‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 2)Chapitre 3 sur 28 · I.\ l'I'.EDlCATION DES lULANDAb · texte numérisé non relu

I.\ l'I'.EDlCATION DES lULANDAb

La mission des Irlandais en Auslrasic tut surtout d'é- hi/n.îais

I ,,.,.. . . •Ueiideut et

tendre et de reoulariser les inslitulions monastiques, régularisent

" * les

L'exemple de Colomban et des siens plaisait aux anies ^"naïi'iues. hardies, entraînait les timides, et tournait pour ainsi dire du même côté tout l'effort de la société chrétienne. L'esprit des solitaires de Luxeuil ga«^nait le monde, et se faisait sentir dans TEglise et dans l'État. Saint Eioi et saint Amand ne pensent pas avoir achevé la conversion de la Flandre, s'ils ne la couvrent de monastères. Leurs disciples peuplent les deux abbayes de Garni, celles de Tournai, de Saint-GhisL^in et de Marchiennes, de Sainl- Tron, de Lobes. La famille des Garlovingiens, de ces grands civilisateurs, s'illustre déjà par le nombre de ses fondations. La veuve et les filles de Pépin de Landen, ïtta, Begga, Gertrude, prennent le voile, forment les communautés de ^ivelles et d'Andane; et, pour instruire au chant des psaumes les vierges qu'elles rassemblent, elles appellent encore des maîtres irlandais. Plus tard. Pépin d'HérislaletPlectrude ouvrent à d'autres

XWYIi, Uettbcig, KirchengeschicJUe, t. I. Epislola S. Liviiii ad Ftorberlum nhbatcm, apud Usher, Episl. Hibern. Sylloge :

Autleo mira loqui : solem sine lumine vidi;

Est sine Ince dies, sic sine pace quies... Hœc quoquc dum scribo, properans agitator aselli

Munero nos solito pondère lassas adit.

Piiiris dclicias affert, ciim lacté butyrum,

Ovaque; caseoli plena canistra premunt.

Hospita, quid restas? Efter jam sedula gressum :

Collige divitias quœ modo pauper eras. . Non sum qui fueram festivo carminé lœlus :

Qualiter esse queam, tela cruenta videns?

La Vie de S. Fridolin, ap. BoUand., Act. SS. Mart. ï, attribue aussi à cet Irlandais la fondation de Saint- Avold, au diocèse de Meiz.

H8 CHAi'iTnn rv.

pèlerins d'Irlande le monastère de Saint-Martin de Cologne, fondent dans la même ville Sainte-Marie du Capitôle, et Sustern au diocèse de Maëstricht. Dans ces institulions, il faut voir autre chose que la terreur d'un mourant ou d'un grand coupable qui cherche à pourvoir au salut de son âme par les prières d'autrui, autre chose surtout que des milliers de vies consumées dans l'oisiveté du cloître et dans l'ennui d'une psalmodie éternelle : il y faut reconnaître l'inspiration religieuse premièrement, mais aussi le dessein d'une saine politique. Les abbayes du septième siècle, avec leurs populations de trois cents, de cinq cents moines, étaient comme autant de forteresses dont les murs arrêtaient les incursions des infidèles. Elles s'échelonnèrent des bords de la Somme à ceux du Rhin, cernant l'Austrasie par le Nord, la séparant des contrées païennes, et l'enfermant pour toujours dans les frontières agrandies de la chrétienté. Les abbayes étaient des colonies immobiles au milieu du peuple mobile des campagnes. Ces sociétés qui ne mouraient pas, qui n'abdiquaient pas comme les évêques, qui ne se laissaient pas entraîner comme eux à la suite des rois, qui résistaient mieux qu'eux à la fraude et à la violence; ces sociétés obéissantes, chastes, laborieuses, étonnaient les barbares, les retenaient par leurs bienfaits et les fixaient enfin, ce qui était beaucoup pour les civiliser. Nous avons considéré les abbayes comme des écoles de science sacrée et profane; c'étaient en même temps des écoles d'industrie et d'agriculture, qui conservaient dans leurs ateliers tous les arts de

l.i l'UEDICATION Di;S I K LA M>.\ I S. 119

ranliquilé, qui poussaient avec l'opiniatrelc des vieux Humains le défrichemenl des déserts. C'est là aussi qu'on voit commencer cette innovation des temps chrétiens, l'éducation des femmes. A l'exemple de la ville cénobitique de Kildare, fondée par sainte Brigile, où une abbesse et un évoque gouvernaient de concert deux grandes communautés de moines et de religieuses, les monastères doubles s'étaient propagés en Irlande, et plus tard en Austrasie, où l'on connaît ceux de Nivelles^ de Maubeuge et de Remiremont. Les hommes et les femmes y vivaient assurément séparés, mais sous une même loi. A Remiremont, l'abbé avait le gouvernement spirituel; l'abbesse semble l'avoir retenu à Nivelles et à Maubeuge. Cette discipline, qui convenait à l'admirable pureté des mœurs irlandaises, ne devait pas se soutenir chez les Francs. Mais les monastères de femmes se multiplièrent; la crosse de leurs abbesses se lit respecter des seigneurs voisins; leurs bibliothèques s'enrichirent des textes classiques, leurs religieuses prirent rang parmi les chroniqueurs ellespoëtes. L'égalité des âmes, que la sagesse antique avait méconnue, devait reparaître dans les monastères pour rentrer dans la famille. Ces graves fondatrices du septième siècle, qui n'avaient songé qu'à l'éducation de quelques centaines de filles barbares, commencèrent celle du peuple le plus chevaleresque et le plus poli de la terre (1).

(1) Mabillon, Annales, t. I. Acta SS.O. S. B. ssec. II et III. Vita Homarici, Vita Gerlrudis. Martyrol. Roman., 50 janiiar. Fleury, Hist. ecclésiast., liv. XXXVIÏ, XXXYIII. XXXIX. Retlberg, Kirchcngeschichte,

liO CHAPITRE IV.

La conversion des Francs d'Auslrasie entraînait celle de trois peuples rangés sous leur dépendance, je veux dire les Alemans, les Thuringiens et les Bavarois. Les Les tribus qui avaient formé la puissante confédération

irlandaises dcs Alcmans, chassées de la rive o^auche du Rhin par Aiém:.nnio. j^g amiécs dc Clovis, s'étaient rejetées dans les vallées de la Souabe et de la Suisse. Contenues dans la soumission par des officiers francs, elles conservèrent longtemps la liberté de leurs croyances et de leurs mœurs : elles avaient des temples connus et des sacrifices publics. Un petit nombre de prêtres dispersés dans les anciennes villes romaines suffisaient à peine à garder les ruines des églises, et ne pouvaient rien pour la conversion des conquérants. Quand les Alemans suivirent Théodebert en Italie, ils se distinguaient encore des Francs, leuis compagnons d'armes, par la grossièreté de leur idolâtrie et par leur fureur contre les lieux saints. C'est cependant vers ces peuples redoutés, vers les gorges des Alpes, où les pèlerins les plus hardis ne se hasardaient qu'en tremblant, que se tourna d'abord le prosélytisme des Irlandais, si l'on peut ajouter foi à la légende de saint Fridolin, écrite au dixième siècle par un moine de Seckingen. Fridolin, d'une noble famille d'Irlande, venu dans les Gaules sous le règne de Clovis, après avoir visité le tombeau de saint Hilaire de Poitiers, avait traversé l'Austrasie et le pays dos Alemans jusqu'à Coire, préchant la foi et dédiant à saint Ililaire plusieurs ora-

I. I. M. Vorin a lu à rVcadémic des inscriptions et bt'lles-lcUres un savant mémoire sur les monastî'res doubles.

KA PREDICATION DES IiaA.NDAI. \'1\

loires, dont le plus célèbre devinl le berceau de la villi; de Claris. On ajoutait qu'averli en songe de s'arrèlei* sur une (erre déserte au milieu du Rbiii, il avait pris possession de l'île de Seckingen, où il fonda un monastère double, selon l'usage da sa nalion. Plus tard, deux autres Irlandais sont poussés vers les mêmes contrées. L'anachorète Trudpert bâtit dans la foret Noire un ermitage autour duquel doit s'élever un jour Fribourg en Brisgau. Un jeune homme appelé Findan, enlevé par des pirates sur les cotes de sa pairie, s'arrache de leurs mains, se jette à la nage et aborde en Belgique, remonte le Rhin, et achève sa vie dans l'exercice de la pénitence à Rheinau, près de Schaffouse (1).

Il semble que les moines d'Irlande eurent comme un attrait plus vif pour ces lieux sauvages, pour ces vertes montagnes couronnées de glaciers, qui leur rappelaient les pâturages et les neiges de leur pays. Mais c'était peu d'avoir donné aux déserts le spectacle de l'ascétisme chrétien, il appartenait à l'apostolat de saint Colomban d'entraîner les peuples. Nous l'avons vu pendant trois ans s'attacher à la conversion des païens, troubler leurs orgies, briser leurs faux dieux, et s'éloigner enfin, comme il disait, de ce nid de vipères. iMais, tandis qu'il s'acheminait vers l'Italie, un de ses religieux appelé Gallus fut retenu par la fièvre, et resla chez les Ale-

(1) Agathias, HistA, cap. vu. VitaS. Columbani, Vita S. Galli, Y lia S. Pirmini, ap. Act. SS. O.S. B., saec. 2 et 3. Vita S. Fridolini, ap.Bolland., Mart. ï, p. 433.Lorentz, Acla S. Trudperti martyris ; \rgentOTal\, 1774. Vita S. Findani, ap. Goklast., Script, rerum AUemanicarum.

i'22 CIIAPITRK IV.

mans. C'était un homme éloquent, qui parlait la langue des Germains, et dont les discours avaient touché un grand nombre d'infidèles. Il ne faut donc pas s'étonner si la légende fait fuir les esprits mauvais, c'est-à-dire les anciens dieux, devant lui. Elle raconte qu'un soir, commeGallus jetait ses filets dans le lac, il entendit le démon de la montagne appeler le démon des eaux : «Lève-toi, lui criait-il, et viens à mon secours; car ces a étrangers m'ont chassé de mon temple. » Et le démon des eaux répondait : « Voici l'un d'entre eux, à qui «je n'ai jamais pu nuire. J'ai tenté de rompre ses fi- « lets, mais je pleure ma défaite; car il est toujours « muni du signe de la prière, et le sommeil ne le sur- « prend jamais. » Mais le serviteur de Dieu, au nom du Christ, leur commanda de se retirer, et leurs derniers cris se perdirent dans le silence de la nuit (1).

Après le départ de ses compagnons, Gallus fut saisi d'une grande tristesse; et, dès que la fièvre l'eut quitté, allant trouver le diacre Hillibold, il lui demanda s'il connaissait dans le voisinage un lieu convenable pour

(1) Vila S. Gain, apud Pertz, t. II, p. 5. On voit ici les traces de celle poésie rimée qui tendait à s'introduire dans la prose des légendes : peutêtre faut-il y reconnaître le reste d'un ancien chant populaire parmi les pof)ulalions latines de la Suisse, recueilli plus tard par le biographe do saint Gall.

Ecce peregrini venerunl, Qui me de temple cjccerunt.

— En uiius iliorum est in pelago, Cui nunquam nocere potero.

Volui enim relia sua laîdeie; Sed me viclum probo bigerc.

