‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 3)Chapitre 23 sur 32 · TRINITÉ THIBÉTAINE · texte numérisé non relu

TRINITÉ THIBÉTAINE

(Om,

(Uni.

TIUNITÉ TAÎTIENNE.

(Tane [leP^re),

..'Oro leFils^,

(îaroa [l'Esprit]. .

amèner;iient sans doute de nouveauM

daienl un libérateur. L'0-laïtien lui-même avait sa trinité semblable à la nôtre quand les Européens abordèrent son île perdue dans les plaines de l'océan Pacifique; et les missionnaires qui lui portaient l'Évangile tressaillirent d'étonnement en l'entendant glorifier, dans sa langue barbare, le Père, le Fils et l'Esprit (1).

Tous les travaux liistoriques s'accordent donc à prouver que la religion originelle de l'bumanité ne fut point un fétichisme grossier, mais un monothéisme pur, une sorte de christianisme primitif (2). Enfants d'un Dieu

(l)Gumilla, tom. I, Vue des Cordillères; Mac-Carty, Annales des Voyages, îles de la mer du Sud; Journal des Voyages, tome XXVIII.

(2) Les saint-sinioniens ont bien senti le faible de leur système bistorique : ils se sont efforcés d'éliminer les recherches des Orientalistes qui contrarient leurs vues. « Il en est, disent-ils, de ces fragments histoiiques «( comme des lambeaux de terrain, sur lesquels le géologue peut laire des « hypothèses plus ou moins ingénieuses, mais où il ne porte jamais le ca- «( cbet de la certitude scientifique... L'histoire de la civilisation euro- « péenne n'a pas seulement Tavantage de présenter une longue suite de K termes, mais encore aucune autre époque historique n'est mieux connue, u II y a plus : on peut affirmer à Tavance, que si Vinterpolation de la (I série orientale est complète, elle n'offrira dans son ensemble que l'un «( des termes qui nous sont connus. » {Doctrine, première année, p. 54.)

Ainsi c'est sur le dévelojtpement d'une population de deux cents millions, pris j)our base, que les fils de Saint-Simon s'ap[>rètent à établir la loi du genre liumain ; et, po:tant leur prévention dans l'étude de l'histoire entière, tout progrès ne leur apparaît que comme terme de la civilisation européenne. Un esprit consciencieux penserait, ce me semble, que. la marche des peuples de l'Europe n'est au contraire qu'un terme du développement total du genre humain; qu'une loi générale doit être établie, non sur une série de faits particuliers, mais sur l'examen de tous les phénomènes auxquels elle se rapporte, et qu'il est téméraire à l'homme de vouloir forcer la nature 'a rentrer dans les cadres étroits qu'il a tracés. De plus, l'histoire mythologique de l'Europe elle-même dément l'I.yiothèse de Saint-Simon; filles d'une même souche, toutes les races bnmaines étaient héritières des mômes croyances révélées : l'observation l'allesfe; l'observation, non point restreinte et tronquée, mais étendue à tous peuples chez lesquels la science a pu pousser ses investigations.

très-bon, et fils d'un homme pécheur, les premiers humains durent h ce titre emporter avec eux et le souvenir de la révélation divine et celui de la déchéance paternelle. Les membres de la grande famille marqués de ce double sceau se dispersèrent, et bientôt la différence des temps, des lieux, des situations politiques, vint altérer le fond de l'antique croyance. Chaque religion se revêtit de couleurs locales et de mensonges poétiques. Le peuple d'Israël resta seul fidèle dépositaire des traditions du genre humain. Moïse et les prophètes apparurent pour garder et entretenir ce précieux trésor, jusqu'au jour où Dieu, rappelant à lui toutes les nations, leur restituerait leur antique héritage.

Ce jour arriva.

LE CHRISTIAMSME.

A cette époque, l'empire romain, le colosse de l'antiquité, commen(;ait à chanceler sur ses pieds d'argile ; le vieux paganisme voyait ses dieux méprisés, languir sur leurs autels, et ses fables surannées ne savaient plus trouver le chemin de la persuasion. Le corps social s'ébranlait jusque dans ses fondements : les esclaves avaient déjà senti l'iniquité du joug qui pesait sur eux, et Spartacus avait levé la tète. Le sang des guerres civiles fumait encore dans les champs de Pharsale et sur les rives du Tibre : le pouvoir entre les mains du plus

fort était une arme terrible, qui tuait la liberté, et plaçait le plus laiblc entre la servitude et la mort.

La philosophie et les sciences, également incapables d'expliquer l'homme et la nature, après avoir parcouru tout le champ des hypothèses, épuisé toutes les rêveries,, s'étaient arrêtées pour s'abîmer dans le doute. La poésie et les arts, dégénérés de leur antique grandeur, s'étaient faits courtisans, et ne savaient plus offrir à l'âme ni consolations ni jouissances. Il manquait un point fixe à l'activité de l'homme : découragé en présence de sa propre dégradation, cet être malheureux s'était abaissé plus que jamais vers la terre : il avait cherché à s'endormir dans Tivresse des voluptés sensuelles pour oublier son opprobre; il s'était reposé dans l'abrutissement du désespoir.

Mais les voluptés étaient incapables de remplir un cœur créé pour de plus hautes destinées. Il y avait donc un malaise immense, un vide que rien ne pouvait combler. On attendait de l'Orient des hommes qui devaient conquérir le monde (1) : de tous les points du globe s'élevait comme un soupir universel, pour invoquer le désiré des nations.

C'était l'heure oii Jésus-Ciirist, après avoir annoncé la bonne nouvelle aux pauvres d'Israël, prêché la loi de paix et d'amour, prouvé sa mission par sa vie, sa mort et ses prodiges, remettait ses pouvoirs à ses disciples, et disait à douze pécheurs : « Allez et enseignez par

(1) Tacite, Suétone, Ciréroii.

2\n MÉLANGES.

a toute la terre. » C'était l'heure où le Christianisme, en la personne de Pierre, venait pieds nus, le bâton de pèlerin à la main, prendre possession de Rome, au nom de son Maître crucifié.

