‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 2)Chapitre 18 sur 28 · IV · texte numérisé non relu

IV

sociêlé

momciilnnée; il cessait d'être obéi aussitôt qu'il était absent. Tous les liens se rompaient lorsque, après le combat, les bandes se dispersant, chacun rentrait dans sa maison solitaire au bord des bois. Les Germains aimaient cet isolement qui faisait leur indépendance, mais leur impuissance en même temps. Ils avaient horreur des villes; et, leur prévoyance ne s'étendant pas au delà du besoin présent, ils formaient des confédérations; mais rien ne les sollicitait à constituer de grands Etats. Voilà pourquoi la barbarie n'entreprit aucun de ces ouvrages qui exigent l'effort commun d'un grand nombre de volontés, afin de durer plusieurs siècles. Elle ne fonda point, elle ne bâtit point, elle n'écrivit pas de lois, elle ne laissa pas de monuments; en sorte qu'il n'y a rien de plus faible au fond que cette force qui abrutit les hommes quand elle les gouverne, et qui les laisse désunis quand elle se retire (1).

x\u milieu de ces mœurs violentes, le christianisme venait introduire l'idée la plus civilisatrice qui fut jamais, l'idée d'une société de tout le genre bumain gouvernée par une autorité spirituelle, sans armes et sans lignée. Il faut voir comment une pensée si nouvelle se réalisa sur cette dangereuse terre de Germanie, comment elle soutint tout l'édifice de la hiérarchie ecclésiastique, s'affermit par les décisions des conciles, pénétra dans les mœurs des peuples, et les remua jusqu'au fond.

(I) Tacite, Germcmia, 16 : « NuUas Germanorum populis urbes habitari salis nolum est, ne pati quidcm intorsc junctas sedes : colunt discreti ac diversi, ul fons, ut campus, ut nenius placuit. »

Lapap:iuté. L'EglisG né plaçait l'autorité qu'en Dieu seul, dont la volonté est la sanction de tous les droits. Au-dessous de lui, elle ne reconnaissait que des pouvoirs délégués : le souverain pontife n'avait- pas d'autre titre que celui de vicaire de Dieu parmi les hommes. Quand donc les barbares, habitués à suivre des chefs qu'ils voyaient, qu'ils admiraient tous les jours (1), entrèrent dans la communauté chrétienne, ils apprirent qu'on y obéissait à un chef invisible, représenté ici-bas par un vieillard qu'ils n'avaient jamais vu, qui habitait une ville éloignée au delà des monts et des tleuves. Cependant c'était cet étranger qui faisait tout mouvoir chez eux : rien de considérable ne s'entreprenait qu'en son nom. Les évêques du premier concile germanique, en 742, avaient publié solennellement « la soumission qu'ils voulaient « garder envers le siège romain, et leur ferme résoluce tion de suivre canoniquement les préceptes de saint ;: Pierre, atin d'être comptés au nombre de ses brebis. » Dès lors l'action de la papauté ]ie cessa plus de presser les destinées religieuses de l'Allemagne : il lui arriva même, conïme à toutes les puissances qui triomphent, qu'on lui attribua plus de droits qu'elle n'en avait prétendu, et qu'on lui soumit plus d'affaires qu'elle n'en voulait. C'est l'origine des fausses décrétales, dont on a fait tant de bruit. On n'y voit plus aujourd'hui qu'un recueil de canons interpolés, rédigés en Austrasie, loin de Rome et à son insu, dans l'intérêt des évêques francs,

(1) Tacite, Germania, 7 : « Duces oxcmiilo potius quain iinperio, si prompti, si coiispicui ; si aiilc acieni agunt, admiralione prcesuiit. »

L'ÉGLISE. ^iSO

(jui cherchaient à s'ouvrir un recours plus facile auprès (lu siège apostolique, contre les entreprises des métropolitains et les vengeances des rois. Quand la violence envahissait tout, il fallait hien que le droit se fût réfugié quelque part. On sentait sa présence au Vatican, et tous ceux qui attendaient justice tournaient les yeux de ce côté (1).

L'exemple du clergé fut suivi du reste des hommes : les rois recoururent à un tribunal dont ils entendaient si hautement vanter la sagesse; ils lui déférèrent l'arbitrage de leurs différends. De ces appels répétés se forma le droit public du moyen âge, qui attribuait aux papes la consécration de tous les pouvoirs et la garde

(1) Schannali, Concilia Germaniœ, 1. 1, 2. Bintcrim, Deutsche Conci- Jien, II. Les recherches de la critique moderne ont éclairé roriginé des fausses décrétales. On les voit paraître vers 845, dix ans après le concile de Thionville, où les archevêques de Reims, de Lyon, de Narhonne, et plusieurs évêques, avaient été violemment déposés ; quand Tépiscopat ébranlé pir les vengeances politiques menaçait ruine, et que les peuples effrayés demandaient le rétablissement des prélats et la restauration des églises. Dans CCS orageuses circonstances, il était naturel de placer Tautorité épiscopale sous la protection des monuments deTantiquité ecclésiastique ; ce fut la pensée du collecteur des décrétales, La supercherie ne consisia qu'à transformer en décrets solennels les allusions des biographes aux actes des premiers pa[n'S, et à placer des décisions plus récentes sous des noms anciens. La seule innovation considérable fut d'établir cjue le concile provinci:d ne pouvait juger un évêque sans rautorisation du souverain pontife. Mais cette nouveauté même ne trompa les esprits que par la salisraction qu'elle donnait aux besoins du temps. Du reste, les décrétales furent si peu faites pour servir les intérêts de la papauté, qu'elles se taisent sur ses plus importantes prérogatives, la confirmation des évêques, la collation du palliiim; et que, déjà cités en 857 au concile de Quiercv, elles ne sont pas encore connues du pape Nicolas I" eti 863, lorsque, dans sa lettre à Hincuiar, il énumère les sources de la discipline ecclésiastique. Au milieu de tant de lumières, comment donc un écrivain aussi éminent que M. Gwizo' a-t-il pu reproduire des opinions surannées, et faire dater de la collation du Pseudo-Isidore les titres de la papauté?

r. r. II. j9

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de toutes les libertés. On en reconnaît les commencements lorsque les Francs consultent Zacharie sur la déchéance du dernier Mérovingien. Plus tard, en 876^ l'empereur Louis II reconnaît que les princes de sa race « n'obtiennent la dignité impériale qu'en recevant l'onction du pontife romain. » Le principe posé ne s'arrête plus; il s'établit dans l'opinion, il passe enfin dans le droit écrit, et la loi de Souabe déclare que « saint Ci Pierre reçoit de Dieu les deux glaives : il retient pour « lui le glaive ecclésiastique, et remet le glaive tempoce rel à l'empereur; et, s'il monte son blanc palefroi, il c( faut que l'empereur lui tienne Pétrier (1). » Tel -était le progrès des esprits chez ces barbares d'hier : ils aimaient à mettre aux pieds àe l'autorité spirituelle, d'un vieillard qu'ils auraient pu écraser, la force, figurée par ce qu'ils connaissaient de plus redoutable au monde, par l'empereur, héritier des Césars, chef de la féodalité, avec sa cour, ses juges et ses chevaliers bardés de fer. Une si grande nouveauté ne pouvait s'introduire sans contradiction. De là, cette lutte du sacerdoce et de l'empire, qui agita cruellement les peuples, mais qui devait faire l'éducation politique de la royauté ('2). Les

(1) Epist. Liulovici II ad Basiliuiu imperatorem : « Nam Francoruin principes primo reges, dcindc iinperatorcs dicti sunt, ii duntaxat qui a romano pontifice ad hoc olco sancto pcruncti sunt. » C(. Schwabcnspiegel, Vorrode, art. 9 et 10 : « Soid nun Got des fridis fûrst \e lieisset se liesser zwey schwert auf ertrcicli, do er zu hinicl fiir, zu scliirni der Clu'istenhcyt. Dve bevalch Got S, Peter beyde, eines des wcltlicheni Gericlit, das andere von geistlichoni Gericlit. » Mais la loi de Saxe, le Saclisempiegely reconnaît la séparation des deux pouvoirs.

(2) La querelle avait déjà co nmcncé avant le milieu du neuvième siècle : le concde d'Aix-la-Chapelle en 85G, s'en exprime en ces termes :

souverains y apprirent qu'ils avaient cessé d'être, comme Jes Césars du paganisme, au-dessus des lois; ils apprirent à se ranger sous la même règle que les derniers serfs de leurs domaines, à respecter la sainteté des mariages, la vie des hommes, la loyauté des contrats. Les canons du concile d'Aix-la-Chapelle, en 856, contenaient déjà le principe de cette redoutahle doctrine du moyen âge : que les royaumes se perdent pour défaut de justice. Les princes connurent encore ce que l'antiquité avait ignoré : que l'obéissance politique avait des limites; que, tout formidables qu'ils étaient, leurs épées n'effaceraient jamais un seul des commandements de Dieu, et que le pouvoir temporel n'a rien à voir dans le domaine des consciences. C'était beaucoup faire pour l'avenir, que de sauver ainsi le principe de l'égalité des hommes; d'assurer aux sujets la liberté d'être gens de bien, ijui est la première de toutes; d'établir la justice dans les volontés, d'où elle devait tôt ou tard descendre dans les institutions; et de maintenir enfin, au milieu de toutes les violences et de toutes les tyrannies, l'idée du devoir, de l'accomplissement duquel dérivent tous les droits (I).

« Uiuim obstaculum ex multo tcmporc jam inolevisse cogirovimus, id est quia et principalis potestas, diversis occasionibus intervenieiitibus, secus quain auctoritas divina se habet, in causas ecclesiasticas prosilicrit; et sacerdotales, partim iiegligentia, paitim ignorantia, partim cupiditate, in secularibus negotiis et sollicitudinibus, ultra quani debuerant, se occupaverint (Schannati, Concilia Germanix).

(1) Conciliinn Parisieme, 829, canon 51. Concilium Aquisgranefise, 85G, m, de persona Régis filiormnque ejus et ministrorum, 1. « Si enim pie cl juste et misericorditer régit, mérite rex appellatur. Si bis caruerit,

^oi cil \ PITRE Yîl.

■piscopai. La puissance spirituelle, portée si haut par la papauté, s'exerçait de plus près par Tépiscopat. Les Germains avaient vu avec étonnement cette magistrature pacifique, ces hommes au vêtement long, un bâton dans une main, un livre dans l'autre, qui entraînaient la multitude par leurs discours, qui, en se rendant les serviteurs des ignorants et des faibles, devenaient les maîtres des grands, et qui, après soixante ans de fatigues, allaient se faire tuer chez les païens, d'où on rapportait leurs os pour les mettre sur les autels. Ainsi s'introduisait un gouvernement nouveau, soutenu par le savoir et par la vertu. Les peuples 1 honorèrent d'abord, et l'enrichirent ensuite. Mais, quand la noblesse guerrière vit les honneurs et les richesses dans l'cpiscopat, elle l'envahit. Ces chefs, qui vivaient de leur épée , qui, en temps de paix, guerroyaient encore contre les buffles et les sangliers de leurs bois, qui .

n'avaient jamais quitté le harnois, ni pour s'asseoir à un I

festin, ni pour tenir les plaids du canton (1), devaient '

se plier difficilement à l'idée d'un pouvoir désarmé. Ils

non rex, scd tyrannus est. » 2. « Ad quid ctiam constitulus sit impcralor, Fulgcntius in libro de Verilate prffdostinalionis et i^ratia^. scrihit : Cleincntissunus quoque imjierafor non ideo est miseriiM^rdia^ vas |)i\Tparatuin in gloriam, quia apiceni terreni principatus tenet ; sed si niagis in timoré servire Deo qnam in timoré dominari popnio deleclaliu". si in en lenilas iracundiam mitiget, omet benignilas potestatem, si se magis diligendmn quam metuendum cunctis exliibeat... » 5. « Regum namque niinisteiiuni specialiter est popnlmn Dei gnbernarc et regere cum a^qnilate et justilia, et pacenj et conconîiam liabeant sindere. Ipsc enim debel jirimo esse dei'ensor ecclesiarum et scrvoriim Dei, vidnarum. orpbanoruni cceterorn:i:- ■<jnc panperum, necnon et omnium indigentium... d

(1) Tacite, Gcnnania, 22 : « Ttnn ad ncgolia nec minus Sîepe ad eonvivia proccdunt annali. »

L'ÉGLISE. 29r»

entrèrenl dans l'Eglise avec leurs armes et leurs habitudes ; ils y portèrent la vie des camps. Les évècliés se convertirent en bénéfices conférés par voie d'investiture féodale et à charge de service militaire. L'inféodation de l'Eglise fut un des plus grands périls du moyen âge. Sans doute ces temps avaient besoin d'une aristocratie belliqueuse, appuyée sur l'hérédité. Mais, afin qu'un pouvoir si pesant n'écrasât point la société qu'il couvrait, il fallait qu'il eût pour contre-poids le pouvoir de l'Église, recrutée démocratiquement par l'élection ; il fallait que les fils des laboureurs et des charpentiers, assis aux champs de mai et aux parlements à côté des barons, y défendissent les intérêts du peuple d'où ils étaient sortis. Si la féodalité se fût emparée de l'épiscopat, si une caste sacerdotale et guerrière, comparable à l'ancien patriciat de Rome, eût mis la main sur les affaires et en même temps sur les consciences, que fût devenue la liberté du monde? Il semble que ce danger avait été pressenti, lorsqu'on voit à l'assemblée de Worms, en 805, une requête présentée à Charlemagne, « afin que les évêques ne soient plus contraints d'aller c( à la guerre, mais qu'ils demeurent dans leurs dioc( cèses, occupés de leur sacré ministère; qu'ils prient « pour le prince et pour l'armée, faisant des procesc( sions et des aumônes... en sorte que le prêtre ne soit c( pas comme le peuple (1). » Les conciles de Mayence

(1) Schannali, Concilia Germanise, Concilium Aquisgrancnse (85G) : « Niillus episcopale ministorium por ambitionem munerum attentare prœsutnut. » Libellus de ecclesiasticis disciplinis, auctore Reginone Vrn-

(815), d'Aix-la-Chapelle (856), d'Augsbouig (952), rappelèrent ces maximes : les papes ne permirent pas qu'elles fussent oubliées; elles l'emportèrent enfin. Si les grands sièges de Trêves, de Mayence et de Cologne, si de nombreux évêchés richement dotés exercèrent une puissance temporelle sur leurs territoires; si les prélats, qui sentaient dans leurs veines le sang des ducs et des empereurs, ne résistèrent pas toujours au plaisir de rompre une lance, du moins la liberté canonique des élections fut sauvée; l'autorité épiscopale demeura distincte du bras séculier dont elle disposait, et le principe qui mettait l'intelligence au-dessus de ta force ne périt pas.

