‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 2)Chapitre 25 sur 28 · LIBERTAS · texte numérisé non relu

LIBERTAS

Il ne fallait pas moins que ce concours de toutes ks s lettres écoles et de toutes les nations, pour sauver les lettres '" •uf'"'' chez les Francs. En effet, si nous ne trouvons pas au sicHe!^ septième siècle les ténèbres universelles que les historiens ont déplorées, il faut avouer que le huitième commence par des années bien sombres. Quand les Sarrasins brûlaient les villes du Midi, et que les Saxons forçaient la frontière du Nord; quand Charles Martel, entouré de prêtres concubinaires et simoniaques, leur abandonnait les dépouilles de l'Eglise; quand, selon l'expression d'Hincmar, le christianisme semblait aboli, comment tant de désordres n'auraient-i's pas troublé le recueillement de l'étude? En même temps qu'un soldat tout couvert de sang prenait possession du siège épiscopal de Mayence, les revenus de l'abbaye de Fontenclle servaient à équiper des hommes d'armes. Ces grands monastères, accoutumés au murmure slu-

dieux des écoliers qui se pressaient autrefois sous leurs cloîtres, n'entendaient plus que les hennissements des chevaux, les aboiements des meutes et le sifflet des dresseurs de faucons. En plusieurs lieux, le déclin de l'enseignement ecclésiastique en vint à ce point, que, le prêtre ne comprenant plus les paroles sacramentelles, on doutait de la validité des baplèmcs (I).

Cependant la guerre et les abus n'avaient pas tellement profané tous les sanctuaires, que plu'^ieurs ne cachassent encore un petit nombre d'hommes courageux, poursuivant dans l'ombre et dans le péril un travail sans récompense terrestre. Cette époque, où il semble qu'on n'écrive plus, voit s'ouvrir au contraire les chroniques de Saint-Amand, de Lobes, de Murbach, de Saint-Emmeran. Ce ne sont d'abord que les notes fugitives dont on enrichit le calendrier du monastère ; mais ces notes, multipliées, animées bientôt par la grandeur des événements, deviendront des pages d'histoire. Si déchue que soit l'Eglise des Francs,

(1) Ci-dessus, chap. v, et V Histoire littéraire des Bénédicluis, t. IV, p. 1 et suiv. Je regrette d'avoir connu trop tard le savaut travail où M. Beugnot réduit de beaucoup les accusations dont ou a chargé la mémoire de Charles Martel. Cependant la coçrespondancc de S. Boniface atteste le déplorable état de l'Eglise de France, et surtout la corruption du clergé dont Charles Martel s'entourait. Vo\ez surtout la lettre l'i de S. Boniface (édition de Giles). Les règlements du concile de Lcptines semblent prouver aussi que le pouvoir temporel avait mis la main sur ks bioi.s de rÉglise, pour subvenir aux frais de la guerre : « Slaluinuis quoquc, « cum consilio servorum Dei et populi christiani, propter immincnlia «I bella et persecutiones ceterarum gentium quse iu circuitu iio>(ro su!il, « ut sub precario et censu aliquam partem ecclesiasticoe peciinirp i:i adju- « torium exercitus nostri, cum iudulgentia Dei, aliquaiitn fcmpore rfti- « neamus. »

E. G. II. ôi

L'école sous Pépin.

trois noms attestent que tout savoir n'y est pas étouffé r Chrodegang, qui composa la règle des chanoines; Angelramn, auteur d'une collection de décrétales ; et Ambroise Autpert, qui étudia le grec pour porter une main plus sûre dans les difficultés de l'Ecriture sainte. Les torts de Charles Martel, exagérés d'ailleurs par la postérité, finirent avec lui. Les premières lueurs d'un temps plus heureux commencèrent au règne de Pépin le Bref, trop effacé par l'astre éclatant de Charlemagne. Tandis que Pépin protégeait les colonies savantes que saint Boni face avait tirées des cloîtres anglo-saxons pour la réforme du clergé et pour l'éducation des barbares, il recevait de Rome des livres de grammaire, de géométrie, de liturgie. Des chantres, envoyés par le pape Grégoire III, avaient enseigné aux Francs les éléments de la musique sacrée. Par les soins de Pépin, des moines choisis allèrent étudier le chant ecclésiastique à Saint-Jean de Latran. L'école du palais, que la main violente de Charles Martel n'avait pas fermée, retrouva son ancienne prospérité : les familles gallo-romaines d'Aquitaine briguaient la faveur d'y faire élever leurs fils avec ceux des Austrasiens. Charlemagne se forma au milieu d'eux, et ee grand homme, dont on a dit qu'il ne savait pas écrire, eut toute l'éducation que les nobles Francs recevaient au palais des rois (I).

(1) Pertz, Monument. Gcrm , 1. 1, prxfat. Les annales de Saint-AmanJ s'ouvrent en 686, celles de Lobes en 687, celles de Murbach en 705. celles de Saint-Enimeran en 752.

Paul. Diacon., de EpiscopisMctensibiis. Histoire liltèr aire, t. IV.

EpiU. Xlil Pauli papa? ad Pippininn : « Direximus etiuni excellenlissimaB

Ainsi, dans l'école, comme dans les affaires de l'État co

, ^ ' qui fit la

et de l'Eglise, nous trouvons Cliarlemagne préparé, f^';;;."" servi par les événements; mais nous ne trouvons p^g ^''^''•^"^s"*^que sa gloire en souffre. Nous regrettons peu pour lui cette majesté solitaire qu'on lui prêtait en le représentant comme une grande figure que rien n'annonce et rien ne suit, au milieu des temps barbares. Au contraire, il n'y a pas de destinée plus glorieuse que d'être le dernier effort d'un long travail de la Providence et de l'humanité, que d'arriver 'prédit et attendu. Dieu, qui ne crée rien de solitaire dans la nature, n'agit pas autrement dans l'histoire : comme il s'y prend deux cents ans d'avance, et qu'il remue toute la Grèce pour susciter Alexandre, comme il fouille jusqu'au fond des enlrailles de Rome, par les discordes, parles guerres civiles, pour en faire sortir César ; de même il ne juge pas que ce soit trop des convulsions de la barbarie, des résistances désespérées delà civilisation pen-

Prœcellentiae vestrse el libros qiiantos reperire poluimus, id est, antiphonnc et resjjonsale, insimul artem gramraaticam (sic) Aristotelis, Dionysii AreopagitLC libros, geometricam, orthographiam, omnes grœco eloquio scrip tores, »