Et il lui fut dit comme au prophète : « Soufflez sur a ces ossements, et commandez à la vie. » Il commanda : la vie descendit sur ce vaste champ de mort, et le genre humain se ranima, et le monde fut renouvelé.

Si j'avais à énumérer tous les caractères sacrés de la religion du Christ, toutes les marques de sa mission, longue serait ma tache. Il faudrait d'abord exposer le vaste tableau de l'attente des nations et la nombreuse série des prophètes, qui venaient rappeler l'antique promesse. Puis apparaîtrait Jésus avec ses prodiges, sa vie, sa mort, sa résurrection, et enfin l'excellence de sa doctrine, son influence bienfaisante, ses victoires et ses triomphes. Car lelle est la nature du Christianisme, que ses bases sont accessibles à toutes les intelligences, et que parmi ses preuves, les unes, historiques, et pour ainsi dire matérielles, peuvent s'adresser aux esprits les plus grossiers; les autres, rationnelles et philosophiques, présentent un aliment solide aux âmes les plus élevées, aux pensées les plus hardies.

Mais ce n'est point une démonstration de la divinité du Christianisme que je dois établir : je me bornerai à une appréciation rapide de sa doctrine et de ses bienfaits.

A l'homme dégradé, repu des délices de la chair, tel que nous venons de le contempler, l'Evangile ré-

vèle une nouvelle existence : Car T homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Et il le réveille de son assoupissement pour lui découvrir toute Thorreur de sa turpitude, il lui tend la main pour le relever : il le fait renaître de l'eau et de l'esprit, et le place ainsi palpitant d'espérance et de joie dans une vaste carrière, dont le seuil est sur la terre, et le terme dans les profondeurs de l'éternité : Soyez parfaits comme votre Père céleste est PARFAIT. Et qu'on ne dise point que le précepte est audessus des forces de celui qui doit le mettre en pratique. S'il est vrai que l'homme va s'élevant sans cesse sur l'échelle du progrès, le but que la religion lui propose ne devait-il pas être placé si haut, qu'on pût s'en approcher sans cesse, sans jamais le dépasser?

En même temps que le Christianisme dicte cette loi, il donne l'essor à toutes les puissances intellectuelles et morales. Il s'adresse d'abord au sentiment religieux pour en faire l'âme de la vie humaine, il le développe en lui donnant une direction sublime. Le polythéisme avec ses dieux multiples et charnels, ses images grossières et licencieuses, ses fables absurdes, avait corrompu le cœur et outragé la raison de ses sectateurs, qui lui rendaient à juste titre l'indifférence et le mépris. La religion du Christ, au contraire, charme l'imagination par des tableaux tour à tour pleins de magnificence et de grâce, elle réchauffe, elle épure les affections, en leur présentant des objets sacrés; elle parle à l'intelligence, en lui offrant des idées impo-

29i MÉLANGES.

santés, des vérités fécondes, que les écoles philosophiques les plus célèbres n'avaient qu'à peine pressenties. A ce grand système l'unité préside; non pas l'unité absolue, rêvée par les panthéistes de tous les siècles, mais l'unité créatrice et conservatrice, le Dieu unique et simple foyer de toutes les existences, principe et fin de toute créature. Vers lui seul doivent converger toutes les pensées, tous les sentiments, toutes les œuvres. Revêtu de toutes les perfections qui font naître l'amour, il fait un précepte d'aimer; de la charité naissent la foi et l'espérance, car on croit et on espère en celui qu'on aime. Glorieuse triade de vertus ! sur leurs ailes, l'homme s'élance vers son Père céleste, qui le comble à son tour de consolations et de lumières, qui lui promet pour prix de ses combats et de ses peines une vie immortelle, délicieuse. Oh! que nepuis-je montrer ici toutes les profondeurs de cette doctrine céleste? que ne m'est-il permis de dévoilera tous les regards la beauté, la grandeur de ses dogmes, la douceur et la majesté de ses enseignements? Mais puisque des limites étroites me resserrent, qu'il me suffise d'observer qu'en s'environnant d'un culte et de mvstères, le Christianisme fait preuve d'une vaste connaissance des besoins de l'humanité. Car telle est la grandeur de l'homme, que rien défini ne saurait le satisfaire, il se dégoûte bientôt de ce qu'il possède et de ce qu'il comprend. Il lui faut un horizon sans bornes, des abîmes qu'il ne puisse sonder : il lui faut des mijs[('}'e:<. Et cependant telle est sa hiiblesse, que l'àme, incapable de s'alimenter cou-

r.ÉFLEXIONS SUR LA DOCTUINE DE SAINT-SIMON. '205

tinuellement d'idées pures, est obligée, pour soutenir son attention, d'emprunter le secours des sens : ce qu'elle pense, ce qu'elle éprouve s'exprime par des signes; les pensées, les émotions religieuses ont aussi leur expression nécessaire, inévitable: cette expression c'est le culte. Ainsi une religion sans culte et sans mystères méconnaîtrait les exigences de la nature humaine, elle serait à la fois trop élevée pour l'ignorant, puisqu'elle ne parlerait pas à ses sens ; trop basse pour le savant, puisque, s'expliquant tout entière à son esprit, elle ne saurait pas apaiser ce besoin de l'infini qui le presse de toutes parts.

Comme la religion de TEvangile se résume dans l'amour de Dieu, de même sa morale est renfermée tout entière dans l'amour des hommes, et proclame en quelques paroles tous les principes organisateurs de la société. c( Qu'il est doux, qu'il est heureux de vivre en- « semble comme des frères (1) ! Tu aimeras tun pro- « chain comme toi-même. Ne fais pas à autrui ce que c< tu ne voudrais pas qu'il te fût fait (2). » A ces mots de ralliement, les membres de la grande famille se tendent la main, l'édifice social s'élève, le pouvoir y préside, le Christianisme lui prescrit ses devoirs. Soyez justes j ô vous qui jugez la terre (5) ! En même temps il revêt le chef d'une autorité sacrée, il le présente au peuple au nom de celui de qui toute puteriiité pro-

(1) Psaumes.

