‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 2)Chapitre 4 sur 28 · I.KS AMil.O-SAXONS — SAINT l!() M !'.\ C l!. liî · texte numérisé non relu

I.KS AMil.O-SAXONS — SAINT l!() M !'.\ C l!. liî

la justice à Home. Benoît Biscop y cliercliail la science, faisait cinq fois le voyage d'Ilalio, levenait enrichi de manuscrits précieux, chargé d'images sacrées dont il couvrait les murs des églises, accompagné do l'archichantre de Saint-Pierre, qui introduisit parmi les Anglais l'ordre et la majesté des cérémonies romaines. Ceadwalla, roi de Wessex, Offra, roi d'Essi'x, et Coe;ired de Mercie, abandonnèrent le trône pour aller finir leurs jours au tombeau des saints apôtres. Un peu plus tard, le grand législateur Ina devait imiter leur exeiiple, et fonder l'hospice des pèlerins saxons sur la riv(; solitaire du Tibre, où s'élève le Vatican. C'est là qu'on leur donna une église et un cimetière, afin que ces étrangers venus de plus loin eussent le lieu de leur repos plus près du lombeau de l'apôtre et comme à l'ombre de sa basilique. Pendant quatre cenls ans, Rome fut vraiment l'école des Anglo-Saxons : elle eut le temps de leur communiquer cet esprit de conduite et de tolérance, celte fermeté qui sait fléchir à propos, et, pour tout dire en un mot, ce bon sens pratique par lequel les Anglais, comme les anciens Romains, devaient devenir les maîtres, non des idées, mais des affaires,

flouianos rcriim dominos (1).

(1) Bède, Hist. e:clesiastic., passim, etsurloul lil). IV, .1 ct'2. Anastasc hïhWothécdiirc, Vitae potitificum, in lîonorio, Vitaliaiw, Agathone, c\c. Bcde, Vitx abbaium Wiremuth., Mallhieu de \Vestiuinslcr, ad ann. 727. Une autre tradition, rapportée par Lappenherg (p. 109), attribue la fondation de Thospicc des Saxons au roi Ofira, avec cette alïectalioii qui en fait une école : u Ut ibidem percgrini lin^iias (pias non noverant addiscerent. » Innocent lll cliangea la deslination primitive de cette maison, et en fit l'Iiôpital qui garde encore le nom de .S. Spirito in Sassia.

^ToX"^ Ainsi, les Germains ne pouvaient se passer de Rome : eut besoin jj gg trouva en même temps que Rome eut besoin des

Germains. ^ • -p. . -vi i?Ti'/'r>- /i

Germams. Depuis un siècle, 1 Italie était fatiguée de la tyrannie ihéologique des empereurs grecs et de la rapacité de leurs exarques. Les peuples indignés renversaient les images des Césars hérétiques, et refusaient leurs monnaies. La persécution des iconoclastes allait éclater bientôt, et il devenait visible que l'empire d'Orient se détachait de la chrétienté. Il fallait donc qu'elle réparât ses pertes du côté de l'Occident. Les papes savaient qu'ils avaient là des fils turbulents, mais dont le bras était fort. Dans cette belle nation des Francs, parmi ces tribus austrasiennes qui en faisaient l'élite, on voyait régner, sous le nom de maires de palais, une famille héroïque. Pépin d'iléristal, par la puissance de ses armes, avait frayé le chemin à l'Évangile dans la Frise» et reculé la frontière chrétienne. Charles Martel, son fils, venait de repousser les païens de la Saxe jusqu'au Weser, et de ce côté tout annonçait de grands événements.

Grégoire 11 Daus CCS circoustances, le siège apostolique fut ocs. Bonifacc. ^^^p^^ ^^^ g^ji^t Grégoirc IL Issu d'un sang patricien, nourri des traditions de la politique romaine, il jugea les temps où il était venu, et ne les craignit pas. D'une partj il voulut demeurer jusqu'au bout fidèle au passé, et ne point Irahir la vieillesse de l'empire. 11 contint les Italiens dans le devoir, sans rien abandonner de leurs droils; il ne rendit point les clefs de Rome aux Lombards. D'un autre côté, il ne renonça pas à l'aviMiir de

la société chrétienne; il y pourvut en assurant l'adoption des jeunes nations du Nord. Dès lors, deux soins le préoccupèrent : il fallait presser l'effort de l'ajjostoial dans la Germanie païenne; il fallait affermir pour jamais les Eglises fondées dans les provinces des Francs. Déjà, par ses ordres, trois légats avaient visité la Bavière, afin d'y rétablir la pureté du dogme et la sévérité {\o !a discipline. Cette légation ne remplit pas tous les vœux du ponlife : l'instrument de ses desseins n'était pas encore trouvé, lorsqu'à la fin de l'année 718 un moine anglo-saxon se présenta devant lui, et, tirant de son manteau une lettre de son évêque Daniel de Winchester, attendit humblement la réponse (1).