Cependant le doux génie de l'Évangile se faisait place, et des mœurs plus saintes avaient prévalu dans l'Eglise germanique au commencement du onzième siècle. Un historien de ce temps représente les évêques c( occupés du bien des peuples, soutenant de leurs con- « seils la fortune de l'empire, sans rien relâcher de la c( rigueur du sacerdoce. Entre tous s'élevaient les arche- « véques de Trêves et de Cologne; Willigise, le fils d'un (c charron, porté sur le siège de Mayence; Burchard de c( Worms, loué dans l'Église pour son zèle à recueillir c( les saints canons; Meinwerk de Paderborn, qui fut (( mis au rang des bienheureux, et beaucoup d'autres, « incomparables en sainteté. Comme autant de chéru- « bins qui s'animeraient du battement de leurs ailes,

luiensi, art. 176 : « Episcopus, preslivlor aut diaconus, canes ad venandum aut accipitrcs liabcre non l'ceat [sic). »

« ils s'excitaient du spectacle de leurs vertus; ils fai- « saient tressaillir la terre aux louanges de Dieu, et « gouvernaient avec vigueur, dans la prospérité comme « dans l'adversité, les nations confiées à leur garde (1). » Ainsi le caractère sacerdotal se dégage peu à peu des mauvais instincts qui le dénaturaient. En même temps les sièges épiscopaux se multiplient. Au treizième siècle, l'empire d'Allemagne, avec la Bourgogne, la Bohème, une partie de la Pologne, et le territoire des chevaliers leutoniques, comptait treize métropoles et soixante-treize évechés. Les circonscriptions diocésaines enveloppaient comme d'un réseau toute la face du pays. L'Eglise était partout, donnant partout l'exemple de cette vie publique qui anime les Etats modernes. On y voyait une hiérarchie fortement organisée, où toutes

(1) Vita S. Meinwerk Paderbojmensis, apiul lîolhuiduin, 5jul. « lllius quoque tcmpore, episcopi, sapientia et scienlia prsediti, siil)jcctoriim profectihus continue erant dcditi, sccuudas imperii partes sancte et juste adjuvantes, sacerdolii rigoreni nullatenus relaxantes. Inter qiios vitse merito eminebant Treverensis metropolis, ex qua primum sonus evangclicse prredicationis intonuit partibus Teutonicis, Meingos et Poppo; Colonicnsis quoque lieribertus et Piligrinus ; Moguntiensis ecclesiae Willegisus et Erdiambaldus, Aribo et Bardo ; Burcliardus Wormatiensis, studio siio in collectione canon um in Ecclesia lauoabilis; Trajecteiisis Ansfridus et Atbalbaldus; Mimigenfordensis (Munster) décor, Thiedericus et Sigfridus; Osnebrugensis Thietniarus; Ilildesenheimensis Bercnwardus et Godehardus ; Mindensis Sibertus et Bruno; Werinharius Argentinse civilatis (Strasbourgi; Meinbardus et Bruno Wirciburgcnsis (Wûrtzbourg) ; Parthenopolilanaî (Magdebourg) Gero et NaulVidus; Breniensis Unuwanus; et alii (piam plures pontificii dignitate venerabiles, sanctitafe incomparabiles... Ili ut cherubini virtutuui suaruni alas aller ad altenun concutiebant, et in lande Dci orbeni tcrrœ commo ventes, meritorum qualilatibus tanquam dtscreti vultibus, et in corporalibus et in spiritualibus oculati ante et rétro, lain in prospcris quani in adversis, [lopuluni commissuin sircnue guber- }i.d)aiit. ;)

2% Cil A MT HE VII.

les fonctions avaient leur contrôle et leurs garanties : des tribunaux canoniques qui ne versaient pas de sang, et dont la procédure servit de leçon aux tribunaux civils; enfin, des assemblées délibérantes qui exerçaient les esprits aux grandes affaires, à la discussion, à la publicité, aux résistances légales. La comparaison était instructive pour les barons, accoutumés à pressurer les vilains et à détrousser les marcbands. Il n'y avait guère de ces puissants seigneurs qui, du haut de leurs châteaux forts, derrière leurs ponts-lcvis qu'on ne passait qu'en tremblant, ne pussent apercevoir les tours de la cathédrale, où s-iégeait une autorité rivale de la leur, attentive aux injustices et accessible aux plaintes; de sorte que ce voisinage inquiétant devenait tout ensemble une leçon donnée au pouvoir féodal et une sauvegarde pour les populations destinées à lui échapper un jour.

Lcdeigé. Si répiscopal était une magistrature, le clergé for-

î.e célibat. . / • i • t • i •

Règle de malt une armée : il v fallait une discipline, et ce fut le chroiicgang. célibat. Dès les temps apostoliques, la loi interdisait le mariage aux évèques et aux prêtres; et trois conciles du quatrième siècle, ceux d'Elvire (305), de Carthage (590) et de Turin (597), avaient imposé la continence au clergé d'Occident; d'où il suit qu'il n'y a rien de plus ancien que celle règle, qu'on a représentée comme une entieprise de Grégoire Vil. Le sacerdoce chrétien voulait toute la vigueur de la virginité et toute l'indépendance dune vie solitaire. 11 était nécessaire que le prêtre put s'enfoncer dans des contrées incon-

L ÉGLISK. 207

nues, parmi les infidèles, sans regarder derrière lui. II ne fiillait pas qu'il eût besoin de la faveur des grands, ni de la complaisance de la foule, ni d'autre chose que du pain de chaque jour, qui ne manque jamais. 11 était aussi de l'intérêt des nations que le sacerdoce ne pût devenir héréditaire; qu'il attendît ses recrues de la société laïque; qu'il y tînt, pour ainsi dire, par ses racines. Et cependant, si tout le monde pouvait se jeter dans l'Eglise, il convenait qu^en y entrant on y trouvai le célibat comme une compensation aux privilèges de cléricature, et que la grandeur du sacrifice fît hésiter sur le seuil ceux qui ne seraient pas appelés. Rien donc n'était plus sage; mais pour les barbares rien n'était plus nouveau. Ce qui faisait l'orgueil et la force du barbare, c'était moins encore ses armes que sa famille; c'était la fécondité de sa femme et la vigueur de ses fils; c'était une nombreuse lignée de parents qui liraient l'épée avec lui dans les batailles, qui juraient pour lui devant les juges s'il était accusé, qui devaient poursuivre la vengeance de sa mort. Quand donc les Germains convertis recrutèrent les rangs du sacerdoce, ils ne renoncèrent pas sans murmure à ces puissantes attaches de la nature humaine. Souvent l'ombre du sanctuaire couvrit les mœurs grossières du foyer. On vit alors ce qu'on a toujours vu depuis, l'abâtardissement d'un clergé amolli par le mariage, condamné à toutes les humiliations de la vie ordinaire, vivant de commerce, d'usure, de misérables services sur les marchés, dans les- écuries des châteaux, dans les tavernes.

Mais ce débordement trouva des obstacles. La discipline du célibat fut maintenue par les lois des Mérovingiens, parles capitulaires, par tous les. synodes du huitième et du neuvième siècle (1). En 760, Chrodegand, évêque de Metz, épris des souvenirs de l'antiquité chrétienne, imitait saint Augustin en rassemblant ses prêtres autour de lui, sous un même, toit, à une même table, sous une même règle de travail et de prière. Cette règle, portée dans toutes les villes épiscopales, y assura la réforme ecclésiastique. Ce fut un spectacle profitable que celui d'un grand peuple sacerdotal affranchi des instincts de la chair, qu'on avait crus si longtemps irrésistibles. Quand on vit ces hommes sans enfants, qui prenaient le genre humain pour famille et les nations pour leur postérité, on commença à connaître quelque chose de plus pur et de plus fort que Tautorité paternelle, une paternité des âmes, un pouvoir dégagé des liens du sang. On comprit la possibilité du dévouement pour dos intérêts moins étroits que ceux de la parenté; et l'idée du bien public se fit jour.

Les Mais l'exemple décisif et qui achevait d'éclairer les

moines c t les ^

communes, esprits, c'était celui du clergé monasiique. La barbarie, en pénétrant dans l'Eglise par toutes les portes, s'était introduite jusqu'au fond des cloîtres; mais une réforme

(1) Concilium aiictoritatc S. ]5onifacii, aiin. 7i2, art. 7. Concilium Aquisgranense, 850, II, art. 8 : « Simililcr do illis presbyteris qui, contra statula caiioniini, villici fiinit, tabcriias ingrcdiiintnr, tiirpia lucra soctanlur, et tlivorsissimis luodis usiiris insorviimt ; et alioniin doiiius inhonesle • ot inipudicc fréquentant, et commessationihns et clirielatibus deservire non erubescunt... ut ab hinc dislricle severitorque toerceanlur. » — Art. Il : « rt presbvleris nuUa onniino co1)a1)il(>l loMniiiaruin. »

L'ÈGLISK. '20U

vigoureuse, prêcliée par l'ermite Benoît d'Aniane, avait relevé la discipline ancienne. Sous sa présidence, une assemblée d'abbés, tenue en 817 à Aix-la-Chapelle, rétablit la règle bénédictine, et en fixa l'interprétation (1). Les milices religieuses réorganisées, campées au cœur de la Germanie, y portaient comme une image parfaite de la société catholique, qui attirait et transformait peu à peu les peuples convertis. Ces hommes défiants, qui avaient mis leur sécurité dans l'isolement de leurs habitations, et qui ne pouvaient souffrir le voisinage d'autrui, voyaient maintenant s'élever les grandes cités cénobitiques de Saint-Gall, de Fulde, de la Nouvelle-Corbie. Ils y voyaient cinq cents moines, rassemblés derrière les mêmes niurs, dans des cellules contiguës, dans la gêne d'une vie commune. Il n'y avait là que pauvreté, chasteté, obéissance, c'est-à-dire

(1) M. Guizot a jugé sévèrement la réforme de saint Benoît d'Aniane : il n'y voit qu'une dégradation de la règle primitive. Cependant la nécessité de cette réforme résidle des tentatives répétées qui la précédèrent. Cf. Schannati, Concilia, t. I: Regiilaria décréta fratribusmonasterii Miirbacensis, patefactacirca ann. 805 ; LibeUus siipplex monachorum Fuldensium, 812. Les quatre-vingts articles de TasseniLlée d'Aix-la-Chapelle venaient mettre un terme aux explications arbitraires qui énervaient la règle, ou qui introduisaient le despotisme des abbés. Ainsi s'expliquent les dispositions où l'on fixe les rations des frères et le nombre des vêlements, où l'on interdit l'usage de la saignée générale et des fustigations publiques. Je n'y vois rien que de libéral et de sensé; et je m'étonne que le grand esprit de M. Guizot n'y ait aperçu qu'une législation minutieuse et puérile. Il faut se souvenir que ce furent pourtant des hommes formés à cette école qui achevèrent la conquête religieuse de l'Europe, et que les armées civihsatrices avaient besoin de toute la régularité, de toute la poiiclualité, de toute l'obéissance militaires.

M. \ictor Le Clerc, dans un savant mémoire lu à l'Académie des inscriptions, a montré comment les chapitres généraux des ordres religieux donnèrent l'exenqdedcs [trincipaux usages adoptés par les parlemeuts modernes.