(2) Évangile.

(3) Eccle'siaste.

cède (1). Aux PUISSANCES ÉTABLIES RESPECT (2), Cl IcS

chrétiens rendent à César ce qui est à César, prient et combattent pour ceux qui les persécutent, et la légion thébéenne se laisse massacrer par les satellites de Maximien, plutôt que de tourner ses firmes contre son souverain légal : une auréole de vénération entoure la tête des rois; représentants de la Divinité, leur personne est inviolable et sacrée. A tous liberté, et Jésus prêche la fraternité de tous les fils d'Adam, les justices de Dieu, qui, sam égard pour les personnes^ rend à chacun selon ses œuvres, l'abaissement des riches, l'élévation des pauvres; et saint Paul annonce la liberté des enfants de Dieu, non cette licence effrénée qui ouvre la barrière à tous les crimes ; mais cette noble indépendance de 1 àme, lorsque, affrancliie du joug de la chair, elle ne craint plus ceux qui peuvent donner la mort au corps, et se meut librement vers le bien. Fais ce que dois^ disaient nos catholiques ancêtres, advienne que pourra. — A la voix de l'Évangile, les chaînes de l'esclavage tombent, le despotisme croule de toutes parts, Théodose prend le sac et la cendre, pour expier le massacre de ses sujets rebelles ; Clovis est baptisé avec tout son peuple; les princes communient à côté du dernier de leurs vassaux, les mêmes tombeaux reçoivent les grands et les petits, la même croix veille sur leur cendre. Charité, amour entre les hommes, et ce précepte fait des martyrs, ce précepte fait les

(1) /:y'<//'e (le saint Pierre.

{'Ij I^pihe (le saint î^iul.

Vincent de Paul, ouvre la main du riche, remplit celle du pauvre, élève les hospices, attache la piété vigilante au lit de la douleur, donne un denier à la veuve, un asile à l'orphelin, un refuge au coupable repentant, détruit les haines, met le prêtre entre les deux ennemis qui brûlent de se déchirer, crée le droit des gens, et place le souverain Pontife comme médiateur entre les princes chrétiens, alors que la discorde a armé leurs bras (1). Au sein des familles, la loi de paix et d'amour répand les mêmes bienfaits : elle bénit funion conjugale, elle entoure le père de la tendresse et du respect de ses fils, elle parle au jeune enfant par la bouche de sa mère, elle éteint les premières étincelles de la jalousie, elle fait asseoir au foyer domestique le calme et le bonheur. La vie du chrétien est une fête continuelle. Écoutez avec quelle onction, avec quelle grâce la sagesse divine se plaît à tracer ce riant tableau : « Piéjouis-toi, mon lils, avec l'épouse de ta jeunesse, c< comme le faon avec la biche qu'il a choisie; que ton (( épouse soit pareille à la vigne abondante qui suspend « ses grappes aux murs de ta maison ; que tes fils se c( multiplient autour de ta table, ainsi que les rejetons <( de l'olivier. Les enfants sont la couronne de leurs « pères, et les pères font la gloire de leurs fils. Que c( ton père se réjouisse, et que celle qui t'a engendré (( tressaille d'allégresse. Les frères qui se prêtent se- « cours sont comme une cité fortifiée (2). » — Que si

il) Giiizot, Leçons d'histoire.

(2) Proverbes, Psaumes.

après cela on reproche au Christianisme de n'avoir pas fait assez pour l'ordre social, de n'avoir pas donné une forme précise au gouvernement des peuples, qu'on sache que la religion caiholiqne doit comme telle s'étendre à tous les temps et à tous les lieux ; car la vérité religieuse ne change point, tandis que le sort des empires, toujours imparfaits, est de se renouveler sans cesse selon les circonstances ; et les formes de gouvernement varient et se succèdent d'après les besoins des peuples. Seuls, au milieu de ces révolutions et de ces ruines, les gi^ands principes moraux que l'Évangile a promulgués demeurent inébranlables, destinés à servir de base à tout édifice politique (1).

Portons plus loin nos regards, voyons s'il est vrai que le Christianisme ait couvert les sciences d'humiliation et de miépris. Ouvrons les Livres qui servent de règle à la croyance : ils nous apprendront que Moïse, l'élu de Dieu, fut instruit dans toutes les connaissances des- Égyp tiens (2) ; que Salomon, le favori du Seigneur, le

(■J) C'est répéter contre le Christianisme une accusation banale, vide tle sens, que de lui reprocher une prétendue prédilection pour le despotisme et la tyrannie. Qu'ils sachent, ceux qui parlent ainsi, sous Tinspiration de rignorance et du préjugé, que les règles de Tlndcx, dictées par \c saint concile de Trente, frappent les doctrines machiavéliques d'une sévère réprobation.

« lte)n. Qiice ex gentilium placitis, moribus, e\eniplis tyrannicam poli- « ticam lovent; et, quam ralionem status falso appellant, inducunt, de- K leantui'. » [Index. Hegulx de corrcclioue, § 'i.)

S'il est un certain nombre de fidèles chrétiens dont les opinions particulières penchent vers le despotisme, ils se trouvent, sans le savoir, en contradictiou avec les ])rincipes de leur doctrine, et c'est injustice que d'imputer a la religion des erreurs qu'elle désavoue.

(!2) Exode.