(1) Anastasc bihliotbécaire, Vita Gregorîi 11. Schannati, Concilia German., udann. 716, BoniCacii Vitay aiictore Willibaldo : « Sanctus itaquc papa repeiile hilari viillu, arridentibusque ocuHs intuitus in eum, iiiquisivit an btteras ab episcopo suo comniendalitias detubsset. At ille eliain concilus, exemple paUio cbartam ex ino'î'e involutam, litterasque prolulit. »

En écrivant la Vie de saint Boniface, j'éprouve Tembarras de toucher à un sujet dont M. Mignet s'est rendu maître dans son beau mémoire Sur Vinlroduction de la Germanie dans la société de VEurope civilisée. C'est là qu il faut voir rassemblées dans le cadre d'une seule Vie, éclairées par des pièces concluantes, animées par de curieux récits, toutes les affaires du christianisme en Allemagne pendant le huitième siècle. Ce travail m'eût fait renoncer au mien, s'il ne l'avait au contraire encouragé, en plaçant sur le point principal une lumière qui m'aide à reconnaître les événements antérieurs ou subséquents, sur lesquels le savant historien n'avait pas porté ses recherches. M. Seiters, curé catholique de Gœttmgue, a pubhé une excellente histoire de saint Boniface [Bonifacius der Apostel der Deulschen, Mainz, 184'5). Bettberg a consacré un chapitre considérable de son premier volume {KircJiengesckichte, t. I, i). 509-419) à une appréciation de l'apôtre de l'Allemagne, où cet écrivain protestant, avec une loyauté qui l'honore, fait justice des accusations de l'ancien protestantisme. Un autre théologien protestant, mais de l'école puséisie dOxford, M. Giies, a aussi voulu rendre hommage à la mémoire de saint Boniface par

172 CIlAi'ITl'.E V.

Commence- \q j^om tlu iTioîne claiL Winfried, el il avait près de

monts ' 1

S. Bolnface. quarantc ans. Né à Kirlon, dans le royaume de Wcssex, il s'était instruit aux lettres sacrées et profanes dans les monastères d'Exccster et de Nulscell. La répulation de son savoir l'avait fait appeler dans les chaires des couvents et dans les conseils des prélats : aucun emploi ne paraissait trop grand pour lui. Au milieu de tant d'honneurs, il s'était senti pressé de cette passion de l'apostolat qui commençait à gagner les monasières anglo-saxons, et, se rendant en Frise, il avait voulu voir « de quel côté ce peuple donnerait accès à l'Évangile. » Mais, au moment où il commençait à parcourir le pays, la guerre qui éelala en(re Raihod, duc des Frisons, et Charles Martel, ayant dispersé pour quelque temps "les chrétientés naissantes, Winfried s'était retiré en Grande- Bretagne. Il venait maintenant de la quitter une seconde fois pour visiter Rome et s'y confirmer dans sa vocation. Le pape l'accueillit et le retint, s'assura de sa doctrine et de sa piété, et, après de fréquents entreliens, il lui conféra les pleins pouvoirs dont la teneur suit : <( Au « prêtre Winfried, Grégoire, serviteur des serviteurs « de Dieu. Les pieux desseins de votre zèle enflammé (( dans le Christ, et les preuves que vous nous avez (( données de votre foi, exigent que nous vous appelions c( au partage de notre ministère pour la dispensation « de la parole divine. Apprenant donc que dès l'enfance (( vous avez étudié les lettrées sacrées, et que, pressé

une jmbliiiilioM coinplMe do ses œuvres [Saiicti Bom'ftwii archiepiscopi et mari]}} is Opéra; Londiui, 184 4, 2 vol. i:>8").