7m ■ CHAPITRE VU.

trois sortes de faiblesse. Mais c'était précisément cette faiblesse volontaire, c'étaient l'abnégation de chacun et l'union de tous, c'était l'espril de communauté, qui faisaient la force des monastères : et l'on s'en apercevait assez par le défrichement des terres environnantes, et par la rapide propagation des lumières et des mœurs chrétiennes. Les hommes imitèrent ce qu'ils avaient sous les yeux; ils s'accoutumèrent à se rapprocher, à vivre ensemble, par conséquent à se supporter et à se soutenir. Les maisons se groupèrent autour des abbayes, et formèrent des villes nouvelles. Quoi de plus misérable d'abord que ces cultivateurs et ces tisserands entassés entre d'étroites murailles? et cependant il s'établissait au milieu d'eux un intérêt commun, c'èst-àdire un principe d'unité, un germe de puissance. Ils apprenaient, chez les moines leurs voisins, à délibérer entre eux, a se donner des chefs, à obéir, à se dévouer pour le bien général. En s'organisant ainsi, les habitants des villes commencjaient Tœuvre de leur affranchissement : de sorte que, sans contester la diversité des causes qui concoururent à la même lin, il faut bien reconnaître que l'exemple des communautés fit beaucoup pour la constitution des communes.

L, Ainsi le christianisme avait achevé en Allemagne un

pense fi^rand dessein ; il avnit fondé une société spirituelle : car

nslituela ^ *■

po^uiljuo '^^ ^^^ ^^ l'amour formaient le lien sacré auquel élait suspendue toute l'économie des institutions ecclésiastiques. Uien n'était plus puissant qu'une telle société, puisqu'elle ne connaissait de limites ni dans l'espace

société rcli-

ni dans le temps, et qu'elle prétendait régler les affaires de l'élernité. Et cependant rien n'était plus libre, puis- (jue le pouvoir ne s'y exerçait que par la parole et par l'exemple. Mais, comme l'ordre ne peut s'élablir au milieu du désordre sans attirer tout à lui, la société religieuse n'avait pu se constituer parmi les barbares sans y recomposer la société politique. Ce changement s'était accompli en substituant à la force, qui n'est qu'un fait, l'autorité, qui est un droit, et une volonlé de Dieu pour le bon gouvernement des nations. Voilà pourquoi l'Eglise sacrait les Césars germaniques, bénissait l'épée des chevaliers, marquait de la statue d'un >:i\n[- {Weichhild) le territoire des villes affranchies. Elle s'appliquait ainsi à sanctifier le pouvoir, à lui imprimer un caractère moral, à le dégager enfin de ce qui lui restait de matériel et de violent. Mais l'autorilé ne s'établissait qu'en prouvant ses titres; il fallait qu'elle s'adressât à la raison et à la conscience : il fallait donc qu'elle reconnût leurs droits. Et quand la conscience éclairée se soumettait enfin, elle ne se rendait encore qu'à l'évidence d'un devoir, c'est-à-dire d'une loi divine : l'obéissance devenait un sacrifice, l'acte le plus libre dont la nature humaine soit capable. Ces conditions de liberté étaient aussi des conditions de puissance. Comme le pouvoir assis dans les esprits ne s'absentait plus, comme il veillait toujours et se faisait entendre partout, rien ne l'empêchait désormais d'agir avec l'étendue et la durée qu'il faut aux grandes choses. Les peuples, de leur côté, exercés à la discipline, au

dévouement, à l'amonr du bien public, se Irouvaienl en mesure de suivre ces entreprises de longue haleine qui veulent l'effort de plusieurs générations, et qui finissent par faire la gloire et la prospérité des Etats. Sur un territoire morcelé, longtemps peuplé de tribus ennemies, se forma l'Empire germanique, l'une des plus vastes monarchies qui furent jamais, qui devint pendant quatre cents ans le coeur de la chrétienté et le centre des affaires du monde. Ainsi le christianisme avait organisé la société à son image. De même qu'il prenait de l'argile, du sable et de la pierre, et que, bénissant ces grossiers matériaux, il les élevait en voûtes, les transformait en vitraux, y mettait partout le sentiment et la vie, jusqu'à ce qu'il en eût fait une chose pour ainsi dire spirituelle, et que sa pensée resplendit dans l'édifice; de même il avait pris ces choses matérielles et nécessaires, les armes, les richesses, le lien du sang; et, les employanl, les moulant à son gré, il •en avait fait un édifice politique qui répondait à ses desseins. Les hommes ne s'y trompaient pas : au milieu de cette organisation de l'Etat, dont ils voyaient l'appareil extérieur, ils sentaient une puissance mystérieuse qui en était l'âme. Et quand l'empereur, au jour de son couronnement, se montrait le diadème en lete, tenant d'une main le sceptre et de l'autre le globe du monde, faisant porter devant lui la croix, la lance et le glaive, entouré de la féodalité sous les armes, et deîi députés des villes libres du Danube et du Rhin ; en présence d'un si grand spectacle, la foule répétait celle

acclamation solennelle. « Le Chrisl est vainqueur, le Christ règne, le Christ a l'empire! Chrhtm vincit, Christus régnai ^ Christiis imperat! » C'était la charte du moyen âge; c'était aussi la constitution de toute la société moderne, qui ne peut être autre chose, après tout, que la victoire de l'esprit sur la matière, le règne du droit, et l'empire invisible des idées divines, réalisées dans les lois humaines.

iMais la société, périssable ouvrage des législateurs, (;c(|.ic

la barbarie

n'est faite (|ue pour le développement de la personne avau fait humaine, qui est l'œuvre immortelle de Dieu. Toute 'Umailir la civilisation ne conspire qu'à cette fin; et tant d'événements, tant d'institutions qui remplissent l'histoire, ne sont que l'école passagère où les âmes se forment pour une destinée qu'elles doivent trouver ailleurs.

Qu'était donc devenue la personne humaine dans l'état de barbarie? Si je considère de près les mœurs des Germains que l'invasion précipita sur l'Occident, je n'y découvre aucune trace d'éducation. Je vois les enfants toujours nus, vivant parmi les esclaves et les bêtes de la ferme, et grandissant de la sorte, sans soins, sans règle, sans enseignement, jusqu'à l'âge où ils allaient recevoir, dans l'assemblée des gens de guerre, l'écu et la framée. Je n'aperçois aucun de ces efforts qu'il faut pour dégager l'homme des premières impressions, pour le porter plus haut, pour ï élever enfin. Les âmes restaient donc dans une éternelle enfance, sous la loi des sens. Les intelligences étaient troublées, elles étaient ignorantes, elles étaient paresseuses. Le paganisme

50't CHAPITRE Vif.

avait déplacé ridée de Dieu, et en louchant à celte idée, qui est le fond de l'entendement humain, il avait mis la confusion dans renlendemenl. La création divinisée était pleine de mystères qui ne se laissaient pas interroger. L'histoire demeurait aussi inconnue que la nature, et les Germains ignoraient encore le reste des hommes, quand la conquêle romaine vint les instruire. Rien ne les sollicitait à s'éclairer. Les barbares n'aimèrent jamais le travail, et, moins que tout autre, le Iravail d'esprit. Après la guerre et la chasse, ils trouvaient leur passe-temps à rêver dans leur hutte enfumée (1). Ils ne connaissaient pas, comme les peuples du Midi, cette vie de la place publique, ces longues journées de disputes, ces plaisirs de la parole qui réveillent et exercent la raison. Dans le sommeil de leur pensée, comment la notion du bien et du mal ne se fut-elle pas obscurcie? Les volontés étaient donc déréglées, elles étaient inefficaces : livrées sans défense à la passion du moment, elles en avaient la fougue et aussi la mobilité. On reconnaît à ces traits les Germains de Tacite, passant le jour cl la nuit dans le vin et dans le jeu, se prenant de querelle, et finissant par s'entro-luer; inconstants en toutes choses, excepté dans la poursuite de la vengeance (^). Mais parce qu'ils met-

(1) Trtcile, Germania, 20 : « In onini doino midi et sordidi... excrescunt... Inter cadcm pecora, in eadcni humo dcgnnt. » Ibid., 15 : « Onoties bella non incnnt, non inultnni vonalibns, [dns per otimn transigunt... ipsi habcnt... cuni iidoin honiinos sic anienl inerliani... )i

(2) IbicL, 22, 24, 25 : « CrelH'œ ut inter vinolentos rixîc, Saipins ca^de ol Yiilneribus transiguntiir. »

(aient leur force à ne jamais se contraindre, ils étaient les plus faibles des hommes; ils se sentaient maîtres de leurs corps et de leurs mouvements, mais non de leur conscience et de leurs déterminations; incapables de tous les actes où il faut s'appliquer et se conduire, par conséquent de choisir et de persévérer, en quoi consiste cependant toute la faculté de vouloir. Ainsi la volonté même périt, quand elle n'a plus les lois qui la gardent et les assujettissements qui la soutiennent; et toute la nature humaine semble détruite dans cet état, dont on a voulu faire l'état de nature.

Telle était la misérable condition des barbares. Or l'Eglise introduisait un culte dont tout l'effort est de faire l'éducation de la personne immortelle. Elle relevait l'intelligence par la prédication, la volonté par la pénitence, et toute l'ame enfin par la prière.

Le paganisme n'a jamais prêché. Jamais les religions ^*^"des"^" anciennes ne parlèrent en prose, c'est-à-dire dans une ^'^"la^ ''^'

, . 1 1 ' 1 1 in-édicalio.i.

langue précise, aux peuples assembles dans leurs temples. Au contraire, le christianisme leur tenait le ferme langage de la raison; il leur portait un Évangile en prose, commenté par une parole simple et intelligible aux petits. La foi, qui, dans la chaire de saint Jean Chrysostome, avait parlé le dialecte de Démosthènes, ne craignit point de prendre le rude accent du Frank et du Saxon. Parmi les règlements de saint Boniface, on remarque déjà celui qui veut que tout prêtre soit en mesure d'interroger les catéchumènes, et de leur expliquer dans leur idiome à quoi ils renoncent et ce

qu'ils confessenl. En 815, le concile de Maycnce exigea que la loi de Dieu fût annoncée en langue tudesque (1); en même temps on dressa des formules d'exhortations et de prières, premiers monuments des litlératures^ germaniques. Ainsi toute l'exactitude de la pensée théologique se conservait sous une expression barhare^ L'orthodoxie faisait la force de l'enseignement chrétien. Ce n'était pas en vain que cette doctrine solide, dont tous les articles avaient passé par les controverses et par les décisions des conciles, s'établissait dans desesprits bercés par les fables. Elle les arrachait du vague où ils s'étaient complu; elle leur proposait des dogmes, c'est-à-dire des principes immuables; elle leur apprenait d'abord à se fixer, ce qui est le premier effort de l'étude. Elle les obligeait de discerner cjiaque point, de ne rien confondre, de pratiquer tous les procédés d'une saine logique. Enfin elle les décidait à croire, à prendre ces habitudes de conviction et de fermeté qui font la puissance de l'entendement humain. Ainsi la prédication, en définissant tout, en distinguant tout, en prouvant toujours, rétablissait Tordre dans les intelligences.

Elle y ramenait aussi la lumière. L'idée de Dieu remontait à sa place, et l'invisible était conçu. Aux mythes sanguinaires du paganisme, se substituait le récit d'une incarnation, où la Divinité ne se manifestait que par la sagesse et par l'amour. Ce grand événement ex-

(1) Schanr.a'i, Co/Zf/Z/rt GernunUpe, I : Binlorim. Concilie)}, 2,

pliquait toutes les destinées du genre humain, qui se déployaient depuis la chute originelle jusqu'à la lin des temps, débordant de toute part les traditions des Germains, et ouvrant à leurs yeux cinquante siècles d'histoire. Enfin la création tout entière se dépouillait des prestiges effrayants que la superstition lui avait prêtés. Ce monde qui avait commencé, qui devait périr, ne paraissait plus qu'une chose finie, et par conséquent pénétrable à la curiosité de l'esprit. Dans les douze articles du symbole chrélien il y avait assez de lumière pour éclairer les obscurités de l'humanité et de la nature,, pour illuminer d'un seul trait l'ignorance de l'homme en lui faisant voir combien il avait ignoré. C'est pourquoi la prédication des premiers temps se renfermait dans les termes de celte profession de foi, que toutes les mémoires pouvaient retenir. Voici comment s'exprime une homélie du huitième siècle : j'aime à recueillir le peu qui reste de ces orateurs sans gloire, dont la parole créait des peuples. «Ecoulez^ mes ence fants, la règle de foi que vous devez garder dans c< votre cœur, vous qui avez reçu le titre de chrétiens ; c< car c'est le symbole de votre christianisme, inspiré « de Dieu, institué par les apôtres. Les paroles en sont « peu nombreuses, mais de grands mystères y sont « contenus. Le Saint-Esprit les a dictées aux saints « apôtres, maîtres de l'Église, avec cette brièveté, afin « que ce qui doit être connu de tous et professé touc( jours pût être compris et retenu de mémoire. . . Cornet ment se dirait-il chrétien, celui qui ne veut ni ap-

503 ClIAriTRE VU.

c( prendre ni retenir le peu d'arlicles de cette foi qui « doit le sauver, et de la prière que le Seigneur institua? c( Il faut donc savoir, mes enfants, que chacun de vous, (( jusqu'à ce qu'il ait enseigné et hxït comprendre (( cette foi au filleul qu'il a levé des fonts du baptême, « reste engage par sa parole de caution. Et celui qui « aura négligé de l'enseigner en rendra compte au c( jugement de Dieu (1). » Ne méprisons pas ces moines qui enseignent le Credo aux barbares assis à leurs pieds. Toute la métaphysique chrétienne est déjà dans ce peu de mots; et les doctrines du moyen âge sauront bien l'en faire sortir.

