutions municipales au Mans, en 015 et 0i2; à Orléans, en 007; à Vienne, en 000; à Angers, enSOi. Au plaid d'Anduse, en 917, on voit paraitre le chef des curiales, le défenseur, Icshonorati. NéanmoinsM. Guerard [Polyptyque, prolégomènes) rappelle la distinction qu'il ne i'aut jamais oui)lier entre les municipcs et les comnumes.

lïiunes : mais il fallait les peupler d'hommes libres. Sans doute la loi germanique appelait toute la nation à

qu*on opprimât impunément les gens de Reims; il n'y avait pas de grande ville qui n'eût le tombeau d'un saint pour monument de ses franchises, et un évêque pour les soutenir contre les prétentions des comtes et des usuriers juifs qui affermaient l'impôt. Ainsi commencent les immunités épiscopales, que le dixième siècle achèvera de constituer; l'image du saint patron de la cité (Weichbild) marquera la ligne où finira la juridiction des seigneurs voisins (i).

Ainsi l'Église travaillait à l'émancipation des com- i;Égiise

affranchit le> esclaves

et

réliabililo

les

délibérer de ses destinées, tout le canton à juger ses "^origines' procès; mais elle excluait de l'assemblée les esclaves, tiers dai. elle condamnait les lides, les serfs, à une infériorité éternelle. Quel espoir peureux de franchir jamais tous les degrés qui séparaient la servitude de la liberté, et la liberté de la noblesse? C'est là que le christianisme devait intervenir avec une persévérance qu'il n'a pas coutume de porter dans les affaires temporelles. La religion ne paraissait qu'un jour par règne, trois fois, six fois par siècle, pour sacrer les rois : c'était le tra-

(4) Gregor. Tiiron., IX, 30 : « Rcspondimus dicentcs : « Descriptam « iirbein Turonicam Chlothecarii régis tempore manifestiim est, libriqiio « illi ad prœsentiain régis abicrunt : sed compuncto per tiinorcm saiicli « Martini antistitis rcge, incensi sunt, » etc. — Les exemples sont innombrables dans Grégoire de Tours et dans les Vies des saints. Ce sont les conseils de TÉglise qui décident la reine Bathildc à réduire les inipôls. L'évêque Desideratas était allé plus loin : il avait décidé Théodebert nonseuleuicnta remettre l'impôt aux habitants de Verdun, mais à leur prêter une somme d'argent, que le roi finit par leur abandonner.

vail de lous les jours d'affranchir les peuples. Il fallait d'abord établir dans les âmes celte doctrine de l'égalité, si dure pour les oreilles des puissants. L'Eglise ne l'épargna ni aux rois ni aux nobles. Le moine Marculf disait à Childebert : « Les hommes t'ont constitué « prince : ne t'élève pas, mais sois l'un d'eux au mice lieu d'eux. » Jonas d'Orléans rappelait aux puissants que Dieu leur avait donné autant de frères dans ces pauvres dont ils méprisaient la peau calleuse et les haillons. Il avait de sévères paroles contre les nobles francs, si impitoyables quand un vilain avait touché aux bêtes de leurs chasses : « C'est une chose miséc( rable et tout à fait digne de larmes, disait-il, que « pour des bêtes qui n'ont point été nourries par la « main des hommes, mais que Dieu fait vivre pour « l'usage commun de tous, les pauvres soient dépouilc( lés par les puissants, battus de verges, jetés dans des « prisons, et souffrent beaucoup d'autres violences. « Ceux qui agissent ainsi peuvent alléguer la loi du (c monde; mais je leur demande si la loi du monde « doit abroger celle du Christ. Car leur démence va c( jusqu'à ce point, qu'aux jours de dimanche et de fête, c( ils abandonnent l'office divin pour la chasse, et que « pour un tel passe-temps ils négligent le salut de leur « ame et des âmes dont ils ont charge, trouvant moins « de plaisir aux hymnes des anges qu'aux aboiements c( des chiens. » Parcourez les chartes mérovingiennes, les testaments des évoques, les vies des fondateurs d'abbayes; vous y trouverez les esclaves émancipés par mil-

