‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 4)Chapitre 20 sur 30 · CIIAIMTIIE VI · texte numérisé non relu

CIIAIMTIIE VI

sidi'M'o t'os lilros de ducs el de coniles, qui dési^Miiienl les premières dignités de la milice impériale, el f|ui devaient bicnlT»! manpior les rangs de la noblesse germani(jue; si l'on y ajoute ces concessions de terre à eliaige de service de guerre, qui avaient déjà tout le caractère des fiefs, ne sera-t-il pas permis de conclure <|ue l'organisation militaire des provinces romaines eut plus de part qu'on ne lui en attribue d'ordinaire à l'établissement du régime féodal (1)?

L'autorité seule se faisait sentir dans le gouvernement des provinces : mais la liberté reprenait ses droils dans l'administration des villes. Ce n'est pas ici le lieu de reproduire le détail trop connu des institutions municipales. J'y remarque seulement la politique éternelle de Rome, cherchant à se rendre partout présente pour rester partout maîtresse. De même que Rome avait son image et comme un abrégé d'elle-même dans ses légions, dont les camps étaient autant de cités mo-

(1) yolilia iliynilaltnn. « Siil» ilis[io.siliuiio \in illiisliis iiKij;istri |teililiiiii, priBseiilalis comités milituiu inl'ni scriptorum... Conies tractii.s mnoiitorateiisis... Dux l'annoiikc piiin;oct .Norici ripeiisis, ilux Ulietiœ prima' et SL'Cundcc, dux Germaniu' secundne, dux Moguntiaconsis. » llest ausi-i dans la yotitia qu'on trouve réuumération de toutes les forces romaines en Germanie. — Voiri les termes des concessions de terre accordées par Mtxandre Sévère et ses successeurs: Vopisciis in Proho : « Sola quai de hostibus capta sunt liniilaneis ducibus et mililibus donavit, ila ut eoruni ila esseiit, si iKuredesillorum militaient, nec unqnani ail privâtes pertinerent, dicens allenlius eus mililaturos, »i eliam sut riu.i defendercnt. » Cf. Loi 11, Uij^e^t. ilc Eiuclkmibiis : « Lucius Tiliu> prsedia in Germaiiia dans lîlieiiuiii cuiit, et partem pii-tii iidulit ; min in residuaiii ipianlilatem luero empluriM nii\eiiiiilur, ipuotiunem ntu'il. diceiis ; lias /<yN,S(.vs«/()//<.s IX pra'ceplo principali parlim distrailas, patiiii M'tcrani^ m |r;cmia adsi^nalas. »

[A CIVILISATION ROMAINE CHEZ LES GEU.MAINS. ôir.

biles et armées en pays ennemi; de même elle se multipliait dans ses colonies, fixéescomme autant de camps désarmés et paisibles sur la terre conquise. On répétait pour leur fondation les cérémonies qui avaient consacré la ville naissante de Romulus. Les ))onlifes, après s'être assuré des auspices favorables, purifiaient le lieu désigné. La charrue symbolique traçait l'enceinte des murailles, on la faisait carrée comme l'enceinte d'un temple; les arpenteurs divisaient régulièrement l'espace intérieur et marquaient les bornes de chaque héritage. Si la colonie avait obtenu ce qu'on appelait le droit italique {jus italiciim), la terre ainsi mesurée était traitée comme terre d'Italie; elle devenait susceptible, non plus seulement d'une possession ])récaire et conditionnelle, mais d'une propriété immuable, sans restriction et sans charges [jasfjuiritiuin), qui contenait la garantie de toutes les libertés. Maîtres dans leurs foyers, les colons étaient souverains dans les murs de leur ville. L'autorité s'y partageait, comme à Rome, entre l'assemblée générale du peuple et un sénat ordinairement composé de cent membres, qu'on appelait aussi la curie ou l'ordre des décurions. Les duuinvirs élus chaque année représentaient les consuls, gouvernaient la cité, et rendaient la justice dans les limites de leur compétence. Un magistrat quinquennal, remplissant les fonctions de censeur, administrait les revenus; des édiles veillaient à la police de la voirie et des inaichés. Ces institutions entretenaient dans les colonies la pratique des droits et des devoirs qui faisaient

314 CHAriTRE M.

la vie politique des Romains. Elles alUichaient les peuples en les honorant; elles conslituaienl un privilège que les cités devaient mériter par leurs services. Les autres villes, avec les litres difiéreiUs de colonies sans^ droit italique, dcmunicipes, de préfectures, recevaient aussi des lois inégales. Mais toutes avaient du moins leur curie, c'est-à-dire leur conseil, et par \h même le pouvoir de délibérer, qui est, à vrai dire, le principe de tous les pouvoirs (1).