RKI'LEXIONS SUR LA DOCTRINK DE SAINT-SIMON. 20(>

plus sage des rois, était aussi le plus savant des hommes, a Venez à moi, dit la Sagesse, et je vous ensei- « gnerai. La science est plus précieuse que l'or, et ses a paroles sont plus douces que le miel : ses chemins sont (( beaux, et ses sentiers pacifiques. Elle est pareille à c< un arbre de vie : heureux celui qui peut en goûter les c( fruits ! Dites à la Sagesse : Tu es ma sœur, et que la c( science soit votre amie (1). » Jésus est monté au temple : à peine adolescent il étonne par ses réponses les docteurs de la loi. Bientôt il prêchera aux pauvres, en paraboles simples et naïves, des vérités inaccessibles aux plus grands génies de la Grèce ; il philosophera avec Nicodème, le plus éclairé des Juifs ; il appellera à lui Paul le sage, avec Pierre le pêcheur. Déjà les apôtres ont reçu d'en haut les dons de la science et des langues, ils annoncent la parole devant les rois et jusqu'au sein de l'Aréopage; et les premiers Pères de l'Eglise sont des philosophes d'Athènes et d'Alexandrie. Saint Clément, saint Justin le martyr, Athénagore, disciples de Platon, viennent se rendre à la religion du Christ. Saint Irénée fonde à Lyon des écoles en même temps que des autels. Origène, Tertullien, saint Jérôme, font retentir au loin l'éloquence de leur voix, et dévoilent aux regards surpris toute la profondeur de la doctrine qu'ils confessent. Basile et Grégoire, sortis des écoles athéniennes, étonnent le monde par leur science et leur vertu : partout où le Christianisme surgit, il s'entoure

(1) Vroverbe6.

de lumières (i). Mais voici venir les fiers enfants du Nord. Une force invincible les arrache des forets de la

(1) Ne serait-ce pas ici l'occasion de citer les pensées profondes, les encourageantes maximes des saints Pères sur Tutilité, la beauté, Texcellcnce des sciences et des arts ? Mais ce seul sujet demanderait des volumes : il nous suffira maintenant d'en présenter quelques-unes.

« La philosophie, dit saint Clément d'Alexandrie, conduit à la vraie « sagesse. L'emploi des démonstrations donne une conviction entière d(S (( vérités qu'elles établissent; la philosophie avec leur secours pénètre la « vérité et la nature des choses existantes... Repolisse}' l'élude des scien- « ces profanes, cesl condamner l'homme à descendre au rang des c( brutes. » [Slromates, liv. IV, p. 282 et suiv.; liv. VI, p. 055 et suiv )

« Les sceptiques, selon saint Jean Damascène, se contredisent cux- « mêmes, quand ils refusent à la philosophie le droit de connaître les « choses. 11 n'y a rien de plus excellent que la connaissance; elle est la (( lumière de Fàrne raisonnable. Chei'chons, explorons par des investiga- (' tions persévérantes, consultons même les livres des sages païens, nous y i( puisu'ons des vérités utiles, en les dégageant des erreurs qui peuvent K s'y trouver jointes. « [Capita pldlosopliica, cap. i, 5, p. 9.)

Cette doctrine était aussi celle de saint Basile, lorsqu'il adressait aux jeunes disciples de la religion et de la science ces mémorables paroles : « il faut s'entretenir avec les poètes, les historiens, les rhéteurs, tous les « hommes enfin, lorsqu'il en doit résulter quelque secours pour l'éduca- « tion. )) Et plus loin : v J'ai suflisamment démontré que ces enseigne- « ments étrangers ne sont point inutiles au bien des âmes. »

oôâv p.sXXvi 77fô; tt.v Tri; "^uy/fl? èirifJLêXeîav wcpsXsta xi; e<j£(jOa.i.

Ot'. u.sv C'j/. oiyrr.arc'j y'jyaî; u.y.fir.u.y-y. -7. è'çwOcv 3'r, raùra [x,av(o; v—

pr.rai. [De legendis Gentilunn libris.)

« La science, disait saint Augustin, ne peut jamais être mauvaise, |)uis- « qu'elle est la conquête de l'intelligence et de la raison » ScidiUia mala nunqiiam esse potest, quia ralione et intelligcntia paralur. (S. Augustinus, de Quantilate animse, cap. vu.)

Ecoutez saint Jérôme : « Ceux qui ont employé leur jeunesse à l'élude « des beaux-arts recueilleront dans un âge avancé les fruits les plus doux « de leurs travaux. » Senectus eorum qui adolescenliam suani honeslis artibus insiruxerunt, xtalefii doclior, nsu trilior, processu temporis sapienlior, et veteruni studioruin fruclus dulcissi)nos melil. {S. liierouynuis, cpisl. ad ISepotian.)

Ce langage est aussi celui des Justin, des Origène, des Grégoire, des docteurs du moyen âge, des grands hommes dont l'Église se glorifie à une époque plus moderne. Que penser donc de ceux qui accusent le ca-

RKFLEXIOÎN'S SUR L\ DOCTRINE DE SATNT-SIMON ÔOl

Germanie et des rivages redoutés de la Baltique, et les pousse vers le Capilole. A peu près comme ces avalanches orageuses qui se précipitent du haut des monts, entraînant avec elles tout ce qu'elles rencontrent sur leur passage, les barbai^es s'élancent vers Rome la superbe, entraînant avec eux les débris de la civilisation latine : leurs chefs farouches viennent s'asseoir triomphants sur les sépulcres des Césars. Oh! qui arrêtera leur course impétueuse? Qui pourra mettre à l'abri de ce choc terrible tous les monuments de l'esprit humain, élevés à grands frais par quinze siècles de travaux, et qu'un seul jour peut-être va détruire? Qui osera dompter ces cœurs féroces, se placer entre le vainqueur et le vaincu, et imposer aux conquérants les lumières des peuples subjugués? Ces prodiges seront l'œuvre du Chrislianisme. Voyez-vous ces pontifes qui arrêtent aux portes de leurs cités Attila le fléau de Dieu? Bientôt ils feront plus : des assemblées d'évêques rédigent les constitutions des empires, les lois des Bourguignons,

tholicisine de prêcher le mé[)ris des lumières? Que penser d'eux, sinon qu'ils blasphèment une doctrine qu'ils ne connaissent pas, qu'ils ne veulent pas connaître? Il leur serait si facile de parcourir les écrits des saints Pères!... Mais non, ils y liraient la condamnation de leur système : ils détournent donc les yeux pour ne pas voir le soleil qui dessillerait leurs paupières et dissiperait leurs rêves ; car leurs rêves leur sont plus chers que la lumière du jour.