liers. Les tlicologiens ne connaissent pas d'œuvrc plus capable de calmer la conscience des pénilents que de racheter des captifs. Toute l'antiquité clircticnne avait recommandé raffranchissement des esclaves comme une œuvre de charité. Au neuvième siècle, on en fait une œuvre de justice; et Smaragde, abbé de Saint- Michel, écrit à Louis le Débonnaire : c< Ordonnez donc, (( ô roi très-clément, qu'en votre royaume on ne fasse « plus d'esclaves ; qu'on traite avec douceur ceux qui c< vivent en servitude, et qu'on les rende libres, selon « la parole d'Isaïe : « Voici le jeune que j'ai préféré : « dénouer les liens de l'iniquité, briser le joug qui c< écrase, et renvoyer libres ceux qu'on opprimait. » a En vérité, l'homme doit obéir à Dieu; et, entre autres a œuvres salutaires, chacun doit par charité affranchir « ses esclaves, considérant que ce n'est point la nature, « mais le péché, qui les a réduits à cette condition. « Car la création nous a faits égaux; le péché met les (( uns en puissance des autres. Souvenons-nous encore c( que si nous remettons, il nous sera remis. Car vous « aussi, seigneur roi, vous portez le joug de la condi- « tion commune. » C'est ainsi que l'Eglise faisait monter les esclaves au rang des libres. Il fallait encore élever les libres au niveau des nobles, et c est à quoi elle travaillait en combattant cet opiniâtre préjugé, qu'il fallait porter une grande naissance aux grandes affaires, en prenant des hommes sans naissance pour les metlre sur les sièges épiscopaux, pour leur ouvrir les portes des conciles, et en même temps les palais des rois. C'é-

386 CHAPITRE YlII.

tait la maxime des païens du Nord, qu'on n'entrait pas dans la Walhalla les mains vides : les héros s'y faisaient suivre par leurs serviteurs et par leurs trésors, qu'on mettait avec eux sur le bûcher. L'immortalité qu'ils s'y promettaient n'avait pas d'autres plaisirs que des festins éternels et d'éternels combats. De telles croyances ne pouvaient former qu'une aristocratie violente, une société privilégiée pour les forts, oppressive pour les faibles. Mais le christianisme faisait du ciel le royaume des pauvres; c'était le plus sûr moyen de leur livrer un jour le royaume de la terre. Il choisissait les doux et les humbles, ceux qui ne portaient point d'armes, pour leur donner le premier rang dans la société chrétienne. Ne dites plus que le peuple est absent des cours plénières de Charlemagne : il ne faut que le reconnaître sous les manteaux d'évêques et d'abbés, sous lesquels ces fils de serfs siègent à côté des ducs, et des comtes. Ils y gardent la place que le tiers état viendra prendre dans cinq cents ans (1).

(1) Vita S. Marculfi, apiul M:il)illoii, A. SS. 0. S. B., I, p. 130. Jon;is Âurcliaiiensis, de Institiitione laicali, II, 25, apiul d'Achery, Spicilegiiinu '[, !^97 : v( Miscrabilis plane et yakle dcflenda res est, quando pro Icris qiias eura hominum non aluit, sed Dcus in commune mortalibus ad utendinn conccssit, paupcres a potentioribns spoliantur, flagellantur, ergastulis detmdmitur, et mulla alla patluntur... Ili namque plus delectantur latratibus canum quam melodiis interesse hymnorum cœleslium. »

Smar.igdi, Via regia, cap. xxx. Ne captivitas fiut : « Prohibe crgo, clementissime rex, ne in regno tuo captivitas fiat : ut juste et rectc erga serves agalur, et liberi diniiltantur, Isaias clamât... Propter nimiam charitateni unusquisque libcros dci)ct dimittere serves, considerans quia non illos natura subegit', sed culpa : conditionc enim requalitcr creati sunius, scd aliis culpa subacti. Simul et considerate (piia si dimiscritis dimiltetur vobis. >'am et vos, domine, condilionale opprimit jugum. »