Il ne suffisait pas d'éclairer les intelligences, il les fallait exercer; il fallait les tirer de l'oisiveté qu'elles aimaient pour les soumettre à un régime actif et laborieux : la prédication y pourvoyait encore. On se rappelle les conseils de l'évoque Daniel, et ces questions dont il veut qu'on presse les païens: « Si le monde a eu un commencement? et, s'il a commencé, qui l'a créé? S'il fut toujours, qui donc le gouvernait avant la naissance des dieux? S'il faut servir les dieux pour une félicité présente et temporelle, ou pour un bonheur éternel et futur? » Ces interrogations ne laissaient pas de relâche aux esprits; elles les poussaient au doute comme à une révolution morale, d'où ils sortaient li-

(I) Exiiortatio ad plcbcm chri^ilianani, en langue tudesquc, ap. W'ackcrnagcl, AUdeiit^cJics Lesebiich, \i. 51 : « Illoset, ir chindo liupost m, rihlida lliora galaupa IIk^ ir i i hcr/in kaluictlicho liaptn sculul, ir don c'.irisUinun namun ialfan^-aiicigut, lliaz ist chundida juvcreia cliristanheiti, fo:ia deino In h'inc iiinam i. aplasan, fon \ sin solpos jungiron kasezzit, » etc.

bres. II ne faut pas croire qu'on ne les affranchît de la servitude païenne que pour les renie Itre sous un autre joug. Nous avons quinze homélies de saint Boniface à ses disciples; il n'en est pas une où le maître ne respecte cette liberté naturelle de la raison, qui ne se rend qu'à la vérité reconnue (I). Le dogme enseigné s'interprète et se développe, ses conséquences ne s'arrêtent plus celles mèneront les esprits plus loin qu'ils ne croient. On a reproché au christianisme d'être allé chercher des peuples paisibles qui ne songeaient à rien, et d'avoir tourmenté les hommes. Le reproche est vrai, mais il est glorieux. Une fois établi dans les intelligences, le christianisme ne souffrait plus qu'elles s'endormissent. Il les occupait de lui d'abord, puis de toutes choses; comme la lumière, lorsqu'elle est quelque part, ne se fait pas voir seulement, mais aussi tout ce qu'elle enveloppe. Il ramenait sans cesse les hommes en présence de Dieu et d'eux-mêmes; il les entretenait de questions redoutables, et qui veulent qu'on y songe toujours, de la vie, de la mort, de l'éternité. Il formait les ignorants à la réflexion, à la méditation, à ces difficiles exercices auxquels la philosophie antique n'avait appelé qu'un petit nombre de sages. Ce furent ces utiles fatigues qui finirent par dompter les paresseux instincts des barbares. La nation germanique y prit le tempérament laborieux qu'elle a gardé; et, la passion du travail s'emparant de celte race forte, il ne faudra

(1) OperaS.Bcmifacii, t. 11.

pas s'étonner d'en voir naître un jour Albert le Grand, Erasme et Leibnitz.

Béformc H Semble que ce fût beaucoup d'avoir formé les in-

dos

volontés par lelligenccs i c'était beaucoup plus de réformer les vopéniteace. lontés. L'ÉgHsc y parvint par ses institutions pénitentiaires.

Toutes les législations punissent; mais, dans les lois profanes, la peine n'est établie que pour réprimer. Dans les législations religieuses, il faut que le châtiment expie. Chez les vieux peuples du paganisme, le supplice du criminel est une immolation qui apaise les dieux et qui purifie la cité (1). Mais la loi chrétienne a horreur du sang; elle cherche à réparer l'homme, au lieu de le déiruire. L'idée de la peine est donc poussée plus loin. 11 ne suffit plus qu'elle réprime, ce n'est pas assez qu'elle expie : il faut qu'elle corrige/Et, à cause du souverain respect que le christianisme professe pour le libre arbitre, il faut encore que tout se passe sans contrainte, et que le châtiment soit consenti. Voilà les conditions du problème: comment l'avait-on résolu?

Le premier point était de trouver, au lieu de la force publique, qui réprime, par des moyens violents, un pouvoir qui siégeât dans le for intérieur, et qui n'agît que par les voies morales. Les fugitives terreurs du remords pouvaient quelquefois troubler le repos du païen; mais, n'étant pas soutenues par une ferme connaissance

(1) Ainsi dans la loi des Frisons, additio sapientium, tit. 42 : a Qui ranuni cllVcgcrit, inimolalur diis (juoruni tcmpla \iolavil. » Cf. Grimm, Deutsche mythologie, p. 39.

L'ÉGLISE. Ml

du bien et du mal, elles avaient peu de prise sur la volonté criminelle. Il s'agissait d'y substituer un sentiment plus durable, derrière lequel il y eût une idée précise, impérieuse, et qui ne se laissât pas impunément désobéir. Le sentiment que le christianisme introduisit fut la crainte de Dieu. Ainsi se trouvait constitué, pour <iinsi dire, un pouvoir capable de faire la police de l'àme, de saisir la volonté, non plus seulement dans l'acte du crime, mais dans l'intention même, et de Tarrêter par cette première répression qu'on appelle le repentir. Mais la police des âmes devait avoiï son tribunal; et, comme il y fallait un juge impassible et désintéressé, le juge fut le prêtre. Le repentir lui amenait l'âme coupable; elle expiait, elle s'immolait par l'aveu de ses fautes. Alors elle entrait sous une discipline réparatrice, où elle retrouvait ses forces dans les épreuves et dans les luttes. Par l'abstinence, par l'aumône, par l'humiliation, elle s'affranchissait de ces trois concupiscences : la volupté, l'avarice et l'orgueil. Ainsi la pénitence chrétienne, où l'on ne voit d'abord qu'une ^cole d'obéissance, devenait l'apprentissage de la liberté; et tout y conspirait à rendre à l'homme l'empire de lui-même en favorisant son retour volontaire à l'ordre divin, d'où il était volontairement sorti (I).

Telles étaient les mesures de l'Église pour la réforme de la volonté déchue. Il faut voir quel usage elle en fît

(1) Voyez les pénitentiels de saint Coloniban, celui de saint Boniface (apud Binterim, DenhwiïrcUgheiten, m, 429), et celui de Reginon [Ordo ad dandam pœnilenliam), et les formules de confession publiées pa*' >'oth, Denkmaeler der deiUschen Sprache, p. 53 et 55.

dans ce grand travail de la conversion des barbares. On la trouve d'abord occupée de réveiller en eux celte crainte religieuse qui fait la force de la conscience; elle les y rappelait par les cantiques en langue vulgaire qu'on faisait répéter aux néophytes, et dont nous avons conservé de rares fragments : « Seigneur, mes pensées « ne peuvent échapper à tes pensées; tu connais tous « les chemins par où je voudrais fuir. — Si je vais aux (( cieux, tu y résides; si je descends aux enfers, je t'y c( trouve présent. — Si je m'enfonce dans les ténèbres, (( tu m'y découvres : je sais que ta nuit peut devenir a aussi brillante que notre jour. — Dès le matin, je c( prends mes ailes : je vole aux extrémités de la mer... c( 11 n'est pas de lieu où ta main ne m'atteigne (1). » Quand le guerrier germain, au sortir du meurtre ou de l'orgie, cheminant à travers les bois où il se croyait

(1) Fragment imité du 158° psaume, texte du neuvième siècle, dans les Fundgniben de Hoffmann :

"NVcllct ir gihoren Davidcn dcn guolon, Den siiien touginon sin?

Er gruosle siucn trohtin...

Ne megili in gidancliun Fore dir givanchonf Du irchennist allô sliga Se varot so ih ginigo...

Far ili uf ze liimdc, f)ar pibtii mit liorie.

Ist ze ello min farl, Dar pistil gcginvarl...

Ke mogili in noliheim laiil ^upe mili liapet lin liaiil...

Je trouve aussi dans Hoffmann une traduction rimée de la paral)ole de la Samaritaine, et dans \Vackernagcl {Dciilschcs Lcsebiich) un chant sur le jugement demi; r.

seul, enlcndait dans le lointain ces paroles cliantccs par quelque pieux voyageur, croyez-vous qu'il pût s'empêcher de frémir, et résister toujours à l'image de celte main divine étendue sur sa tête, jusqu'à ce qu'elle le jetât repentant aux pieds du prêtre qui l'attendait? Tout était prévu pour le recevoir. Les formules de confession, rédigées en langue tudesque et en latin, réglaient la procédure de l'accusation volontaire. Voici l'interrogatoire dressé par un canoniste du neuvième siècle. C'est le prêtre qui parle, a Mon frère, ne rougis c( point de confesser tes péchés; car moi aussi je suis c( pécheur, et j'ai fait peut-être plus de mal que toi... a Avouons donc librement ce que librement nous avons « commis. Peut-être, mon bien-aimé, tous tes actes ne a reviennent pas aussitôt dans ta mémoire; je l'interc( rogerai donc. As-tu fait homicide par hasard ou par c< volonté, ou pour venger tes parents, ou pour obéir à « ton maître? — As-tu fait quelque blessure, coupé les « mains ou les pieds, ouurraché les yeux d'un homme? c< — As-tu fait quelque parjure, ou induit les autres à « se parjurer? — As-tu fait quelque vol avec sacrilège, c( effraction ou violence? — As-tu fait adultère avec la « femme ou la fiancée d'autrui? — As-tu déshonoré « une vierge? — As-tu violé et pillé un tombeau? — « As-tu diffamé quelque homme auprès de son seigneur? c( — As-tu consulté les magiciens, les aruspices, les c( enchanteurs? — As-tu fait des vœux aux arbres et « aux fontaines? — As-tu enlevé un homme libre pour « le faire esclave? — As-tu brûlé la maison ou la grange

51 i CHAPITRE VTI.

c( d'autrui? — T'es-lii enivré jusqu'à vomir? — As-lu a étouffé ton enfant? — As-tu bu quelque pliiilre? — « As-tu fait ce que les païens observent aux calendes de (( janvier? — As-tu chanté des chansons diaboliques sur (( les sépultures des trépassés?... » Suit l'examen des huit péchés capitaux (j). Cette confession du barbare fait voir ce qu'il faut penser des lemps héroïques de la Germanie et de la pureté de cette race vierge, dont le christianisme, dit-on, vint si fâcheusement arrêter l'essor; ou plutôt on voit à quelles mœurs il avait affaire, et de quelles ruines il fallait tirer des âmes immortelles. C'était déjà un prodige que d'avoir mis la main sur ^es hommes farouches qui ne connaissaient d'autre juge que l'épée, et de les avoir réduits à se trahir euxmêmes, à se livrer, à se mettre à la merci d'un tribunal. Mais l'autorité de l'Église, une fois saisie, ne relâchait, pas sitôt ses justiciables; elle les faisait passer par les degrés de la pénitence. Le meurtrier, séparé pendant quarante jours du commerce des chrétiens, pieds nus, sans linge, sans aulre nourriture que le pain et le sel, demeurait ensuite trois ans dans le jeûne et l'abstinence, privé des droits de porter les armes; pendant

(1) Libelhis de ecclesiaslicis disciplinis, coUcctus ex jussu doniini Katlibodi, Trcvorica) iirbis cpiscopi, a Reginonc, quoiidani abbatc IVuiniciisis monasterii. Art. 300, Ordo addandam pœnilentiam : « Pœnitenteni affectuosc alloqui del)ct saccrdos bis vcrbis : « Fraler, iioli erubescere « tua peccata contilcri, /> elc. Les liuit pécbés capilaux, selon la nomenclature des anciens moralistes, sont : « SupcTbia, vana gloria, invidia, ira, trislitia, avaritia, venlris inylnvies, Inxuria. » Cf. deux formules de conl'ession en langue ludesque, j)ubliées par >'olb, Denhiiivler dei' deiitschen Sprache, 55 et 55.