Eckchardus, de Casibîis S. Galli : « Carolus... rogat papam tune quidem Âdrianum, quum defuncli essent quos antea Gregorius miserai, ut iteriun mittat Romanos cantorcs. » Epist. XXX Pauli papoe nd Pippinum : « Quod prœsenles... monachos Simeoni scholce cantoruni priori coniradcro deberemus, ad instrueudum eos in psalmodia? modulatioiic. » Sur 1 eco!i; du palais au temps de Pépin, voyez ci-dessus les textes cités des V^ics de S. Benoît d'Aniane et d'Adalhard. Le pape Adrien, dans sa réponse aux livres Carolins, rappelle qu'Angilbcrt a été nourri dans le palais dès la première jeunesse. La vie de Wala atteste que Gharlemagne avait les mèm(!s maîtres que les jeunes nobles : « Inter palatii tirocinia, omni muudi {)rudentia eruditus, uno cum terrarum principe magistris adhibitus. )>

dant trois siècles, quand il s'agit de produire Charlemagne. C'est l'honneur de ce grand homme que tout aboutisse à lui dans ce qui le précède, qu'on ne puisse l'éviter, et qu'on arrive à lui par quelque chemin qu'on marche, par les lettres comme parla religion et par le gouvernement. Au lieu d'une colonne isolée dans le désort, c'est le beffroi qui couronne une ville, au pied duquel on arrive de toutes les portes, dont l'inévitable perspective se représente au détour de chaque rue, et dont la cloche règle le sommeil et le réveil d'un peuple. Ne croyons pas non plus qu'on humilie Charlemagne en lui donnant des maîtres, en le montrant docile aux leçons des clercs comme aux conseils des papes. Pour un Germain , pour un descendant de cette race indomptable, le caractère du génie n'était pas l'indépendance, mais la docilité: c'était de croire, d'étudier, d'obéir; c'était de mettre pendant quarante-six ans le plus grand pouvoir de la terre aux ordres de la foi, de la justice, de la science. Dans ce long règne de Charlemagne, il faut admirer bien moins la force de son épée que celle de ses convictions. De môme que les scrupules d'une conscience chrétienne l'avaient jeté dans toutes les difficultés de la réforme ecclésiastique, de même qu'un juste sentiment des besoins de son siècle et de son pays l'inspira dans la grande affaire du rétablissement de l'empire; ainsi c'est la passion de savoir qui le pousse à la restauration des écoles. Ce conquérant, ce législateur, ce souverain de vingt peuples mal unis, est possédé de la curiosité qui trouble le sommeil des savants.

Au momenloii il émeut tout l'Occident du bruit de ses premières victoires, il reprend en sous-œuvre ses études incomplètes ; il relit avec Pierre de Pise les textes classiques : sous la conduite d'Alcuin, il achève de s'instruire dans les arts libéraux. Ses lettres ne laissent pas de repos à ce docte maître ; il lui propose des difllcultés de grammaire, d'arithmétique, d'astronomie. 11 parle le latin aussi éloquemment que sa langue maternelle; il entend assez le grec pour corriger la version latine des Evano^iies sur Torio^inal. Il intervient dans la controverse de l'adoptianisme, et demande à ses évêijues des traités théologiques, qu'il fait recommencer s'ils ne le satisfont pas. Ce sont les occupations non d'un sophiste couronné, inaccessible aux affaires comme les empereurs de Constantinople, mais du plus actif des hommes, qui mit fin à cinquante-trois expéditions militaires, et qui chaque année tenait en personne ses plaids généraux. Ne nous étonnons plus s'il dispute les heures avec opiniâtreté, si, pendant le repas, il se fait lire l'histoire ancienne ou la Cité de Dieu de saint Augustin , s'il se réveille la nuit pour s'exercer à tracer de beaux caractères. Et cependant, après tant d'efforts, au milieu des Italiens, des Irlandais, des Anglo-Saxons dont il a rempli son palais, l'idéal d'une science plus parfaite le poursuit, le désole, et lui arrache ce cri de naïve impatience : « Plût à Dieu c( que j'eusse seulement douze clercs comme saint a Augustin et saint Jérôme (I) ! »

(1) Égiiihard, 24, 25 [Hist. lili., t. III, chap. ii). Monaclms Sangallensis,

5û4 CHAPITRE I\.

UHve Le chroniqueur ajoute qu'Alcuin répondit tout indiarchevêque gjj^ . ^^ j^g Créalcur du ciel et de la terre n'en a eu que

ajence. ^^ (^gux, ct tu cu vcux douzc ! » Mais si Chalemagne n'obtint pas les douze docteurs qu'il demandait, il avait reçu le don de suppléer à l'insuffisance des hommes par les institutions. Quand ce grand esprit, qui n'embrassait rien à demi, fut épris des lettres, il fallut qu'il les propageât. Il se mit à l'œuvre, non pas avec le caprice et la violence de Chilpéric imposant aux écoles son alphabet enrichi de quatre lettres, mais avec le bon sens, la mesure, la persévérance qui font triompher les desseins bienfaisants. Dès son premier voyage à Rome, il en avait ramené des maîtres. En même temps il se souvenait des savants disciples que saint Boniface avait laissés, et il écrivait à Lull , archevêque de Mayence : c( Au bienheureux évêque son père, Charles, se con- « fiant au secours du Christ. Tandis que vous veillez « avec l'aide de Dieu à la conquête des âmes, nous a trouvons très-surprenant que vous ne montriez aucun a zèle à instruire votre clergé dans les lettres. Car vous (( voyez de toutes parts les ténèbres de l'ignorance se c( répandre parmi vos peuples ; et lorsque vous pourriez « les éclairer du rayon de la science, vous souffrez c< qu'ils languissent dans la nuit. Il y a cependant deux « clercs, l'un attaché à un évêque, l'autre à un abbé,

I, 9. M. Ampère a parfaitement étnbli que les paroles d'Éginhard, « Teiilabat et scribere, » signifient, non que Cliarîes ne sut point écrire, mais qu'il s'exerçait à l'art des calligraplies, alors si cultive ilans les monastères. Nous n'avons pas parlé des poésies latines de Charlemagne, parce qu'elles peuvent avoir été composées en son nom par les lettrés de sa cour.

c< que VOUS avez exercés aux arts libéraux, de telle sorlc « qu*il ne leur manque presque rien pour atteindre « le comble de la perfection. Ayez donc soin d'applia quer les vôtres à l'étude autant qu'il est en vous, les « pressant tantôt par d'affectueux conseils, tantôt par « de sévères reproches ; et s'il en est de pauvres dans « le nombre, excitez-les en les aidant de vos secours. «Si vous ne pouvez en attirer d'autres, du moins, a parmi ceux qui sont attachés au service de votre « église, vous pouvez instruire ceux que vous jugerez « capables. Et qui croira, en effet, que, dans une si c< grande multitude soumise à votre gouvernement, on c( ne puisse trouver personne a instruire?... Tous ceux c( qui vous connaissent pour disciple du martyr saint « Boniface attendent de vos efforts le plus grand fruit. « Préparez-vous donc désormais, aimable père, à re- <( doubler de soin pour nourrir vos fils dans les arts (( libéraux, afin de satisfaire ainsi à notre plus ardent c< désir, et de mériter la récompense éternelle (1). »

Il ne faut pas mépriser ce premier acte de Charle- circulaire inagne. Un y reconnaît deja le coup d oeil du génie a restauration qui rien n'échappe, qui sait dans quel coin du royaume ^*^^^^^et sous quel maître deux clercs ont étudié. On aime la respectueuse hardiesse de ce jeune roi, rappelant au vieil évêque une partie de ses devoirs. Ce langage n'est pas d'un prince qui regarde les lettres comme une

(1) Cette lettre de Charlemagne, tirée d'un manuscrit de Tabbaye de Saint-Wartial, a été publiée par l'abbé Lebœuf dans le supplément à sa Dissertation sur Tétat des sciences sous Charlemagne, Dissertations sur Vhisl. ecclésiast., p. 370 et suiv.