I r.S VNGI.O-SAXONS. SAINT I] ON I F A fH:. 175

« pur la crainle de Diou do faire valoir le lalenl qui « vous fut conHé, vous êles parti pour répandre chez « les nations incrédules le mystère de la foi, nous vous a félicitons de votre religion et nous voulons aider à la a grâce. Puis donc que vous avez eu la modestie de (( soumettre votre désir à l'avis du siège apostolique, « comme un membre qui attend son mouvement de la a tête directrice de tout le corps; au nom de l'indivisible « Trinité, par rinébranlal)le autorité du bienheureux « Pierre, prince des apôtres, dont nous occupons la a chaire, nous ordonnons que vous portiez le royaume (( de Dieu à toutes les nations infidèles qu'il vous sera c( possible de visiter; et que, par Pesprit de vertu, « d'amour et de sobriété, vous versiez dans ces âmes « incultes la prédication des deux Testaments. Enfin, c< nous voulons que vous veilliez à l'observation du rit « du baptême, selon la formule qui sera rédigée pour « votre usage par la chancellerie du saint-siége. Ce qui a vous manquera une fois Pœuvre commencée, vous (( aurez soin de nous le faire savoir. Portez-vous bien. « — Donné le jour des ides de mai, sous l'empire du « très-pieux seigneur Léon Auguste, grand empereur « couronné de Dieu, de son empire la 5*^ année, indicc( tion deuxième (1). »

Winfried, muni de ces pouvoirs, revint par la Lom- Bonifacc

en Fri^e et en Thuringo,

(1) Willibald, Vita Bonifacii, 1-5, édit. Giles. Otlilo, ViLa Bonifacii, lib. I, cap, i-viii. Epist. Gregorii, inter Bo7îifacii epist., édit. Giles, '2. L'édition de Giles, dont je me suis servi comme de la jdiis récente, a l'inconvénient de bouleverser Tordre des lettres suivi par Wurdtweïn, qui luimême n'avait pas adopté la classification de Scrrarius.

ni CIIATITRE V.

hardie, la Bavière, la Thuringe et la France orientale. « Il allait, selon les instructions du saint-siége, observant les peuples, et comparal)le à l'abeille qui voltige autour des fleurs d'un jardin avant de se reposer sur le calice qu'elle a choisi. » C'est alors qu'il apprit la mort de Ratbod et la fin de la persécution qui avait désolé les chrétientés de Frise. Un attrait puissant le poussait vers cette contrée, par où son apostolat devait commencer et finir. Les païens se tournaient vers le Dieu des Francs, dont ils venaient d'éprouver les armes victorieuses; et, le nombre croissant toujours de ceux qui demandaient à se faire instruire, les ouvriers manquaient à la moisson. Winfried s'offrit donc à l'évêque Willibrord, et le seconda pendant trois ans, détruisant les sanctuaires païens, élevant des églises, jusqu'à ce que le vieil évêque, surchargé d'années et de sollicitudes, lui proposât de l'associer à l'épiscopat. Mais lui, troubh' de cette proposition, se déroba aux instances de Willibrord, et quitta la Frise pour chercher des travaux obscurs chez des nations plus abandonnées. Telle était déjà la puissance de sa parole, que, s'étant arrêté au monastère de Palatiolum, près de Trêves, comme il commentait devant la communauté un passage de l'Ecriture sainte qu'on venait de lire durant le repas, un jeune homme de quinze ans, nommé Grégoire, d'extraction royale et de la plus haute espérance, ravi des discours du missionnaire, déclara qu'il ne le quitterait plus, s'attacha à lui et devint un de ses plus illustres disciples. Winfried s'enfonça donc dans la Thuringe.

Il y Irouvail un pays ravagé par des guerres clernelles, dos populations appauvries, parmi lesquelles il était réduit à vivre du travail de ses mains; un petit nombre de chrétiens dans des bourgades mal défendues contre les incursions des barbares. Au milieu de tant d'alarmes, il commença à réunir les restes des chrétientés fondées par saint Kilian, à corriger les mœurs des prêtres et les croyances des fidèles. Les païens eux-mêmes quittaient 4eurs bulles pour aller entendre Fétranger savant qui parlait leur langue, et qui bravait l'horreur de leurs forêts. Beaucoup devinrent chrétiens; d'autres, baptisés depuis longtemps, quittèrent les idoles auxquelles ils étaient retournés. Deux frères, Detdic et Deorwulf, qu'il avait arrachés aux pratiques du paganisme, lui donnèrent une terre de leurs possessions, appelée Amonaburg; il y éleva une église et un monastère. Ensuite il s'avança dans le pays des Hessois et jusqu'aux frontières des Saxons, où il baptisa plusieurs milliers de barbares. Assuré dès lors de ne point compromettre par une prédication impuissante la gloire de l'Evangile, il envoya Binna, son disciple, au souverain pontife, pour rendre compte des fruits obtenus; lui-même le suivit de près (1).