Les documents mutilés qui nous sont parvenus ne nous font connaître qu'une seule ville de droit italique sur la frontière du Nord, je veux dire Cologne, et sept colonies : Trêves, Xanten, Bàle, Rottenbourg sur le Neckar, Augsbourg, Salzbourg etWels. On y peut ajouter probablement Passau et Ratisbonne. Il semble, au premier aspect, que ces faibles images de Rome, transportées sur un sol si souvent remué par la guerre, y devaient trouver peu d'appui, peu d'égards chez les officiers impériaux, peu de crédit chez des population^ à demi barbares. On voit en effet les curies opprimées, et les magistratures réduites à n'être plus que des noms. Mais rien n'égale la puissance des noms sur l'esprit des peuples; ils s'y conservent avec une bienfai-

(i) Cicéron, de Ley. agrar., II, 12. Pliilippic, II. Aul. l.eil., Noetes ntlica', XVI, 15 : « Coloni» sicut effigies parwe simulai riuiuo popiili romani. » Cf. Vcgfcce, I, 21 : «Si recte consliUita sunl caslra, mil itos quasi armalaiM civilatem videntur secum portare. » Tacite, XIV, 27 : Festus, adverliiiiii muninpium. Hcineccius, Aniitiiiil. roman.. 1, 12ietsuiv. De Savigiiv, llisloire du droit romain, t. I.C.iii/ot, Essai sur l'histoire de France. De Cliam|)agny, Tableau du monde romain. I I.

LA CIVILISATION UOMAINE CHEZ LES GEUMAIiNS. 515

santé opiniâtreté; ils y conservent avec eux les traditions, et par conséquent les droits. Ainsi les villes des provinces germaniques essuyèrent tous les orages de l'invasion : elles perdirent leurs monuments, leurs temples, et ces théâtres dont elles aimaient les jeux; elles ne perdirent jamais le souvenir de leurs libertés. Au onzième siècle, Ratisbonne conservait sa vieille enceinte, qu'on appelait Tiburtine, du nom de Tibère, son fondateur; on y connaissait des citoyens vivant sous la loi romaine, et certaines mesures d'intérêt général étaient prises de concert par le sénat et le peuple. Cologne, de son côté, garda sa curie, qui fui appelée « la corporation des puissants » [Rkhcrzcchheil]^ et qui tirait de son sein les bourgmestres, successeurs des duumvirs, investis comme eux d'une autorité judiciaire et administrative. D'autres villes n'avaient qu'un reste de leurs anciennes franchises; mais c'était assez pour faire l'envie des populations soumises au régime féodal. En 995, les instances de l'impératrice Adélaïde auprès de son petit-fils Otton III obtinrent aux habitants de Selz le bienfait de la liberté romaine. Au commencement du douzième siècle, Strasbourg etFribourg, en Brisgau, avaient des consuls (I).

(1) Les colonies de Cologne (Colonia Agrippina), de Xante» (Golonia TiMJana), de Trêves (Augusta Trcverorum), de Bàle (Augusla Rauracoruni), d'Augsbourg (Aiigusfa Vindelicorum) , de Salzbourg (Juvavia) , de Wells (Ovilabis), étaient les seules que l'on connût en Allemagne, jusqu'à ce que M. le clianoiue Jauniann retrouvât l'antique colonie de Suniloccne, aujourd'hui llottoniburg sur le Neckar. Rien n'est plus complet que ce beau travail [Colonia Sumlocene, Stuttgard, 1840), où une ville tout entière est pour ainsi dire reconstruite avec quekpies inscrip-

:.io ciiAi'iTRt: VI.