Si c'est le nom de profane donné à la science par la religion; si c'est ce mot qui les effraye, qu'ils se rassurent et daignent jeter les veux sur le livre élémentaire dont ils ont peut-être perdu la souvenance : le Jardin des Racines grecques. U y apprendront que le mot de profane {-pocpavYi?) signifie clair, évident, caractère essentiel de toute science, tandis que le sceau de la religion est le mystère, rincoinpréhensibililé, attribut nécessaire de ce qui est infini.

les décrets du concile de Tolède (1). Des prêtres et des abbés entreprennent la restauration des lettres au temps de Cbarlcmagne : durant les siècles belliqueux du moyen âge, tandis que les preux ne savaient pas signer, attendu qu'ils étaient (jentikhommcs, les sciences et les arts restaient comme un dépôt précieux entre les mains des fils du monastère : les disciples de saint Benoît consacraient leurs veilles à multiplier les copies d'Horace et de Virgile; des prêtres fondaient la Sorbonne et l'Université. Enfin, quand l'aurore des belleslettres reparut, quels furent leurs premiers disciples? Bessarion, Baronius, Bellarmin, qui étaient-ils? Kt lorsque je concile de Trente se rassembla, n'y vit-on pas, de l'aveu de Ginguené lui-même, toutes les grandes lumières de l'époque? La sainte Eglise romaine se réjouissait de ce réveil de l'esprit liumain, comme la mère qui se réjouit en voyant se développer l'intelligence de son jeune enfant. Le clergé s'empressait de favoriser le progrès des lumières, et marcbait luimême à leur tête. Du fond d'un cloître, le moine Roger Bacon donnait l'essor aux sciences naturelles : Copernic, le chanoine de Frauenburg, concevait le système du monde; Christophe Colomb découvrait une moitié de la terre; Koppler et Pascal élevaient à un haut degré de perfection les mathématiques et l'astronomie; Gassendi, qu'on appelait le bon prêtre, Descartos, qui allait à Lorette implorer pour ses travaux

(1) Guizol, Leçons d'histoire.

la protection du ciel, Leibnitz, dont la vie fut consacrée à la réunion des communions catholique et protestante, ressuscitaient la philosophie et fondaient des écoles célèbres dont les écoles de nos jours se glorifient encore d'être les héritières. Iluet, Kircher, Bossuet, Yico, retiraient l'antiquité de ses ruines. Redirai-je les missionnaires portant avec eux les sciences chrétiennes jusqu'aux plages lointaines de la Chine et du Japon, les vastes collections des bénédictins de Saint-Maur, des oratoriens et des jésuites? Nommerai-jc Malebranche» l'émule de Platon, Bourdaloue, Fénelon, Fleury, la gloire du sacerdoce français ; les Lamoignon et les d'Aguesseau, chez qui la vertu semblait héréditaire comme la sagesse; Malpighi, Baglivi, Euler, Laplace et Lavoisier, qui portèrent les connaissances physiques à un haut degré de perfection : et cet illustre Benoît XIV, dont les louanges retentirent jusqu'à la cour des Czars, jusqu'à la Porte Ottomane? Dirai-je l'ingénieuse sollicitude de ces prêtres vénérables, dont les soins rendirent la vie morale aux êtres malheureux, qui semblaient séparés pour jamais de la société des hommes : car l'éducation des sourds-muets est encore une de ces célestes révélations du Christianisme? Compterai-je enfin ces innombrables établissements fondés par la piété catholique, où de saintes femmes, de zélés religieux, consacrent à l'enseignement primaire et à l'instruction du pauvre une vie obscure, mais pleine d'œuvres?

A côté des sciences apparaissent les arts : enfants de l'inspiration, le Christianisme leur sourit; il leur donne

un élan sublime, il leur prête des ailes comme à la colombe pour s'élever vers Celui qp souffle où il veut^ qui distribue à son gré Tentbousiasme (1) et le génie. Écoutez ces voix harmonieuses : c'est Moïse entonnant l'hymne au Dieu libérateur; ce sont Judith et Débora, bénissant le Dieu qui frappa l'étranger par la main d'une femme; c'est David qui célèbre les grandeurs du trois fois Saint : « Louez le Seigneur, anges du ciel, « et vous aussi, enfants des hommes, louez le Seigneur « sur la lyre et la cithare; frappez les cymbales reten- (( tissantes, embouchez la trompette, faites frémir les c( cordes du psaltérion, pour chanter un cantique à (( Jéhovah (2). » C'est Salomon qui convie tous les arts à orner le temple et les cérémonies du culte; ce sont les prophètes dont les pensées ardentes se débordent comme un torrent de flammes; c'est l'Ecriture entière qui n'est elle-même qu'un long poëme plein de grâce et de majesté, où l'Esprit-Saint tour à tour soupire avec Ruth et Tobie, gémit avec Job et Jérémie, tonne avec Isaïe et Ézéchiel. A des époques plus modernes, le feu sacré des arts s'entretient à l'ombre de la croix tandis que l'ignorance couvre l'Europe. L'architecture gothique s'élève avec ses mille arceaux, ses mystérieuses rosaces, ses innombrables aiguilles élancées au ciel, comme autant de désirs et de prières. Sous leurs voûtes résonnent les chants religieux : aux accents solennels

(1) Ce mot, dont on a trop abusé, cst pris clans son énergie primitive : riùitliousiasme, s^ôcuaiacrao;, est cette aclion mystérieuse de Dieu sur lànie, qui Texalte, l'illumine, qui la remplit de sa divinité.

