‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 3)Chapitre 8 sur 32 · DU PROGRÈS PAR LK CIIRISTIAIN'ISME · texte numérisé non relu

DU PROGRÈS PAR LK CIIRISTIAIN'ISME

vailler à son tour pour celle qui suivra, chacune recevant à la fois, et un héritage plus grand, et une tache plus laborieuse.

Puisque tous les hommes marchent vers un monde invisible, il faut qu'à tous ce monde soit révélé, et, puisqu'il est immuable, il faut qu'il y ait quelque chose d'immuable dans la révélation qui en sera faite. Mais aussi, puisque les hommes traversent un monde fini, où tout est phénoménal et successif, puisqu'ils s'y trouvent placés dans des circonstances différentes selon les temps, puisque leur tâche va s'agrandissant toujours, l'action de leurs facultés et les œuvres qui en résultent doivent être diverses et progressives.

Comme le monde infini enveloppe le monde fini, la vocation éternelle du genre humain doit déterminer son action temporelle ; le feu qui animera la terre doit être dérobé aux cieux, et la révélation immuable sera le principe moteur et régulateur du progrès. Mais, comme elle ne saurait présider au progrès et harmoniser l'exercice des facultés qu'en se mettant à leur portée qui varie, il faut qu'elle-même, en demeurant immuable dans son essence, soit progressive dans son applica. tion.

Toutefois, si l'application de cette révélation était abandonnée à la liberté de l'homme, il y aurait péril d'erreur; le centre de gravité venant à se perdre, l'équilibre des facultés serait rompu, et qui pourrait le rétablir? Il faut donc qu'un pouvoir supérieur soit le gardien et le dépositaire des notions révélées ; que

l-)^ MKLANGKS.

(rime part il en maintienne Fintégrité, et que de l'autre il en étende l'interprétation et les conséquences, versant sur tous les esprits le même jour, mais le leur mesurant plus abondant et plus vif, à proportion que leur âge est plus mûr, leur situation plus périlleuse, et plus difticile leur labeur. La liberté cependant garde ses droits. Si elle se soumet à sa vocation éternelle, si elle reçoit d'en haut l'impulsion qui la fait marcher ; il lui appartient d'en doubler à son gré la force et la vitesse, et d'en multiplier les effets ; elle demeure indépendante dans l'exercice temporel de ses facultés et maîtresse de ses actes. Elle est ici-bas comme une noble étrangère à qui il est permis d'aller où il lui plaît et de faire ce qu'elle veut; mais qui, dans toutes ses courses et dans toutes ses actions, conserve le souvenir et la dignité de sa patrie.

Tels sont les axiomes sur lesquels le Christianisme s'appuie; et, s'élançantdans les splendeurs du monde invisible, il en soulève le voile et fait apparaître la majesté de Dieu. Dieu se révèle sous la triple notion de Vérité, de Bonté et de Beauté. Sa Vérité, c'est son Être éternel et nécessaire qu'il contemple par son Intellig^ence ; sa Bonté, c'est son vouloir souverainement parfait dans lequel il se repose avec Amour; sa Beauté, c'est l'accord admirable de son Être et de son vouloir; accord dont il jouit, se possédant lui-même par sa Toute-Puissance.

Or, cette idée magnifique de la Divinité, le Cliristia-

DU PUOGUÈS I».\l\ Li; CIIIUSTIA.MSME." lO!'

nisme la propose à l'homme comme le modèle de la perfection suprême vers lacjuelle il se sent enlrainé; il lui apprend que l'objet inconnu de ses vœux continuels, que cette nourriture dont son âme avait besoin, n'étaieni autre chose que la Vérité, la Bonté, la Beauté intinies.

Ce serait néanmoins un triste bienfait d'avoir montré aux regards de l'àme le pain qu'elle demande sans lui laisser y j)orler les lèvres; de lui avoir ouvert les portes du sanctuaire sans lui conférer riniliatioii (pii donne le droit d'en franchir le seuil.

Le Christianisme donc initie l'homme aux choses divines, il le fait entrer en communication avec l'Intelligence souveraine, et lui laisse entrevoir une portion de la Vérité qui y réside. Cette vision se nomme Foi. Il l'élève ensuite à la source de l'éternel Amour, et Tassocie à quelques-uns de ces mystères de Bonté qui en découlent sans cesse, et cette association se nomme Charité. Mais il ne le met pas de la même manière en possession de sa Beauté infinie. Car la terre est un séjour d'exil et d'épreuve, et il n'y aurait [)lus d'exil le jour où l'homme verrait son Père céleste face à face, ni d'épreuve lorsqu'il aurait déjà reçu le prix. Il faut que le rideau reste suspendu devant lui et lui dérobe cet accord admirable des attributs de Dieu, dont la vue immédiate fera un jour son bonheur. Mais, pour consoler cet exilé sublime et pour charmer ses tristesses, un présent lui a été fait : c'est l'Espérance.