Signo oralionis est semper clausus, Nec imquam somno oppressus.

y élever un oratoire et une cellule, « car, disait-il, mon âme a désiré d'un désir extrême finir ses jours terrestres dans la solitude. » Le diacre répondit : « Mon père, je connais un désert âpre et resserré entre de hautes montagnes, mais tout peuplé d'ours, de loups et de sangliers. » Le saint répliqua : «Si le Seigneur est avec nous, qui sera contre nous? » Et le lendemain, au point du jour, ils se mirent en chemin. A la neuvième heure le diacre proposa de prendre le repas ; mais le serviteur de Dieu déclara qu'il ne mangerait point avant que le Christ lui eût montré le lieu de sa demeure; et ils continuèrent de marcher jusqu'à l'endroit où la petite rivière de Steinach, tombant de la montagne, se creuse un lit dans le rocher. Or, comme Gallus cheminait en priant, son pied s'embarrassa dans les broussailles, et il tomba. Le diacre voulait le relever; mais lui s'écria : «Laissez-moi, ce lieu est celui de mon repos pour les siècles. C'est ici que j'aurai ma demeure, parce que je l'ai choisie.» Et, s'étant fait une croix d'une branche de coudrier, il la planta, y suspendit la petite châsse où il portait des reliques, et s'agenouilla pour demandera Dieu de rendre ce désert habitable. Ensuite les deux pèlerins prirent leur nourriture et dormirent. Mais pendant la nuit le saint se levapour prier encore; et, pendant qu'il étaiten oraison, un ours descendu de la montagne vint dévorer les restes du repos. Gallus, sans se troubler, lui jeta un pain et lui dit : «Au nom du Christ, retire-toi de cette vallée. « Les montagnes et les collines te seront communes

12i CHAPITRE IV.

« avec nous, mais à condition que lu ne feras de mal (( ni aux troupeaux ni aux hommes.» Le lendemain, le diacre alla pécher à la cascade; et, comme il lançait les filets, deux démons lui apparurent sous la figure de deux femmes nues qui lui jetaient des pierres en l'accusant d'avoir amené dans la solitude cet homme sévère, l'implacable ennemi de leur race. Mais Gallus étant survenu exorcisa les fantômes; on les vit fuir en remonlant le cours de la cascade, et longtemps encore on entendit dans la montagne comme des voix de femmes qui pleuraient et qui demandaient si le chrétien était toujours dans le désert. C'est le récit de la légende ; elle fait admirablement ressortir tout ce qui restait encore du paganisme dans les imaginations, et le combat engagé en Ire le dieu nouveau et les anciennes divinités, qui avaient pour ainsi dire toute la nature dans leur parti. Ces esprits des lacs et des glaciers, ces Ondines qui narguent le pécheur, sont les souvenirs tout vivants de la mythologie germanique. S'ils fuient devant la parole du serviteur de Dieu, c'est pour se réfugier plus loin; et, cinq siècles après, quand le poëte des Nibelungen représente les guerriers bourguignons chevauchant à travers l'Allemagne et se rendant à la cour d'Attila, les Ondines les arrêtent, au passage du Danube, pour leur prédire une mort violente au milieu des festins (1).

Cependant l'histoire se dégage de la légende, et l'ac-

(1) Vila S. Gain. Cf. Nibelmujoi, Aventure '25; (îriniin, Ddilsche Mythologie, 456.

LA PRÉDICATION I)i:S IRLANDAIS. l'i:.

cord des récils contemporains ne permet pas de révoquer en doute le séjour de Gallus dans ces montagnes auxquelles il devait donner son nom. Le saint avait trouvé entre deux ruisseaux un lieu aplani et couver! d'un bois très-agréable. C'est là qu'il bâtit sa cellule. Bientôt deux disciples vinrent la partager avec lui : peu à peu leur nombre s'éleva jusqu'à douze. La route qui conduisait à l'humble monastère se frayait sous les pas des pèlerins. La renommée de Gallus s'étendit à ce point, que le choix du clergé et du peuple vint l'arracher de son désert pour le faire asseoir sur le siège épiscopal de Constance. Il descendit donc à Constance, et parut dans l'assemblée, mais pour y refuser l'épiscopat; et, ayant fait élire à sa place Jean son disciple, il prononça, en le présentant au peuple, un discours qui nous est resté. Il y embrasse tout l'ensemble de la doctrine chrétienne, partant de Dieu et de la création pour descendre le cours des temps, expliquant l'économie de la chute et de la rédemjDtion, la mission des apôtres et la vocation des gentils, et faisant servir toute l'histoire de l'humanité comme d'introduction à son apostolat auprès de ces pauvres gens, de ces chasseurs et de ces pâtres, réunis, pour l'entendre, sur les ruines d'une bourgade romaine. «C'est pourquoi, dit-il, « nous vous supplions au nom du Christ de vivre « comme il convient à des chrétiens, évitant la concu- « piscence, l'ivresse qui prive l'homme de. sa raison, et la fornication qui le souille, l'avarice qui est une c( idolâtrie, l'emportement de la colère, les nuages de

<( la mauvaise tristesse ; mais soyez miséricordieux les « uns pour les autres, vous pardonnant comme Dieu « vous a pardonné. Ayez soin de racheter vos péchés « passés par la pénitence et par l'aumône, et de préve- « nir les péchés futurs avec l'ordre de Dieu, sachant « que le jour du jugement approche, et que l'heure de « la mort est incertaine. » On reconnaît dans le texte latin qui nous reste de ce discours, probablement prononcé en langue barbare, toutes les habitudes de la prédication irlandaise : une théologie savante et qui ne se défend même pas des réminiscences de la littérature profane ; une exposition lumineuse du dogme, une interprétation charitable de la mort évangélique , et cette judicieuse distinction entre les conseils réservés au petit nombre et les lois faites pour tous, c< si douces <( que nul, s'il n'est bien ignorant et bien indigne, ne « peut être exclu du royaume de Dieu. » La cellule de ce prédicateur populaire, le lieu d'où il avait chassé les ours, fut le commencement de la grande abbaye de Saint-Gall, destinée à devenir la lumière de l'Allemagne méridionale, à ranger sous son autorité de nombreux vassaux dont elle polissait les mœurs, à ouvrir enfin ces écoles fameuses où le génie national fut nourri dans l'étude de l'antiquité, et d'où l'on verra sortir un jour, à la suite des théologiens et des chroniqueurs, les premiers poètes populaires (1).

La fondation de Saint-Gall acheva de réduire le pays

1) Vita S. Gain, Sermo S. Galli, apud Basnage, Thésaurus, t. 1, p. 781.

LA PRÉDICATION UES IRLANDAIS. l'27

lies Alemans en province chrétienne. Ces hommes farouches, qui ne croyaient qu'à leur épée, crurent à la puissance pacifique de la croix. Ils en mirent le signe sur leurs armes. Des fouilles récentes dans le pays de Vaud ont mis au jour des sculptures barhares, et, parmi des ossements, des bracelets, des colliers, des fermoirs d'un grossier travail, mais chargés de symboles clirétiens. On y voit des croix, des hommes en prière, et sur une <)grafe de baudrier un sujet souvent répété dans les peintures des catacombes : Daniel debout, les mains étendues, entre deux lions. Une inscription en caractères latins nomme le guerrier qui porta ce riche ornement : nasualdus inansa vivat : deo utere felix da-

T^ilIUL (J).

Le christianisme devait trouver un accès plus diffi- Les cile chez les Tliuringiens, où la civilisation romaine ne Thuimge. lui avait pas frayé les voies, oii la vieille religion du Nord était pour ainsi dire sur son terrain, retranchée derrière ses fleuves et ses bois sacrés. Dès le sixième siècle, la dernière héritière des rois de Thuringe, Radegonde, avait abjuré les erreurs de ses pères, et poussé le zèle jusqu'à ce point qu'en se rendant au pays des Francs elle brûla sur sa route un temple d'idoles. Mais la nation resta païenne; et, lorsque Dagobert visita la Thuringe en 622, il y trouva toute la barbarie des mœurs antiques. Un noble du pays, nommé Odilon, qui avait

(1) Troyon, Mémoires sur des bracelets et agrafes antiques trouvés dans le Pays de Vaux, dans les Mémoires de la Société des antiquaires de Zurich, 18 ii, t. II. Ilefele, Geschichte. Rettberg, t. II, p. 15.

d^jnssoii manoir un parent malade, ayant dû le quitter précipitamment pour suivre le roi, donna ordre, selon la coutume, de couper la tête au mourant et de brûler son corps. La loi du Nord voulait en effet, et Odin l'avait ainsi ordonné, que les mourants fussent achevés à coups de lance : les portes de la Valhalla ne s'ouvraient qu'à ceux qui portaient la marque du fer. C'est seulement vers la fin du septième siècle ^qu'un évêque irlandais, nommé Kilian, accompagné du prêtre Colman et du diacre Totnan, entreprit de porter la foi sur les bords du Mein, et pénétra jusqu'à Wurtzbourg. La légende ajoute que, le pays lui ayant plu, il se rendit à Rome, et sollicita du pape Conon la mission d'évangéliser les Thuringiens. Leur duc demanda le baptême; mais, comme il avait pour épouse la femme de son frère, et que l 'évêque exigeait la rupture de cette union incestueuse, la nouvelle Hérodiade fit assassiner le saint avec ses deux compagnons. On a contesté l'authenticité de cette tradition, qui n'a pourtant rien de suspect. Le paganisme, vaincu dans les esprits, se réfugiait dans les passions : c'était là qu'il devait faire une défense désespérée. Kilian paraissait à la cour de Tiiuringe, comme Colomban à celle d'Austrasie, pour commencer ce long combat de l'Eglise contre l'impudicité des grands, qui remplit tout le moyen âge, où l'on n'a vu que la rivalité de deux puissances, mais où il s'agissait de toute la société chrétienne, et de savoir qui resterait maître du monde, l'esprit ou la chair (1).

{1^ Vita Hadcgiindis, np. AcL SS. 0. S. B., sar. !2. Vita Aniulfi. Vila

LA PRÉDICATION DES IIU.ANDAIS. I':<)

S'il n'élait pas réservé aux missions irlandaises d'à- ^-^^ , chever la conversion de la Tluiringe, elles trouvèrent '^»^'«'^*chez les Bavarois une terre moins ingrate et mieux préparée. Celte puissante nation s'était établie dans la Rhétie et le Norique, aux mêmes lieux oii nous avons vu l'invasion contenue par l'intrépidité de l'anachorète Severin. Libre sôus des ducs de l'antique famille des Âgilolf, ils avaient reconnu premièrement la souveraineté de Théodoric, roi d'Italie, plus tard celle des Francs austrasiens. Les villes du Danube, dernier asile de la civilisation chrétienne, commençaient à la répandre chez leurs nouveaux maîtres; la foi s'y propageait déjà, mais combattue par l'hérésie, qui avait de vieilles racines dans le pays et un appui dans le voisinage des Goths et. des Lombards, lorsque le roi Clotaire II el le clergé d'Austrasie chargèrent deux moines de Luxeuil, Eustasius et Agilus, de prêcher en Bavière. Leur parole ébranla les infidèles, ramena les aiiens; et les deux missionnaires ne quittèrent les bords du Danube qu'en y laissant des chrétientés florissantes, mais de peu de durée. En effet, quand l'évéque Emmeran, de Poitiers, vers la moitié du septième siècle, poussé par le désir

Kiliani, sœc. 2. Le biographe de S. Kilian le conduit à Rome pour y solliciter du pape la charge d'évangcliser les Bavarois. M. Rettberg (t. Il, p. 505) n'admet pas ce voyage, parce quil ne s'accorde pas avec rhoslilit('î que cet écrivain suppose entre les missionnaires irlandais et l'Eglise romaine. Il nie, par le même motif, le voyage de S. Virgile, et ne s'occujie point de celui de S. Findan. Il oublie aussi le pèlerinage de S. Frigidien, de S. Cataldus et de S, Donatus, qu'on ne peut traiter comme des personnages apocryphes, puisqu'ils comptent parmi les évèques authentiques de trois villes d'Uahe.

s. liiipcrt.

d'évanî>^éliser les païens, arriva à Ratisbonne, il trouva encore tous les vestiges de la grandeur romaine, une vilie couverte de remparts, un palais, des églises, mais un peuple épris de superstitions et qui participait le même jour, avec le môme calice, au sang du (Christ et aux libations des faux dieux. Les instances du duc des Bavarois le retinrent pendant trois ans, et le bienfait de sa prédication se faisait sentir dans toute la contrée^ lorsqu'il mourut de mort violente. La tradition populaire entoura de circonstances merveilleuses le récit de son martyre; l'église de Ratisbonne recueillit ses restes, mais son œuvre interrompue ne devait s'achever qu'à la fin du siècle (1).

