‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 3)Chapitre 14 sur 32 · ie[.an(;es · texte numérisé non relu

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d'y offenser Dieu. Les instincts violents de la nature humaine, réprimés parle Christianisme, s'échappent et reviennent par ce côté... Tertullien, pour s'être laissé entraîner à l'impétuosité africaine de son génie, poursuivit d'une même animosité les faux dieux et les faibles chrétiens qui leur sacrifiaient; il refusa de les recevoir à la réconciliation promise au repentir; il ne pardonna point à l'Eglise de leur avoir pardonné, et finit par apostasier en haine des apostats. Dans les querelles de l'arianisme, les invectives de Lucifer de Cagliari éclatèrent comme la foudre. Il demeura inflexible au scandale du concile de Rimini; mais, quand les évèques pénitents rentrèrent dans la communion de Rome, il en sortit afin de ne pas s'y trouver avec eux... Qu'avons-nous besoin de ces lointains exemples? Une grande chute nous a fait assez voir que les colonnes mêmes de la controverse peuvent tomber quand elles ne sont point assises sur la charité... Que si l'on objecte l'autorité de saint Jérôme et de saint Hilaire, et leurs paroles toutes frémissantes d'une indignation religieuse, ce sont là d'illustres exceptions, comparables à ces martyrs qui brisèrent les slatues ou arrachèrent les édits. L'Eglise les honore, mais sans cesser de rappeler la loi qui interdit de provoquer la colère.

La dispute a d'autres dangers pour ceux qu'elle cherche à convaincre. Assurément, quand les chrétiens s'engagent au laborieux service de la polémique, c'est avec la volonté droite de servir Dieu et de gagner les hommes. Il ne faut point compromettre la sainteté de

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la cause par la violence des moyens. Pascal l'avail cornpris, et l'a dit quelque part : « La conduite de Dieu, « qui dispose toutes choses avec douceur, est de mettre « la religion dans l'esprit par la raison, et dans le cœur « par la grâce... Commencez par plaindre les incré- « dules ; ils sont assez malheureux. II ne faudrait les a injurier qu'en cas que cela leur servît; et cela leur « nuit. » Ce langage est honorahle pour un temps où la religion était maîtresse, il est instructif pour le temps présent.

En cherchant à se rendre compte de l'état des intelligences, on verra que par le concours des événements et des fautes, à la suite de trois siècles de renaissance, de protestantisme et de mauvaise philosophie, les esprits se trouvent divisés en trois classes nomhreuses : ceux qui croient, ceux qui doutent et ceux qui nient. Et si l'on cherche dans les âges passés l'exemple d'une situation pareille, on en reconnaîtra quelque image vers la iîn du quatrième siècle, quand le paganisme et le christianisme se disputaient encore le monde au milieu de l'incertitude de heaucdup d'hommes. La querelle au fond n'a pas changé, et la conduite des Pères marque maintenant encore nos devoirs. C'est saint Basile entretenant une touchante correspondance avec le sophiste Lihanius, entourant de toute la piété filiale d'un disciple son vieux maître païen, dont il ne désespéra jamais. C'est saint Augustin poursuivant de ses lettres infatigables son ami Licentius, faible cœur qui ne savait point se résoudre. Saint Jérôme écrit à Lœta; il la console de

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l'opiniâtreté du^ieux pontife xUbinus, son père. Il lui rappelle qu'une conversion n'est jamais tardive. Il veut que sa jeune enfant, née du vœu fait au tombeau d'un martyr, soit élevée sur les genoux du vieillard, qu'elle le captive de ses caresses, et que, a suspendue à son « cou, elle chante, jusqu'à le faire sourire,. V Alléluia a malgré lui... »

Il ne faut donc pas d'abord désespérer de ceux qui nienl. 11 ne s'agit pas de les mortifier, il s'agit de les convaincre. La réfutation est assez humiliante pour eux quand elle est décisive. Quelle que puisse être la déloyauté, la brutalité de leurs attaques, donnons-leur la leçon d'une polémique généreuse. Gardons-nous de pousser à bout leur orgueil par l'injure, et ne'les intéressons pas à se damner plutôt que de se dédire... Le nombre est plus grand de ceux qui doutent. 11 y a de belles intelligences mal engagées dans la vie par le malheur d'une éducation insuffisante ou par l'entraînement d'un mauvais entourage : beaucoup ressentent amèrement la douleur de ne pas croire. On leur doit une compassion qui n'exclut point l'estime. Il serait habile, quand il ne serait pas juste, de ne les p(»int rejeter dans la foule décroissante des impies, de diviser leur cause et de distinguer entre les étrangers et les ennemis. Il n'est pas sage do dédaigner leurs sympathies et de repousser le concours de leurs efforts... L'œuvre de reconstruction qui honore ce siècle fut commencée par le génie catholi(]ue, mais souvent leurs travaux l'ont servie. Ils ont beaucoup fait pour hMvta-