(2) Psaumes.

dos ori^ues, le Te Deum et le Dies irx montent dans les airs, l'un comme l'hymne magnifique de la reconnaissance, Tautre comme un cri de mort mêlé d'espérance et de terreurs. Là des artistes inconnus sculptaient ces tombeaux superbes de nobles seigneurs et de preux chevaliers que nous admirons encore. Puis le siècle de Léon X se leva radieux de gloire et de génie. Le catholicisme, qui avait rempli de grandes pensées Pétrarque et le Dante, inspira le Tasse, Michel-Ange et Raphaël. D'une main il éleva la basilique de Saint-Pierre, de l'autre il traça le Jugement dernier de la chapelle Sixtine. Sur les pas des grands maîtres vola une foule nombreuse : Léonard de Vinci, Rubens et le Poussin se plurent à reproduire sur la toile les mystères du Christ et les triomphes des saints. Le Puget et Canova consacrèrent leur ciseau au culte de cette religion vénérable, dont la foi remplissait leur cœur, et dont les préceptes réglaient leur vie. Chérubini et Mozart firent entendre des mélodies sacrées, pareilles à des accords angéliques .échappés aux concerts du ciel. Enfin c'est Rome, c'est toujours Rome qui est dépositaire des traditions des beaux-arts; c'est à ce foyer de pensées catholiques que de jeunes hommes vont chercher tous les jours des idées puissantes, de majestueuses images ; et, s'ils s'arrêtent encore quelquefois aux classiques tombeaux des (lésars, c'est surtout sous les portiques du Vatican, et aux pompes pontificales, ou bien au sépulcre des apôtres et dans les catacombes des martyrs, qu'ils vont attendre l'inspiration.

ÎIKLANOI-.S. 20

:,0f) M RL ANGES.

On a assuré que l'Evangile jette l'anathème sur l'industrie, et prêche l'oisiveté de la vie contemplative; et cependant, aux jours de l'innocence et du bonlieur, les Livres saints nous montrent le premier père cultivant de ses mains les jardins délicieux d'Eden; et plus tard il lui dit : Tu mangeras ton pain à lasiieui^ de ton front. Les patriarches apparaissent livrés à la vie pastorale: Moïse ordonne le partage des terres entre les fils d'Israël, et commande les travaux de l'agriculture. Ouljlieronsnous les éloges donnés par la Sagesse à l'homme laborieux,, le blâme déversé sur le lâche, les louanges de la femme forte? « Elle s'est levée avant le jour, elle a dis- (( tribué la tache à ses servantes, ses mains ont filé la a laine et le lin, elle a vendu au Cananéen le fruit de (( son travail : elle n'a point mangé son pain dans Loice siveté : ses œuvres font sa gloire (1). » Oublieronsnous que Jésus-Christ et ses apôtres travaillaient de leurs mains, et que saint Paul le recommande à son disciple? Déchirerons-nous ces pages attendrissantes de l'Evangile, où toutes les comparaisons sont tirées de l'agriculture et des ouvrages des champs, et la parabole du serviteur inutile? Ignorons-nous qu'aux époques de barbarie le défrichement et la culture des terres furent dus aux communautés religieuses; ({ue partout où les missions catholiques ont pénétré, el'es ont porté la charrue en même temps que la croix, et enseigné l'art de féconder la terre, avec celui de gagner le ciel? Enfin

(I) Proverbes.

RÉFLEXIONS SUR lA IKJCirJNF, DE SAIMT-SIMU.N. Ô07

ii'est-il pas au milieu de nous des maisons consacrées au repentir el à la pénitence, où la religion recueille des malheureux pour les occuper à des œuvres utiles? Lès couvents de trappistes et les établissements de refuge ne sont-ils pas des lieux de travail et d'industrie? et le Christianisme ne flétrit-il pas l'oisiveté en l'appelant la mère des vices?

Que des voix ne s'élèvent donc plus pour dire que la religion catholique a perdu l'intelligence des besoins de l'humanité : ces besoins lui sont connus, elle sait venir au-devant d'eux pour les satisfaire; elle chérit les sciences, les arts et l'industrie; bien plus elle les sanctifie en les faisant tendre au Créateur; elle apporte du ciel le feu sacré de l'amour pour les vivifier. Elle n'a de mépris que pour le vice, et d'anathème que pour le crime.

Chargée d'entretenir dans les cœurs, comme sur autant d'autels, les flammes divines de la foi, de l'espérance et de la charité, l'Eglise, mère commune de la grande famille, préside à son développement, l'unit dans une communauté de croyances el de promesses, la guide vers un même but.

L Kl'OQL'E ACTUELLE.

Ici les disciples de Saint-Simon nous arrêtent : « Les c( croyances, disent-ils, vont s'affaiblissant de jour en

c( jour, le temps vient où il n'y aura plus de foi dans c( le monde, le protestantisme et la philosophie ont « enlevé à l'Église toute sa vieille autorité. Aussi les c< catholiques ne sauraient-ils expliquer les attaques di- (( rigées depuis trois cents ans contre lui, et, mécon- « naissant la perfectihilité humaine, ils sont obligés de c( considérer comme un égarement immense les trois c< siècles écoulés depuis Luther jusqu'à nous. »

Cette objection soulève une question grave, philosophique : l'appréciation de l'époque actuelle. Le catholicisme qui proclame l'homme perfectible ne saurait se trouver en contradiction avec lui-même; sûr de ses destinées et de celles du genre humain, il s'avance d'un pas calme et majestueux à travers les" tempêtes, parce qu'il en connaît les causes et en prévoit le terme.

Posons d'abord cet axiome, que l'humanité, soit qu'elle apparaisse dans l'homme individuel, soit qu'on la considère dans la société tout entière, est toujours la même, composée de mêmes éléments, soumise à la même loi, aux mêmes progrès. Le genre humain vit et se meut comme un homme; lui aussi a sa raison et son intelligence; sa naissance, son enfance et sa jeunesse, sa santé et ses maladies.

Cette vérité étant reconnue, jetons nos regards sur la vie de l'homme, et nous y trouverons le mystère de la vie du genre humain.