530 CllAI'ITRE IX.

vainc décoration de son règne; qui enlrcticnl des savants dans le palais, comme il a des bêtes curieuses dans ses jardins. Le rétablissement de l'étude est, à ses yeux, plus qu'un bienfait politique ; il en fait une affaire de religion Chaque fois qu'il visite Rome, il en rapporte, avec un zèle plus ardent pour le christianisme, je ne sais quel impérieux besoin de presser le réveil des esprits. Sa pensée éclate enfin dans la mémorable lettre qu'il adresse aux évêques et aux abbés en 787, au retour de son troisième pèlerinage. On y surprend bien, sous l'embarras du discours", l'effort d'un grand dessein qui se débat contre un reste de barbarie, et qui en triomphera.

(( Charles, par la grâce de Dieu, roi des Francs et c( des Lombards, palrice des Romains, au nom du Dieu « tout-puissant, salut. Sache votre Dévotion agréable « à Dieu, qu'après en avoir délibéré avec nos fidèles, c( nous avons estimé que les évêchés et les monastères c< qui, par la grâce du Christ, ont été rangés sous notre c( gouvernement, outre l'ordre d'une vie régulière et c( la pratique de la sainte religion, doivent aussi met- (( tre leur zèle à l'étude des lettres, et les enseigner à « ceux qui. Dieu aidant, peuvent apprendre, chacun « selon sa capacité. Ainsi, pendant que la règle bien c( observée soutient l'honnêteté des mœurs, le soin « d'apprendre et d'enseigner mettra l'ordre dans le « langage, afin que ceux qui veulent plaire à Dieu en « vivant bien ne négligent pas de lui plaire en parlant « bien. Il est écrit : Tu seras justifié ou condamné par

« tes paroles. Quoique, en effet, il soit bien mieux de c< bien agir que de savoir, cependant il faut savoir avant « d'agir. Cliacun donc doit apj)rendre la loi qu'il veut « accomplir, de façon que l'ame comprenne d'autant c( plus l'étendue de ses devoirs, que la langue se sera « acquittée sans erreur des louanges de Dieu. Car si « tous les hommes doivent éviter l'erreur volontaire, « combien plus doivent s'en garder, selon leur pouvoir, « ceux qui ne sont appelés qu'au service de la vérité! c< Or, dans ces dernières années, comme on nous écri- « vait de plusieurs monastères, nous faisant savoir que (( les frères qui les habitent multipliaient à l'envi leurs « saintes prières pour nous, dans la plupart de ces a écrits nous avons reconnu un sens droit et un disc< cours inculte. Ce qu'une sincère dévotion dictait fidè- (( lement à la pensée, un langage inexpérimenté ne « pouvait l'exprimer au dehors, à cause de la négli- « gence qu'on porte aux études. C'est pourquoi nous c< avons commencé à craindre que si la science man- « quait dans la manière d'écrire, de même il y eût c< beaucoup moins d'intelligence qu'il ne faut dans l'inc( terprétation des saintes Ecritures. Bien que les er- « reurs de mots soient dangereuses, nous savons tous « que les erreurs de sens le sont beaucoup plus. C'est « pourquoi nous vous exhortons, non-seulement à ne c( pas négliger l'étude des lettres, mais encore, avec c( une humble intention bénie de Dieu, à rivaliser de c( zèle pour apprendre, afin que vous puissiez pénétrer « plus facilement el plus sûrement les mystères des

« saintes Ecritures. Or, comme il y a dans les livres sa-

« crés des figures, des Iropes et d'autres ornements sem-

« blables, il n'est douteux pour personne que chacun,

« en les lisant, ne saisisse d'autant plus vite le sens

« spirituel, qu'il s'y trouve mieux préparé par l'ensei-

<( gnement des lettres. Il faut choisir pour ce ministère

c< des hommes qui aient la volonté, le pouvoir d'ap-

c( prendre, et le désir d'instruire les autres : et que

c< cela soit fait seulement dans l'intention pieuse qui

« inspire nos ordres. Car nous désirons que vous soyez,

« comme il convient à des soldats de l'Eglise, pieux au

« dedans, doctes au dehors, réunissant la chasteté d'une

« sainte vie et la science d'un bon langage, afin que

« tout homme qui vous visitera pour l'amour de Dieu

« et pour voir de près la sainteté de vos mœurs, en

« même temps qu'il sera édifié de votre esprit, s'éclaire

c< de votre sagesse, la reconnaisse soit à vos leçons, soit

« à vos chants sacrés, et revienne joyeux, rendant grâce

« au Seigneur tout-puissant. Ne négligez point d'en-

c( voyer des copies de cette lettre à tous les évêques vos

« suffragants, et dans tous les monastères, si vous vou-

« lez jouir de nos bonnes grâces. Au lecteur salut (1). »

Cette autorité des livres saints invoquée pour ani-

(1) Encyclica de litteiis colendis, apud Sirmond, Concilia Galliae, i. II, p. 124. Pcrtz, t. I Legiim, p. 52, traduite pour la première fois par M. Ampère, Histoire littéraire, t. 111, p. 25. Le texte latin n'est pas élégant, mais il est correct. L'exemplaire qui nous a été conservé s'adressait à Baugulf, alibé de Fuldc : « Karolu?, gralia Dei, rex Francorum et Longobardorum, ac patricius Romanorum, Baugulfo abbati et omni congregalioiii, tibi eliam conimissis fidelibus oratoribus nostris, in omnipo- ■tentis Dei nominc, amabilcm direximus salutein. »

