L ANTIQUITE
Longtemps on a cru, et au siècle passé on croyait encore, que la première religion de l'homme avait été un grossier fétichisme. Les savants étaient persuadés que les sauvages auteurs de l'espèce humaine avaient dû s'agenouiller devant les phénomènes matériels pour leur offrir l'hommage de leurs adorations et de leurs terreurs. Enfin on s'était habitué à répéter avec Lucrèce : Primus in orbe deos fecit timor,
saint Augustin, de Quanlilate animx, etc., etc.; Fënelon, Existence de Dieu; Bossuet, Connaissance de Dieu et de soi-même; de Donald, Recherches philosophiques; Cousin, Fragments philosophiques; Lamennais, etc., etc. Voyez encore Degerando, Histoire comparée des systèmes, chap. XXII.
Cependant une altention plus sérieuse se porla sur ce sujet. Des recherches approfondies furent entreprises principalement en Allemagne, aux Indes, en Amérique, pour retrouver les débris du monde primitif: d'étonnants résultats ont couronné ces efforts.
La mythologie grecque et romaine, si compliquée, si fertile en apothéoses, si riche de fictions, d'absurdités même, aux temps de Périclès et d'Auguste, se simplifie d'une manière merveilleuse à mesure qu'on remonte à des siècles plus anciens. Il y a sans contredit bien plus d'unité et de profondeur dans les traditions orphiques que dans la théogonie d'Hésiode; et la théogonie à son tour est bien autrement majestueuse et simple que les métamorphoses d'Ovide. A l'ombre du sanctuaire et sous le sceau du silence, la doctrine des anciens se découvrait aux initiés ; c'était l'âme, l'essence de la religion : toute la fable, avec ses inventions bizarres, tout le culte avec ses cérémonies pompeuses, n'en étaient que l'expression figurée. A travers le voile de l'allégorie, on peut signaler les traces d'un enseignement sublime (1). Zeus, le roi des dieux, le souve-
(t) Voici le jugement que le savant Creutzer porte sur les mystères des Grecs :
« Dans ces traditions emblématiques des temps antérieurs que les mys- « tères exprimaient sous une forgie sensiJ)le, étaient représentés les < grands êtres qui président au monde, procédant à Tceuvre de leurs « créations, le Démiourgos avec le soleil et la lune, avec Hermès, ou la « parole de la sagesse revêtue d'un corps... On gravait dans le cœur des « Époples les hautes vérités d'un Dieu unique et éternel, de la destina- « tion de l'univers et de celle de riiomme... On exprimait la doctrine de « la palingénésie et de rimmortalitc de Tàme. » {Symbolikund Mythologie, etc. 4 Theilj Seile 518, ziveite Aiisgabe, 1821.)
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rain seigneur, compose avec ses deux frères la Irinité grecque. A sa voix le monde sort du chaos : l'homme, enfant de la boue, est animé d'un feu céleste; l'âge d'or se lève sur son berceau. Mais voilà que la femme a perdu le genre humain : tous les maux s'échappent de la boîte de Pandore ; il n'y reste que l'espérance. Le siècle de fer a commencé; il durera jusqu'au jour où un enfant divin viendra effacer la tache du crime originel (1).
(1) L'idée d'une faute originelle et du révélateur à venir se trouve souvent dans les livres de Platon.
(( Ne faut-il pas avouer, dit-il dans sa République, que tout ce qui (( vient des dieux est toujours aussi excellent que possible, à moins qu'une « faute primitive n\ ait entremêlé un mal nécessaire? — r Sans doute. »
àotaTa; ei u.r. zo àva.-j'/-aïov aùrw y.ax.ov ix TrscTÉpa; àaapTÎa; {cTrrr/^s; —
Havu U.SV ciiv. {De liepubHca, lib. X; opéra Platonis, editio stereolypa Lipsise, t. V.)