Ainsi la liberté comme l'aulorité devait porter \v sceau do Uome pour contenter les peuples. Le nom romain était chez eux la marque de tout ce qu'il y avait de plus légitime et de plus durable. Voilà pourquoi on les voit recueillir avec tant de sollicitude les souvenirs de ces maîtres du monde, dont ils se croyaient les héritiers. Il y avait peu de vieilles villes qui n'attachassent leur noblesse à quelque tour bâtie par Drusus, à quelque palais de Constantin. Le panégyrique de saint Annon, écrit vers l'an 1100, rappelle avec orgueil l'origine latine des cités de Cologne, Mayence, Worms, Spire; il attribue la fondation de Metz à Metzius, compagnon de César, et célèbre les travaux des Romains, qui firent de Trêves un lieu si fort. « Ils y construisi- « renl en pierres, continue le poëte, un conduit sou- <:< terrain par où ils envoyaient jusqu'à Cologne autant u de vin qu'en voulaient les capitaines de la ville : car

tums. — Sur la constitution clos villes d'Allemagne, j'ai consulté le savant mémoire dEicliliorn, Veber d. Urspnmg d. stxdtl. Verfassung, vi DaMiniges, dns deulsche Staalxvccht, p. 247. Gemoincr ij^rsprung der Stadt Hegenshurg) cite les i)assai;es suivants do la lettre d'un prêtre anoiiyuie, ad liegmiviirlum abbalem, vers l'an 105G : « Ibi (llatisbomuj labs antiqua a Tiborio quondam Auguslo munilissimis mieniis inter mol-, lilos, ut sic dictum sit, rivulos et flumina salis pinguissima conslructa, qua^ antiquitus Tiburtina dicta fuorat... Tune plebs urbis et senatus pia erga patronum et doctorem suum devotione forvens muros urbis occidontali parte deposuit. » — Pour Cologne, le plus ancien document est un arbi- Irago outre le burgravo et It; magistral arcliiépiscopal (Vogl), en date de rannéo 1109, où l'on trouve mentionnes los « magistri civium, scabini coionienses, et olliciali de Uycberzeggedo. )> (If. Vita sanctae Adelheid., par Odoii do l^luny ; « Anio duodecimum ciroiter aiuuiin obitus j-ui, in loco qui dicitur Snlsn, urbom ilocrovit liori snb libortate rumana. > Non.» avons en eflet le décret quAdolaïdo obtint i\v son pctil-lils iMlon 111 on !'!•"• : Ap. Scba'plliii, Abat, dipl., I. 1.

« leurpuissance était Irès-grande. » Ce trait me frappe, parce qu'il est fabuleux et trivial, par conséquent populaire; parce que j'y reconnais l'opiniâtreté d'une tradition qui entretenait les peuples dans une grande opinion d'eux-mêmes. Sous ces fables, il y avait des libertés; le jour vint où elles s'en dégagèrent, où elles éclatèrent dans les villes du Rhin, grandirent avec la ligue hanséalique, et fondèrent en Allemagne la puissance du tiers état (1).

Des institutions si complètes et si durables ne tendaient cependant qu'à soumettre les volontés : il fallait encore gouverner les intelligences. Les Romains y avaient pourvu par l'établissement des écoles publiques. Ce fut un trait de leur génie d'avoir reconnu ce que peuvent les lettres pour troubler ou pour servir les sociétés, et d'avoir fait de l'enseignement une fonction au lieu d'une industrie en lui donnant des privilèges, une dotation, et en même temps des règles. A l'exemple de Rome, chaque colonie eut ses maîtres de

(1) Panegyric. S. Annon. Schilter, Thesnur., I, et Wackernagel. D.Lesebucli,\yASi.

Metze stifte ein Cicsaris man Mezius geheizan.

Trière w:is ein burg ait :

Si cierti Rômere gewalt.

Dannin man iinler ilir erdiii Dcn win sanli verri 5Iit steinin riiinin Den herrin ni ci miiinin Die ci Koliie wàrin scililhafl Vili michili was diu iri crall.

r.lS ClIAPITRE VI.