mer le prêtre à rélude, ces considéralions ihéologiquos tirées de si loin, n'ont rien qui nous surprenne. Nous retrouvons la tradition familière des écoles ecclésiastiques, la pensée commune de Cassiodore, de Bède, d'Âlcuin : le seul motif assez fort pour sauver les lettres pendant trois cents ans est encore le seul qui puisse les restaurer. Un capitulaire de l'an 789 ordonne au clergé a de former des écoles d'enfants, et d'y apc( peler non-seulement les fils des serfs, mais ceux des c( hommes libres. Chaque monastère, chaque évêché, c( aura des psautiers, des livres de chant, de compui, c< de grammaire, et des exemplaires corrects de l'Ec( criture sainte; car souvent les hommes voulant bien c( prier Dieu le prient mal, à cause des livres incor- « rects qu'ils ont dans les mains. Et ne laissez point « vos enfants altérer les textes, soit en lisant, soit en c< écrivant. Mais s'il est nécessaire de faire écrire un ce psautier ou un missel, qu'on y emploie des hommes « faits, et qu'ils y mettent toute leur application. » L'Eglise de France se rend enfin à des sollicitations si justes; et le concile de Châlons en 815, rappelant les ordres du seigneur empereur, décrète que les évêques établiront des écoles, où l'enseignement des lettres sera donné en même temps que l'interprétation de l'Ecriture sainte. Ces règlements souvent désobéis, toujours rappelés, restaurèrent les écoles déchues, en suscitèrent de nouvelles, et en formèrent comme un réseau lumineux qui, avant la fin du neuvième siècle, couvrait la France, la Lombardie, la Germanie, jusqu'au bord

5i0 CHAPITRE IX.

du Weser. Pendant que les chaires des monastères et des églises épiscopales réunissaient la jeunesse lettrée, et l'initiaient aux sept arts, les canons avaient fondé l'enseignement primaire; ils l'avaient fondé universel et gratuit, en exigeant que le prêtre de chaque paroisse apprît à lire aux petits enfants sans distinction de naissance, et sans autre rétribution que cette promesse des livres saints : « Ceux qui auront instruit leurs frères c< brilleront comme des étoiles dans l'éternité (1). » L'école Ainsi la volonté de Charlemao^ne forçait toutes les

du palais ^ . , o ^

chaiiena-ne ^^^^^^tances : l'ignorance et le dérèglement ne pouvaient rien contre l'opiniâtreté d'un dessein poursuivi pendant quarante ans de règne par un homme qui, après avoir vaincu la barbarie sur les champs de bataille, n'était pas d'humeur à la laisser maîtresse des cloîtres. Avec l'ordre il donnait l'exemple, et com-

(I) Peitz, j). G5 : u Etnonsolum servilis couditionis inrcHilcs, seJctiam ingeniioruni filios adgregent, sibique socient; et ut scholce legenliun» pueroruin liant... » cic. Co7icUiiim Cabilonense, aiiii. 815 : « Episcopi scholas constituant, in quibus et littorari?e solertia disciplina:, et sacra» Scripturaî documenta discantur. » Cf. Conciiium Parisiense, VI, ann. 829; Conciiium Aqiiisgranensc, ann. 810; Meldcftse, 815; Saponariense, 859 : « Constiluanturundiquc scliolae publicœ, scilicol ni ulriusque eruditionis, et divinae scilicet et hunianac, in Ecclesia Dei fructus valeat accrescere. » Theodulfi AurelianensisCap?/»/. 20 (ante ann. 800) : « Presbytcri pcr villas et vicos scholas haboî\nt; et si quilibet fideliuni suos parvulos ad discendas lilteras eis commendare vult, cas suscipere ac docere non renuant. Attendenlc, illiid qnod scriptuni est : « Qui adjustiliam erui\ diunt multos, fulgebunt quasi stell;e in perpétuas aîternitates. » Cuni crgo eos docent, nihil ab eis pretii pro hac re exigant. » Launoy [de Scholis) établit, dès le neuvième siècle, Texistence des écoles de Paris, Orléans, Fontenellc, Auxerrc, Lyon, Reims, Mayence, Liège, Hirschan, la Xouvcllc-Corbie. L'édit de Lothaire, en date de 855, institue neuf écoles pour ritalie : Pavie, Ivrie, Turin, Crémone, Florence, Vérone, Fermo, Vicence, Cividal dcl Friuli.

mençait dans le palais celle réforme de l'école, qu'il voulait pousser jusqu'aux dernières frontières de l'empire.

L'école du palais, oubliée sous les Mérovingiens, devait occuper les historiens de Cliarlemagne : plusieurs y reconnaissent le commencement d'un enseignement public d'où sortira toute l'Université; les autres n'y aperçoivent qu'une réunion fortuite et mobile d'hommes lettrés, et beaucoup moins une école qu'une académie. Cependant les témoignages qui prouvent la perpétuité de l'école palatine d'un bout à l'autre de la première race, qui la montrent florissante sous Pépin le Bref, ne la laissent pas périr sous ses successeurs. Ansegise, abbé de Fontenelle, est recommandé dès l'enfance au «glorieux Charles, conduit à la cour, « et instruit de toute la science divine comme de toute la philosophie humaine. » Aldric, évêque de Sens, avait étudié les arts libéraux et la doctrine sainte avec tant de succès, qu'ayant un jour défendu la foi chrétienne ('intre quelques incrédules en présence de Louis le I)éi onnaire, son éloquence ravit l'empereur, qui l'établit {^récepteur du palais. Mais pourquoi relever un à un ces indices qui prouvent sans éclairer, quand nous avons l'image toute vivante et l'àme même de l'école dans les récits du moine de Saint-Gall, et dans la correspondance d'Alcuin (1)?

(1) Duhoulay voit dans Técole du palais le commencement de TUniversité. Cette opinion, combattue par les auteurs de Vllistoire littéraire, n^ pouvait se soutenir. Mais les auteurs de V Histoire littéraire (t. IV, p. 10)

L'c(olc du pulais.

5i2 CHAPITRE IX.

On a trop dédaigné le moine de Saint-Gall. Il écrit à la lin du neuvième siècle, au moment où la puissante abbaye, bien loin d'être plongée dans ces ténèbres où les traditions historiques ne pénètrent que sous la forme de fables populaires, brille au contraire de tout l'éclat des études renaissantes. Assurément, quand le chroniqueur, du fond de ses montagnes et de ses neiges, raconte les conquêtes de Charlemagne sur la foi des vieux guerriers qui le suivirent, on peut croire que l'imagination prête bien des traits au tableau, et que la poésie fait irruption dans l'histoire. Mais lorsqu'il suit le grand empereur dans la chapelle, et qu'il rapporte ses entretiens familiers avec les clercs, le chroniqueur est pour ainsi dire sur son terrain : il reproduit les récits qui ont fait le tour des monastères, et qui, exagérés sans doute, mais toujours reconnaissables, sont arrivés à Saint-Gall avec les pèlerins, avec les moines voyageurs, avec les laïques dégoûtés de la cour. S'il représente le docte Charles au milieu des chantres, marquant la mesure avec son bâton, gourmandant les uns, louant les , autres, on reconnaît la passion favorite des rois francs pour le chant ecclésiastique, et cet ordre de la chapelle,

reconnaissent Texistence de l'école palatine, et les textes suivants la prouvent iléjà.