quatre ans encore il jeûnait trois quarantaines; au bout de la septième année, on le réconciliait (I). Ces barbares, si prompts h tuer, apprirent ce qu'ils savaient le moins : le prix de la vie, et le respect de la personne d'aulrui. Les traditions des saints Pères, les saints canons et l'expérience des siècles avaient Cixé les règles correctionnelles; des traités, connus sous le nom de pénilenliels, les recueillirent et les popularisèrent : elles furent sanctionnées par les décrets des conciles contemporains, entre lesquels il faut citer ceux de Mayence (847) et de Tribur (895). On y distingue la pénitence privée, et celle qui doit se faire publiquement pour le péché public. Les temps y sont marqués ; sept ans pour le meurtre volontaire, l'adultère et le parjure; trois ans pour l'enlèvement d'un homme libre et pour les actes d'idolâtrie; un an poiy^ la mutilation et pour le vol grave. On recommande au prêtre de jeûner avec le pénitent une semaine ou deux, a car on ne peut relever « celui qui est tombé, sans se pencher vers lui. » Et, par une disposition où l'on reconnaît bien l'admirable faiblesse de l'Église pour les opprimés : « Quand « des esclaves viendront à vous, est-il dit, vous ne a les chargerez pas d'autant de jeûnes que les riches :

(1) Concilium Triburense, ann. 895 : « Si quis sponte homicidium fecerit, XL diebus ab ingressu ecclesiœ arcealur, et nihil manducet, .ilUs xl diebiis, pi\rlcr sokim panem et sal, nequebibat nisi puram aquam. Nudis pcdibus incedat ; lineis non indualur vestibus, nisi tantum fenioiabbus. Saecularia arma non portet. Vehiculo non utalur. AdnuUamfœminam, nec propriani uxorem, bis diebus misceatur. Nullam communionem illis xl diebus bal)eat cuni abis cbristianis nec cuni alio pœnitente, in cibo, vel pôtu, vel idlis rébus, etc. Ilis vu annis rite expletis, reconcibetur. »

ZH) CHAPITRE VU.

a imposez-leur seulement la moitié de la peine (1). » la prière- Pendant que la prédication s'emparait de l'entendelo culte, ment par la foi, et que la pénitence s'imposait à la volonté par la crainte, la prière saiijissait en même temps ces deux puissances, et rétablissait l'unité de l'âme par l'amour, qui fait le nœud de toutes les facultés humaines. Dans l'action de l'âme qui prie, c'est-à-dire qui s'approche de Dieu, il y a un double effort de l'inlelligcnce vers le vrai, et de la volonté vers le bien. Ces deux efforts se montrent déjà dans un hymne du huitième siècle, où l'on sent encore le sauvage de la barbarie : ce J';ii « appris parmi les hommes les plus sages — que la (( terre n'existait pas, ni le ciel; — que l'arbre et la « monlagne n'exislaient pas; — que le soleil ne brillait « point, — et que la lune ne donnait pas sa lumière; a — et la mer n'était pas encore. — Alors, quand le (( néant n'avait point de limites, — existait le Dieu c( tout-puissant et plein de miséricorde, — et avec lui c< beaucoup d'esprits glorieux. — Et toi. Dieu saint, c( Dieu tout-puissant, qui as créé le ciel et la terre, et « qui as fait tant de bien aux hommes, donne-moi donc « la grâce, une foi droite et un bon vouloir, sagesse, c( prudence et force, pour résister aux démons, confon- (( dre le mal et accomplir ta volonté ('2)... » Il est im-

(l)Scliannali, Concilia Germanix, t. II, et le Pénitenliel de Ilnlilgarl. ('vêqiie de Cambrai, dans Martrno, t. Il, p. 45, ordo ii. Il déclare avoir ces règles des archives de rÉglise romaine. C'est bien la doctrine de lu seconde lettre du pape Grégoire 11 à Léon riconoclasle.

(2) Wessohrïinner Gehet,^\^\ài Wackernagel (p. 07) et >'oth. Dat gefrcjiiii ih mit iirahim firiwizzo nlei^la, Dal crn ni was iioh ulhinii',

possible (le rendre plus cnergiquement, d'un côté, le dogme de l'unité divine, la création, la séparation de l'intelligence et de la matière, et tous les points par où les esprits s'arrachaient du paganisme; et, de l'autre côté, les terreurs de cetle lutte, l'angoisse du danger, et le cri de l'homme enfin qui se sent faible, mais qui se souvient que Dieu est fort.

Mais l'Eglise ne se contentait pas d'introduire chez les barbares la prière solitaire, qui dissipait leurs doutes et rassurait leurs frayeurs. Comme l'éducation qu'elle prétendait leur donner était une éducation publique, comme elle leur perlait une parole publique, comme elle instituait des pénitences publiques, elle fondait aussi la prière commune. Voici en quels termes s'exprimaient ses règlements : « Les prêlres doivent « avertir les maîtres de faire assister au moins à la « messe du dimanche et des fêles les bouviers, les porc< cliers, et les autres pâtres et paysans qui demeurent

Koli piiiiin noh hciiiig; noh pereg ni was

Ni... noli sunna ni sccin,

Noh niano ni liulila, noh der marco sco.

Do dar niwiht ni was cnteo ni wenteo,

Enti do was dcr eino almahlico cot,

Manno millislo; enli dar warun auh manakè

Mit inan coollildie gcista.

Cette prière présente plusieurs caractères d'une liaule antiquité. Elle a le début épique du chant de Ilildebrand et de lladebrand. On y trouve, comme dans le poème du jugement dernier {MuspiUi), Tallitération au lieu de la rime, introduite de si bonne heure dans la poésie chrétienne. Ainsi dans le premier vers c'est la lettre f qui reparaît trois fois, dans le troisième la lettre p revient deux fois, dans le quatrième la lettre s, etc.

Vovez aussi, dans Noth, la prière à saint Pierre, et celle intitulée Augsburgcr Gebet, et, dans Wackernagel, la traduction du Te Deum et d'un hvmne de saint Ambroise.

c< dans les champs et les forêts, et qui sont exposes à « \ivre comme les betes; car le Christ les a rachetés « aussi bien que les autres. En effet, le Seigneur, ve- « nant dans le monde, ne choisit pas pour les siens des « savants ni des nobles, mais des pêcheurs; et il voulut « que sa nativité fut annoncée d'abord par un ange à c( des paires (1). » L'Église aimait cette confusion des rangs, les grands agenouillés dans la foule des pauvres, des ignorants, des misérables. Et lorsque, le même jour, à la même heure, sur tous les points de la Germanie chrétienne, elle tenait ainsi la nation rassemblée, elle l'iniliait, non pas aux timides essais d'une religion nouvelle, mais aux solennités d'un culte qui avait déjà huit cents ans d'existence. Ses rites réunissaient dans leur ensemble toutes les traditions bibliques, la poésie des psaumes et des prophéties, les récits du Nouveau Testament, les actes des martyrs, l'éloquence des Pères, les travaux liturgiques de saint Ambroise et de saint Grégoire, avec l'essor que la musique donne au sentiment, avec le soutien que la peinture prête à la pensée, avec tout le pouvoir de l'architecture religieuse, pour retenir dans ses murailles l'âme enchantée, lui faire oublier le monde, et l'élever à Dieu. Le culte chrétien, formé de tant d'éléments, empruntant aux lan-

(1) Libellîis de ecdesiasticis disciplinis, art. 410, el parmi les questions delà visite pastorale, 04 : « Si porcarii et aliipastorcs, (loininicadie, ad ecclcsiani Ycniant et niissas audiant ; similiter iu aliis festts diobus? »

Je remarque aussi les articles 70 et 89 : « Ne coloni aut servi, propter commissa crimina, virgis nudi Ciedanlur... Si quis propter cupidilatém Judïcum aut paganum occident .. »

gues, aux arls, aux sciences de l'antiquité, ne pouvait se communiquer aux peuples barbares qu'en leur communiquant une grande partie de la civilisation.

Voilà comment le christianisme réformait la per- lc sonne immortelle. Mais les doctrines fortes sont exi- ^'comm^ncr?

la

géantes : quand elles se rendent maîtresses des âmes, liti^raiure

, des

elles ne s'y contiennent pas. Ce n'est pas assez qu'elles gcrnuSqucs. remplissent les pensées; il faut qu'elles passent dans les actes, qu'elles se fixent dans les œuvres : elles ne sont satisfaites qu'en se trouvant reproduites par des monuments durables. Ainsi, quand la foi chrétienne eut pénétré les esprits des Germains, elle ne leur laissa pas de repos; elle les mit à l'ouvrage dans les sciences, dans les arls, dans les lettres. Elle les poursuivait au fond des bibliothèques, des abbayes; sur les chantiers où le ciseau façonnait les pierres des églises; au milieu des fêtes populaires, où il fallait des chants nouveaux à la multitude assemblée. Cette importunité, cette obstination d'une idée qui veut se produire, qu'est-ce autre chose que le signe du génie? Le génie germanique se fit jour. Il conserva l'originalité d'une race nouvelle, sans perdre l'empreinte de l'éducation savante qui l'avait discipliné, sans se détacher de cette communauté de traditions et d'habitudes qui unit la grande famille des nations latines. On reconnaît la fermeté de l'intelligence chrétienne dans les vues profondes que l'évêque Otton de Freisingen porte sur tous les temps de l'histoire, dans l'érudition philosophique d'Albert le Grand, dans le mysticisme judicieux deTaulere. Il fallait toute

la persévérance de la volonté régénérée, pour prendre une langue barbare, parlée par les plus grossiers des hommes, et la plier à toutes les délicatesses de la sensibilité, jusqu'à ce qu'elle pût devenir l'harmonieux instrument des Minnesinger, et rivaliser de souplesse musicale avec les idiomes d'Italie et de Provence. Enfin c'était l'amour purifié, ramené à Dieu premièrement, pour redescendre ensuite sur l'humanité et la nature, qui devait déborder un jour dans les compositions poétiques du douzième et du treizième siècle. Une même inspiration, l'héroïsme de la foi conjugale, devait soutenir en môme temps l'épopée guerrière des Nibelungen, et les récits chevaleresques de Wolfram d'Eschenbach. En même temps les poètes de Souabc célébraient dans un rhythme charmant le réveil du mois de mai après les longs hivers; et Henri Suso, au fond de son monastère, « sentant, disait-il, que son jeune cœur ne pourrait longtemps demeurer sans amour, choisissait pour la dame de ses pensées la Sagesse éternelle, » et se levait avant le soleil pour lui chanter le chant du matin. Le christianisme ne pouvait descendre dans une grande nation sans y honorer l'étude, cette occupation chaste et sévère; sans encourager l'art de la parole, par laquelle il gouvernait toutes choses; sans bénir enfin ce travail sacré des lettres, qui n'est après tout qu'un effort pour fixer l'idéal divin dans le langage des hommes.

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jinblic el la lilléraliiio de , . . .

!• Ml. luagne Nqus uous somuics éloi^ué moins qu'il ne semble des

ont lcm> o 1

Ts'ïSnc'r limites naturelles de notre sujet. En cherchani à saisir

l'esprit plutôt que les détails des institutions ecclésiastiques, nous n'avons fait que résumer la doctrine des conciles de Paris, d'Aix-la-Cliapelle, de Mayence, de Tribur, qui empêchèrent l'œuvre de Cliarlemagne de périr tout entière, puisqu'ils sauvèrent l'Église quand l'Etat s'écroulait. On aime à trouver des maximes si judicieuses, si clémentes, j'allais dire si modernes, dans la législation d'un âge d'airain, dans des décrets délibérés par les évêques de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve. Les historiens ont trop méprisé la décadence carlovingienne. Le corps politique se dissout, mais l'âme survit et s'échappe pour aller animer une société nouvelle. C'est dans les angoisses du neuvième et du dixième siècle qu'on voit se former les traditions-et les doctrines qui inspireront le moyen âge. Regardez de près les canons d'Aix-la-Chapelle; vous y trouverez contenue toute la querelle du sacerdoce et de l'empire : elle éclate en 857, par le divorce du roi Lothaire et par la résistance du pape Nicolas F'\ Au siècle suivant, la légende conduit déjà Charlemagne à Jérusalem ; elle ouvre ainsi le cycle fabuleux des romans carlovingiens, en même temps qu'elle échauffe le zèle de la guerre sainte et qu'elle montre le chemin des croisades. Ne nous étonnons pas de la fécondité de cette période, où le génie germanique et le génie latin vivaient encore dans une orageuse mais puissante union. Toute cette majesté du saint-empire romain, qui lit l'orgueil de l'Allemagne, n'est, après tout, que l'ouvrage des Francs. L'Allemagne elle-même le savait si

322 ClIAriTRE YII.

bien, qu'elle tint longtemps pour maxime de droit public que l'empereui', fût-il Saxon d'origine, devenait Franc par le fait de son élection, et que le couronnement, pour être valide, devait se faire sur une terre franque. Nous verrons, en effet, comment Charlemagne ne fit que réaliser, en l'étendant, un dessein conçu mais compromis par la politique des Mérovingiens. D'un autre côté, toute la littérature de l'Allemagne chrétienne a ses origines à une époque où la langue dominante chez les Germains s'appelle encore la langue des Francs, où elle s'étend dans toute l'ancienne Austrasie jusqu'à Reims, où elle fait effort pour se rompre aux habitudes de l'éducation latine. C'est ce qui paraît déjà dans ces formules d'abjuration et de confession, dans ces imitations de psaumes et ces ca^n tiques que nous avons cités. Vers la fin du huitième siècle, la langue des Francs est assez pénétrée de christianisme pour traduire la règle de saint Benoît, les lettres d'Isidore de Séville, les hymnes de saint Ambroise (J ). Mais de tous ces restes d'une antiquité qui est aussi In nôtre, aucun ne nous appartient à plus juste titre que V Harmonie des Evamjiles, achevée en 888 par Ottfried, moine de Wissenburg en Alsace. Cet homme pieux avait cédé aux conseils de plusieurs chrétiens, et particulièrement d'une noble dame appelée Judith, en composant un poëme sacré pour remplacer dans la bouche des laïques les chants déshonnôtes du paganisme. Sans doute ses