C'est en()96, et la seconde année deChildebert Ili,^ que l'évêque Rupert de Worms, sollicité par un autre roi de Bavière, se rendit à Ratisbonne, baptisa le prince avec un grand nombre de ses nobles et de ses guerriers, et descendit le Danube jusqu'en Paniionie, pour annoncer la foi. Puis, revenant sur ses pas, il apprit qu'en s'avançant vers le midi, dans un pays de lacs et de montagnes, il trouverait les restes de l'antique cité de Juvava, où un petit nombre de serfs d'origine romaine disputaient aux ronces et aux bêtes les ruines des habitations de leurs pères. Rupert visita ces lieux, il en aima la sauvage beauté ; et, ayant obtenu la concession du territoire, il y éleva une église et un cloître,

(1) Lex Bajuvarior.,\\, 20, 2. Vita Eiislasii. VitaAgili, ap. Mabillon, Acta SS. 0. S. B., sroc. 2. Vilo S. Emmerani, ap. Bolland.. ^cpt. 6. Rndliarl, jElleste Geschichte Bayerns, p. 235, 245, 045. Eicliliorn, Deutsche Staats iind Bechts Gescfiichte, t. l. 02.

rassembla les habitants dispersés, et fonda la ville nouvelle de Salzbourg. Ensuite, afin d'étendre et de perpétuer son apostolat, il retourna au pays des Francs et en amena deux colonies, l'une de moines, l'autre de femmes consacrées à Dieu. Car, dit la légende, comme il voyait le troupeau du Seigneur se perdre par les passions de la chair, il avait prié en disant : «Seigneur, « si cette œuvre est bonne devant vos yeux, je me choi- « sirai quelques personnes propres à votre service et à a votre culte, et par lesquelles je puisse attirer nonc< seulement les femmes, mais aussi les hommes, à « l'exercice d'une sainte vie. » On reconnaît ici la tradition de Luxeuil , et cette pensée hardie des missionnaires d'Irlande, de dompter l'incontinence des mœurs par le spectacle de la virginité. Rupert bâtit donc un monastère, à la tête duquel il plaça une vierge appelée Ehrentrud, issue, comme lui, du sang royal des Mérovingiens. Les filles des Bavarois apprirent à servir Dieu, à porter dans leurs maisons la pureté, la douceur, la charité, la politesse des sociétés chrétiennes. La légende de saint Rupert s'achève par un récit qui rappelle les derniers entretiens de saint Augustin et de sainte Monique. Il arriva qu'un jour Rupert eut révélation de sa mort prochaine; et, allant trouver Ehrentrud, sa parente : c< Ma sœur, lui dit-il , j'ai voulu vous parler en c< secret. Voici que Dieu vient de m'avertir de mon pasce sage, et maintenant je vous demande, ma sœur, de « prier pour mon âme. » La vierge fondit en larmes et répondit : « Seigneur, s'il en est comme vous le dites,

(( il me vaut mieux mourir avant vous. » L'évêque lui répondit : a Gardez-vous, ma sœur bien-aimée, de dé- (( sirer votre départ de ce monde avant le temps, car (( c'est un grand péché. » Alors Elirentrud se jeta aux pieds de l'évéque : c< Mon seigneur et mon père, ditce elle, souvenez-vous que vous m'avez fait sortir de ma (( patrie, et que vous me laissez maintenant seule et « orpheline. Je ne vous demande qu'une chose : c'est « que si je ne puis m'en aller avant vous, j'obtienne, a par votie intercession , de vous suivre de près. » Rupert le lui promit; et, après s'être longtemps entretenus de la vie éternelle, ils se firent les derniers adienx avec beaucoup de douleur. Le jour de la Résurrection, après que Rupert eut célébré et béni le peuple, il se prosterna en oraison, et mourut. Quelque temps après, comme Ehrentrud avait beaucoup prié pour le repos de l'àme de son parent, elle entendit durant la nuit une voix qui l'appelait, et, étant tombée malade, elle passa au Seigneur (1).

S.Virgile C^s mœurs chréùennes, qu'on trouve admirables saizbo^urg. dans les Pères du cinquième siècle, au milieu de tout l'éclat des villes grecques et latines, ont de quoi loucher davantage chez des Francs, chez des barbares exilés nu

(l)Mabillon, Acta SS. 0. S. B , s.tc. o. VilaS. HiipirliA.r liioi^raphe <le S. lUipert ne donne pas d'autre date de son récit que le règne de ( liildebert, sans indiquer lequel il désigne des trois rois de ce uoni. De là trois opinions qui se partagent entre les années .^l'i, 570 et 090. La dernière est celle de Mabillon, que nous trouvons conlirniée par une savante discussion de Rettberg, Kirihengeschichle, t. H, p. 193. Voyez aussi Rudhart, p. 250 et 653.

milieu d'un peuple plus barbare qu'eux, sous ce ciel du Nord, qui n'amollissait pas les cœurs. La prédication de saint Rupert avait fixe les volontés cbancelautes. f^n 716, leur duc Tbéodo II voulut visiter les saints lieux de Rome; et le pape Grégoire II, touclié de cet hommage, envoya en Ravière trois délégués, chai'gés de compléter rorganis;)tion ecclésiastique du pays. Vers le même temps, un religieux gallo-romain, nommé Corbinien, ayant reçu la consécration épiscopale du même Grégoire II, fondait l'église de Freisingen. Mais le prosélytisme irlandais, qui avait commencé la conversion de ce peuple, y devait mettre la dernière main et ajouter le lustre de la science à celui de la foi. Vers le milieu du huitième siècle, trois pèlerins d'Irlande paraissent chez les Ravarois : l'ermite Allô, dont la cellule fut le berceau de l'abbaye d'Alteninunster, au diocèse de Freisingen; l'évêque Dobda, surnommé le Grec, probablement à cause de son profond savoir dans cette langue; et le moine Virgile, destmé au siège de Salzbourg. Virgile évangélisa lespeuplesdelaCarinlliie, et bâtit à Salzbourg la basilique de Saint-Rupert, qui fit l'admiration des contemporains. Maiscequi a louché surtout les modernes, c'est que cet homme hardi, ayant conjecturé et soutenu l'existence des antipodes, fut dénoncé au saint-siége et condamné, dit-on, comme hérétique parle pape Zacharie. Il n'est pas de fait plus souvent allégué; il n'en est pas de plus fabuleux. En parcourant la correspondance de saint Boniface, on voit en effet que ce grand missionnaire, qui nous occupera

13i CHAPITRE IV.

bientôt, gêné dans ses desseins par les résistances de Virgile, nourrissait contre lui une de ces préventions injustes dont les saints ne sont pas exempts. Il l'accuse donc auprès du souverain pontife Zacharie de plusieurs fautes, et particulièrement d'avoir professé qu'il y a sous la terre un autre monde, une autre race d'hommes, par conséquent des âmes qui n'ont participé ni au péché d'Adam ni au sacrifice du Christ. Le pontife s'émeut d'une doctrine attentatoire à l'unité de la race humaine, aux dogmes de la chute et de la rédemption. Il ordonne l'enquête, et, si la faute est prouvée, la déposition d»i coupable par le concile provincial. La correspondance de saint Boniface n'apprend rien déplus. Maison trouve l'accusé élevé, peu après, à l'archevêché de Salzbourg, et canonisé en 1235, par le pape Grégoire IX. Il est permis de conclure que l'enquête tourna à sa décharge, et que Virgile avait concilié le dogme catholique avec la conjecture des antipodes, proposée par plusieurs anciens. On ne s'étonne pas de la voir accueillie de bonne heure dans les écoles irlandaises, quand les navigateurs de celte nation poussaient déjà leurs courses jusqu'en Islande ; quand ses cloîtres n'avaient pas de légende plus populaire que celle de saint Brendan, qui avait trouvé le paradis terrestre dans une île lointaine de l'Occident, et qui mettait ainsi les imaginations sur le chemin du nouveau monde (1).

(1) Sur le voyage du duc Théodo, Anaslase bibliotliécîùre, ap. Muralori, Script, rer. Italie, t. III, 1 , 154. Paul Diacon., de Gestis Longob., Vï, 44. — Sur la mission envoyée par Grégoire 11, Harlzheiin, Concil. German.^

LA PRÉniCATION DES IRLANDAIS. 155

Voici ce que le cliristianisme avait obtenu de la Ger- Piogrès du

1 chrislianism

me

manie à la fin du septième siècle. Trois peuples s'étaient ccnnahfs

1 in 1 i 1 1 r» . y au septième

rendus : les l^rancs, les Alemans et les IJavarois. La siècle. religion, maîtresse des hommes, commençait à s'emparer des institutions. Ce fut alors qu'on rédigea les coutumes nationales. En s' écrivant, elles se fixaient, elles se mettaient peu à peu en lumière et en ordre. Traduites par des hommes lettrés dans la langue latine, si bien faite pour les besoins de la jurisprudence, elles prenaient lentement la forme et l'esprit des législations savantes. On voit ce progrès dans un des prologues de la loi salique, dont on peut contester la date, mais où il faut au moins reconnaître la trace d'une tradition nationale : «An temps où Thierri, roi des Francs, était (c à Châlons, il choisit dans son royaume des hommes «sages, instruits des anciennes lois, et leur ordonna « d'écrire sous sa dictée le droit des Francs (Ripuaires), « des Alemans, des Bavarois et de toutes les nations qui <c étaient sous sa puissance, selon la coutume de cha- « cune d'elles. Il ajouta ce qu'il fallait ajouter, re- « trancha ce qui était mal à propos ; et ce qui était

I, p. 35. Vita S. Corbiniani, ap. Mabillon, Act, SS. 0. S. B., sœc. 3. Mabillon, Annales, H, p. 113. Canisius, Lectiones antiqux, 111, 2. Bonifacii Epistolx, edit. \Vurdt\vein, ep. 82, p. 258. La croyance aux antipodes est indiquée et combattue par Lactance. Institut, divin., III, 24, et S. Augustin., de Civit. Dei, XVI, 9, et Haeres. 7. D'Alembert [Discours préliminaire de V Encyclopédie) rapproche la prétendue condamnation de Virgile et celle de Galilée. Rettberg, p. 233 et suivantes, établit parfaitement ridentité de Virgile accusé d'avoir cru aux antipodes et de celui qui fut archevêque de Salzbourg. Voyez aussi Moore, Hist. of irela?id, •chap. un.

c( selon l'ancienne coutume païenne, il le changea selon « la loi des chrétiens. Et tout ce que le roi Thierri ne c( put amender, à cause de la coutume enracinée des c( païens, fut corrigé après lui, d'abord par le roi Chilc< debert, par le roi Clotaire ensuite. Le très-glorieux c( Dagobert renouvela ces lois par le ministère des c( hommes illustres, Claudius, Chadoin, Magnus et (( Agilulf; les rendit meilleures, et les donna par écrit (( à chaque nation. Or les lois sont faites afin que leur (( poursuite ne laisse pas de repos à la malice humaine; c( a(in que l'innocence soit en sécurité parmi les méc( chants, que les méchants redoutent les supplices et (c qu'ils mettent un frein à la passion de mal faire.» Parcourez en effet les codes des trois peuples : le fond païen s'y fait toujours sentir, mais vous y voyez s'introduire et se développer les principes bienfaisants du droit naturel, du droit canonique, du droit romain. Je ne me propose point ici l'étude comparée de ces coutumes, je me restreins à trois points de législation ecclésiastique qui leur sont communs, où l'Eglise saisit pour ainsi dire la barbarie par des mesures qui vont la dompter (1).

(!) Prologus ad Icgem salicam. Elchlioni {Deutsche Staats und Redits Gescfiichte, 1) pense que les lois nlémanniques et bavaroises ne purent être rédigées sous Thierri l", fils de Clovis, mort en 554, TAlémannie et la Bavière n'étant (onihées soiis la puissance des Francs que par le traité conclu avec les Ostrogollis d' Italie en 556. Mais les termes de ce traité, qui n\>st coinui (pie par le récit d'Ai^athias, écrivain éloigné des lieux, et plus habitué aux formes àiploinalitpies de la cour byzantine qu'aux relations tumultueuses des barbares, ne semblent pas assez prouvés pour infirmer un témoignage nalional. Cf. Guizot, Leçons sur Vhistoij'e de la civilisalion en France, t. I : Savigny, Histoire du droit romain.