M. Guerard {Polyptique, prolegoiiièues) donne de noml)reux exemples

Sans doute rattcnte sera longue; et Ton peut accuser le chrislianisme, déjà si lent à créer les pouvoirs, de s'être encore moins pressé quand il s'agissait de fonder les libertés. C'est qu'en effet le christianisme mesura les siècles qu'il mit à ses ouvrages sur la durée qu'il leur promettait. On ne regardait pas à trois cents ans pour bâtir une cathédrale, et on trouvait des générations d'ouvriers pour poser dans la boue et dans la poussière les premières assises, assurées que d'autres leur succéderaient pour continuer l'édifice, jusqu'aux dernières, qui en achèveraient le couronnement et qui feraient monter la flèche triomphante vers le ciel. L'édifice des libertés publiques voulait plus de temps. Mais le principe puissant qui conduisait ce travail n'avait pas l'impatience des passions modernes. Les passions ont le droit d'être impatientes; elles veulent jouir ; elles passent, elles n'espèrent pas de continuateurs de leurs œuvres. Les principes sont patients parce qu'ils sont éternels.

d'affranchissements par l'Église, et montre avec une extrême sagacité comment l'esclave devient colon, le colon propriétaire, le propriétaire bourgeois de commune, d'oii il passera aux états de la province, et plus tard à ceux du royaume.

;ii?piit's 1 1 les ^iècks

.hoiieux.

L'histoire littéraire ne compte qu'un petit nombre de siècles inspirés; elle connaît beaucoup de siècles laborieux. L'inspiration est une grâce : elle est d'un lieu et d'un temps, elle vient et se retire. Le travail, au contraire, est une loi ; il est par conséquent de tous les temps, et Celui qui en a fait la condition de l'humanité ne souffre pas qu'il s'interrompe jamais. Cependant on s'arrête avec admiration devant l'âge d'or des littératures, aux courts moments où le rayon d'en haut vient éclairer l'époque de Périclès, d'Auguste, de Léon X : on n'a que de l'indifférence et du mépris pour les périodes difficiles et méritoires qui, d'un âge d'or à l'autre, ont gardé la tradition littéraire. Nous ne savons pas tout ce qu'il a fallu de courage à des hommes assurés qu'ils n'auraient jamais les applaudissements du monde, pour se vouer à cette tâche obscure, d'étudier, (le commenter, de conserver la pensée d'autrui, la parole d'autrui, la renommée d'autrui. Il y a pourtant ([uclque attrait à s'enfoncer dans ces siècles injuste-

incnt délaissés, à voir de près le travail dans toute son aridité, le travail sans gloire, mais sans lequel plus tard l'inspiration serait inutilement descendue sur des âmes incultes. C'est le spectacle des temps qu'on appelle barbares, dont il ne faut pas nier la barbarie, mais qu'on aurait crus moins ignorants, si on les avait moins

Ignores.

Une critique plus équitable a commencé à tirer de l'oubli les générations de théologiens, de chroniqueurs, de grammairiens et de poètes qui remplissent les siècles écoulés depuis Grégoire de Tours jusqu'à Jean Scol Érigène (1). Sans revenir sur des études inaugurées avec tant d'éclat, je me réduis au point le plus négligé du sujet, et non le moins instructif. Je veux parler des écoles qui nourrirent ces générations laborieuses, et qui commencèrent l'instruction littéraire des peuples du Nord. On trouvera peut-être cette étude moins aride qu'elle ne semble, si on la poursuit non dans une contrée, mais dans tout l'Occident, dont les destinées se tiennent; si on la mène jusqu'à l'époque de Gharlemagne, où paraît enfin l'ouvrage de tant d'efforts, où de cette longue éducation latine sortiront les premières tentatives des langues modernes, et, du silence des cloîtres, les préludes de la poésie chevaleresque.

(1) Tirabosclii, Sloria délia letteratura italiana; Nicolas Antonio, Bibliotheca Hispana vêtus; Lingard, Ilistory and Anliquilies ofthe anglosaxon Church; Wright, Biographia Britannica; Buebr, Geschichte der rœmischcn lileratur in dem Karolingischen xeilaller; Guizot, Histoire de la civilisation, et Ampère, Histoire littéraire de la France, t. II et Ul.

Page 1