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hlissemciit de la vérité, pour la restauration du spiritualisme en philosophie et du moyen âge en histoire... Nous n'en serons point ingrats. Nous avons fait ensemble la moitié de la route; maintenant, arrivés plus loin et plus haut qu'eux, souvenons-nous que ce ne l'ut point sans leur aide, et tendons-leur la main. Ne la retirons pas s'ils tardent à la saisir. Quelques-uns, après avoir attendu un peu de temps ces intelligences attardées, ont perdu patience et s'irritent de leur lenteur. Ne perdons point patience, messieurs. Dieu est patient parce qu'il est éternel : et les chrétiens aussi...

Il importe de ne pas nous méprendre sur un fait considérable de cette époque, je veux dire le retour des esprits à la foi. Assurément, si l'on considère les quarante-trois ans qui viennent de s'accomplir, on ne méconnaîtra pas que les idées ont marché plus vite que les heures depuis le jour où le nom de Dieu, prononcé par Bernardin de Saint-Pierre, était couvert des huées de l'institut. Alors parut ce livre qui ne trouvait point d'éditeur: le Géme du christianisme... Un mouvement commença qu'on a longtemps contesté, qui ne peut plus se nier, mais qu'il ne faut pas s'exagérer, afin de ne le pas compromettre. 11 veut être conduit et modéré avec des sollicitudes infinies pour aller jusqu'au bout... Nous sommes encore trop loin de la terre promise pour prendre des airs de vainqueurs et de maîtres. Gardons nos bâtons de voyage, et ne plaignons ni le temps ni la peine. Le peuple de Dieu demeura quarante ans en chemin; mais il était sous la conduite du prophète, et

il finit par trouver le lieu de son repos. Nous n'avons point achevé de traverser le désert, mais l'Église de France a aussi ses Moïses, et nous arriverons.

Dans ce travail de la chrétienté pour un avenir meilleur, notre humble mérite de laïques et de gens de lettres sera d'avoir cherché à ressaisir les traditions de nos pères, à ne pas laisser périr les disciplines de la science chrétienne et de l'art chrétien. En ramenant la vérité dans l'étude, la beauté dans la production, la bonté dans la controverse, nous aurons retrouvé un reflet de ces trois rayons divins, le vrai, le bien et le beau, qui ne luisent jamais inutilement aux yeux infirmes des hommes. Si le doute et l'erreur ont rendu malades les sociétés modernes, nous savons que Dieu a fait les nations guérissables.

Des applaudissements prolongés ont accompagné ce discours, et ont plusieurs fois interrompu l'orateur.

Monseigneur l'archevêque termine la séance par ces paroles :

Messieurs

Je craindrais d'affaiblir ce que vous venez d'entendre en le reproduisant. D'ailleurs, une analyse, quelle qu'elle fût, vous retiendrait inutilement. Je me bornerai à exprimer mes sentiments sur les dernières réflexions qui viennent de vous être présentées; je les approuve sans aucune restriction, je les approuve de

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loLil mon cœur. Je veux me borner à une parole tirée du livre de 17miirtli(m qui les résume parfailemenl. L'auteur de V Imitation, dans sa simplicité admirable, dit que riiomme passionné et colère entraîne (le latin dit trahit) le bien vers le mal, qu'il change tout en mal ; tandis que l'homme pacifique tourne tout vers le bien : Homo passionatas etiam boiium in malum trahit et faciliter malum crédit. Bonus pacificm homo omnia ad bonum convertit. Je crois qu'on ne peut pas vous en dire davantage sur ce sujet après ce que vous venez d'entendre ; ces mots en sont l'abrégé. J'ose à peine vous traduire le titre de ce chapitre; il est intitulé : De bono hominepacifico, — Du bon homme pacifique. Je souhaite, ajoute monseigneur en souriant, que nous soyons tous des bons hommes de cette espèce.

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