LA PHEDICATION DES IHLANI>AIS. i:»7

On trouve d'abord les biens du clergé placés sous la i^s lois j)rotecUon de la loi : les lois confirment et renouvellent les pieuses libéralités des empereurs ; les donations des lidèles sont consacrées par un acte autlienlique déposé siii' l'autel en présence de six témoins. Le rapt d'une chose appartenant au prêtre est puni d'une somme triple decellequ'auraitencouruele même crimecommis contre un séculier. Ainsi, dans un temps de conquête, au moment où la possession violemment acquise se conservait par la violence, où chaque manoir était un camp; lorsque les guerres privées livraient toutes les fortunes aux chances incertaines de la victoire, les codes barbares reconnaissaient un domaine d'origine pacifique, pacifiquement conservé, immuable entre des mains faibles, sous la garde du droit. Ce sont les garanties qui caractérisent la propriété chez les peuples modernes (1).

En second lieu, il faut remarquer les dispositions qui assurent l'inviolabilité des personnes ecclésiastiques. On sjiit que l'homicide et la mutilation étaient soumis à une peine pécuniaire qui allait en s'élevant, selon le rang de l'offensé. La composition, fixée à trente-six pièces de monnaie pour le meurtre d'un esclave, à cent pour le meurtre d'un Romain, à deux cents pour celui d'un homme libre, monte à quatre cents quand il s'agit

t. H ; Lex Ripuar., t. XI, 4 ; XVIII, 5 ; LX, 2'2, sqq. La loi des Alemans, ])romiilguée en présence de trente-trois cvêques, s'ouvre par vingt-trois articles du droit canonique. La loi bavaroise, en matière de prohibition de mariage, de secondes noces, de vente, de dépôt, de lèse-majesté, etc., conserve toujours l'esprit et quelquefois la lettre des lois romaines.

(I) LexBajuvariorum,t\i. 11,1, sqq.; Lex Alamnmt., t. l; Ripuar., t. Yl, 4.

158 ClIAriTl'.E IV.

d'un diacre, à six cents pour un prêtre. Si quelqu'un a tué l'évêque établi par le roi ou élu par le peuple, il rachètera sa vie comme il suit : on fera une tunique de plomb de la taille du mort, et le meurtrier donnera autant d'or qu'elle en pèsera. La peine pécuniaire ainsi réglée n'établissait point une compensation sacrilège «ntre l'or et le sang : on l'offrait à la famille du mort comme une transaction qui éteignait le droit de représailles. Le coupable pouvait refuser la somme, la famille ne point s'en tenir satisfaite, l'un et l'autre s'en remettre au sort des armes. Mais, en offrant, en acceptant la rançon, les parties renonçaient au combat, rentraient sous l'empire de la loi, qui s'emparait du litige et tarifait l'indemnité. Or, de ces deux sortes de réparation, l'Eglise ne pouvait réclamer que la seconde. Le meurtrier avait affaire, non plus à une parenté peu nombreuse qu'il pouvait défier à la guerre, mais à une société toute- puissante qui lui faisait subir l'humiliation forcée du châtiment. En protégeant donc par une composition double, triple, quadruple, la vie de l'homme d'Eglise, c'est-à-dire de Thomme sans épée, on remplaçait la crainte par le respect, on faisait reposer sur ce principe nouveau la sécurité des personnes. Au lieu de la défense individuelle, ressource de l'état barbare, on instituait une police meilleure, qui devait armer la loi seule au milieu des citoyens volontairement désarmés (1).

(1) Leji Ripiinr., XXXVIll, 6, sqq. Aux termes do la loi ripiiaire. la \aleur de la pièce de monnaie appelée solidus est de deux bœufs. L'amende

Enfin le droit d'asile, qu'on a beaucoup décrié et peu compris, complétait le bienfait de cette législation. L'asile sauvait le coupable, non de la justice, mais de la vengeance. Au moment où il avait touché le parvis sacré, les offensés ne pouvaient plus tirer le fer contre lui ; ils le laissaient à la garde du prêtre, qui en demeurait responsable. La composition pécuniaire devenait alors obligatoire; elle expiait l'offense, compensait les représailles et rétablissait la paix. C'était un effet de cette bienfaisante doctrine, que «l'Eglise abhorre le sang. » Tandis que la puissance laïque, dans ses timides tentatives, offrait l'option entre la voie des armes et celle des tribunaux, l'intervention du pouvoir religieux arrachait la cause aux hasards du combat, et changeait la guerre en procès. L'enceinte du sanctuaire était le terrain du régime légal : c'était de là que ce régime devait s'étendre, couvrir successivement le reste du sol et constituer la société civile par toute l'Europe. Ainsi, en ce qui concerne les biens, les personnes, les voies judiciaires, sur tous ces points, qui sont les fondements du droit, l'Église semblait stipuler pour ses intérêts seulement : il se trouva qu'elle avait fait les affaires de la civilisation (1).

de 50 solides était donc d'une valeur de cent hœufs ; d"où il suit que la vie de resclave n'avait pas été mise à si vil prix qu'on a coutume de le penser.

Lex Bajuvar., 11. « Si quis episcopum, quem constituit rex vel populus elegit sibi pontificem, occiderit, solvat euni plelti vel régi, aut parentibus, secundum hoc editum : Fiat tunica phunbea secundum statum ejus; €t quod ipsa pcnsaverit, auri tantum donet qui cum occidit. »

(1) Lex Alamannorum, 3. Bajtivariorum, 7. Pardessus. Dissertations sur la loi salique.

li!) Cil Al* 11 UL IV.

Quelles Nous avons reconnu quelle fui la |)art des Irlandais

Cluses borne- * '

.j,ôs"^J|j.„j^. dans ce grand ouvrage; comment leurs missions donhian.iais. nèrcnt à l'épiscopat compromis le secours du monacliisme régénéré, el disciplinèrent pour les mêmes combats le zèle impétueux des Francs, et le prosélytisme savant, éloquent, mesuré, des Gallo-Romains. Toutefois ces missionnaires, admirables dans la Gaule orientale, l'Alémannie et la Bavière, où ils trouvent à régénérer un vieux fonds de population celtique comme eux, à remplir la vocation particulière de leur race, à s'interposer entre les conquérants germains et les restes de la société romaine, semblent devenir impuissants dnns les contrées toutes germaniques, dans la Tliuringe, par exemple, où le fonds celtique et romain leur manque. Ils y mourront martyrs comme saint Kilian; mais d'autres moissonneront ce que leur sang aura semé. Il se peut que les moines irlandais aient donné trop de place dans leurs règles aux traditions de 1 Orient; qu'en Irlande même ils aient mieux réussi à sauver la civilisation derrière les murs de leurs couvents qu'à la répandre en dehors, qu'à mettre la paix entre les vingtcinq rois et les clans ennemis qui se disputaient la souveraineté de l'île. On peut croire que leurs missionnaires ne renoncèrent pas assez aux contemplations des anachorètes, et qu'emportant pour ainsi dire avec eux la Thébaïde, ses austérités et ses extases, ils manquèrent non pas de zèle pour le salut des barbares, mais de flexibilité pour se plier à leurs mœurs, et de condescendance pour leurs faiblesses. Mais c'est surtout le

LA PRÉDICATION DES IRLANDAIS. lil

génie de leur nation qui ne les quitte pas, qui les soutient et les inspire, tant qu'ils sont, pour ainsi dire, sur leur terrain, et qui semble les abandonner lorsqu'ils demeurent isolés parmi des peuples qui tiennent l'étranger pour ennemi. Voilà pourquoi leur apostolat eut à peu près les limiles de la population gauloise et de la domination franqiie; et si par eux le christianisme avait achevé de gagner des nations, on ne voit pas qu'il eût étendu son territoire.

En dénombrant les évêchés fondés à cette époque sur le territoire des Germains, on en trouve vingt : cinq au midi chez les Bavarois, Salzbourg, Ratisbonne, Freisingen, Passau, Seven ; cinq au centre, dans la contrée habitée par les Alemans, Augsbourg, Coiie, Constance, Baie, Strasbourg; dix au nord chez les Francs orientaux, Mayence, Spire, Worms, Trêves, Metz, Toul et Verdun; Cologne, Maëstricht, Cambrai. Maintenant, si l'on considère de plus près les situations géographiques, on reconnaîtra dans ces villes épiscopales les cités des huit provinces romaines, les deux Noriques, les deuxRhélies, la Grande Séquanaise, les deux Germanies et la première Belgique (1). C'était la frontière du Rhin et du Danube, telle que la politique d'Auguste la tracja, celle qu'Adrien couvrit d'une ligne de forti-

(1) Pour rénumération des évêchés d'Allemagne, Binterim, Praginatische Geschichle der Deiitschen Concilien, \, p. 282 et suiv. Rettbcrg, KirchengeschichJc . Je ne compte point Ulrecht, dont l'évéctié, fondé jiar S. Willibrord, appartient aux missions anglo-saxonnes, et j'ai dû omettre Sion, Lausanne et Genève, comme les autres églises des pays de languo romane.

142 CHAPITl'. L IV.

ficalions. L'Evangile, au seplièjne siècle, n'avait donc fait que reprendre un terrain perdu : il avait mis tout ce temps à retrouver les limites que ses premières prédications atteignaient déjà, à reprendre les villes dont les Césars avaient bâti les basiliques, dont les évêques siégeaient aux conciles d'Arles, de Sardiques et d'Aquilée. Tant de fatigues n'aboutissaient qu'à réparer l'œuvre détruite de la civilisation romaine. Il fallait maintenant la poursuivre, s'établir dans la Grande Germanie, oùDrusus, Marc-Aurèle, Probus, avaient pénétré sans y laisser rien de durable, et que le sénat n'osa jamais réduire en province. Cet effort devenait nécessaire pour la sécurité même de la société chrétienne. Le voisinage des païens était en même temps un scandale, une tentation et une menace de guerre. Il fallait passer la fronlière des Romains ou céder comme eux : car c'est le sort des conquêtes de ne pouvoir s'arrêter sans que tôt ou tard elles reculent. Le christianisme sembla donc rassembler ses forces. A la prédication des Irlandais succéda celle d'un peuple pour qui la Germanie ne devait plus être une terre étrangère. Au concours de l'épiscopat et du monachisme s'ajouta une intervention plus active de la papauté, et un grand homme se renconlra pour être le lien de tant de puissances et l'instrument libre de leur dessein.

LES ANGLO-SAiONS. — SVIM BOMPACK

On a souvent répété que les édises fî^ermaniques se ce

*■ ^ no i. qu'avaient

suflirent à elles-mêmes, jusqu'à ce que la papauté, ^'^''p^^'.P^^P^' étrangère à leurs premiers travaux, en vînt recueillir ^'^'^'""*"^ les fruits, et s'occupât d'elles pour en tirer des hommages et des levées d'argent. Il semble cependant que des missions ouvertes sur tant de points , et par des hommes de tout pays, se fussent mal soutenues, sans une autorité qui mît des esprits si différents au service d'une seule pensée. Au contraire, les prêtres francs, irlandais, gaulois , parlant tous la langue latine , traités comme Romains par les lois barbares, formaient un peuple uni , qui reconnaissait pour premier magistrat le pontife de Rome. A leurs yeux, cette cité désarmée n'avait pas cessé cl'être l'arbitre du monde. Le concours de toutes les nations, les conciles, les écoles, y entretenaient un mouvement d'idées et d'affaires qui attirait les hommes du Nord. Dès le commencement du sixième siècle, et quand Rome avait perdu le prestige de la majesté impériale, on ne cesse de voir les évêques et

\ii CHAPITJIE IV.

les moines passant les Alpes pour satisfaire leur piélé en même temps que pour régler leurs intérêls. Giklas déplore déjà l'orgueil des prélats bretons, qui revenaient d'Ilalie chargés de brefs et de privilèges, l'œil hautain, dit-il, et le regard au niveau des montagnes (1). Saint Colomban, incpiiété par le clergé gaulois dans l'observalion des coutumes irlandaises, en référait au jugement du souverain pontife. C'est au tombeau de saint Pierre que saint Amand de Maëstricht, saint Kilian de Wïirtzbourg, saint Corbinien de Freisingen , reçurent leur mission. Les fondateurs d'églises, les colonies chrétiennes troublées par la crainte des infidèles . par l'indiscipline du clergé et l'ignorance des néophytes , se tournaient vers le saint-siége et lui demandaient des pouvoirs et des lumières.