Le passage suivant est plus connu : « Socrate, Il est donc nécessaire « d'attendre que quelqu'un vienne nous enseigner quelle "doit être notre « conduite envers Dieu et envers les hommes. — Alcibiade, Quand vien- « dra ce jour, et quel est celui qui enseignera ces choses? — Socrate. « C'est celui qui a l'œil ouvert sur toi. »
2!QKPATH2. Ava-j'xaïov cûv egt'. irestacvciv ico; av rî; y.aôr, w? 8v. ttsÔ; ©cOÙ; 'AOL'. TTcô; âvôpcÔTTCu; (5'tax£Ïo6ai. — AAKIB1AAH2. noTc cOv TrapsdTai 6 ypovo; cÙTo;, xal tÎ; 6 TraK^'EÛcwv; — 2fiKPATH2. Oùtoç ègtiv w u.i/.v. ttcsI GoO. [Alcibiades seciuidiis.) Voyez aussi le Banquet, VEpiuomis, etc.
Cette pensée se reproduit dans une multitude de fables mythologiques. C'est Apollon, le fils de Zeus, descendu sur la terre pour exleraiiner le serpent Python; c'est Héraclès, force divine incarnée pour la destruction du principe du mal; c'est ce Dieu sauveur (2(0Tr.p), attendu pour délivrer i'univers; c'est cet enfant mystérieux chanté par Virgile :
Oiio (hico, si qua maiiont sccleris vesligia noslri, Irrita perpétua solvcnl lormidinc terras.
On ]»eut encore consulter sur ces différents mythes. Fragments orphiques; Hésiode, Théogonie; Ovide, Métamorphoses, l. I; Hésiode, les Œuvres et les Jours, v. GO-199; Virgile, Géorgiques, 1. II, vers 525; Êglogue 4; Platon, passim, etc., etc.
Veut-on remonter à une époque plus reculée? D'une part, se présentent les Pélasges, premiers habitants de niellade, adorateurs d'un Dieu-Providence, sans idoles et sans nom (1). Et, de l'autre côté, c'est la mystérieuse Egypte avec ses sphinx et ses hiéroglyphes; l'Egypte trop longtemps calomniée, parce qu'elle était mal comprise. Aujourd'hui une main puissante a remué la poussière des pyramides et réveillé la grande pensée religieuse qui dormait dans les ruines de Thèbes et de Memphis, et du milieu des innombrables et monstrueux symboles on a vu apparaître le dogme du Dieu triple et un (2).
Un autre savant investigateur de l'antiquité a rapporté du centre de l'Asie le Zend-Avesta, monument sacré de l'enseignement des mages : là se reproduisent encore la triade divine, la lutte du génie du mal contre le Dieu très-bon, l'âge d'or, Adimo le premier père, séduit par la rused'Arimane sous la forme du serpent, la médiation de Mithra et la venue du Dieu sauveur, les jugements éternels sur le pont de la mort, les peines et les récompenses à venir (3).
(1) Avant rarrivée des Egyptiens, selon Hérodote, les Pélasges sacrifiaient aux dieux avec des prières : ils ne leur donnaient aucune dénomination, aucun nom propre. Ils les désignaient seulement sous le nom de Dieux, parce qu'ils avaient établi Tordre et les lois dans Tunivers.
Eô'jiv 8k Trâvra TpOTcscv ci Ui).c/.a^o\ ùtcÀa'. £7rê'jyoL;.svci* èiTfov'Ju,îr,v 5'' oùtV o'jvoaa Èttcu'jvt' cù^r/t aùrswv. 0EOT2 8k TTpcctovoaacâv aosa; iiïo to'j TOtoû- T&'J, on KÔauM OEÎNTES Ta TravTa Trpa-yaaTa x.y.\ Trâaa; vcu-à; £t/.cv. (EYTEPnH, i.'ll, c. LU.)
(2) Plutarque, de Iside ci Osiridc, CliampoUlon, Œuvres, Chaleaujjriand, Éludes historiques, tome II.
(5) Zend-Avesta, traduit par Anquetd-Duperron, Mémoires de VAcadé-
En même temps, les William Jones, les Schlegel, les Creutzer, reconnaissaient dans les pagodes gigantesques de l'Inde, au sein des collèges de Brahmes, le vaste foyer de toutes les traditions orientales, dont les rayons se répandirent autrefois à travers l'Egypte et la Perse, jusque dans la Grèce et la Germanie. De laborieuses recherches, en dépouillant le dogme des formes étrangères, dans lesquelles quatre mille ans d'existence l'avaient enveloppé, ont fait paraître des débris magnifiques encore de la parole primitive. Brahma, Wishnou, Siva; la triade toute-puissante, Yishnou le Verbe, le Médiateur fécondant la matière inerte, et s'incarnant pour racheter l'homme déchu ; le palais de la Divinité ouvert aux âmes des bons ; la sombre demeure d'Indra qui attend les mânes criminels ;. la force de la prière (Gaiatri)^ l'expiation par le sacrifice, l'immolation de l'agneau pour la rédemption des péchés (Eckiam)... : tels sont les éléments principaux de ce grand système religieux, qui couvrit durant tant de siècles la moitié de l'Asie et de l'Europe [l].