(1) Ilattemer, Sangallens Sprachscliselze, t. 1, II, III.

vers n'ont pas l'accenl de l'cpopce populaire : on y reconnaît le travail d'un esprit occupé de plier l'idiome barbare aux lois d'un art étranger, et l'-all itération est remplacée par la rime. Mais tout ce qui éloigne Ottfried (les traditions du Nord le rapproche de nous : et nous ne pouvons mieux reconnaître ce que fit l'Eglise pour entretenir l'esprit national qu'en finissant par un fragment de V fJarmonie des Evangiles. On y retrouve le même patriotisme religieux que dans le prologue de la loi salique, et comme un écho des cris de triomphe qui avaient célébré les victoires de Tolbiac et de Vouillé (1).

c( On a vu beaucoup d'hommes écrire avec art, avec L'iiannouic c( un labeur infini, pour étendre la gloire de leur nom. ^^^",|||.''''' «Certes, les Grecs et les Romains l'ont fait si bien, « qu'ils vous ravissent; ils ont mis dans leurs ouvrages « un arrangement si parfait, que tout s'y lie comme « des pièces d'ivoire : soit que leur prose vous abreuve « d'un vin bienfaisant, soit qu'ils mettent leur applicac( tion à combiner des mètres ingénieux. Leurs vers « sont pleins de douceur. Ils mesurent les pieds longs c< et brefs avec tant de précision, que jamais une syl-

(1) Christ, von Ottfried, herausgegeben von Giaff.

Was liiito vilo in flizc.

In managemo agaleize Sic thaz in scrib gikleiblin Thaz sic iro nonion breittin.

Le poëine d'Otlfried ne me fait point oublier V Harmonie des Évangiles en langue saxonne, connue sous le titre à'Héliand [der Heilende, le Sauveur), et dont M. Sclnrieller a donné une savante édition.

52i CHAPITRE YII.

« labe ne chancelle; et les mesures chàlices tombejit « comme le grain émondé s'échappe de la main qui l'a c( choisi.

«Pourquoi, seuls entre tous, les Francs négligec( raient-ils de chanter en langue franque les louanges c< de Dieu? Jamais on n'a tenté de soumettre ainsi le « chant à une règle sévère, droite, et parfaitement « belle dans sa simplicité. Pourquoi les Francs seuls en « seraient-ils incapables? Ils sont aussi braves que les (( Romains, et personne ne peut dire que les Grecs « vaillent mieux qu'eux. Ils sont aussi hardis, soit dans c( les forêts, soit en rase campagne; prompts à prendre « les armes, et tous soldats. Ils habitent la bonne terre c< qu'ils ont conquise, ils y déploient leur puissance : « c'est pourquoi ils ne seront point confondus. Leur a terre est grasse; si on la creuse, on y trouve l'airain c( et le cuivre, le fer en abondance, l'argent 5 satiété; « et les sables mêmes y roulent de l'or.

(( Leurs ennemis les trouvent toujours prêts à se dé- « fendre. A peine a-t-on osé les atlaquer, ils ont déjà c( vaincu. Aucun des peuples qui touchent leurs fronce tières n'échappe à leurs coups qu'en se soumettant à (( les servir quand ils en ont besoin. Je sais que Dieu « le fait ainsi. Tous les peuples les redoutent. Les «Francs leur ont enseigné la crainte, non par la pa- «role, mais par le glaive et par le fer acéré de leurs « lances... J'ai lu dans un livre, et c'est la vérité, qu'ils «suivirent Alexandre dans dix-huit combats, lorsque « ce héros enchaînait le monde. Et il est-écrit qu'ils se

« relirèrcnide la Macédoine avec honneur, et que nul « d'entre eux ne consentit à subir l'autorité d'un roi. «Tout ce qu'ils conçoivent, ils l'accomplissent avec « l'aide de Dieu; ils ne font rien sans son conseil ; iU « sont très-a lien tifs à sa parole.

« Aujourd'hui, je veux écrire l'Évangile, 1 histoire « de notre salut. C'est ce que je tenterai de faire dans « ridiome des Francs. Et maintenant que les hommes « deboniie volonté se réjouissent : qu'ils soient contents^ c( tous ceux de la nation franque qui ont un cœur droit, « puisque nous avons assez vécu pour chanter le Christ c< dans la langue de nos pères î »

52C CHAPITRE YIII.

Les

origines

(le la

monarchie.

L KTAT

Après avoir assisté à raffranciiissement des nations que l'Eglise arrachait à la servitude du paganisme, il reste à savoir quel usage elles firent de leur liberté; quelle société sortit de ces camps germaniques jetés sur les ruines de l'empire romain; à quelles conditions le vieil orgueil barbare consentit à obéir; et comment on suit, jusque dans les derniers détails des lois salique, bavaroise, saxonne, l'ascendant de l'autorilé qui l'emporte, et le déclin de l'esprit d'indépendance qui ne périra pas. Mais il n'est pas de mon dessein d'embrasser des questions si vastes, et de m'engager dans les difficultés du droit civil des Germains, où, d'ailleurs, tant de grands esprits ont porté le flambeau. Je m attache à un point de droit public, sur lequel je pense rassembler des lumières jusqu'ici dispersées. Il s'agit d'éclairer les origines de la monarchie, c'est-à-dire du seul pouvoir politique qui occupe la scène d'un bouta l'autre des siècles où s'arrêtent mes recherches. Non (ju'il faille oublier ce qu'il y avait de force dans l'aris-

locralie militaire, et d'opiniâtreté dans les institutions municipales : mais le temps était encore loin où ces deux autres puissances reconnues, affermies, devenues la féodalité et le tiers état, devaient achever l'édifice d'une société nouvelle.

Aussi haut qu'on remonte dans l'antiquité des peu- u,

. ^ , . royauté l)ai'-

pies germaniques, on les trouve soumis a des rois; et baie. plus on s'enfonce vers le Nord et vers l'Orieni, vers des lieux éloignés du commerce des nations étrangères ou voisins de la première patrie, plus la royauté conserve son caractère primitif, c'est-à-dire religieux et sacerdotal. C'est ainsi qu'elle paraît dans ce chant de l'Edda, le chant de Rig, où le dieu Heimdal!, parcourant la terre , s'arrête d'abord chez une femme appelée la Bisaïeule, qui lui donne pour fils le Serf; puis chez l'Aïeule, qui lui donne le Libre; et enfin chez la Mère, dont il a le Noble. Or le Noble engendra plusieurs enfants, entre lesquels le dernier fut le Roi; et les autres ajjprirent à aiguiser les flèches et à manier la lance. c( Mais le Uoi connut les runes, les runes du temps, les c( runes de l'éternité. Il apprit les paroles qui arrachent c( l'homme à la mort, qui émoussent le tranchant du c( glaive, qui apaisent les tempêtes. Il comprit le chant <c, des oiseaux, il sut d'un mot éteindre l'incendie, en- (( dormir les douleurs; il posséda la force de huit cheu vaux. » Ce vieux récit Scandinave, où l'on ne soupçonnera pas de réminiscences classiques, se rattache à toutes les traditions du Nord. Toutes s'accordent à divinisiu^ lidéal rlu pouvoir en la personne d'Odin, le

roi-prélre, raulcur des runes el le législateur des rites sacrés, régnant avec les douze A ses, prêtres et juges comme lui, dans la ville sainte d'Asgard. La cité divine devenait le modèle de la cité des hommes, et la nation suédoise avait son roi, successeur dOdin, entouré de douze conseillers en mémoire des Ases. On l'inauffurait sur la pierre sacrée d'Upsal; il prenait le litre de c( protecteur de l'autel » et présidait aux sncrifices. Les Gotlis faisaient descendre d'une grande divinité nationale les deux dynasties des Amales et des Baltlies; le nom de Yoden ouvrait la généalogie des huit rois anglosaxons; et la fahle païenne des Francs, conservée par Frédégaire, rapportait qu'un dieu marin avait surpris au hain la mère de Mérovée (1 ).

Mais l'instinct de la conquête s'était éveillé chez ces rois-prélres, et les avait de honne heure arrachés des autels. Le chant de l'Edda que nous avons cilé ajoute que le roi s'exerçait aux mystères de la science magique, lorsqu'il entendit le cri d'une corneille; et l'oiseau, dont il comprit le langage, lui dit qu'il serait mieux de monter à cheval, de coucher des armées dans la poussière, et de conquérir des terres plus fécondes. En effet, au moment des invasions, la royauté devient militaire; elle perd de son immohilité, mais aussi de

{\) Edda sxmundar, l. II, nifjsiMal. \m\H'ic, Lillcralure cl Voyages, p. il 5; — pour les (îoths el les Scnndinaves, Joniamlès, de Rébus gelicis, 1 i; YiKjlDiga saga, h, 8, 24: — pour les Anj^lo-Saxons. Asser. Florenlius, llunlington, Geoffroy de Moniiioulli. lib. M, Frédégaire, I\ ; « Ferlur super litlore maris, ceslatis lempore, Cliloileonc cum uxorc rrsidcnle ineridie, uxor ad mare lavatum vadons, terrcliu' a bestia Neptuui, » ele.

son inviolabililé sacerdotale; elle csl telle que César, Tacite, Ammicn Marcellin la connurent chez ces bandes désordonnées qui menaçaient les frontières de l'empire. f.es peuples n'inaugurent plus leurs chefs sur la pierre inébranlable, ils les élèvent sur le bouclier, qu'ils laisseront tomber quand ils seront las. I.e pouvoir reste héréditaire dans une famille, où l'on continue de respecter le sang des dieux ; mais souvent il devient électif par un libre choix entre les membres de la môme famille. Il est borné, non pas seulement par la désobéissance des sujets, mais par l'autorité des assemblées publiques. Si le chef harangue la foule, le cliquetis des armes approuve ses discours, ou les huées lui font voir qu'il a déplu, Le droit d'élire et de contredire en- Ir.iînc celui de déposer. Nous savons que les Bourguignons changeaient de roi quand la victoire les avait trahis, ou que la récolte manquait. L'autorité semble mieux affermie cliez les Francs, où l'ordre héréditaire se soutient pendant trois siècles. Toutefois on ne peut liiéconnaître les résistances qu'elle rencontre quand Clovis, avant d'abjurer ses dieux, demande à haranguer son peuple, et qu'une partie des Francs, refusant de le suivre au baptême, se retire sous la conduite d'un autre chef. Quoi de plus célèbre que l'aventure de Soissons? Clovis s'humilie jusqu'à demander le vase sacré qu'il veut retirer du butin; mais une voix lui répond : « Tu n'auras que la part. » Le couteau qui égorgea les enfanis de Clodomir suppléait au droit de déposilion ; et on ne peut croire à l'inamissibilité du

m romaine.

pouvoir chez les Mérovingiens, quand les envoyés de Childeberl tiennent dire à Gonlran : « La haclie qu'on a enfoncée dans le crâne de les frères n'est pas perd ne. >> La royauté, interrompue dans la nation lombarde après la mort de Clefi, devient élective chez les Yisigotlis d'Espagne, elle disparaît chez les Saxons ; et il faut reconnaître qu'en se jetant dans les combats elle en court tous les hasards (1).