Les papes n'étaient pas demeurés indifférents à tant de sollicitations. Dans le désordre des invasions, et parmi les nations destinées à la ruine et au partage de Tempire romain, leur sagacité avait su démêler la mission du petit peuple franc; et nous avons vu en quels termes le pape Anastase félicita Clovis, l'exhortant à devenir « la couronne de la papauté, et la colonne du fer qui soutiendrait lEglise. » Depuis ce jour, les pontifes romains savent où ils trouveront l'appui qui commence à leur manquer du côté de l'Orient. En olT), Hormisdas écrit à saint Avitus et à saint Césaire d'Arles pour déplorer avec eux la résistance des Grecs au concile de Chalcédoiue. En ^5:2, quand le pape Vigile,

(i)Gildas, édition de SI<'v<mim)m, 18Ô8, p. 75.

retenu depuis six ans à Conslanlinople, s'y débat contre les artifices de la cour et les violences des sectaires, le clergé d'Italie a recours aux ambassadeurs envoyés à l'empereur par le roi des Francs ; et c'est à une époque si reculée qu'il faut cliercher la première intervention de la France pour la liberté du saint-siége. Pelage succède à Vigile; il écrit en 557 à Childebert pour l'assurer de son inébranlable fermeté dîins la foi de Chalcédoine; et le pape no dédaigne point de justifier sa doctrine, non plus devant les évêques, mais devant le roi de ces barbares, chrétiens d'hier. Ainsi commençaient à se former des liens qui devaient se serrer plus étroitement que jamais sous la main de saint Grégoire le Grand (1). Le grand missionnaire des nations germaniques, celui qui, sans sortir de Rome, eut la main sur tout le Nord, fixa les faibles dans la foi, y fit entrer les récalcitrants, et, se survivant par la sagesse de ses desseins, conserva pendant plusieurs siècles la conduite de la conquête chrétienne, ce fut saint Grégoire. Cet homme, de famille sénatoriale, d'une éducation délicate, d'une àme si scrupuleuse que les soins temporels de la papauté le désolaient, d'une santé si déplorable que durant plusieurs années il ne se leva qu'aux jours de fête pour célébrer les offices solennels, devait pourtant remuer toute la chrétienté, l'agrandir et lui donner la forme que le moyen âge garda. Il voyait l'Orient tra-

(1) Ep. Aiiaslasil pp., ap. d. Bouquet, IV, r)0 : « Et sis coioiia iiosira, jiaudoatqucniator Ecclosiade lauti régis (lucni iiuperDeo pepei'it profecfii. Li'tifica erpjo, gloriose et illiistris llli, malremfiiam et eslo illi iii colmniiaiii Cerreani. » — Sirir:ond, Concilia GalL, t. 1, p. 27r), 287, ."TT), e!r. E. G. n. 10

s. Gr.'goiiv le Giaiiif.

lit) CH.V1>ITRE V.

vaille pnr lorgueil du schisme et par tous les vices de la décadence, l'Occident au pouvoir du paganisme et de l'hérésie : aux portes de Rome, en Italie et en Espagne, les Gotlis et les Lombards persévéraient dans l'erreur d'Arius; les Saxons païens étaient maîtres delà Bretagne ; et, en Gaule, les Francs de Brunehaut et de- Frédégonde ne valaient pas mieux que les infidèles. En présence de ces périls, et quand les plus fermes esprits croyaient tou'ber à la fin des temps, saint Grégoire avait eu le courage de renoncer au dangereux appui des empereurs byzantins, et de mettre toutes les espérances de la civilisation chrétienne dans les barbares. Comme ses prédécesseurs, mais d'une vue plus assurée, il reconnaissait le dessein de Dieu sur la race des Francs, et il écrivait à Childebert : « Autant la di- « gui té royale est au-dessus de toutes les conditions « humaines, autant votre royauté l'emporte sur les auc( très royautés des nations. Car, ainsi qu'une grande c( lampe brille de tout l'éclat de sa lumière dans l'obs- « cuiité d une profonde nuit, de môme la splendeur « de votre foi rayonne au milieu des ténèbres volon- « (aires où vivent vos voisins. » Toute sa correspondance témoigne de ses préférences et de ses sollicitudes pour ce peuple, dont il ne se dissimule pas les vices. On y trouve deux lettres à Childebert II, une à Clolaire, dix à Brunehnut, six à Théodebert et à Thierri, plusieurs aux évéques des Gaules, toutes pour hâter la correction des mœurs, pour réprimer les progrès de la simonie, pour déraciner l'opiniàlrelé des.

LES ANGLO-SAXOÎSS. — SAINT HONII AflE. IH

pratiques idolàlriqucs. En même lomps qu'il réla])lissail la discipline chez les catholi([ues, il ramenait l'orthodoxie chez les ariens : ses conseils éclairaient le zèle de la reine Théodelinde, qui commença la conversion des Lomhards ; ses encouragements affermissaient dans la foi le roi Reccared, qui venait de décréter à Tolède le retour des Visigolhs d'Espagne h l'unité de l'Eglise. Mais une inspiration plus hardie avait tourné toutes les pensées de Grégoire le Grand vers un peuple moins voisin de Rome et plus éloigné de la vérité (1).

Plusieurs années avant son ponliiicat, et quand il saim (;ré-

^ ' go ire

vivait sous la règle de saint Benoît, dans son palais du ^eonJeSÔn' mont Avenlin changé en monastère, un jour qu'il pas- Angio-saxon>. sait sur le forum, il y vit en vente de jeunes esclaves étrangers, dont il admira le beau visage, le teint pur et les blonds cheveux. Et comme il s'informait de leur religion et de leur patrie, le marchand répondit que ces enfants étaient païens, et qu'ils appartenaient à la nation des Angles, en Grande-Bretagne. « Quel malheur, « s écria le serviteur de Dieu, que la grâce n'habite pas « encore sous de si beaux fronts! Car, ajouta-t-il, ces i

« Angles sont des anges; et tels doivent être les frères « des anges dans le ciel. » Devenu pape, Grégoire se souvint des barbares aux visages d'anges; et, par ses ordres, le moine Augustin, accompagné de quarante religieux, passa en Grande-Bretagne (2).

(1) s. Greoorii Epistol., \\\k V, cjast. 5, 6, 10; Vil, 5; IX, 53, 51, 55. 56, 57, 64, etc. Lctlre à Thcuddinde, lil, 55. Reccared, VU, 1^27.

(2) Johannes dlaconus, de VitaS. Gr.'rorii Magni, lib. Il, cap. ii.

ii8 CHAPITRE V.

Le christianisme n'avait pas d'ennemis plus redoutés que les Anglo-Saxons. Depuis cent quarante ans qu'ils occupaient la Bretagne, le temps n'avait pas éteint U première fureur de la conquête; et telle était l'oppression où vivait le petit nombre de chrétiens bretons qui habitaient encore les villes romaines, qu'en 586 Tliéon, évêque de Londres, et Thadioc, évêque d'York, abandonnèrent leurs églises, et se réfugièrent avec les corps des saints dans les montagnes du pays de Galles. Jamais cependant le salut de l'Angleterre n'avait été plus proche. Dix ans a[)r^s, quarante étrangers débarquaient dans l'île de Thanet, portant une croix d'argent avec une image peinte du Sauveur, chantant des litanies, et annonçant qu'ils venaient de Rome, chargés des promesses de la vie éternelle. Le roi Ethelbert de Kent les reçut en plein air, pour éviter les sortilèges que ces prêtres d'un autre dieu auraient pu lui jeter, les écouta avec attention, et leur permit de prêcher à son peuple. Quelque temps après, le roi, touché de leur sainte vie, décidé d'ailleurs par la reine Berthe, chrétienne et fille du roi des Francs, se rendit, et demanda le baptême. Le jour de Noël de Tannée 597, Augustin, sacré archevêque de Cantorbéry, baptisa dix mille infidèles. Il parcourut ensuite tout le pays, régénérant les païens dans l'eau des rivières, laissant des prêtres aux peuples convertis; et saint Grégoire le Grand , à la nouvelle de ce succès, put s'écrier : « Voici que la langue des Bretons, qui n'avait que <( des frémissements barbares, fait retentir les louan-

I,KS ANGIO- SAXONS. — SAINT 150N1FACK. 140

(( ges du Seigneur, et répèle l'Alleluia des Hébreux. « Voici que l'Océan avec ses orages se courbe sous c( b's pieds des saints, el la parole du prêtre enchaîne (( les flots que l'épée des empereurs n'avait pu dompc( ter (1 ) . »

Mais si les flots obéissaient, et si les rois barbares se saim \ugu=-

' ^ tin (le

laissaient fléchir, les missionnaires de Rome trouvèrent ^^';{°|J^''^y une résistance inattendue chez le clergé breton , refoulé |)ar la conquête dans le pays de Galles. Des historiens d'une autorité considérable ont donné à la querelle d'Augustin et des Bretons l'éclat d'une grande controverse théologique. Ils représentent, d'une part, l'ancienne Église celtique, indépendante dans le dogme comme dans la discipline, professant avec le Breton Pelage un christianisme plus pur, rejetant le péché originel et la damnation ; d'un autre côté, les prêtres romains moins occupés de prêcher la foi que d'étouffer une Église rivale. Quand Auguslin convoque les députés des Gallois, et leurproj)ose de reconnaître sa mission, on leur prête cette énergique réponse : a Qu'ils u ne devaient aucune obéissance n celui qui se faisait « appeler le pape et le père dos pères, o On ajoute enfin qi e l'implacable étranger se vengea de leur refus en décliaînant contre eux le roi des Northumbres, qui tailla les Bretons en pièces à Caerléon, e( noya l'É-

(l)Bède, Historia ecclesiastica, T, 25 sqq. Joliannes diaconus, 1.11, ô, sq<j. S. Grcgor., I71 Job : « Ecce lingua Britannirc, qiu-e iiihil ;iliiid 110verat quam Larbaruin frendere, jamdudum in divinis laudibiis liebriEiiiiï cœ[>it Alléluia rcsonare. Ecce qiiondam tiunidus, plane substratus sanctoniin pedibus servit Oceanus, » etc.

150 CII\P1ÏI;K V

glise galloise dans le sang de douze cents moines (1). ,, ;^»'«s . Toutefois, riiypollièse d'une Édise nationale des

iML'tons me- ' J 1 o

ronnaissaient Q^jj^gg^ ggjjg [[qj^^ ^vec le Feste de r Occident, ne se sou-

rruinématie . . ^ i t i i t i /

d.' Home, tient pas mieux en tJrelagne qu en Irlande. Le cierge breton avait siégé aux conciles d'Arles et de Sardique; il repoussait avec horreur les doctrines pélagiennes, condamnées au synode national de Vérulam. Gildas nous a montré les évêques de son pays sur le chemin de Rome, et les poétiques légendes des monastères gallois y font voir toutes les observances et toutes les croyances des peuples catholiques. La papauté se tenait si sûre de la foi des Bretons, que les instructions d'Augustin lui soumettaient, en sa qualité d'archevêque métropolitain, non-seulement les évèques qu'il instituerait, mais ceux qu'il trouverait en Bretagne. Les envoyés de Rome avaient dû compter là, comme ailleurs, sur le concours des vaincus pour civiliser les conquérants, des vieux chrétiens pour évangéliser les infidèles. Leur correspondance atteste la vénération qu'ils portaient d'avance à cette Eglise galloise, dont ils avaient entendu vanter la fidélité, dont les sept évéchés, les vingt-cinq abbayes, habitées, disait-on, par des peuples de saints, leur promettaient une armée de missionnaires (^).