Le second voyage de Winfried à Bome ouvre une nouvelle période de sa mission. Le pape Grégoire II le reçut dans la basilique du Vatican, l'entretint longuement et lui demanda sa profession de foi, que le mis-

^1) VVilUbald, 6, 7. Othlo, l, 12. Mignel, p. 46. Rettberg, 1, 537. S.-ilers, 77.

S;'COiuJ voyage de Bonifaoe à Homo.

176 CllAriTUE V.

sionnaire écrivit, pour ne rien laisser au hasard du discours dans une matière si grave. Enfin, le jour de Saint-André de l'an 725, le pape le consacra éveque régionnaire, c'est-à-dire sans limites de juridiction, et changea son nom barbare contre le nom prophétique de Bonifacius. L'élu prêta le serment épiscopal usité dès le temps du pnpe Gélase, et qu'il faut rapporter en entier, comme l'acte solennel qui fonda le droit ecclésiastique de l'Allemagne : « Au nom du Seigneur Dieu c( Jésus-Christ, qui nous a sauvés: sous l'empire du c( seigneur Léon le Grand, empereur, la septième année « après son consulat et la quatrième année de son fils ce Constanlin le Grand, empereur; indiction sixième. c< — Moi, Bonifacc, par la grâce de Dieu, éveque, je «promets à vous, bienheureux Pierre, prince des (( apôtres, et à voire vicaire le bienheureux Grégoire, c< comme à ses successeurs, par la Trinité indivisible, « Père, Fils et Saint-Esprit, et par votre corps très-sacré c< ici présent, de garder la fidélité et la pureté de la foi c( catholique, et de persévérer, avec l'aide de Dieu, c( dans l'unité de la même foi, d'où dépend, sans aucun « doute, tout le salut des chrétiens. Je promets aussi a de ne jamais consentir à aucune instigation^ contre c( l'union de l'Eglise commune et universelle; mais de (( prêter en toutes choses, comme je l'ai dit, ma ûdcc( lité, ma sincérité et mon concours, à vous et aux « intérêts de votre Eglise, à qui le Seigneur Dieu a a donné le pouvoir de lier et d" délier, ainsi qu'à votre (( vicaire el à ceux qui lui succéderont. Si je viens à

« connaître des prélats qui vivent conlrairemcnt aux <c règles anciennes des saints Pères, je m'engage à n'a- « voir avec eux ni communion ni commerce; mais, au « contraire, à les réprimer si je puis; sinon, j'en forai « aussitôt un rapport fidèle à mon seigneur le succos- <( seur de l'apolre. Que si (ce qu'à Dieu ne plaise!) je « tente d'agir contre les termes de la présente déclar.i- « tion, en quelque manière ou dans quelque occasion « que ce soit, je veux être trouvé coupable au jugement « éternel, et encourir le châtiment d'Ananie et de Sap- « phire, qui osèrent vous tromper en vous cachant leurs «biens. — Moi, Boniface, humble évèque, j'ai écrit « de ma propre main ce texte de mon serment, et, le « déposant sur le corps très-sacré de saint Pierre, j'ai « fait devant Dieu, pris pour témoin et pour juge, le (( serment que je promets d'observer. » En renvoyant Doniface aux nations du jNord, le souverain pontife lui remit le livre des sainls canons; il y joignit des lettres pour Charles Martel, pour les évêques, pour le peuple €hrétien, qu'il exhortait à protéger le délégué du sainlsiége, à le seconder, à le secourir; enfin pour les idolâtres thuringiens et saxons, auprès desquels il l'accréditait comme l'envoyé de Dieu dans l'intérêt de leurs ^mes (1).

Saint Bonifiice quitta Rome, et se rendit premièro

(1) Olhlon, l, 14. La formule do semiont esl à peu près la nièiiie que pour les évèques suburbicaires. Cf. Liber diiirnus Romanorurn ponlifi- CMm. Epist. Gregorii Carolo, universis Germ. episc, populo Thuringoriim, opiimatibus Tlinringvrum, populo Allmxonum, inter Bonifacii *pisl. , 5-9.