<i' Ce fut donc un avantasfe singulier pour les rois bar-

royiiuté o o l

Sraîme ^arcs, quaud ils pénétrèrent dans Ic mondc romain, d'y trouver, avec le péril d'une lutte militaire qui compromettait leur puissance, un prestige légal qui la releva, .le ne m'étonne pas que ces chefs de Bourguignons, qu'une mauvaise récolte détrônait, aient cherché une autorité plus durable dans les offices de la hiérarchie impériale; que Gundioc, Gondebaud, aient brigué le tilre de Maîtres des milices. De plus grands qu'eux, Alaric, Odoacre, avaient sollicité les charges de la cour ot de l'armée; ils y trouvaient un moyen d'éblouir la simplicité de leurs anciens compagnons d'armes, autant que de calmer les scrupules de leurs nouveaux sujets. Les provinces obéissaient plus volontiers à ces conquérants, quand elles reconnaissaient en eux des

(1) Tacite, Ilistojin.', 1\, I. « Inijositusque sciilo, more goiilis, et siislincntium latiueris vibratus, dux eligilur. » Gcrmania, 7, 10, 11, 45. Amniian., XWIII, 5. dregor. Tiiroii., il, 27, A'II, 1-4 : « Scimiis salvaiii esse seeiirim(jii;e Iralruiii luoruni eapilibus est delixa. r^ M. deSainl-Pricst, dans sa savante Ilisloire delà royauté, traite avec dédain ce qu'il appelle riiistni'iclte du vase de Soissons. Il ne tient peiit-èire pas assez décompte des témoignages plus sérieux qui prouvent la faiblesse de la royauté barbare.

oi'ficiers de l'empire. De son côlé, la cour de Constanlinople, en leur envoyant les ornements consulaires, se vantait d'avoir sauvé l'honneur, et de gouverner le monde comme autrefois, par ses délégués. Aux yeux des Byzantins, la royauté des Germains n'était plus qu'une magistrature romaine ; et les Germains ne se refusaient pas à la considérer ainsi, lorsque Sigismond écrivait à l'Empereur : « Mon peuple est le votre ; mais « j'ai plus de bonheur à vous servir qu'à lui commanu der. Rois de notre nation, nous ne voulons être que u vos soldats. Par nous vous gouvernez ces régions a reculées. Nous n'avons d'autre patrie que ce monde c( dont vous êtes le maître ; la lumière de l'Orient <( s'étend jusqu'ici, et nous ne sommes éclairés que du a reflet de vos rayons (1). »

Mais le jour où Clovis sortit chrétien du baptistère de Reims, a l'Occident, selon l'expiession de saint Avitus, eut aussi sa lumière, » et le clergé gaulois honora en lui un nouveau Constantin. 11 faut reconnaître dans ces expressions autre chose que les hyperboles d'une élo- <]uence dégénérée ; j'y surprends la pensée des évêques, promettant à Clovis el à sa race la puissance et la majesté des Césars. Cet homme très-habile, comme l'appelait Nicetus de Trêves, avait hâte d'élargir le cercle de la royauté barbare, qui lui donnait à peine douze

(l) Aviti E]nst. 85, edidit Sirmond. M. Lenormant a répandu une lumière toute nouvelle sur ce sujet dans ses Lettres à M. de Saidcy sur les plus anciens monuments numisniatiques de la série mérovingienne, l\evue (le numismatique, t. XTII, p. 107.

La consulat

lie Clovis.

mille sujets; de rassembler les Germains et lesGauIois, vainqueurs et vaincus, clans une monarchie qui n'aurait plus la mobilité d'un commandement mililaire ni l'étroile enceinte d'un camp, mais l'étendue, la stabilité, la régularité d'une province romaine. Il comprit qu'une seule chose manquait pour achever cet ouvrage : ce n'était ni la force ni la victoire; c'était l'autorité, la sanction du droit donnée aux ac(es de l'épée, et tout ce que les Latins appelaient du nom d'Empire. Ouand donc, au retour de la bataille de Vouillé, vers 508, Clovis reçut de l'empereur Anastasc les lettres qui lui conféraient le palrjciat, et qu'ayant pris dans la basilique de Saint-Martin la tunique de pourpre, la clilamyde et le diadème, il monta à cheval, sema l'or et l'argent sur son chemin, et se fit appeler consul et Auguste, gardons-nous de voir là le caprice d'un chef de sauvages, fier d'emprunter pour un moment les oripeaux d'une civilisation qui va finir. Il faisait plus que de pratiquer la politique de ses prédécesseurs, il la dépassait. Il poursuivait l'accomplissement d'un long dessein ; et ce qui en montre la suite, c'est qu'il jeta au peuple, non des monnaies de hasard, mais des pièces frappées exprès, portant la tête d'Anastase, et au revers cette inscription : Victoria Augusto régi viro illus- TRi Clodoveo. C'est qu'alors seulement il fixa sa résidence à Paris j dans cette vieille ville romaine que Childéric avait traversée, mais sans y faire sa demeure, la trouvant encore toute pleine du souvenir des Césars, et, pour ainsi dire, de leurs ombres. Clovis, au cou-

Ses 6*" i)Clils-(ils ne cconiKiissCiit

\)\u< la souvciaiiiclé

frairc, ne s'effraye pas d'iiabiler le palais de Julien, puisqu'il exerce le même pouvoir, puisqu'il trouve dans la qualité de patrice une sorte de consulat perpétuel, ou plutôt une délégation de la puissance proconsulaire des empereurs; puisque enfin il s'est fait proclamer non-seulement consul, mais Augusle, et que, s'il n'achève pas, comme on Ta dit, une première restauration de l'empire d'Occident, assurément il la commence (1).

Mais en recevant les images d'Anastase, en les gravant sur l'orqu'il jetait au peuple, Clovis rendait un der- 1 nier hommage à la souveraineté impériale. Ses pelits-fils brisèrent le lien. L'historien Procope marque le moment ''''"P"'" de la rupture au temps où Justinien confirma aux princes des Francs la cession des terres que les Goths avaient possédées dans les Gaules. Il ajoute qu'à partir de ce jour les rois barbares présidèrent les jeux équestres au

(I) Nous avons cité plus haut le texte de Grégoire de Tours; voici celui dWimoin, I, 5'2 : « Tn quibus videlicet litteris hoc continebatur, quod coniplacuerit sibi et senatoribus eum esse amicum imperatorum patriciumque romanorum. Ilis ille perlectis, consulari Irabea insignitus, ascensoequo, in atrio quod inter basilicam Sancti Martini et civitatem situm erat, largissima populo contulit muneia. Ab illa die, consul simul et Augitstus meruit appellari. » L'accord des deux auteurs prouve que le titre d'Auguste n'est pas introduit ici par confusion, mais que Clovis le prit et le porta.

Sur le consulat de Clovis il faut consulter Adrien de Valois, Gesta Francorum, VI, 508. Les vues de cet excellent esprit se trouvent complètement confirmées par les belles découvertes numismatiques de M. Lenormant, qui est arrive à déchiffrer les légendes jusqu'ici négligées des premières monnaies mérovingiennes, Revue numismatique , t. XIII, p. 200.

Enfin le titre de proconsul est expressément donné à Clovis dans le texte du prologue delà loi saiique, tel que M. Pardessus l'a restitué (p. 345) : »< Quod minus in pactum habebatur, idoneo per Proconsolis régis Clodof vehi et llildeberti, et Cblotarii fuit lucidius emendatuni. »

cirque d'Arles, et frappèrent des monnaies sur lesquelles leur effigie remplaça la tête de l'empereur. En effet, les monnaies de Théodebert représentent ce roi dans le costume des Césars, le front ceint d'un diadème de perles, avec cette inscription : Victoria Augls- TORUM viGTORi. Il puuissait ainsi Justinien d'avoir pris le titre de vainqueur des Francs; et la mort le surprit méditant d'aller châtier l'orgueil byzantin jusque dans les murs de Conslantinople. Mais son œuvre devait lui survivre et la séparation se perpétuer sous ses successeurs, si l'on en juge par la correspondance de Childebert 11 avec l'empereur Maurice. Le roi s'exprime en ces termes : « Nous nous sommes décidés par un libre (( choix à former le nœud d'une alliance avec Votre c( Sérénité très-clémente, et à vous témoigner cette « affection qui plaît à Dieu, et qui est le premier gage « d'une paix utile aux deux nations. C'est pourquoi, c( présentant nos saints à Votre Clémence pacifique, (( avec tout l'honneur dû à votre haute dignité, nous (( avons résolu de vous envoyer des ambassadeurs, c( comme nous l'avions annoncé aux vôtres. Nous leur c( avons donné sur certains points des instructions ver- « baies, auxquelles nous désirons qu'avec l'inspiration (( de Dieu vous répondiez d'une manière profitable au c( bien commun. » On retrouve ici les formules ordinaires du bas empire; mais le sentiment de l'égalité éclate à toutes les lignes: le Mérovingien traite de puissance à puissance; les contemporains ne s'y trompent pas, et les vies de plusieurs saints du sixième siècle re-

iiiarqueiil l'époque où les Francs, a ayant secoue la do- « mination de la république et supprimé le droit de « l'empire, régnèrent de leur chef (1). »

Ils firent plus : cette souveraineté, qu'ils ne voulaient ''->

^ Mérovingiens

plus reconnaître en Orient, ils la transportaient en j^ i!ô\uvrno- Occident, pour ainsi dire, pièce à pièce. Sans doute il \m^M. ne faut point renouveler les erreurs d'une autre époque, et oublier tout ce qu'il y eut de barbarie dans le palais de Frédégonde etde Brunehaut; mais il n'est plus permis de nier les prodigieux efforts des Mérovingiens pour sauver, pour reproduire dans des proporlions plus restreintes, pour naturaliser chez les Germains toutes les traditions de la politique impériale. A l'exemple de Clovis, ils prennent d'abord le costume et le litre, ce qui frappe l'imagination des peuples. Ils portent la couronne radiée, le vêtement long, le sceptre des magistrals romains : Théodebert paraît sur ses mé-

(1) Procopc, De hell. Gothic, III, 59. Kddv-y-'. piv iv -r, ÂpsXarw tôv iTTTTDcov à-^'wva Ô£w[»-£vc'.. Nûu.iGfAa ^è y^puaoùv ix. rwv £v FaAXot; j>,£-âXX(ov ire- Tvoîr.vTai, cù T&ù Pcou.aîwv aÙTOx-pàrofio; -^apax-rf a ÈvOiy.svO'., àXXà Tr,v crcoêTSpa-^ aÙTtôv £'!/.ova. Sur les monnaies de Théodebert voyez encore le travail de M. Lenorniant. Ses recherches, poursuivies avec un rare bonheur, achevèrent de rétablir les règles du monnayage de la Gaule au sixième siècle. Revue de numismatique, t. XIII, p. 194 et suiv. Ce rôle de Théodebert s'accorde bien avec les félicitations que lui adresse Tévêque Aurélien {Epist. apud Duchesne, I, 857) : « Macte restaurator vetustatis, novitatis inventer. »

Epistol. Childeberti, apud Duchesne, I, 866. Vita S. Treverii, apud Bolland, 16 jan. : « Quumque jam Galliarum Francorumque reges, suœ ditionis, sublato iinpeiii jure, gubernacula ponerent, et, postposita reipublicje dominatione, propria fiuerenlur potestate. » Cf. Vita S. Johannis Ueomensis, ap. D. Bouquet, III, 412. « Tempore quo Franci, postposita republica, sublatoque imperii jiuc, propria dominabantur potestate. » Lehucrou, Histoire des institutions mérovingiennes, I, 266 et suiv.

ÔÔG CHAPITRE YIII.

(lailles avec le javelot sur l'épaule, signe de la loulcpuissanec militaire : leur siège est un irônc. Comme ils se font appeler Auguste, les femmes de leur famille ont droit au nom d'Augusta : Dagobert prend la qualité de roi des Francs et de prince du peuple romain; cl si les lettrés de la cour parlent de l'ancien roi Childéric, ils lui donnent le titre de divus, et le mettent au rang des dieux. Le protocole de Byzance passe dans les chancelleries d'Austrasie et de Neustrie. On parle au prince au pluriel ; on le traite d'Excellence, d'Altesse, de Majesté; et, pour montrer que le sens de ces termes fastueux n'a pas péri, on poursuit les traîtres comme coupables de lèse-majesté, et c'est la loi romaine qui les punit de mort (1). Le soin des apparences ne fait pas négliger les réalités. Les rois des Francs héritent de toutes les prétentions impériales sur le gouvernement de l'Eglise. Clovis, ce païen d'hier, vient de revêtir les insignes du patriciat, et, à l'exemple de Constantin, il se considère comme l'évêque du dehors. Il convoque en 511 le concile d'Orléans, et cette assemblée lui adresse ses canons, « pour que le consentement d'un si a grand roi prête une autorité nouvelle aux décisions « des évêques. » Le même concile accorde que nul ne soit ordonné clerc qu'avec l'autorisation du prince ou

(1) Sur le costume des Mérovingiens, Montlaucon, Monuments de la monarchie, 1. 1, et les médailles de Théodeberl publiées par la lîcviic de numismatique , t. Xlll. Sur les titres iiupériaux donnés aux rois, VilaS. Martini Yertavensis, Vita S. PriEJccti, S. Germani Parisiensis, S. Canlefi,S. Fridolini, S. Medardi. hchucvou, t. I. p. 507. A«^atliiasfait allusion à ce gouvernement tout romain des rois francs ; « ÀXXi xai TroXiTêîa yowvTai (o; Ta TToXXà ptoLtalV-T. i>

(in juge, et la porte s'ouvre à Tintervention du pouvoir séculier dans les élections épiscopales. Cliilpéric, que les lauriers tliéologiques des empereurs d'Orient empêchent de dormir, dresse une confession de foi, et supprime le mystère de la Trinité. Un peu plus tard, et au nom de Sigebert II, le maire du palais Grimoald, signifie au clergé d'Austrasie défense de s'assembler sans le commandement du souverain (1).