Voyez comme l'homme est faible aux premiers jours de son existence, combien son intelligence est débile, comme sa raison semble assoupie ! Que de peines, que

RÉI'LFAIONS SrU I.A DOCJIUNE I>E SAIM-SIMON. 509

crenseignemenls^ropétés ne faut-il pas pour l'enfanter à la vie intellectuelle et morale ! Mais aussi voyez-vous comme il est timide, simple et crédule, comme il accepte avec empressement tout ce qui lui est enseigné, comme il y ajoute ses propres exagérations, ses propres erreurs ! Trop faible encore pour apprendre par luimême, il se courbe volontiers sous le joug de l'autorité, il croit. Bientôt un jour viendra où l'intelligence plus développée sentira sa force, se demandera compte de ses idées, et scrutera ses croyances : c'est l'âge du doute, de V examen. Que si, désespérant d'atteindre à la vérité, et pressé d'ailleurs par ses passions naissantes, l'homme renonce à sa haute destinée pour se plonger tout entier dans les jouissances matérielles, malheur à lui ! mais si, au contraire, il aspire à la découverte du vrai, s'il s'applique sans relâche à reconnaître ce qu'il y a de certain et de douteux, de primitif et d'altéré dans ses vieilles croyances, alors le temps n'est pas loin où, débarrassant la vérité qui lui avaitété enseignée, des préjugés et des erreurs qui avaient pu s'y mêler et la corrompre, il la rétablira dans tout son éclat, il croira, non plus par instinct, maispa?' conviction; c'est là le plus bel âge de l'homme, l'âge où il s'avance d'un pas sûr dans les voies de la vérité et de la verlu.

Foi instinctive, examen^ foi raisonnée ou conviction : telles sont les trois époques, telle est la loi de la raison humaine dans l'homme individuel, telle doit-elle être encore dans la société.

Le genre humain aussi fut faible aux premières an-

nées de sa vie : le Créateur lui devait secours et appui comme un père à son enfant. Il fallait lui donner nonseulement une vie matérielle, mais une existence morale. Aussi avons-nous montré les traces d'une révélalion antique, première éducation de l'homme, rappelée sur les hauteurs du Sinaï, puis développée et consommée par les enseignements du Fils de Dieu. Toute l'antiquité païenne, toute la lutte du Christianisme et du polythéisme, ne fut que le long comhal de la chair et de l'esprit, le lahorieux enfantement de la société à la vie intellectuelle. Enfin la matière fut vaincue, le Christianisme triompha, l'Eglise fut chargée du vénérahle dépôt de la doctrine, et les peuples entrent dans la simplicité de leur cœur. Mais un jour la société se demanda compte des idées qu'elle avait reçues, elle aussi eut son époque de doute et d'examen^ et, comme cet examen se pouvait faire de plus d'une manière, il était naturel qtl'ici il fût sagement borné, et là excessif;" que les uns, après avoir fait tablé rase de leurs croyances, tombassent dans le découragement, qui en est la suite, tandis que d'autres marcheraient de toutes leurs forces dans les routes de la science pour parvenir à la vérité. ('es considérations, qu'on ne doit point regarder comme une pure hypothèse, puisqu'elles reposent sur l'étude de l'esprit humain, expliquent tout ce qui s'esl passé depuis trois cents ans : le protestantisme du seizième siècle, l'incrédulité du dix-huitième, les doctrines égoïstes d'IIelvétius et de Diderot, et les saturnales impies de 97).

RÉFLEXIONS SUll LA DOCTIUM: DE SAINT-SIMON. 7)11

Mais, de plus, ce système rend raison de la leiidance reli»^ieuse des travaux scientifiques actuels, et de la direction nouvelle tj n'ont prise depuis ([uelque temps la philosophie, Thistoire et la littérature. Le temps n'est plus où l'athéisme était de mode, où l'épicuréisme passait pour le sceau des esprits forts : du fond de Tahîme, l'esprit humain a jeté un long regard vers la lumière, il a secoué ses ailes, il s'est élevé à des pensées morales, platoniques et chrétiennes. Des génies puissants, partis chacun d'une sphère d'idées particulières, sont arrivés au même résultat : MM. de Maistre, de Bonald et Cousin ont fait succéder des doctrines grandes et généreuses aux désolantes maximes de Condillac et de Volney. Des philosophes, même de l'époque de Condillac, se sont associés à ce mouvement, et la science s'est embellie des écrits de MM. Portalis, Degérando, Laromiguière, D'un autre côté, le catholicisme s'est choisi, dans la personne de MM. de Chateaubriand et-de Lamennais, de glorieux défenseurs. Et, tandis que MM. Guvier et de Humboldt prouvaient l'accord des recherches savantes avec les Livres de Moïse, un professeur illustre, malgré son attachement à la secte protestante, proclamait loyalement les bienfaits de l'Eglise; Benjamin Constant rendait un hommage éclatant à la religion chrétienne, dans u^ ouvrage entrepris sous une inspiration athée ; M. Michaud retraçait d'une main pieuse les nobles souvenirs des croisades; M. Alphonse de Lamartine faisait entendre les accents d'une poésie vraiment chrétienne, semblable aux chants magnifiques des prophètes, sem-

blable aux chœurs harmonieux de la vieille Jérusalem.

Tournez maintenant vos regards sur les peuples qui nous environnent : dites, quelle est cette main invincible qui entraîne dans le sein du catholicisme les savants de r Allemagne protestante? quelle est cette énergie victorieuse qui a ramené au giron de l'Eglise les Creutzer, les Schlegel, les Haller, les Stolberg, les d'Eckstein, devenus les appuis inébranlables de leur mère adoptive? dites, comment se fait-il que l'Angleterre émancipe le catholicisme, et se sente poussée ellemême vers cette grande unité dont un roi tyran la sépara? Comment se fait-il qu'aux États-Unis le nombre des catholiques, qui était de cinq mille à l'époque de l'indépendance américaine, soit de cinq cent mille aujourd'hui? Jetez les yeux sur l'Irlande et la Pologne, et voyez ce que peut encore la vertu de la croix : ou bien encore retournez-vous vers la Suisse, vers les jeunes républiques de l'Amérique méridionale. Là, tandis que le protestantisme se montre surtout favorable à l'aristocratie, par laquelle il avait pénétré dans l'Europe, le catholicisme, fidèle a la cause des peuples, veille au maintien des antiques libertés : il règne encore dans les cantons de Schwitz, Dry, Unterwaldon ; il fleurit dans les murs de Mexico et de Lima : Guillaume Tell avait murmuré sa naïve prière, le jour où il donna l'indépendance à sa patrie, et les derniers soupirs de Bolivar expirant se collèrent sur le crucifix.