rliéloriquc et de grammaire, rélribiiés, honores, et chargés pour ainsi dire de la police des espiils. On peut croire que les villes de la frontière germanique ne furent pas les dernières à ouvrir leurs écoles, })uis(|u'on voit celle de Xanten (colonia Trajana) détruite par un incendie, et rétablie par la libéralité de Marc-Aurèle et deVérus. Plus tard, quand les successeurs de Dioclétien clierchent à rassembler les forces défaillantes de l'empire, ils ne négligent rien pour relever l'autorité de l'enseignement et pour en étendre l'action. Une constitution de Gratien suppose que toutes les grandes cités de la Gaule avaient des grammairiens et des rhéteurs qui professaient les lettres grecques et latines. Les villes qui portent le titre de métropoles sont autorisées à choisir ceux qu'elles veulent appeler à l'honneur de l'enseignement public. Mais le salaire des professeurs ne restera pas à la discrétion des sénats municipaux : le rhéteur recevra «vingt-quatre annones, » c'est-à-dire autant de fois la ration d'un soldat ; et le grammairien douze. Trêves, cette capitale du Nord, aura des chaires plus opulentes : le rhéteur y louchera trente annones, le grammairien latin, vingt : on en donnera douze au grammairien grec, si l'on en peut trouver un qui soit digne de ce titre. D'autres mesures achèvent de régler la condition des professeurs en les exemptant de la tutelle, du service militaire, et de toutes les charges qui peuvent atteindre leurs personnes ou leurs biens. Toute vexation contre eux est punie d'une amende de cent mille pièces d'argent; et, par

une disposilion où éclate bien la dureté des mœurs païennes, si l'un d'eux reçoit quelque injure d'un esclave, il a droit d'exiger que le coupable soit battu de verges sous ses yeux (1).

Si l'on veut pénétrer dans ces écoles privilégiées et voir quel genre de services leur valait tant de faveurs, on doit reconnaître l'étendue que les anciens donnaient à ces deux arts, singulièrement restreints chez les modernes, la grammaire et la rhélorique. La charge des grammairiens était de lire et d'interpréter les poêles. 11 fallait d'abord qu'ils suj)pléassent par la publicité de leurs lectures à l'insuffisance des manuscrits; qu'ils maintinssent la pureté des textes, compromise par les copistes; qu'ils défendissent chaque vers contre l'ouhli, chaque page contre l'interpolation. Ils avaient ensuite à dégager le sens des passages difficiles et de tous

(1) Pigliius, Hcrcul. prolic, p. 77, mentionne la table de marbre qui attestait la libéralilé de Marc-Aurèle et do Vérus en faveur de Técoli! de Colonin Trajruui. — Code Tliéodosicn, lib. XllI, tit. m, 1. 2 : « Imppp. Valeiis, Gratianus et Valentinianiis AAA, Antonio PI'. V. Galliarum. Per oninein diocesim conimissani niagnifuentiaj tua?, frequentissiiiiis in civitatibus quœ pollent et eminentclariludine prœceptoruni, optiuii quique erudiendœ prnesideant iuvontuti, rhetoros loquimur et graniniaticos, atticae romana'quc dodrinœ. Ouoriinioraloribus XXIV annonai-uni e tisco emolumenta doneiitur, gramniatiris lalino vel grœco Xll annonarum deduclior paulo nuincrus ex more pncsletur : ut singulis urbibus quae mctropoleis niincupantur, nobiliuin professorum electio celebretur, nec vero judicamus liboruni ut sit cuique civilali suosdoctores et magistros placilo sibi juvare conqiendio. Triverorum vol maxim:c civitati nberius aliquid putavimus doferendum : rholori ut triginta, item viginti grammatico latine, grœco cliam, si qui dignus reperiri potuerit, XII prœbeantur annoua;. Dat. X kalond. jiin. Va'.enlc V et Valcnliniano AA Coss. (576). « — Cf. 1. 1, h. t. : « Servus eis si injuriam fecerit, flagcUis debeat a sue domino veiberari coraineocui fecerit injuriam. » Cf. I, 5, h. t.

r,-.'(» niu'iiiîi: vi.