Donil'atv évjque vw Ge:iiiliiiic .

178 f.HAPITRE V.

ment auprès de Charles Martel, qui lui fit délivrer une charte de sauvegarde, souscrite de sa main et revêtue de son sceau. Il y était ordonné aux évéques, ducs, comtes, et officiers de tout rang, de respecter l'homme apostolique, le maire du palais l'ayant pris sous sa protection (Mundiburdium), et lui prêtant main-forte pour aller et venir comme il lui plairait, de façon qu'il trouvât partout justice. Charles Martel devait assurément ce bon procédé au missionnaire, cette réponse à un pape qui le louait de sa piété, à des avances qui lui laissaient déjà pressentir ce que Rome pourrait un jour pour la grandeur de sa maison. Mais on a heu de douter que le maire du palais, distrait par les soins de la guerre et du gouvernement, circonvenu par des prêtres relâchés, aussi peu favorables au prosélytisme des- Anglo-Saxons qu'aux austérités des Irlandais, s'occupât d'entourer Boniface de cette protection vigilante que demandait son ministère en des circonstances si difficiles. Au moment de rentrer dans ses missions de liesse et de Thuringe, on voit le grand évêque s'effrayer de son isolement. Il croit encore, et peut-être plus qu'il ne faut, à la nécessité de l'intervention séculière pour contenir les mauvais chrétiens, et pour commencer la conversion des païens, non par la violence, mais par le respect. D'un autre coté, il trouve le prince entouré do prélats courtisans, d'adultères et d'homicides élevés aux saints ordres, de faux docteurs (jui, à l'exemple des manichéens, défendent les viandes f)ermises. Alors il se souvient des monastères de Bre-

LES AN(iI.O-SA\ONS. — SAINT BONIIACE. 179

Ingne, de ce peuple de saints, où sa jeunesse trouvait tant de lumières et de consolations. Il écrit à son ancien évêque Djfniel , «selon cette habitude des hommes (juand ils sont dans la peine, de chercher des adoucissements et des conseils auprès de ceux dont ils connaissent la sagesse et l'amitié, » Daniel lui répond ; il l'encourage par le souvenir des apôtres et des martyrs; il l'engage à chercher au-dessus des princes de la terre le seul appui qui ne le trahira point. Surtout il lui prodigue les conseils de sa vieille expérience pour la conversion des païens, dans une lettre (jii'il faut citer jiour y voir la suite de cette politique de saint Grégoire, dont l'Église anglo-saxonne avait conservé la tradition (1).

« Vous ne devez point, écrivait-il, vous élever contre l,, « les généalogies de leurs faux dieux. Laissez- les répé- Xéïknn'' c( ter devant vous que leurs dieux naquirent les uns des i^^s paion.^. c( autres, par l'embrassement de l'époux et de l'épouse. c< Vous leur prouverez ensuite que des cjieux et des « déesses nés d'une naissance humaine ne sont que des (( hommes, et qu'ayant commencé d'être, ils n'existèc< rent donc pas toujours. Alors demandez-leur si le

(1) Willibald, 8, Olhlon, T, 23. — Carolus episcoph, diicibiis, etc. Boiiil'acius Danieli : « .Nain siiic palrociiiio priiici[)is Fraiicorum, iiec populuui rcgere, ncc presbyteros vcl diaconos, inonachos vel ancillas Dei, de onde re possuni, nec ipsos paganoriiiii rit us et sacrilcgia idolorum in Gennania, bine illius niandato et timoré prohibere valeo. » Kettberi, p. 545, a fait remarquer combien Bonil'ace trouva peu d'appui ;'.upriïs de Cliî^ilcs Martel. — Vita S. Gregorii Trajccteîisis, ap. Mabillon, III, pars 2, 204 : « Ipsi ^o\'\ cœperunt contradiccic et blaspheniurc quanlum [)Oluernnt... quia pereyrinuses^et. »