(1) Hughes, Ilorœ Britannicx, p. 26i. ReUborg, 1. 1. p. 517. Augnslin Tliicrry. Conquête de V Angleterre par les Normands, l. 1. M. Mignet. ilans son excellent mémoire sur la conversion de la Germanie, a su évitei" cette erreur.

(2) Varin, de la Hépugnance des Bretons à ireonnaître la suprématie de Rome. C'est un clia[iilre dolaclié des savantes éludes que M. \arin a communiquées à rAcadémie des inscriptions, et dont la pulilicalioii pro-

LKS ANGLO-SAXONS. — SAINT BONIIACR. 151

Quand donc iVugusiin, avec une poignée do moines italiens, se trouva en présence de l'Angleterre païenne, il invita fraternellement les évoques et les docteurs des Bretons à s'entendre avec lui, afin de travailler ensemble à la conversion des gentils. Le vénérable Bède, historien de cette entrevue, atteste que les dissidences, loin de toucher au dogme ni au fond même de

met de jeter un jour nouveau sur les origines des Églises britanniques. — La lettre des trois compagnons dWugustin sur les dispositions du clergé brelon est raj)portée dansLabbe, Concil., edit. Venet., t. VI, et dans Usserius, de Primordiis, etc., p. 486. Sur les croyances et les pratiques de rKglise bretonne, le témoignage de Gildas est si formel, ({uo M. Wright {Biogrn'phia Britannica, 1. 1) a cru devoir le décliner en niant rexi.stence de Gildas, et en regardant ses. ouvrages comme l'œuvre de quelque moine anglo-saxon du septième siècle. Mais toute la saine critique est contraire à l'opinion de Wright, et le savant Lappenberg {Geschichtc der Aiujclsachsen, XXXIII, 1Ô5) ne la partage pas. — Williams, Ecclesiastical uniiquities of the Cymry, p. 1^7. Un poëmc du barde Tyssiho, pnhlii' dans TArchéologie de Myvyr, t. 1, p. 162, prouve que les veilles sacrées, le chant des heures canoniales, la confession, la pénitence, la fréquentation de la sainte eucharistie, entraient dans les coutumes et dans les règles des monastères bretons. Que la liturgie y fût célébrée en langue latine, c'est ce qui résulte du grand nombre de mots latins empruntés à la langue de TEglise, qu'on trouve dans les poèmes du l)arde Thaliesin. Je dois à Tobligeance et au savoir de M. de la Villemarqué la comnmnication de })lusieurs fragments de ce poêle, où je remarque, au milieu des souvenirs du druidisme, ces invocations chrétiennes : Gloria in excehis, Laudatiini laudate Jesum, Miserere mei, Dciis! Voyez enfin le Liber Landauensis, recueil des légendes des saints gallois du cinquième et du sixième siècle, pages 65, 75 et suivantes, el Hegula S. Davidis, apud Bolland., Acta SS. Martii \ .

La dissidence capitale, qui portait sur la célébration de la fête de Pâques, venait précisément de l'attachement des Bretons 'a Tancien usage romain. 'Rome elle-même leur avait appris à célébrer les solennités pascales à l'époque fixée par le concile de Nicée, et qu'elle observa jusqu'au temps de; saint Léon le Grand. Alors seulement l'Occident adopta le cycle alexandrin de 10 ans. Mais l'invasion avait rompu toutes les relations avec la liretagne; et, quand Augustin y porta un comput ecclésiastique plus exact, on comprend que cette nouveauté fut repoussée, comme une dérogation aux prtMnièi'cs traditions romaines.

^^- CIIAI'ITHE V.

la discipline, se réduisirent à (rois points : les cérémonies accessoires du baptême, la célébration de la fêle de Pâques, et la prédication de l'Évangile aux barbares. Mais les Bretons refusèrent de recevoir Augustin pour arcbevêque, et ils en donnèrent cette raison, qu'il ne s'était point levé à leur entrée : « Or, disaient-ils, « s'il nous méprise dès à présent, que sera-ce quand « nous lui serons soumis?» Cependant Augustin les pressait de se joindre aux siens pour annoncer la foi aux Saxons, leur prédisant que s'ils refusaient d'éclairer cette nation, elle les en punirait un jour par les armes. Plus lard, en effet, Edelfrid, roi des Northumbres, fit un grand carnage des Gallois et de leurs moines. Mais il y avait déjà longtemps que le bienheureux Augustin avait passé à une meilleure vie. C'est le récit de Bède : l'allocution antipapale (|u'on atlribue aux députés du clergé breton est produite pour la première fois au dix-septième si'ècle par le protestant Spelman, sur la foi d'un manuscrit gallois sans date et sans auteur connu. Une autre chronique galloise du dixième siècle, postérieure de quatre cents ans, accuse des massacres de Caerléon l'envoyé de Rome, oubliant qu'il avait cessé de vivre, et qu'un roi païen, soui'd à la prédication des missionnaires, n'était pas l'exécuteur naturel de leurs vengeances. Ce qui souleva les Bretons contre la mission d'Augustin, ce qui le fit repousser par leurs évoques et calomnier par leurs historiens, ce fut le ressentiment national, ce fut l'irritation d'un peuple qui ne pouvait pardonner à ces Romains d'é-

m:s AM.t.o-s.wOiSs. — s AiM noMi'ACt:. i;r.

vangéiiser ses oppresseurs, par consî'queiil de les ajjsoudre. Les mômes elironiqueurs déclarent, en effet, que « les prêtres gallois ne pouvaient croire juste de (( prêcher la parole de Dieu à la nation saxonne, à celle (( race cruelle qui avait égorgé leurs aïeux et usurpé c( leur terre (I). »

H se peut qu'Augustin et ses compagnons n'aient pas toujoxirs assez ménagé l'orgueil des Bretons, exalté par une longue résistance mililaire, par les traditions des moines et par les chants des bardes. Mais derrière les missionnaires romains, il faut voir le grand esprit de saint Grégoire qui les .a poussés, qui les soutient de ses exhortations, lorsque, arrivés dans les Gaules, ils s'effraycnl de leur entreprise et demandent à relourner en arrière; qui les appuie de ses letlres auprès du clergé

(I) Bède, Hist. eccles., H, 2. Vok-i la proposition d'Augustin : « Si in tribus his milii obtcm[)crare vultis, ut l^ascha suo tcmpore celcbretis, ni minislerium baptizandi quo Dec renascitnnr, juxta morein S. Romanai Ecclesiie conipleatis, ul gonli Angloruni una nobiscum prsedicetis verbuni Domini, cœtcra quîc agitis, qnanquain nioribus nostris contraria, œquaniiTiiter cuncla tolerabimus. At illi nihil horum se facturos respondebant, confcrentes ad invicein quod si modo nobis adsurgere noluit, quanlo niagis si ci subdili cœperimns, jani nos pro nibilo contcmnet. » La vie de saint Livin, atlribuce à saint Boniface, mais qui est assurément très-ancienne, fait voir saint Augustin en rapport d'étroite amitié avec le clergé et les rois d'Irlande, (juel ([ue soit le mérite de ce document, il vau- assurément la chroni(|ue galloise dn dixième siècle alléguée par M. Thierry, et surtout le prétendu discours tlu clergé breton, produit pour la première fois par Spelman. Concilia Brilanniœ, 1, p. 108. U Archéologie de Mijvyr a recueilli les chroniques qui attribuent àDunawd, abbé de Bangor Iscoed, cette d(''claration : qu'il ne pouvait croire juste de prêcher l'Evangile aux barbares. (ir. \Villiams, Ecclesiast. Antiqiiities, p. 55 cl suivantes. — Les étriviiin^ auxquels nous répondons ont voulu que la phrase de Bède, qui déclare le massacre de Caerléon postérieur à la mort d'Augustin, fut interpolée. Mais on no donne aucune preuve de cette interpolation.

Vo't CllAPiri', E V.

gaulois et des rois francs; qui ne les abandonne point dans cet isolement où ils se voient entre les Saxons païens et les Gallois indociles ; mais qui leur envoie de nouveaux auxiliaires, des livres, des ornements sacrés, des conseils enfin destinés à devenir pour les siècles suivants, la règle et, pour ainsi dire, le code des missions chrétiennes (1).

^ ^saiil^r'- ^'^ première maxime de cette politique si différente Tohircie d^ c^ll^ que l'ancienne Rome avait pratiquée, c'est

' foi'cées^"^ d'abhorrer la conquête par les armes, et de ne rien devoir qu'au libre assentiment des esprits. Saint Grégoire, qui avait fait rendre aux juifs de Cagliari leursvnagogue envahie à main armée par des chrétiens, qui ne souffrait pas qu'on fît violence à ce peuple, parce que Dieu demande c( un sacrifice volontaire, o avait appris à ses disciples à détester les conversions forcées. Voilà pourquoi, les envoyant chez les païens, il demande pour eux au roi des Francs, non des gardes, mais des interprètes. Voilà pourquoi Elhelbert converti ne contraignait personne à professer le christianisme; a seulement il embrassait les chrétiens d'un amour plus étroit , comme ses concitoyens du royaume céleste. Car, ajoute l'historien, il avait appris des auteurs de son salut que le service du Christ doit être libre et ne souffre pas de contrainte ('2). » Ces missionnaires, si effrayés naguère

(1) Bèdo, liist. eccles., lib. lot H. S. Givgoiii Epist., lih. VI, :»8. àO; XI, "29, 64, 65, 66, 76. Saint Boniiace, engage clans ses niis^iions de Thnliiige, plie ses frères (r.Vngleterre de lui envoyer une copie des lettres de saint Grégoire à Augustin.

(2) S. Gregor:ii:;jL;/s/., Vil, 5. Bède, Ilist. ccclcs., \\h. 1 : a Didicerat

IJ'S A>T.LO-SAXONS. — SAINT r.OMFACE. 155

<lo la l'érocilé des Saxons, ne craignaient pas de leur proposer, comme à des inlelligences exercées, des doctrines aux(juelles tout l'effort de la philosophie antique n'avait pas atteint, lis eurent cette confiance dans la rectitude naturelle de l'esprit humain. Ils voulurent tout allendre, non de la force ni de la surprise, mais de la discussion libre. Éthclbert avait pris son temps pour s'assurer de la doctrine qu'on lui prêchait, ne pouvant, disait-il, abjurer sans examen ce qu'il avait observé depuis si longtemps, à l'exemple de ses pèics €t avec le concours de tout son peuple. Plus tard, quand le roi des Nortliumbres, Edwy, ébranlé par l'évêque Paulin, penchait au chrislianisme, il convoqua les sages de son royaume, et, tenant conseil avec eux, il voulut savoir ce que chacun pensait d'un culte si nouveau. 11 faut assister avec l'Iiislorien Bède à cette étrange conférence, il faut voir ces tueurs d'hommes tourmentés •des problèmes de l'autre vie et de l'incertitude où le paganisme, malgré toutes ses fables, laissait le dogme de l'immortalité. Le premier qui parla fut Coïftî, le grand prêtre des faux dieux : c< 0 roi, dit-il, c'est à « vous de juger ce qu'on nous prêche maintenant. « Pour moi, je vous confesse sans détour qu'il n'y a « aucune sorte de vertu dans la religion que nous avons <( gardée jusqu'ici; car, de tous vos sujets, aucun ne

eiiim a docloribus auctoribiisque suœ salulis servitium Ctiristi volimlarium non coaclitinin debere osse. » — Ibid. : « l'ulc'. ra quidviii suiil ea verba et proniiss.i qiiœ adertis : sed quia nova sunt et iiicerta, non possuin ois assensum tribucrc, rolictis eis qua^ tanto tempore cuin omni gcnte Anglorum scrvavi. »