Vitd S. Ansegisi Fontanellensis, Mabillon, A. SS, 0. S. B., sec. IV, p. G51 : « Non multo post ad palatiuni cum pcrduccns, in nianus gloriosissimi régis Caroli conimendarc sluduit. » H y acquit une grande instruction : « Omni scientia divinœ scilicet atque huniaua? philosophiœ sufficicnter instructus. »

VitaS. Aldrici Seîioncnsis, ihid., p. 568 : « A parentihus traditus in liberalilnis studiis crudiendus, niiraliiliter cœpit proiicere... iniperalor Augustus euni prœccptoreni palatinuin inslituit. »"

qui lient de si près à renseignement de l'école. Aussi Je moine n'a-t-il garde d'oublier comment, au retour de ses guerres, Charles faisait appeler les enfants qui étudiaient au palais, et corrigeait lui-même leurs compositions en prose et en vers, a Or il arriva qu'un jour les enfants des moindres familles lui présentèrent des écrits où le savoir passait toute espérance, tandis que les nobles n'offrirent que de misérables essais, tout pénétrés de fatuité. Alors le très-sage Charles, imitant la justice du Juge éternel, fit passer à sa droite ceux qui avaient bien fait, en les encourageant, et leur promettant, s'ils persévéraient, de les honorer, de leur réserver les évêchés et les riches abbayes. Puis, se retournant vers les autres qu'il avait à sa gauche, avec un regard foudroyant et une voix de tonnerre : « Par le (c Dieu du ciel, s'écria-t-il, je fais peu de cas de voire c( noblesse et de votre beauté, quoique d'autres vous « admirent. Et tenez pour certain que si par une appli- (( cation vigilante vous ne réparez promptement votre « négligence première, vous n'obtiendrez rien de moi ! » On a refusé toute créance à ces récits, qui font de Charlemagne un pédagogue et un chantre au lutrin. On ne s'est pas souvenu que rien n'est petit dans les grands hommes; le génie ne fait jamais mieux paraître sa force qu'en embrassant jusqu'au dernier de ces détails, méprisés des esprits médiocres. Et quand il s'agissait du salut des lettres, il n'y avait pas moins de mérite à s^assurer par soi-même de la justesse d*une note et de la correction d'un vers, que, la veille d'une bataille, à

visiter les selles des chevaux et à goûter la soupe des soldats (1).

Mais les derniers doutes se dissipent si l'on parcourt la correspondance d'Alcuin : c'est là qu'il faut se donner le spectacle du palais de Charlemagne, avec ces trois lumières qui l'éclairent : l'académie, ou plutôt la réunion d'hommes lettrés que le prince appelle à discuter des questions de tout genre; la bibliothèque, .richement pourvue de livres sacrés et profanes; enfin l'école, où les jeunes gens sont instruits. C'est là que Pierre de Pise enseigne, et qu'après lui s'introduisent ces Irlandais qu'on insulte du nom d'Egyptiens; c'est là qu'espérant tout du grand roi qu'il sert, Alcuin rêve une nouvelle Athènes. Un ouvrage si beau veut le concours d'une main toute -puissante. Il faut que Charles veille à l'éducation de la jeunesse du palais, exhortant les disciples au culte de la science, qui fera la forlune de leur âge mûr et l'honneur de leurs cheveux blanc«. Ces intelligences grossières et encore rouillées ont besoin d'être polies : c'est ce que le prince obtiendra, s'il exige qu'on reproduise avec élégance les pensées éloquentes qu'il aura dictées. Ces textes ne souffrent pas d'équivoque : on y voit tout ce qui forme une école, des maîtres, des élèves, un enseignement soutenu. Mais la scène achève de s'animer, et tout l'intérieur de cette cour savante se découvre dans une épître en vers où

(1) Moiiaclms Sangallcnsis, de Cura ecdesiastica Caroli Maijni. Le moine de Saint-Gall est contemporain de l'Irlandais Mocngall et de ses plus iilnstres élèves, Notker, llartniann et Totilo.

l'on se ponlrait aisément, si l'on ne savait d'avance que sous les noms de David, de Flaccus, d'flomcre, et tant d'autres tirés de l'Ecriture ou de l'antiquité, on retrouve Charlemagne, Alcuin lui-même, Angilbert, et tous ceux qui faisaient l'ornement du palais (1).

Le poëte n'écrit d'abord que pour accuser réception d'une lettre. Mais, au souvenir du prince dentelle lui portait les amicales paroles, son cœur s'émeut et son style s'élève : « Vous êtes la gloire et l'espérance de vos c( peuples ; vous êtes la joie d'un grand empire ; vous « êtes l'honneur de l'Eglise, vous en avez la garde, vous « en avez l'amour. Vous avez rempli de dignes minisa 1res tous les rangs de la hiérarchie qui peuple la cha- « pelle. Un prêtre saint, le cœur inspiré, marche de-

{!) Wchum'i Epistol., cdd. Duchesnc; epist. 'ilà, ad Homeruni suuin : « Miror cur Flaccinœ pigritifc socordiam scptiplicis snpientiœ decus, meus dulcissimus David interrogare voluisset de qucestionibus palatinis... diim s.'BCularis litteraluraB libri et ecclcsiasticaî solidilalis sapientia, sicul justum est, apud vos inveniuntur... »

Epist. 10 ad Caroliim : « Idem Petrus fuit qui in palalio vestro grammaticam docens, claruit. »

Epist. 9 : « Nesciens segyptiacam scholam in palatio Davidic?e versari glori;e. »

Epist. \ : «Ad sapientiam omni studio discendam etquotidiano excrcitio possidendam exhoitare, domine rex, juvenes quoscumque in palalio excellcntiœ veslrae quatenus in ea proficiant oetale florida, ut ad honorcm canitiem suam perducore digni hal)earilur. »

Epist. 106 : « Et juvenum mentes quadam inerlia) rubigine obductas, ad acumen ingenii per vestram sanctissimam solertiam elimandas. »

Epist. 15 : « Vestra ergo auctoritas palatinos erudiat pueros, ut olegantissime proférant quidquid vestri sensus lucidissima dictaverit cloquentia. »