La Vérité, aperçue par la Foi, se formule et devient Dogme. La Charité, s'associant aux desseins de la

Bonté divine, s'épanche au dehors et produit les OEuvres. L'Espérance prend son essor vers cette Beauté parfaite qui se cache à ses yeux, et elle se donne deux ailes, la prière et le sacrifice ; elle essaye de représenter par les signes ce qu'elle ne voit pas, et elle crée le symbole. De la prière, du sacrifice et du symbole, se compose le culte.

Foi, Espérance, Charité : voilà les trois anneaux de la chaîne merveilleuse qui rattache l'existence présente à l'existence future, et qui pour cela s'appelle Beligion. Ces trois anneaux ne sauraient être séparés ; ces trois éléments essentiels de la vie morale sont immuables en eux-mêmes et cependant progressifs dans leur expression. La Foi s'explique par l'interprétation successive du Dogme; la Charité s'applique par la multiplication perpétuelle des OEuvres, et, à mesure que le Culte se développe, l'Espérance se fortifie.

Mais ce progrès n'est pas laissé au caprice et à la faiblesse de l'humanité. Il se fait par une intervention de Dieu. L'intervention de Dieu a été diverse selon les âges. Au temps de l'enfance de l'humanité, il conversa avec elle par des prodiges ; il lui parla dans la nuée et dans le buisson ardent, par des apparitions et par des Anges. Plus tard, il lui envoya des ambassadeurs, rares en nombre et extraordinaires dans leur langage, qui furent salués du titre de Prophètes. Et quand elle eut grandi, Dieu, comme si en même temps eût grandi son amour, descendit vers elle, et désormais il communiqua avec elle, non plus par des messages surna-

nu PROGRÈS PAR LE CIUUSTIAMSMi: . m

tiirels qui apportaient toujours quelque terreur, mais par une étroite union et par un entretien de tous les jours comme l'Epoux avec l'Épouse : et TÉpouse, c'est l'Église. Sous cette autorité protectrice, l'humanité, s'avançant chaque jour plus près du but sacré, le voit chaque jour entouré de plus de splendeur, depuis cette époque lointaine où Abraham recevait la promesse obscure de la rédemption dans l'horreur d'un songe nocturne, et depuis ces siècles d'attente où Israël écoutait la lyre d'Isaïe rendre des sons plus clairs aux approches d'un avenir déjà voisin ; jusqu'au temps où la parole évangélique coula limpide et majestueuse de la bouche du Sauveur; jusqu'à ces conciles de Nicée, de Latran et de Trente, où la doctrine chrétienne se précisa dans toute sa force, et se déploya dans toute son immensité (1).

Et désormais nous avons retrouvé ces deux conditions, sans lesquelles le progrès ne saurait exister et dont les systèmes rationalistes nous offraient l'absence : un type vivant de perfection auquel l'homme soit attiré, et une lumière placée hors de lui qui l'éclairé et le conduise. La révélation du monde invisible, donnée par le Christianisme, va devenir le principe générateur et régulateur du progrès dans le monde visible.

(1) In quo (Christo Jesu) omnis œdificatio constructa crescii in ïemplum sanctum... Donec occurranius onines in unitateni ficlei in mensuram sctatis plenitudinis Christi... (S. Paul, Épitre aux Éphcsiens.) — Il est inutile de reproduire le texte si connu de saint Vincent de Lérins, sur le Progrès dans l'Église.

112 MKLANGES.

La création est empreinle de trois caractères qui sont les reflets de la gloire divine : le vrai, le bien et le beau. Le vrai, dans les choses créées, c'est la nature même de ces choses telle que Dieu l'a conçue; le bien, c'est la fin des choses telle qu'il l'a voulue ; le beau, c'est l'harmonie qu'il a mise entre la nature de chaque chose et la fin qu'il lui a prescrite.

L'homme est le représentant du Créateur : fait à son image, il porte en lui les trois attributs d'intelligence, d'amour et de puissance.

Par son intelligence, l'homme s'élève à la connaissance du vrai, et le résultat se nomme science; par l'amour, il tend vers le bien des êtres, et particulièrement des êtres libres, aimants et responsables comme lui, et le résultat est la vie sociale; par sa puissance^ enfin, l'homme, qui a perçu les rapports au moyen desquels les créatures sont coordonnées à leur fin, et l'harmonie, qui en fait la beauté, ambitionne de reproduire ces rapports et cette harmonie : et le résultai, c'est l'art.

De même donc que la vérité, la bonté et la beauté dans le monde sont le reflet des perfections de Dieu ; ainsi, pour l'homme, la foi, l'espérance et la charité dominent les trois facultés d'intelligence, de puissance et d'amour, et président à leur action dans la science, dans l'art et dans la vie sociale.

Voici donc devant nous un imposant spectacle : la Religion parcourant toutes les sphères de l'activité humaine pour y faire jaillir du chaos la fécondité,

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