Voici la Chine, le vaste empire du milieu^ séparé de tout le reste de l'univers par sa situation et ses mœurs. Ses livres les plus anciens respirent la naïveté de la religion patriarcale. La croyance à un Dieu unique. Empereur suprême, Esprit du Ciel, de vagues -notions de
mie des inscriptions. Thomas Uyde, de Religione veterum Persanim. (l) Creutzer, Symbolique universelle. F. Sclilegcl : Iber die Spruche und Weisheit der Indier. >Villiain Jones, Worlis. Asiat. Researches. Le Catholique, recueil périodique publié par M. d'Eckstein.
la Trinité, le respect pour les morts, l'attente d'un Sauveur saint par excellence, une morale enfin pleine de douceur et de pureté : telle est la doctrine que ('onfu- Izée avait recueillie dans les annales et la tradition (1), Les mêmes idées se réprésentent dans l'Edda Scandinave, dans les mythes des Finnois, des Slaves et des Celles. Chez tous ces peuples le nomhre trois est celui des dieux qui gouvernent le monde, dans toutes leurs traditions se retrouve la mémoire de la lutte de l'esprit du mal contre l'auteur du bien et de la chute du premier homme (2). Les hordes germaniques adoraient
(1) Du llaWe, Histoire de la Ckvie. Œuvres de M. Abel Rémusat. Les Livres de Confucins.
(2) Les légendes de FEdda, pleines de grandeur et de poésie, sont foiteinent empreintes des croyances primitives. Odin, le tout-puissant, engendre la Trinité Scandinave : Thor, Freyr et Balder, Balder, le ])lus beau des enfants du ciel. A la voix de cette triade créatrice, le monde s'élance du néant. L'homme parait : Tàge d'or se lève sur la terre : l'arbre de vie et de science, Yggdrasill, étend au loin son ombrage : à ses pieds le serpent rampe, et s'efforce de ronger ses racines. Car Loki, l'esprit du mal, a juré la perte du monde; il a juré défaire tomber son courroux sur Balder, l'ami de Thomme et des dieux. Une lutte effrayante s'engage : Balder, le fils de Dieu, succombe. Les cieux et l'univers s'abîment avec lui; mais, bientôt rappelés à la vie, ils renaîtront plus glorieux, et Loki, vaincu, sera chargé de chaînes éternelles.
Tel est l'abrégé rapide de l'antique tradition de la Scandinavie; celles des autres peuples du Nord présentent une ressemblance frappante. « La « présence continuelle de la Trinité dans les mythes religieux, dit un sa- « vant historien, n'est point un fait particulier à quelques nations. Le « nombre trois et le nombre neuf, qui en est le carré, se reproduisent sou- « vent dans les croyances celtiques et allemandes. » (Mone, Geschichle des Ueidenthums in noidl. Europa. 1 Theil, Seile 65.)
Ne serait-il pas intéressant d'offrir une table synoptique de toutes les formes que le dogme de la Trinité a reçues chez différents peuples? J'ai essayé d'en présenter un léger essai dans le tableau suivant, oy l'on trouvera les noms de la Triade divine chez plusieuis nations païennes. Le mot dieu, placé entre parenthèses à coté du nom supéiieur, indiqi>e que
l'Esprit immense qui habite dans riiorreur des forêts (1), tandis que par delà les mers, dans les savanes vierges de TAmérique, le sauvage habitant du désert adressait sa prière au Grand Esprit, Maître de la vie. Les peuples de la Virginie et du Mexique atten-
cette dénomination collective exprime l'essence, la substance divine; le mot de père, au contraire, indique que l'Etre ainsi désigné est le générateur des autres .