J'écarte tous les textes dont le sens pourrait être équivoque, et où le mot schola peut être pris dans le sens de corporation, de règle, de discipline, comme dans la lettre des évêques à Louis le Germanique : « Domus régis schola dicitur, id est disciplina. »

c( vant les prêtres, qu'il gouverne de la voix et de « l'exemple. L'ordre des diacres vous a pour guide, « ô Jessé! Votre parole retentit, semblable au mugis- « sèment du taureau, ainsi qu'il convient au ministre « qui du haut de l'ambon lit au peuple la parole sainte. c< Ensuite Sulpicius conduit la blanche troupe des lec- « teurs : c^est son devoir de les guider, et de leur ap- « prendre à ne point déplacer les accents. Idithun « forme les enfants aux chants sacrés; et, pour que « leur voix harmonieuse fasse entendre de doux accords, « ils apprennent comment la musique repose sur la a combinaison des pieds, des nombres et des mesures. « Bientôt les médecins se pressent dans l'atelier d'Hip- « pocrate : l'un fait couler le sang, l'autre remue les « simples dans la chaudière; un troisième présente le c< breuvage bienfaisant. Et toutefois, ô médecins ! douce nez gratuitement, pour que la bénédiction du Christ « accompagne vos mains ! Cet empressement me plaît, « et cet ordre est louable. Mais quel crime a commis « l'harmonieux Virgile ? Ce père des poètes n'était-il pas « digne de trouver un maître qui fît admirer sa muse « charmante aux enfants du palais? Que fait Beseleel c< (Éginhard), savant dans l'art des vers? Pourquoi c< n'a-t-il pas pris le gouvernement de l'écoie sous les c< auspices du vieux Drancès, tout chargé, tout blanchi c< d'années? Zachée le petit se hausse de son mieux « pour considérer la troupe des scribes. Chaque maître « est à sa place. Que ma noble fille (Gisla) contemple c< les étoiles du ciel dans le silence des nuits, et qu'elle

a apprenne à louer sans cesse le Dieu puissant qui ce orna le firmament de constellations, la terre de verce dure! Les pipeaux de Flaccus (Alcuin) auront un c( chant pour vous, Homère (Angilbert), quand vous ce serez revenu au sacré palais. Puissent vivre heureux u Tyrsis et Ménalcas ! Que Ménalcas continue de châc< tier les cuisiniers, pour que le poëte voie fumer dece vant lui les plats chauds ; que l'échanson Néhémie ce lui verse de larges coupes de vin grec, puisqu'il a ce coutume de ne point marcher sans une tonne à sa ce suite. Salut aux fils et aux iilles de la royale lignée! <e Que le Christ leur donne de vivre heureux de lonce gués années, et leur accorde les joies du royaume ce éternel ! 0 Christ! salut du monde, notre gloire, notre ce vie et notre rédempteur, en tout temps, en toute ance née, à toute heure, conservez notre bien-aimé David ce (Charlemagne) ; donnez-lui la joie d'une heureuse vie ce et d'une règne béni; et qu'à cette prière le peuple ce entier, d'une seule voix, réponde : Amen (1). >>

(1) Alchuini Versus, apud Froben, t. II, p. 228 :

Venerunt apices vcslrse Pietalis ab aula, 0 dilecte Deo, David dulcissime Flacco... Tu dignos equidem misisti sorte niinistros Ordinibus sacris jam per loca nota capellee... Accurrunt medici mox Ilippocratica tecta... Quid Maro versificus solus peccavit in aula? Non fuit ille paler jam dignus babere magislrurn Qui daret egregias pueris per tecta camœnas? Quid faciet Beleel Jbacis (?) doctus in odis? Cur, rogo, non tenuit scbolam sub nomine patris?

Je me suis permis de rapprocher les vers qui traitent de la chapelle, ot qui dans le texte forment deux fragments, séparés peut-être par une erreur tle copistes.

5i8 CHAPITRE IX.

Destinée Cclle épîlre a bien l'accent d'admiration passionnée, aïolS- ^^ respect et aussi d'aimable enjouement qui convenait (:icnnes. ^^^ eutrctieus familiers d'un homme excellent comme Alcuin, avec un grand homme comme Charlemagne. Toute la cour y paraît : le clergé de la chapelle et les enfants qu'on exerce au chant ecclésiastique, le collège des médecins, les scribes de la bibliothèque, l'école enfin ; et autour du prince tout un cortège d'illustres personnes, vouées au culte des lettres. Le poêle n'oublie ni les absents, ni les officiers de bouche dont il ne dédaigne pas les services, ni surtout les nobles princesses qu'il a droit de nommer ses tilles depuis qu'elles ont sollicité ses leçons, lui rappelant que Jérôme, ce grand docteur de l'Eglise, ne dédaigna pas d'adresser à des femmes ses interprétations des livres saints. Sans doute le pédantisme mêle ses travers au premier enthousiasme des plaisirs d'esprit. Ces Germains, fouillant toute l'antiquité classique et toute la Bible pour y dérober des noms moins rudes que ceux (le leurs pères ; les évêques et les guerriers se faisant appeler comme les pasteurs des églogues; l'opiniâtreté des discussions grammaticales ; le goût des énigmes, où le grand roi lui-même se pique d'exceller; tous ces traits rappellent le faux Virgile, et la tradition des rhéteurs aquitains. Longtemps encore elle se défendra contre les progrès de la raison publique. Au dixième siècle, Atton de Ycrceil écrira la satire de son temps dans une langue où l'on retrouvera toutes les ténèbres des douze latinités: et le Q-éo^ranhe anonvme de Ravcnne rivali-

sera de hardiesse avec l'école de Toulouse, quand il s'agira de citer des philosophes égyptiens, golhs, africains, que lui seul a connus. Les poètes continueront de semer dans leurs vers des acrostiches, des héllénismes; et Ton composera en l'honneur de Charles le Chauve ce fameux poëme dont chaque mot commence par un C. Entin, les lettrés s'obstineront à demander aux Romains et aux Grecs un baptême qui efface leur origine : à entendre nommer les docteurs de la réforme iMélanchthon , Osiandre, Œcolampade, on croirait avoir affaire à des gens fraîchement débarqués d'Athènes, si bientôt ils ne se trahissaient par la violence de leurs invectives; et les académies italiennes emprunteront aux bergers d'Arcadie leur houlette avec leurs noms (i).

(1) Alcuin motive à sa manière l'usage des noms d'empiunt. Epist. 183 : « SoDpe familiaritas nominis immutationem solet facere, sicut ipseDominus Simonem mntavit in Petrum, et filios Zebedœi nominavit tonitrui, quod ctiam antiquis vel his novellis diolMis probare poleris. »

Xilonk Polyp tic II 111, apud Mai, Scriptor. Vatican., t. YI. Alton «i laissé deux rédactions de celte pièce: Tune en langue énigmaliquc, Taulre plus inintelligible, et qui donne la clef de la première. L'obscurité résulte de remploi des mots barbares, des mots tirés du grec, comme exfiippitarc pasceiiiala, logo cyriou; enfm, des transpositions qui bouleversent la construction de la pbrase. Exemple : « liane unde congruit Augusti caveat qui potiri censuram ut nomine parât. « Lisez: « Unde congruit ut qui parât potiri nomine Augusti caveat hanc censuram. »

En ce qui louche le géographe de Ravenne, voyez Tiraboschi, t. VI, et les belles recherches de 31. Letronne sur Dichuill. Le géographe anonyme cite M. Marpesius, le roi Ptoléméc, Lollianus, Castorius et Arbition, philosophes romains; Aitanarid, Eldebald, Marcomir, philosophes des Goths ; Cincris et Blantasis, Egyptiens; et les Africains Geon et Risis.