150 CIIAPITHE V.

(( s'est applique plus que moi au culte de nos dieux; et a cependant il en est plusieurs qui reçoivent de vous i( plus de bienfaits, plus de dignités, qui réussissent (( mieux dans leurs desseins et dans leurs espéranc( s. (( C'est pourquoi, si la nouvelle doctrine vous paraît « meilleure après un mûr examen, nous n'avons qu'à « l'embrasser sans aucune hésitation. » Alors un autre d'entre les grands prit la parole et dit : a 0 roi, telle c( me paraît être la vie de l'homme sur la terre, en « comjiaraison du temps qui la suit et dont nous ne « savons rien. C'est comme en hiver, quand vous êtes « assis au festin avec vos chefs et vos officiers, et qu'un c( grand feu allumé au milieu de la salle l'échauffé tout (( entière, pendant qu'au dehors lout est enveloppé d'un (( tourbillon de neige. Alors, s'il arrive qu'un passereau c( traverse la salle, entrant par une ouverture el sortant (c par l'autre, tant qu'il est dedans il n'est point battu par c( l'orage ; mais, après un court intervalle de sérénité, il c( disparaît, passant de la tempête à la tempête. Telle est c( la vie humaine, dont nous voyons un court moment; (( mais nous ignorons ce qui la précède et ce qui la suit. (( C'est pourquoi, si cette doctrine nouvelle vient nous (( apprendre quelque chose de plus certain, il semble c< qu'il faudra la suivre. » Les autres conseillers du roi et les vieillards tinrent des discours semblables. Ensuite l'évêquc Paulin parla; et, tous ayant reconnu que la vérité éclatait dans sa doctrine, le roi demanda qui se chargerait de prolaner les autels, le temple et l'enceinle qui les environnait. Aussitôt Coïffi, renoncjant à toute

LLS ANGLO-SAXOîsS — SAINT r.OMFAilE. 157

superslilion, se fit donner des armes et Télalon que le roi montait; et, violant ainsi la loi païenne qui défendait les armes aux prêtres des Saxons, il s'élança vers le temple et y jeta sa lance pour le profaner. Puis, lout joyeux d'avoir reconnu le vrai Dieu, il ordonna à ses compagnons de brûler le temple et d'en détruire l'enceinte (I).

Pendant que les convertis brûlaient leurs temples, ronseivaiion

. . . ^ lies

c'était saint Grégoire qui ordonnait de les conserver. ^.J^^Pj^fJi;^ Comme il voulait les conversions sans contrainte, il les "^^'^"''^'"• voulait aussi sans rupture avec les habitudes légitimes de l'esprit et du cœur. 11 pratiquait cette économie savanle de l'Église, qui ne méprise aucune des facultés humaines, qui ménage les imaginations pour s'assurer des consciences. C'est la pensée d'une lettre du pontife au moine Mellitus, au moment où celui-ci venait de <juilter Rome pour conduire à Augustin un renfort de missionnaires : «Après le départ de vos frères, nous a sommes restés dans une grande inquiétude, car nous c( n'avons rien appris du succès de votre voyage. Mais, « quand le Dieu tout-puissant vous aura conduit auprès <« de notre révérendissime frère l'évêque Augustin,

(l) B^do, Hist. eccles., lib. II, cap. xiii : « Talis inquiens mihi videlur, rex, vita hominum prœsens in terris, ad comparalionein ejiis rpiod nobis iiicerUim est temporis, quale cum te résidente adcœnam cum ducibus ac niinistris tiiis tempore brumali accenso quidem foco in medio et calido effecto cœnaculo, furentibus etiam foris per oninia turbinibus... advcniensque unus passerum domuni citissime pervolarit, qui cum per ununi ostiuiu ingrediens mox per aliud exierit... sed tamen niinimo spatio serenitatis ad rnomentum excurso, mox de hieme in hiemen regredieiis tuis oculis elabitur. Ita hîEc vita hominum ad modicum ajiparct, qiiod autcm sequatur quidve proecesserit, prorsus ignoramus. »

c( communiquez-lui ce que j'ai résolu après avoir lon- « guemenl réfléchi sur l'affaire des Angles, c'est-à-dire « que les temples de leurs idoles ne doivent point être c< détruits, mais seulement les idoles qui s'y trouvent. « Qu'on fasse de l'eau bénite, que les temples en soient c( arrosés; qu'on y élève des autels et qu'on y place des « reliques. Car si ces édifices sont bien construits, il c< faut les faire passer du culte des idoles au service du « vrai Dieu, afin (jiie ce peuple, ne voyant pas abattre c( ses temples, se convertisse plus aisément, et qu'après (( avoir confessé le vrai Dieu, il s'assemble plus volonc( tiers pour l'adorer dans des lieux qu'il connaît déjà. « Et comme ils ont l'habitude, dans les fêtes des démons, c< d'immoler beaucoup de bœufs, il faut aussi instituer c< quelque autre solennité à la place de celle-ci. Par c( exemple, le jour de la Dédicace des églises, le peuple « pourra se faire des huttes de feuillaore autour de ces c( temples changés en sancluaires du Christ, et célébrer « la fête par un banquet fraternel. Alors ils n'immole- « ront plus les animaux au démon : ils les tueront « seulement pour s'en nourrir en glorifiant Dieu, et ils « lendront grâces au dispensateur de toutes choses; « desorle que, si on leui' permet encore quelques joies « exlérieures, ils puissent goûler j)lus facilement les « joies de l'esprit. Car il est impossible de (out retran- « cher d'un seul coup à des anies sauvages; et celui « qui veut atteindre un lieu élevé n'y arrive que pas à « pas, et non par élans. » On a blâmé la condescendance de saint Grégoire pour les xViiglo-Saxons; on lui

LES ANGLO-SAXONS. — SAINT BONirACIv. 151)

reproche d'avoir corrompu la sévérité de la loi chrétienne en raccommodant à leurs superstitions, et d'avoir ouvert la porle du sanctuaire au paganisme. L'Kglise romaine, en effet, s'était attachée à celte règle» de distinguer dans le paganisme deux choses : Terreur, qui est l'adoration de la créature; et la vérité, qui est l'essence même de la religion, lelle que la nature humaine la conçoit et la veut, avec les temples, les sacerdoces, les sacrifices. En respectant les habitudes religieuses des peuples, l'Église faisait acte de sagesse premièrement, mais aussi de charité. Car s'il est quelque chose à quoi les hommes tiennent plus qu'à la terre qui les nourrit, plus qu'aux enfanis qu'ils élèvent sur leurs genoux, ce sont les traditions qui consacrent pour eux le sol du pays, et les fêtes qui les arrachent un moment aux durs et monotones devoirs de la vie (1).

C'était beaucoup de détacher du paganisme, sans Ql'<?slion^. violence, un peuple violent : ce qui voulait plus d'effort ^lié'ponses""

de

et plus de génie, c'était de l'introduire dans la société s. crégoiie. chrétienne, non pas homme par homme et famille par famille, mais d'un seul coup, avec ses rois, sa noblesse guerrière, ses institutions. En présence de tant de diflicultés, on ne s'étonne pas si Augustin se troubla, si ses lettres portaient à saint Grégoire des questions et

(1) S. Gregorii Epist., lib. XI, 76 : « Namduri.s iiicntiluissimul omiiia abscidere iinpossibile esse non ost dubium, » Ilughcs, Horai Brilannicx, 270. dénonce la lettre de saint Gni^oire à Mellitus comme le connnencemcnt des cupilulations de conscience. M. Mignet, an contraire [sur VlnLrodtiition de r ancienne Germanie dans la sociéLé civilisée, p. 18), loue la profonde sagesse de celte conduite.

des doutes, et s'il fallait que les réponses du ponlil'e prévissent tous les besoins d'une chrélienlé naissante, l'organisation de l'Église, l'ordre des cérémonies, le temporel du clergé, la réforme de la famille. Augustin demandait pourquoi, s'il n'y a qu'une seule foi, tant de différence entre les liturgies? Saint Grégoire lui répond : « Votre Fraternité connaît l'usage de l'Église ro- « maine, dans lequel vous ne sauriez oublier que vous <( fûtes nourri. Mais, soit que vous trouviez dans l'Eglise <( de Rome, ou dans celle des Gaules, ou dans toute au- « tre, quelque usage que vous croiroz plus agréable à « Dieu, je veux que vous le recueilliez avec soin et « que vous l'établissiez dans la nouvelle Église d'An- (( gleterre. Car il ne faut pas aimer les institutions pour « les lieux qui les observent, mais plutôt les lieux pour « les bonnes institutions qui les honorent. » Augustin voulait savoir comment l'évéque devait vivre avec son clergé, quel partage il fallait faire des oblations des fidèles. Saint Grégoire lui rappelle que les cnnons font quatre parts des revenus ecclésiastiques : l'une pour i'évèque, sa maison et l'hospitalité qu'il doit exercer; la seconde pour le clergé; la troisième pour les pauvres, et la dernière pour l'entretien des églises. c( Mais, « puisque vous menez avec vos frères la vie cénobitic< que, pourquoi parler encore de partage, d'hospita- « lité, de miséricorde, quand il est d'obligation d'em- (( ployer tout le superflu en œuvres pies, selon cette « parole de notre Seigneur et maître à tous : « Donnez ce en aumône voire superflu, et pour vous tout devien-

LES ANGLO-SAXONS. — SAIM HONII'ACi:. 1(11

c< dra pur? » Augustin demandait à être éclairé sur les empêchements de mariage, sur les devoirs de la chasteté conjugale, et ce qu'il fallait conserver des purifications prescrites par la loi de Moïse. Saint Grégoire relâche en faveur des néopliyles la rigueur de l'ancienne discipline, qui interdisait le mariage entre parents jusqu'au septième degré; il le tolère au quatrième, traitant les Anglais, dit-il, comme saint Paul ses néophytes, qu'il nourrissait, non de viande solide, mais du lait des nouveaux-nés. Mais en même temps il donne au lit nuptial ces lois sévères qui font la sainteté et aussi la vigueur, la fécondité de la famille chrétienne. Il introduit dans la société domestique le respect des femmes, en les relevant des humiliations de l'Ancien Testament; et, s'expliquant sur ce règlement de Moïse, qui écartait du temple la femme nouvellement délivrée : «Il faut savoir, dit-il, que ceci doit c( s'entendre au sens figuratif; car, lors même qu'une « femme au moment oii elle vient d'enfanter entrerait c( à l'église, elle ne commettrait aucun péché. La tache « est dans la volupté et non dans l'enfantement. Dans « l'enfantement il n'y a que gémissement, selon ce qui (( fut dit à la première mère : «Tu enfanteras avec « douleur, w Si donc nous écartons de l'église la femme « qui vient d'enfanter, nous lui faisons un crime de ce « qui fut sa peine. » Telles étaient les maximes qu'il fallait faire pénétrer chez des barbares, dont les coutumes autorisaient la polygamie et soumettaient les femmes h une tutelle éternelle. Pendant que le prêtre

K. G. II. il

expliquait à ses néopliytes les instructions de saint Grégoire, le chanteur national, le Scop, comme on l'appelait, les attendait au sortir de l'église avec ses récits, qui ne célébraient que le sang versé, l'ivresse des festins et l'enlèvement des captives. Longtemps après l'introduction du christianisme, un chant populaire met encore la joie de l'homme dans trois choses: l'argent, la parenté nombreuse qui soutient ceux de son sang dans les querelles, et ce l'arc utile au combat, léger en voyage, qui est le bon compagnon du guerrier ( l ) . »

L'Église Cependant quatre-vingt-douze ans de prédication ' Aglïo"^* achevèrent la conversion de l'Angleterre. Un métropo-

des Anglo-

saxons. litaiu résidaut à Gantorbéry, et quatorze évêques dans les principales villes romaines, se partagèrent le gouvernement spirituel de la nation. Telle fut la vénération dont elle les envi-ronna, qu'elle voulut les voir non-seulement dans ses assemblées politiques, mais dans ses cours de justice, où l'évêque présidait de concert avec l'alderman, « afin de concilier la loi du siècle

(1) S. Gregorii Epist., lib. XI, 64. C'est dans la même lettre que saint (iiégoire range les évêques bretons sous la juridiction archiépiscopale dWugustin, tant il est éloigné de les considérer comme schismatiques.