Oh ! que c'est donc avoir la vue courte et l'esprit laible, (pie de s'en aller faisant l'oraison funèbre du

Christianisme, parce qu'on a abattu quelques croix dans Paris, ou j)arce qu'une cabale irréligieuse s'est opposée quelque part aux processions publiques! Pour nous, nous acceptons l'époque actuelle comme la fin des temps de doute, comme T heure où V examen achève de s'opérer, où la ronviclion va avoir son tour. Nous osons le dire, et nous offrons de le prouver par des chiffres : lors même qu'on mettrait à part les ravages de la réfornie protestante, l'Eglise a toujours vu augmenter le nombre de seslils, et elle en compte aujourd'hui plus que jamais (1). Mais voici l'instant où les

(!) En comparant le nombre des catholi(|ues avant la venue de Lutlier avec le nombre actuel, on obtient pour résultat un accroissement remarquable.

AVAM' LUTHER.

AnglelciTC, Ecosse, Irlande 10,000.000

Norvt'oe, Suède, Dnncir.ark 5.000,000

Allcmugne 28,000.000

Pologne el Hongiij ^ 16,000,00 J

FraïKC 21000,000

Espagne etPorlugal 12,000.000

Italie 15,000,000

Russie, Grèce, Asie, Afrique 5.000,000

Total 115,000,000

Ce nombre paraîtra exagéré sans doute, si l'on songe aux difierentes hérésies de Wiclef, de Jean lluss, etc., qui ravageaient déjà l'Angleterre et TAllemagne; au paganisme qui occupait encore une partie considérable des régions septentrionales, et aux restes nombreux de musulmans qui habitaient l'Espagne, jusqu'à Tédit qui les expulsa.

Luther parut : mais les conquêtes de TÉglisedans l'Amérique, dans le Levant, Tlnde et la Chine, sur les côtes de l'Afrique et dans les iles environnantes; de jtlus, le déveloj)pement de la poj)ulation en Europe, ont amplement dédommagé le catholicisme de ces ]iertes. « En 1080, dit « Malte-Brun, auteur protestant, on comptait 288,000 paroisses. » [Géopraphie, t. l.) Or une paroisse représente communément en France 1,000 à 1,200 habitants. En réduisant ce nombre à la moitié, et en comptant seulen^ent 500 lidèles jiar cl aque cure, on obtiendrait une sonnne totale

brebis séparées du troupeau rentreront au bercail, où les peuples, reconnaissant rationnellement la divinité de leurs croyances, la divinité de TEglise, qui en est la g-arde et l'interprète, se rallieront autour d'elle, et marcheront d'un pas sûr sous la bannière du calboli-

de 140,000,000 de catholiques. Depuis celte époque le domaine de la foi s'est étendu bien loin dans les contrées américaines; et lors du voyage de M.dellumboldt, ony comptait, dit-il, 25,000,000 de disciples de l'Église. Remarquons en outre que depuis 1G80 la population a fait de grands progrès, et nous pourrons étai^lir le dénombrement suivant :

Anglelerre, Ecosse, Irlande 6,000,000

Siiùde, Norvège, Russie d'Euroiic 1,000.000

France 30,000,000

Espagne et rorlugal 18,000.000

Italie, Sicile, etc.' 18,000,000

Allemagne 10.000.000

Pologne, Lilhuanic, Gallicie, elc 10,000,000

Autriche, Bohènie, Hongrie, Croalie, lUyrie 24,000.000

€rèce, Turquie, Archipel , 1,000,000

Amérique 23,000,000

Afrique, Açorcs, Canaries, îles du cap Vert, Iiouilion, el. . . 1,000,000 Asie Mineure, missions de Bagdad, de Jaffa, de Jérusalem cl de

Damas, Maronites, Nesloriens nouvellement réunis, etc., etc.. 4,000,000

Inde, Thibel, Cochinchine, Chine, Tonkin, elc 4,000,000

Accroissement comparalivemenl à lépoquc de Luther. 35,000,00;) Si l'on observe que le calholieisnie admet au iioinhre de ses lils tous les hérétiques cl schismatiques de bonne foi, par conséquent tous les enfants au-de^^sous de làge de raison qui ont reçu le baptême-, ce qui peut s'évaluer au tiers environ de la population, en élevant le nombre des chrétiens séparés de

l'Église à 100,000,000

le nombre des catholiques s'accroîtra encore de 30,000,000

Somme totale 180.000,000

Que serait-ce si ou considérait la (quantité incertaine, probablement nombreuse^ de chrétiens égarés qui vivent au sein d\me ignorance invincible, qui croient aux fausses doctrines adoptées par leurs pères, paice qu'il leur est impossible de soupçonner leur erreur, et que l'Eglise, connue une mère indulgente, ne cesse pas de compter parmi ses enfants?

Au reste, la désorganisation actuelle du protestantisme en Angleterie, en Allemagne, aux États-Unis, fait concevoir l'espérance d'une réunion prochaine dont le besoin est senti par tous ces rameaux détachés de la source génératrice, vivifiante.

UKKLEXIONS SUll I.\ DOCTlUiNtl I)K SAIÎsT-SlMON. 515

cisme, dans les chemins de la civilisation et du bonheur. Ils marcheront toujours, toujours : car la route est belle, les bornes de la perfection ne sont pas posées, et le but est place dans le sein de Dieu même.

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