« monde a eu un commencemeni, ou s'il est éternel; « et s'il a commencé, qui l'a créé? Et dans quel lieu, a avant la création, résidaient ces divinités qui nais- « sent? S'ils le disent éternel, qui le gouvernait avant « la venue des dieux? Comment soumirent-ils à leurs « lois ce monde qui n'en avait pas besoin? D'où est « venu le premier d'entre eux, et par qui fut engendré « celui de qui descendirent tous lés autres? Pensent-ils « aussi qu'il faille honorer leurs dieux pour le bonheur c( temporel et présent, ou pour le bonheur éternel? Si « c'est pour le bonheur temporel, qu'ils disent en quoi « les païens sont plus heureux que les chrétiens? — a Vous leur adresserez ces objections et plusieurs au- « très semblables, non comme des provocations et des c< insultes, mais avec beaucoup de modération et de c( douceur. Et par intervalles il faudra comparer leurs « superstitions à nos dogmes^ les effleurant pour ainsi « dire, afin qi.e les païens demeurent confus plutôt « qu'exaspérés, qu'ils rougissent de l'absurdité de leurs a opinions, et ne pensent point que nous ignorions « leurs fables et leurs criminelles observances. Vous c< leur représenterez aussi la grandeur du monde chrc- « tien, en comparaison de quoi ils sont si peu de chose. <( Et afin qu'ils ne vantent pas l'empire immémorial « de leurs idoles, apprenez-leur que les idoles furent « adorées par toute la terre, jusqu'à ce que la terre eût « été réconciliée avec Dieu par la grâce de Jésus- « Christ (1). »

(1) Daniel Bonifacio : « ll;vc cl liis siiinlia niiilta alia quai iiunc enu-

LES AIS'Gi.O-SAXONS. — SAliST HONIFACE. 18»

Tels étaient les conseils que Boniface nicdilait, en Lcchr-na pénétrant de nouveau chez les tribus païennes de la ^®'^'"^'flesse. Ces ménagements pour les traditions iiationales, celle indulgence soutenue de lant de zèle et d'austérité, attiraient les barbares. Beaucoup abjurèrent leurs erreurs. Mais d'autres, en grand nombre, sacrifiaient ouvertement ou en secret aux arbres et aux fontaines, pratiquaient les divinations et les incantations, et consultaient le chant des oiseaux. Alors, par le conseil des plus sages, et pour entiaîner par un grand exemple les esprits ébranlés, il résolut de renverser un arbre d'une merveilleuse hauteur, que les païens dans leur langue nommaient le chêne de Thor, et qui s'élevait au lieu appelé Geismar. Une grande multitude de barbares était accourue, menaçant de défendre à main armée ce dernier signe du culte de leurs pères, et de mettre à mort l'ennemi des dieux. L'évêque parut, entouré de ses clercs. Aux premiers coups de cognée, un grand vent, qu'on regarda comme un signe du ciel, lit plier le cliene gigantesque. Il s'inclina sous le poids de ses branches, et tomba, se brisant en trois endroits, de sorte que, sans aucun travail, il se trouva partagé en quatre grands troncs d'une égale longueur. La foule des idolâtres rétracta ses imprécations, et loua le- Dieu des chrétiens (1).

Le coup porté au paganisme en un jour voulait être

merare longum est, non quasi iusult;indo vel irrilando eos, sed placide ac magna objicere moderatione délies. » Epist. Bonifacii, M, 12, 15, 44.

(1) ^^illibald, cap. viir. Sur le culte des arbres chez les GerniainSr (liimm. Mythologie, p.COctsniv.

soutenu par un effort de plusieurs années. Du bois de l'arbre sacré on construisit un oratoire en Thonneur de saint Pierre. Deux autres églises s'élevèrent auprès d'Altenberg et d'Ohrdruff ; puis, remontant le cours de la Wera, il reprit le chemin de la Thuringe, qu'il trouva livrée à tous les désordres de l'anarchie militaire, jusqu'à ce point que le peuple, fatigué de la tyrannie de ses comtes, s'était donné aux Saxons. En même temps des prêtres concubinaires y prêchaient l'hérésie, en ameutant les nouveaux chrétiens contre le délégué de Rome, dont ils redoutaient l'autorité. Mais lui les confondit publiquement; et, arrachant la multitude à leurs séductions, il continua de propager la parole de Dieu au milieu de beaucoup de privations et de périls. Le nombre des fidèles s'accrut rapidement, les églises se multiplièrent; les nouveaux oratoires de Frizlar, d'Erfurt, d'Altenberg, d'Ohrdruff, s'élevèrent pour devenir le centre d'autant de bourgades, et les prédicateurs commencèrent à manquer.