On voit dans la vie d'Aldlielm que ce saint homme composait des cantiques en langue vulgaire j our rivaliser avec les chants des Scops, cl les récitait sur li> pont où passait le peuple au sortir de rofficn divin. Malmsbury, Vita Aldhclmi, apud Whartou, p. i.

L'opiniâtreté du paganisme chez les poètes anglo-saxons parait assez dans répopce de Beowulf. bii>n (|u"on y reconnaisse la trace d'une retouche chrétienne. Voyez aussi le chant sur la bataille de Finsburh, à la suite de Beowulf de Kemble, et le poème alphabétique, publié par Grimm (Deutschr Huneri), et traduit dans mon premier volume, p. 195.

cL la loi de Dieu. » Un clergé nombreux mettait au service de la société religieuse toule la lii)erté et toute l'autorité que lui donnait la discipline du célibat, introduite par saint Grégoire et maintenue par tous les conciles nationaux, jusqu'au moment où l'invasion danoise précipita la décadence de l'Eglise. Augustin avait ouvert à Gantorbéry deux monastères, dont les colonies se multiplièrent au point^qu'en 679 l'évêque Wilfrid comptait sous sa conduite plusieurs milliers de moines. Le christianisme descendait ainsi par les degrés de la hiérarchie ecclésiastique jusqu'au fond même de la nation, remaniant les cœurs, et y mettant la justice et la charité à la place des passions de la barbarie, dont le propre est d'opprimer et de détruire. Dans les pénitentiels de cette époque, parmi les œuvres satisfactoires imposées aux pécheurs repentants, on trouve celles-ci : Bâtir des ponts sur les fleuves, rétablir les routes, aider les étrangers, les veuves, les orphelins ; affranchir ses esclaves et racheter ceux d'autrui; nourrir les pauvres, les héberger, leur donner le feu, le bain, \e vêtement. Des habitudes si nouvelles se propageaient avec une rapidité qui étonna les contemporains. Bède célèbre l'âge d'or des Anglo-Saxons, c< quand ils avaient des rois chrétiens et guerriers qui faisaient la terreur des barbares ; quand tous les cœurs étaient encore tournés vers les joies du ciel, dont ils venaient de recevoir la promesse; quand ceux qui voulaient s'instruire dans les lettres sacrées trouvaient des maîtres savants, €t que la beauté du chant ecclésiastique commença il h

Kii CIIAPITUE V.

se répandre par toute l'Angleterre. » On peut douter de l'innocence parfaite de cet âge d'or, que Bède rejette en arrière, comme il arrive toujours, et dans un temps qu'il n'avait pas vu. Mais ce qu'il faut chercher dans son Histoire, c'est la naïveté quelquefois puérile, souvent touchante, des premières années d'une nation chréliennc; c'est l'horreur du sang chez ces petits-lils d'IIcngist et d'Horsa. C'est le vieux roi Sigebert d'Estanglie, qui s'est enfermé dans un cloître pour y finir ses.jours, et qui, à la nouvelle d'une invasion des païens, se laisse tirer du monastère pour rassurer les guerriers pai' sa présence, mais sans vouloir s'armer autrement que d'une baguette pour commander la bataille, jusqu'à ce qu'il tombe sous les coups des ennemis. C'est le va'] Oswahl de Nortlmmberland lavant les pieds à douze pauvres et les servant de ses propres mains chaque jour de carême, sans que nulle infirmité ne l'en empochât. On raconte de son successeur Oswio qu'il donna à l'évéque Aidan un cheval de race; mais Aidan, qui marchait toujours à pied, fit présent du cheval à un pauvr.'. Or le roi, l'ayant su, s'en aflligea ; et, comme un joui' il allait entrer avec l'évéque dans la salle du feslin, il lui fil ses reproches : « iN'avions-nous pas, « ajoula-l-il, beaucoup d'autres chevaux de moindre (( vaicur, et des biens de plusieurs sortes, dont nous « pouvions faite laumone aux pauvres?» L'évéque répondit : « Que dites-vous, ô roi? Le fils d'unejument (c vous est-il donc plus cher <[u'un homme, fils de <( Dieu? )) Sur quoi ils enlrv-rent dans la salle ; et OsAvio,

M'S .\>(iI>()-SA\0>;s. — SAIM HOMFACE. IG5

(jui revenait de la chasse, s'a[)pr()clia du feu avec ses officiers. Or, tandis qu'il se chauffait, il se souvint "de la parole de l'évèque; et, allant à hii, il déceignit son épée, fléchit le genou et demanda pardon de; son injustice, (c 11 ne m'arrivera plus, dit-il, de regretter ce « que lu donneras de mon hien aux enfants de Dieu. » Et, sentant sa conscience en paix, le roi se mit à lahle tout joyeux; mais au contraire l'évèque devint triste. Et comme un de ses prêtres lui demandait la cause de sa tristesse, il répondit en langue irlandaise, que ni Oswio ni les siens n'entendaient : « Je connais mainte- « nant que le roi vivra peu de temps; car jusqu'ici je (( n'avais jamais vu un roi qui fût humble, et cette na- « tion n'est pas digne d'un tel prince. » OsAvio périt bientôt après dans un combat, et l'évèque Aidan lui survécut seulement de douze jours (1).

Ce petit récit forme un tableau achevé; il montre en Les

* ^ mission')

des temps si barbares une douceur de sentiments, une 53^°^^;, délicatesse de conscience, une politesse de mœurs qui, mieux encore que la science, est le signe de la civilisation chrétienne' Au bout d'un siècle, la Grande-Bretagne, cette île de pirates, était devenue l'île des Saints.

(1) Bède, Hist. codes., 111, 14, 18; IV, 2 : « Nec unquam prorsus e.\ quo Britanniam peticrimt Angli, foliciora fiiere trmpora, diim et fortissiinos cl.ristianosque habentes reges cimctis nationibus essent terrori, et omnium vota ad niiper audita cœleslis regiii gaiidia pondèrent, et quicuuique lectionibus sacris cupcrent crudiri, habcrent in promptu magislros qui docerent; et sonos cantandi in ecclesia quos eatenus in Canlia l.mlumnoverant. » Cf. Turner, Histonj of llic Anglosax., liv. VII, VJII, l\. Lappenberg, Geschichte, p. 65-205. Lingard, Aiitiquiiics of the Av.glosaccon Church, nouvelle édition. Wright, Bioqrapliia, \, Uil etsniv. Vita Wilfridi, :.p. Mabillon, A. O.S. D., ]\\. 107; IV. 071.

1^'i CHAPITllE V.

Pendanl que leï^ Gallois persévérèrent jusqu'en 777 dans leur isolement, les Irlandais, Celtes comme eux, attachés aux mêmes usages, engagés dans les mêmes controverses, mais non pas dans la même haine nationale contre les Anglo-Saxons, étaient venus, dès 654, prêter un fraternel concours aux missionnaires romains. L'évêque Aidan, disciple de saint Colomban, avait fondé dans une île de Northumberland la colonie religieuse de Lindisfarne. A son exemple, beaucoup d'hommes pieux quittèrent l'Irlande pour évangéliser les barbares. Le savoir, l'austérité, la pauvreté volontaire de ces étrangeis, entraînèrent la multitude. Des cloîtres nombreux s'élevèrent pour recevoir ceux qui voulurent vivre sous leur règle; les enfants y furent nourris dans la crainte de Dieu et dans l'étude des lettres ; et, afin que ce bienfait s'étendît aux femmes, les monastères doubles se multiplièrent. L'ascétisme des Irlandais passa chez les Anglo-Saxons. 11 y porta l'élévation d'esprit, la pureté de cœur, la hardiesse d'imagination qui caractérisaient les grands hommes de cette Eglise, l'insatiable désir de savoir qui avait fait l'éclat de ses écoles, et cette passion des pèlerinages qui avait donné le premier essor à ses missions. Deux Northumbriens, Egbert et Wigbcrl, poussés par le zèle d'une perfection plus haute, étaient allés visiler l'Irlande, et s'instruire sous les maîtres les plus consommés de la vie cénobitique. Ils se laissèrent gagner parce prosélytisme dont nous avons vu les milices passer la mer et courir les côtes du continent. lisse tour-

lièrent vers les tribus païennes de la Frise, oii ils détinrent peu de fruit. Ce peuple , indomptable aux armes des Francs, avait déjà fatigué inutilement le zèle deWilfrid, évêque d'York, qui, en 677, séjourna quelques mois auprès du roi des Frisons. Un peu plus tard, la prédication de saint Wulfram, archevêque de Sens, n'y trouva que des âmes endurcies. Enfin, en 690, les moines anglo-saxons Willibrord, Adalbert et Suitbert, avec neuf compagnons, abordaient aux mêmes lieux, y portaient la foi depuis les bouches du Rhin jusqu'au nord de l'Eyder, fondaient l'évêché d'U- Irecht, les abbayes d'Epternach, d'Egmont, de Keyserswerth ; et par des succès durables, sur une terre jus- (|ue-là rebelle à tous les efforts de l'apostolat, ils firent connaître ce que le christianisme pouvait attendre de la nation anglo-saxonne (1).

Trois causes levaient devant les missionnaires anf|[lo- , ^'^ n"' .

o lit le succe^

saxons les obstacles qui avaient arrêté les Irlandais. rnhZnè Premièrement, ils paraissaient en Germanie, non plus saxonnes. comme des étrangers, mais comme dés frères, comme les fils d'une colonie puissante qui, en trois siècles, n'avait oublié ni la langue ni la tradition de ses ancê-

(1) Bède, Hist. eccles., lll, 3, 13, 27; V, 9. Vita Wilfridi, ap. Mabillon. VitaSîiitberti, ap. Leibnitz, Scriptores, II, p. 225. Vita Willibrordi, ap. Mabillon, A. O.S. B., IlI, 1* pars, p. 601. Vita Wiilframi, ap. Mabillon, ibid. 357. Rettberg, Kirchengeschichte, t. II, p. 496 et suiv. Lingard, Anliqidties, t. II; Wright, 1. 1. — Je n'ai pas rapporté Thistoire du baptême de Ratbod, et comment le duc des Frisons, au moment de recevoir Teau sainte, retira le pied du bassin baptismal, en déclarant qu il aimait mieux passer Téternité en enfer avec ses glorieux ancêtres, qu'au ciel avec une poignée de mendiants chrétiens. Rettberg, p. 515, a démontré qu'on ne peut accorder aucune vabnu' historique à la légende de saint Wulfram.

108 CllAl'iTi'.E V.

Iros. En second lieu, l'Eglise anglo-saxonne tempéra les austérités de l'Irlande par les sages adoucissements de la règle bénédictine, qu'elle introduisit de bonne heure dans ses cloîtres. Elle ne permit pas à ses évêques et à ses moines la paix d'une solitude éternelle : nous avons vu qu'elle les poussait dans les assemblées, dans les tribunaux, dans les camps. Elle sortait delà spéculation où s'étaient complu les disciples de saint Colomban ; elle entrait dans la pratique, et se rompait à l'infinie variété des besoins el des mœurs. Troisièmement, l'éducation que Rome donnait aux peuples d'Occident avait pénétré bien moins profondément en Irlande qu'en Angleterre. L'ospril do saint Grégoire le Grand n'abandonna pas sa conquête. Tous les papes du septième siècle, Boniface IV, îîonoriusP'", Jean lY, Vitalien, Agathon, tournèrent leurs soins vers cette chrétienté dont les progrès consolaient l'Eglise des ravages de l'islamisme. L'Italie ne s'était pas épuisée d'un seul effort. De nouvelles recrues soutinrent les quarante moines qui avaient suivi Augustin. Cinq Romains remplirent successivement le siège de Cantorbéry, et, en 668, c'est encore un envoyé de Rome qui va l'occuper : un moine de Tarse, appelé Théodore, formé à l'école d'Athènes, ordonné évéque par le pape Vi talion, passe en Angleterre, et y porte la réforme des abus, l'unité de discipline et la culture des lettres. A leur tour, les Anglo-Saxons voulurent connaître la cité sainte d'où leur venait la lumière. Wilfrid, évoque d'York, déposé par une sentence inique, allait chercher

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