Lebœuf, Dissert., t. II, État des sciences depuis Charlemagne jusqu'au roi Robert. Abbon de Saint -Germain, dans son poëme du siège de Paris, pratique la Scinàeraiio phonorum :

... Eurgun — adieie — diones.

Il aime les mots grecs : basileos, cosmos, polis, archon. Tout son troi-

. Mais renseignement des écoles de la décadence avait achevé sa tâche, en communiquant la science aux barbares sous des formes capables de les aitaclier .Maintenant la barbarie fuyait : de ces mystères à l'ombre desquels les lettres s'étaient réfugiées, il ne restait plus qu'un appareil inutile, des souvenirs confus, et le goût du faux savoir et des faux brillants, qui durera autant que l'esprit humain. Une école nouvelle s'élevait où le bon sens devenait maître, où la doctrine des anciens se dégageait de toute corruption, où la raison moderne grandissait dans de meilleurs exercices. Ne nous scandalisons pas de trouver qu'un temps fut où l'on n'expliquait pas Virgile aux élèves du palais : Alcuin réclama pour le poëte, et tout donne lieu de croire qu'on lui rendit justice, Virgile eut le privilège de diviser les hommes de ce temps, de faire la passion des unSj le scandale des autres, l'occupation de tous. Rigbod, évêque de Trêves, savait mieux les douze livres de l'Enéide que les quatre Evangiles. Alcuin, dans son enfance, avait préféré les larmes de Didon aux hymnes de David. Il est vrai que plus tard il se reproche amèrement ce péché, et que, devenu vieux, il ne veut plus faire admirer à ses écoliers de Tours les dangereuses beautés du poëte païen. Mais son disciple Sigulfe leur lira Virgile en cachette : peu à peu le doux chantre

sième livre est dans le même style. Voyez aussi les vers de Valafrid Strabo, les lettres d'Ilinciiiar {epist. 8), les écrits de Pascase Ratbert et d-Héric d'Auxerre. On i)eut suivre longtemps encore la trace de ce style au moyeu âge, et, par exemple, dans les églogues latines de Dante et de Giovanni del Virgilio.

des Géorgiqucs se fera ouvrir les portes les plus sévères; on le trouve dans les catalogues de toutes les bibliothèques ecclésiastiques du neuvième et du dixième siècle, à Saint-Gall, à Fulde, à Metz, à Reims, ordinairement en compagnie d'Horace etdeTérence. On le donnera même en spectacle au peuple dans les drames religieux; Virgile aura la parole après David et Isaïe dans le mystère des Vierges sages et des Vierges folles, et on le mettra parmi les prophètes, plutôt que de le laisser avec les réprouvés (1). On n'a plus d'inquiétude pour les anciens, quand l'éducation de Charles le Chauve est confiée à Loup de Ferrières, le plus fervent disciple de Cicéron et de Quintilien. Un peu plus lard, Scot Erigène introduit la philosophie au palais. Dernier héritier des spéculations d'Alexandrie, il les lègue à l'ardente curiosité du moyen âge. De ces hardiesses qui le conduiront jusqu'aux limites du panthéisme, il restera deux choses : il nous laissera toutes les sources du mysticisme dans sa traduction deDenys l'Aréopagite, où iront s'inspirerHugues, Richard de Saint-Victor, saint Bonaventure; et tout le germe de la scolastique dans sa méthode, qui est déjà l'effort de la foi pour se justifier par la raison, c'est-à-dire la pensée même de saint Anselme et de saint Thomas. Cet Irlandais, ce disputeur téméraire est venu jeter à Paris un brandon qui n'en sortira plus, qu'Abailard relèvera, et qui deviendra un flambeau.

Nous commençons à prévoir que la réforme litté- (1) Alchuini Vita, ap.Froben. Lebœuf, Dissertations, t. II, p. 17.

< hariema^nc ^^^^^ ^^ Charlemagne ne périra pas plus après lui que le fondateur ^es desscius poliliqucs et religieux, et nous compre-

de • 1 . 1 • • • > • • 1 /

l'Université, nons pourquoi Ja tradition, qui n a jamais complètement tort, a fait de Charlemagne le fondateur de l'Université. Non, Charlemagne ne fonda point l'Université, c'est-à-dire cette libre association de professeurs, consacrée au treizième siècle par les privilèges des papes et par le patronage des rois. Mais on peut dire que Charlemagne avait donné d'avance un esprit à ce corps, qu'il avait commencé la popularité, l'universalité de l'enseignement, quand il appela au rendez-vous de l'étude les hommes savants des quatre coins de la chrétienté. On peut dire qu'en convoquant autour de lui tant d'Italiens, d'Irlandais, d'Anglo-Saxons, il accoutumait tout ce qu'il y avait de docte chez les peuples voisins à prendre le chemin de la France; qu'elle lui dut de voir tous les grands théologiens du treizième siècle venir d'Italie et d'Allemagne briguer ses chaires, et le bruit de ses disputes retourner aux extrémités de l'Europe avec les quarante mille étudiants qui en étaient venus. On peut dire enfin que Paris reçut de lui ce pouvoir de la parole publique, dont nos pères comprenaient déjà toute la grandeur, lorsque, cherchant à se rendre compte des fonctions que la Providence partageait aux peuples chrétiens, ils voulaient qu'elle eût donné « le sacerdoce aux Romains, comme aux aînés ; « l'empire aux Germains, comme aux plus jeunes; et « l'école aux Français, comme aux plus intelligents (1). » (1) Jordani Clironicon a crcaiionc mundi ad Ucnricum VU.

Nous nous arrêtons au nnoment où les destinées de conclusion. l'esprit humain sont assurées. Des travaux moins igno- 'i,*:,^.i'alî.r rés que les nôtres ont f^iit voir que l'impulsion donnée ' ongoTm//' par Charlemagne se prolongea sans mterruption jus- '^ liiién.Huc qu'^i ces beaux siècles du moyen âge, dont on ne con- '"*'^''" •'°''' teste plus ni le savoir ni le génie (i). Ce qui reslait à prouver, c'était la perpétuité des traditions littéraires aux temps barbares, de Clovis à Charlemagne. Cette étude nous a jetés dans des recherches périlleuses, sur des chemins arides, à travers des obscurités que nous n'avons pas toujours éclairées. Cependant nous ne regretterions pas nos efforts, s'ils avaient réussi à rétablir, sur le seul point où elle paraissait suspendue, cette loi divine du travail, qui est celle de la nature comme de l'humanité; qui, après avoir poussé nos pères à toutes les éludes, nous pousse nous-mêmes à les recommencer avec eux, et, quand la vie est si courte, le présent si orageux, nous fait consacrer les jours et les nuits à rechercher ce qu'apprirent, ce que pensèrent, ce que voulurent des hommes morts depuis douze cents ans.