Un pouvoir si exigeant avec les évêques auteurs de sa fortune devait tout oser au temporel. C'était peu de conserver les charges de la cour impériale et ce qu'on nommait la milice du palais; d'avoir des chambellans, des trésoriers, des référendaires, des médecins et des rhéteurs attitrés. Ce n'était pas assez de maintenir les cadres de l'administration et les officiers gaulois, dont l'expérience épargnait aux barbares les fatigues et les erreurs d'un long apprentissage. Parmi les traditions romaines, le gouvernement des Mérovingiens n'en con nutpas de plus précieuses que celles de la fiscalité. 11 ne laissa perdre ni un nom d'impôt, ni un moyen de recouvrement. Nous avons assisté aux rigueurs du cens territorial sous Chilpéric, quand les exacteurs, armés du cadastre, levaient une amphore de vin par arpent et poussaient les possesseurs du sol à ce point de désespoir, que plusieurs abandonnèrent leurs terres pour aller vivre sous d'autres lois. Au septième siècle, la capitation est exigée avec tant de dureté, que les pères

(1) Epistola concilii Aurelian., apiul Bouquet, IV, 105. Cf. Gregor. Turon., V, 45; 1). Bouquet, IV, Il8; 11,47.

E. c. ji. 22

3o8 CHAPITRE YlII.

laissaient mourir leurs enfants plutôt que de les voir inscrits sur les rôles. Les abus du fisc, qui avaient précipité la ruine des provinces et la chute de l'empire; les spoliations si éloquemment flétries par Lactance et Salvien, n'eurent pas d'excès qu'on ne retrouve dans ces pages de Grégoire de Tours, où, en présence des exactions de Cliilpéric, il commence à croire à la fin prochaine des temps, où il raconte les présages du ciel se mêlant aux terreurs de la terre, et, en signe delà pitié de Dieu pour l'oppression du peuple, l'hostie que le prêtre rompait versant du sang sur l'autel (1).

Ces violences n'atteignaient que la population galloromaine : le comble de la hardiesse fut de toucher aux vieilles franchises des barbares. Un ministre de Théodebert, le Romain Parthenius, paya de sa vie la tentative de soumettre les Francs au tribut : ils le massacrèrent dans l'église même de Trêves, et entre les mains des prêtres qui l'avaient caché. Toutefois, tel était sur les petits-fils de Clovis l'ascendant de cette société antique dont les ruines les étonnaient, que rien ne leur coûta pour y flûre entrer leur peuple. Ils ne se contentèrent point de rédiger les coutumes saliques et ripuaires en langue latine, et à l'imitation de ces légistes qui avaient fait délester le joug de Rome aux

(1) Grcgor. Turon., t. V, 29 : " Descriptioncs novas et graves in onmi regno siio lieri jussit, qua de causa niulli, rcliiiqueiites civitalcs illas vel possessiones proprias, alia régna petierunt. » — VitaS. Balhildis,iï' G. — M. Leluierou (p. 2Gi et suiv.) a rigoureusement étalili que les Mérovingiens em}»ruiilèrent le système fiscal de Tempire romain jusque diins ses derniers détails.

anciens Germains. Ils n'iicsilèrent pas *à bouleverser toute l'économie des institutions germaniques, pour y introduire les maximes du droit romain, pour substituer d'un seul coup la répression publique aux guerres privées, le cbûtiment à la vengeonce. C'est l'esprit d'un décret de Cliildebert 11 (59G), qui supprime la composition pécuniaire pour les crimes de vol, de rapt, d'bomicide, et la remplace par la peine de mort, ajoutant ce motif, qui devait être dur aux oreilles d'une nation peu accoutumée au respect de la vie bumaine : c< Quand on sait tuer, il est juste qu'on apprenne à c( mourir (1). »

Aussi, l'effort des Mérovingiens écboua devant les ^e q»» p^i^i't résistances de la barbarie, je veux dire de ces guerriers Méi^^inëien?. tiT>p épris de la liberté de leurs forêts pour se soumettre sans combat aux assujettissements d'une civilisation qui les enveloppait de toutes parts, qui les enivrait quelquefois de joies nouvelles pour eux, mais qui les indignait par le spectacle de son avilissement et de son impuissance. Comment eussent-ils supporté patiemment les humiliations du cérémonial, la pompe étrangère du palais, le costume presque oriental des rois? Voilà pourquoi on finit par traiter de fainéants ces princes dont les règnes furent moins vides qu'on ne pense, mais dont les habitudes romaines, par conséquent sédentaires, rappelaient si peu la vie errante des barbares,

(1) GregoriusTuronensis, III, 56. Constitutio Chlolacharii, aniio 500; ■ Decrclïo ChUdeberti, aniio 595 : « Justiiin est ut qui injuste novit eccidero, discat justoperire. » Cf. Lehuerou, p. 413 et suiv.

et qui avaient fait succéder un gouvernement de palais à la royauté des champs de bataille. L'éclat emprunté dont ils s'entouraient ne les sauvait pas des insultes de leurs leudes. Ainsi, quand le roi Clotaire II refuse de marcher contre les Saxons, les Francs se précipitent sur sa tente qu'ils déchirent, ne lui épargnent aucun outrage; et ils l'aui'aient tué, s'il n'eût promis d'aller avec eux. Une autre fois, c'est le roi Gonlran qui, un jour de dimanche, après avoir fait imposer silence par le diacre, se tourne vers le peuple et dit : a Je vous c( adjure, hommes et femmes qui êtes ici présents, ne « me tuez pas comme vous avez tué mes frères! Que « je puisse au moins encore pendant trois ans élever c< mes neveux, qui sont devenus mes fils d'adoplion, c< de peur qu'il n'arrive (et puisse \j Dieu éternel dé- « tourner ce malheur!) qu'après ma mort vous ne c( périssiez avec ces enfants, quand il ne restera plus a d'hommes faits de noire ï;ace pour vous défendre! » Rien ne peint mieux que ces paroles les conditions de la monarchie gei'manique; le respect, non de la personne, mais de la race; la précaire destinée de ces princes qu'on abat à coups de hache, de ces reines qu'on lie à la queue des chevaux, et cependant le culte religieux qni s'attache encore à là famille de Mérovée, comme à une dynastie divine, seule capable de fixer la victoire du côté des Francs. Toutefois ce culte du sang royal devait s'affaiblir avec les souvenirs païens qui le soutenaient; les Francs se détachèrent d'une race où ils ne reconnaissaient plus rien de ses aïeux, et les Mérovin-

gions se perdirent pour avoir poussé trop loin celle lenlative de reslauralion romaine, pour n'avoir pas su distinguer, dans les restes du passé, l'espril qu'il fallait sauver et les formes qu'il fallait laisser périr. Quand les guerriers mirent Pépin le Bref sur le pavois, ce fut la royauté barbare qu'ils relevèrent. Mais les évêques rassemblés à Soissons sacrèrenl l'élu du peuple, et cette nouveauté marque l'avènement d'un principe qui travaillait à se faire jour depuis trois cents ans (1).

Si l'Éo^lise avait eu la sagesse de reconnaître la vo- commence-

o '-> ments

cation des Francs, elle eut aussi le courage de la laro^ué seconder, de la dégager des inslincts barbares qui l'étouffaient. Saint Rémi, ce prêtre expérimenté et versé dans toutes les affaires comme dans toutes les . études, n'avait pas cru son œuvre finie au moment où il avait répandu l'eau sur le front de Clovis. Ses entretiens et ses lettres continuaient l'éducation du Sicambre. Il le consolait de la mort de sa sœur Alboflède, en le rappelant aux soins du gouvernement. A la suile d'une victoire, qui fut probablement celle de Vouillé. il lui écrivait : « Une grande nouvelle est venue jusqu'à « nous : on nous annonce que vous avez fait une heuc< reuse épreuve du métier des armes. Ce n'est pas la ce première fois que vous vous montrez tel que vos pères c( furent toujours. Ce qui importe, c'est que le jugece ment de Dieu ne vous abandonne pas. Choisissez des c( conseillers qui soutiennent la gloire de voire nom;

(1) Gregorius Turonensis, IV. 14; VU, 8.

542 CII.VPITRE VIII.

« honorez vos évêques, et recourez en tout temps à leurs c( avis. Si vous êtes d'accord avec eux, votre gouverne- « ment n'en deviendra que plus fort. Relevez les cia toyens opprimés, soulagez les affligés, secourez les c( veuves, nourrissez les orphelins, afin que tous vous « aiment en même temps qu'ils vous craignent. Que la c< justice soit sur votre bouche , sans rien attendre des c( pauvres et des étrangers; car vous ne devez pas rece- « voir de présents. Que votre prétoire soit ouvert à <( tous, et que nul n'en sorle le cœur triste. Que vos (( richesses héréditaires servent à racheter des captifs « et à les délivrer de l'esclavage. Si quelqu'un paraît « devant vous, qu'il ne se sente pas étranger. Plaisantez a avec les jeunes gens, délibérez avec les vieillards, si c( vous voulez être tenu pour noble et obéi comme roi. » Cette lettre est bien courte, elle toucha peu le barbare qui allait ensanglanter la fin de son règne par le meurtre de jrois rois ses parents. Elle contient cependant tout l'idéal d'une institution que le monde n'avait pas vue, de la monarchie chrétienne. Les évêques des temps mérovingiens ne feront que poursuivre la pensée de saint Rémi. Elle les conduit tous les jours auprès de ces rois dangereux, que leur présence importune, m;iis qu'elle contient. Comme leur patriotisme, éclairé des grands souvenirs de la Bible, reconnaît dans la nation des Francs un second peuple de Dieu, ils n'auront pas de paix qu'ils n'aient fait asseoir sur le trône de Clovis d'autres Davids et de nouveaux Salomons. Nous ne trouvons pas d'autre inspiration dans ce Discours adressé à

L'ÉTAT. 7AÔ

Glovis II par un de ses conseillers, où Ton presse ce jeune prince d'éludier les sainls livres, d'y clierclier les exemples des rois qui surent plaire au Seigneur. Mais les Mérovingiens, pénétrés des vices de la décadence romaine, n'étaient déjà plus faits pour les fortes leçons de rÉcrilure, pour cette austère simplicité du monde naissant. L'Eglise trouva plus de prise sur un€ race plus neuve, et qui avait besoin d'elle. La famille de Pépin ne cachait point ses origines dans les temps fabuleux du paganisme : aucun dieu, ni du ciel ni de la mer, ne comptait parmi ses aïeux. Il fallait que la royauté nouvelle demandât au christianisme la consécration, qui seule pouvait la recommandera des peuples trop fiers pour obéir à un pouvoir où ils ne verraient rien que d'humain (1).

Le sacre des rois, cette solennité où les monarchies '>'ir;'>f; chrétiennes déployaient toutes leurs splendeurs, semble avoir commencé dans un lieu bien obscur, au fond des montagnes du pays de Galles ; quand les chefs de clans, cernés de tous côtés par l'invasion anglo-saxonne, désespérant de soutenir le prestige d'une autorité ébranlée par les défaites du dehors et les factions du dedans, implorèrent l'appui de l'Église, courbèrent la tête dc-

(1) Epistola Remigii ad Chlodoverum, apud D. Bouquet, IV, 50 : « Rumor ad nos pervenit administrationcm vos secundam rei bellicaî suscepisse. Non est novum ut cœperis esse sicut parentés tui semper fucrunt... » M. dcPétigny, Études sur Vhistoire et les institutions de l'époque mérovingienne, t. 11, p. 365, veut que S. Ueuii adresse cettre lettre à Clovis au moment où celui-ci succède à Childéric dans les ronctions de maître des milices; mais il est manifeste que de tels conseils ne pouvaient cire donnés qu à un prince déjà chrétien.

du

a( Ti; clos

rois.

344 CIIAPITUI:: VIII.

vanl leurs évêques, et leur demandèrent Tonction des rois d'Israël. C'est le témoignage de Gildas, qui écrit au commencement du sixième siècle, et qui peint toute l'horreur de cet âge de fer, en représentant les rois sacrés, et bientôt après massacrés par leurs consécrateurs. Il se peut que les nations celtiques, dont le génie garda longtemps je ne sais quoi de biblique et d'oriental, se soient attachées les premières à une cérémonie qui évoquait autour des princes chrétiens toutes les images de l'Ancien Testament. On lit dans l'histoire de l'Irlandais Colomba qu'au temps où il vivait dans une île sur les côtes d'Ecosse, ravi en esprit, il crut voir un ange qui lui présentait un livre de cristal avec ce titre : Livre de l'ordination des rois^ lui commandant de lire ce rituel, et d'aller ordonner, selon la forme qu'il y trouverait prescrite, Aidan, roi des Scots septentrionaux. Lé serviteur de Dieu obéit, non sans résistance; et, passant la mer, il ordonna le roi des Scots en lui imposant les mains. Aidan régnait en 575; et, après que les Irlandais furent devenus les instituteurs des Anglo-Saxons, on n'est point surpris de voir chez leurs disciples la tradition d'une royauté marquée de l'onction sainte, ei de trouver dans le pontifical d'Egbert, archevêque d'York en 755, un rituel pour le sacre des rois (I). Ce temps est celui de Pépin, couronné en 75'2; et TAn-

(1) On trouve déjà des traces du sacre des rois en Espagne au septième siècle : Etenini sul) qua pacc vel ordine serenissimus Ervigius princeps regni conscenderit culmen, regnandique per sacrosanclam unctionem susceperit potestatem. (Concil. Tolelan. XII. Ann. 681, c. q.)

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