Colonies Alors Bouifacc tourna ses espérances vers ses frères

anglo-saxon- 1,.,^ -i'--! '^ Ul'

nesappeiées d Anoletcrrc; il écrivit aux eveques, aux abbes, aux

par "

S. Boniface. gaintes femmes qui gouvernaient des monastères; il leur confiait sa détresse, l'insuffisance de ses prêtres, les sollicitudes de sa responsabilité épiscopale. « Pour celui <( qui fut appelé au ministère de la parole, disait-il, a c'est peu de vivre saintement : s'il rougit ou s'il « craint de poursuivre les hommes égarés, il périra « avec ceux qui périssent par son silence. » Il sollicitait donc leur secours; il demandait des ornements

^acerdolaux , des cloches, principalement des livres. On devait chercher pour lui, dans les archives des couvents, les Questions de saint x\ugustin de Cantorhéry, apôtre des Anglo-Saxons, avec les réponses de saint Grégoire le Grand, les Passions des martyrs, les commentaires des Pères sur saint Paul, el un volume contenant six prophètes, d'une écriture nette et sans abréviations ni liaisons, comme il le fallait « pour le soulagement de ses vieux yeux. » L'abbesse Eadburg était priée de lui faire transcrire les Epîtres de saint Pierre en lettres d'or, c( afin d'honorer les saintes Ecritures devant les regards charnels des païens (1). » Surtout il implorait de nouveaux ouvriers pour la moisson blanchissante de rÉvangile. Les monastères anglo-saxons s'ouvrirent à son appel : il en sortit un grand nombre de serviieurs de Dieu, lecteurs, écrivains, hommes habiles en différents arts, et ils se rendirent en Germanie. Une génération de disciples se forma autour du maître : c'était Lui, qui (levait lui succéder un jour; Willibald, revenu du pèlerinage de Jérusalem ; Wunnibald, Witta. Il avait déjà auprès de lui le jeune Grégoire et Wigbert, qu'il mit à la tête de la colonie monastique de Fritzlar. Plus tard, un homme noble de la province du Norique vint lui présenter son jeune fils, pour l'élever au service de Dieu. Celui-ci s'appelait Sturm, et devint le fondateur

(1) Willibald, 8. Othlon, 1, 23, 24, 25. Epist. Bonifacii, 22. Dauieli,

37. Cuthberto, 38 et 42. Egberto, 39. Pechthebno, 40. Nothelmo, 17,

18, 19, 20. Eadbiirgx... « Mihi cum auro conscribas opistolas doniini

iiiei S. Pelri apostoli, ad honorein et revercnliam sanctariim Scriptura-

iriim ante oculos carnalium prsedicando. »

1 ;; ciiAPiTi; E V.

de l'abbaye de Fluide. On vit sorlir aussi des couvents de la Grande-Bretagne un essaim de veuves et de vierges, mères, sœurs, parentes des missionnaires, jalouses de partager leurs mérites et leurs périls. Chuniliild et Berathgil, sa fille, s'arrêtèrent en Thuringe. Chunidral fut envoyée en Bavière; Tbecla demeura à Kitzingen, sur leMein. Lioba, f< belle comme les anges, c( ravissante dans ses discours, savante dans les Ecri- « tures et les saints canons, » gouverna l'abbaye de Biscbofsheim. Les farouches Germaines, qui autrefois aimaient le sang et se mêlaient aux batailles, venaient maintenant s'agenouiller au pied de ces douces maîtresses. Le silence et l'humilité ont caché leurs travaux aux regards du monde; mais l'histoire marque leur place aux origines de la civilisation germanique : la Providence a mis des femmes auprès de tous les berceaux (1).

Tôdication^ Au bout (le quelques années, Boniface comptait cent s. Boniface. ]j)ijle convcrtis. iMais c'était peu de mener au baptême ces hommes que nous avons vus si faibles et si tentés, si prompts à quitter le Christ pour retourner aux faux dieux, au meurtre, au pillage : il fallait mettre la cognée aux racines du paganisme» dans les cœurs, plus fortes et plus tenaces que celles du chêne sacré de Geismar. Ce fut l'ouvrage de la prédication de saint Boniface et de ses disciples, si nous pouvons en juger par

(I) VitaS. Liohx, \\\^\u\ Miihillon. Acin SS. OrdinisS. Boicdicti, ssec. m, Cf. \itaS. Sliirmi, a^'. iVrIz, t. Il; Vila S. U ////7>^//(//. il.id.; Miiiiiei, 58, 60; Seiters, 171-221.

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