Lorsqu'on s'enfonce dans les vallées des Vosges et du Jura, au cœur des âpres contrées où les vieilles mœurs germaniques se défendirent si longtemps, on est d'abord frappé de la sauvage majesté de ces lieux. Mais, en y regardant de plus près, on trouve qu'une puissance plus grande que la nature, je veux dire le travail, la poursuit jusque dans ce sanctuaire, la sub-

(1) Ampère, Hisio:ri' litlcraire, t. III. Ba?lir, GeschiscJile der lomischen Lileralur in karolinuisi lien Zeitallei-.

5o4 CHAPITRE IX.

jugue et la met à son service, sans rien épargner de ce qui semblait créé pour la liberté et pour le repos. Quoi de plus calme que ces grands arbres qu'on croirait nés pour ne rien faire, comme les fils des anciens rois? Il faudra pourtant qu'ils descendent de leurs rochers, pour aller servir le paysan qui leur fera porter le toit de sa maison, ou le navigateur qui en formera les flancs de ses vaisseaux. Quoi de plus libre que le torrent? Et cependant on est venu le chercher dans son lit; on l'emprisonne, on l'attache comme un esclave à la meule. Ne dites pas que ces usines déshonorent la sauvage beauté du désert : le bruit des marteaux et la fumée des forges vous apprennent que la création obéit à l'homme, et l'homme à Dieu.

L'histoire nous a donné un spectacle semblable. Nous avons vu la barbarie dans toute la grandeur que lui prêtent les récits de Tacite et les chants de l'Edda. Nous connaissons ces Germains créés pour la ruine de l'empire et pour la conquête de l'Occident, capables de tout, hormis d'obéir et de Iravailler. Après la guerre et la chasse, ils passent de longues journées d'hiver dans l'inaction, dans le sommeil de la pensée. Le Christianisme vient; et s'il craignait, comme on l'assure, le réveil de la raison humaine, il n'aurait qu'à laisser dormir ces peuples. Il trouve en eux des hommes qui ne lisent point, qui n'écrivent point, qui l'aideront, s'il le veut, à brûler ce qui reste de l'antiquité païenne. Mais il en use bien autrement : avec l'Évangile il leur donne des lois; au lieu de planter une croix dans la

solitude, et d'être satisfait si les tribus converties sont venues prier autour, il leur fait bâtir des villes, il entasse dans des murailles, dans la gêne d'une vie commune, ces barbares qui ne souffraient point de voisins. Il les pousse enfin dans des écoles, pour les faire pâlir pendant sept ans sur les neuf livres de Martianus Capella et sur les dix catégories d'x\ristote. Sans doute on peut demander si le christianisme employait bien le temps de ses disciples. On lui a reproché d'avoir flétri ces générations neuves, en les mettant au régime d'une civilisation vieillie; on a regretté pour les Germains la liberté de leurs forêts, où les chênes auraient fini par rendre des oracles, comme à Dodone, et oii les muses seraient descendues comme sur les montagnes de la Grèce, si elles n'avaient eu peur des moines et des pédagogues. Nous estimons au contraire que le travail, loin de gâter les peuples modernes, leur donna ce tempérament robuste qui a résisté à tant de révolutions. Nous ne nous repentons point de cette laborieuse éducation de nos aïeux, ni des siècles qu'ils passèrent à lire en latin, à versifier en latin, à parler latin. L'empreinte latine était encore le sceau de l'empire du monde; et les nations qui en furent marquées plus fortement, la France, l'Angleterre et l'Espagne, étaient seules destinées à voir leurépée, leur politique et leurs langues sortir de l'Europe, et remuer toute la terre.

Le travail n'étouffe donc pas l'inspiration, il la féconde; et nous pouvons dire maintenant qu'il n'y a point de siècles laborieux sans un souffle inspiré qui

les soutienne. S'il nous était donné de revenir un jour sur les temps obscurs où nous n'avons cherché que la trace de l'étude, nous y suivrions sans peine le sillon lumineux de la poésie et de l'éloquence. Sans doute nous ne trouverions pas la poésie dans les vers de Fortunatet d'Alcuin; mais elle est déjà tout entière dans cet effort des âmes pour atteindre un idéal meilleur que les tristes réalités de la vie. D'un côté, c'est l'idée de l'empire, d'une monarchie qui échappe aux étroites limites des royautés barbares, qui se rattache à tous les grands souvenirs de l'antiquité : voilà le rê\e de la société laïque, et en même temps la première pensée de l'épopée guerrière, de ces poëmes d'Alexandre, de César, de Charlemagne, élernel passe-temps du moyen âge. D'un autre côté, c'est l'idée de Dieu qui conduit les anachorètes au désert, les missionnaires au milieu des hasards de l'apostolat, les pèlerins aux saints lieux de Home et de Jérusalem. Mais ni le désert, ni les saints lieux, ni les forêts païennes évangélisées, ni aucune des scènes de la terre, ne suffit à ce besoin de l'infini, qui fait le charme et le désespoir de l'imagination humaine. Lasse des beautés qui se voient, elle veut qu'on l'entretienne de l'invisible; et, pour la satisfaire, il faudra que saint Fursy visile le ciel et l'enfer sous la conduite des anges, que saint Patrice descende au purgatoire. Ces visions rempliront les légendes des saints^ elles agrandiront le cycle mobile de l'épopée religieuse, jusqu'au moment oii elle se fixera sous les traits immortels de la Divine Comédie.

Les temps que nous avons traversés ne nous rendraient pas les merveilles de l'éloquence classique; nous ne retrouverions nulle part les tribunes d'Athènes ^t de Rome, ni même la parole dorée de saint Jean Chrysoslome, ni les cris pathétiques de saint Augustin. Cependant saint Jean Chrysostome et saint Augustin, avec toute la beauté de leur génie, ne réussirent qu'à consoler les derniers moments de leurs peuples d'Antioche et d'Hippone; ils aidèrent la société ancienne à bien mourir, ils honorèrent ses funérailles. Les prédicateurs des temps barbares firent plus : ils créèrent des peuples nouveaux. Les discours de saint Eloi, de saint Gall, de saint Boniface, commencèrent la tradition de cette éloquence simple, populaire, moins curieuse de plaire à l'oreille que de convaincre la raison, et dont il faudra bien avouer la puissance quand elle éclatera sur les lèvres de saint Bernard, et qu'elle fera les croisades. Mais saint Bernard prêche en langue vulgaire : à cette voix qui lève des armées, je reconnais la parole de la France, mise au service de la civilisation chrétienne; et j'ai confiance qu'elle y restera.

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