ceux auxquels il aiiuaicnl à [)ièl(M' uno obscurité myslérieuse. La poésie ('lait jtonr eux comme le dernier écho d'une science primitive longtemps réservée aux prêtres, qui eml)rassait la théologie, le droit sacré, les commencements de l'histoire, les lois de la nature. Ils trouvaient dans l'Iliade et l'Enéide toute la physique et toute la morale. Une telle façon de commenter avait ses abus; elle avait aussi le mérite de rattacher à des textes impérissables un nombre infini de connaissances qui pouvaient périr, qui pénétraierjt ainsi dans la foule et arrivaient à la postérité. Les fonctions des rhéteurs n'étaient pas moins considérables. Ils conservaient la tradition de celte longue suite d'hommes éloquents qui avaient fait non-seulement lornement de Rome, mais sa force. En instruisant l'orateur, ils faisaient profession de former l'homme entier par la pratique du raisonnement, par l'étude des passions, par l'atnendement des mœurs. Sans doute ces prétentions étaient mal soutenues quand l'enseignement aboutissait à des exercices de déclamation, à des discours impossibles sur des sujets supposés; quand, par exemple, pour la millième fois il fallait exhorter Agamemnon à ne point tuer sa fille, ou faire plaider .\iax contre Ulysse. Les harangueurs formés à de pareilles leçons n'en sortaient que pour palronnerhuniblemenlles causes des provinciaux au tribunal du gouverneur, ou pour adresser de pompeux panégyriques aux princes, qu'ils no manquaient pas de mettre vivants au rang des dieux. Cependant c'était beaucoup d'avoir cimservé l'habitude

LA CIVILISAllO ftOMAIM:; CHEZ LES GERMAINS. '>'>]

de la parole publique, de l'honorer comme une ancienne puissance, de naturaliser, parmi des populations différentes d'origine, d'usages et de dialectes, la langue latine, qui devait faire d'abord le lien de l'empire, et, aprrs la cliute de l'empire, l'unité de l'Ocoidenl.

L'école de Trêves avec ses prérogatives devait attirer les maîtres les plus exercés de la Gaule. Ses grammairiens siégeaient six heures par jour au pupitre des lectures publiques; on les comparait à Cratès et à Varron, c'esl-à-dire à ce que l'anliquilé aviiit eu de plus savant. L'un d'eux, Ilarmonius, qui réunissait le culte des muses grecques et latines, avait tenté de restituer le texte mutilé d'Homère, en marquant d'un signe les vers interpolés. La présence des empereurs encourageait l'éloquence mercenaire mais laborieuse des panégyristes, dont nous avons plusieurs discours. On déleste la lâcheté de leurs flatteries, mais on s'intéresse aux efforts de ces étrangers lorsqu'ils se reconnaissent si inférieurs aux Romains, lorsqu'ils mettent tant d'opinialreté à imiter des modèles qui les humilient, mais qui les excitent, et finissent par leur faire trouver une sorte de verve et d'éclat. Jamais Trêves n'avait vu les lettres entourées de plus d'honneurs qu'à l'époque où le rhéteur Ausone, appelé dans cette ville pour présider à l'éducation du jeune Gratien, fut successivement élevé aux titres de comte, de questeur, de préfet du prétoire, et reçut enfin, en 565, les insignes du consulat. C'est pendant ce long séjour qu'il composa

:y22 cii.vriTP.E VI.

un grand nombre de poëmes, passe-temps frivoles d'une cour (|ui se j)iqu;iit de bel esprit. Mais il faut distinguer l'idylle de la Moselle, la meilleure peut-être de ses compositions, tout inspirée de la beauté de cette Home du Noid , où il avait passé des jours si doux, lise représente suivant d'abord les déloursdu fleuve verdoyant et silencieux; il décrit la limpidité des eaux, les tribus innombrables de poissons qui les liabilent, les coteaux couronnés de vignes, aux pieds desquels les Faunes et les Naïades mènent leurs danses loin du regard des hommes. Cependant les approches de la cité s'annoncent par l'affluence des barques chargées qui portent le commerce de toute la terre, par les villas suspendues aux deux rives avec leurs portiques, leurs piscines et leurs jardins. Enfin se déploient sur la colline les larges murs qui ceignent la cilé impériale. Le poêle admire la grandeur des édifices, les greniers qui nourrissent les légions, réclat delà noblesse, l'humeurbelliqueuse du peuple. Mais surtout il exalte cette éloquence rivale du génie latin, ces hommes versés dans les lois, puissants par la parole, qui occupent la chaire de Quinlilien au milieu des acclamations d'une école encombrée, ou qui en sortent pour devenir lappui des accusés, l'honneur du sénat municipal, el quelquefois pour revêtir les premières dignités de l'empire. Il finit en accompagnant la Moselle jusqu'au Rhin, el en s' assurant que les eaux réunies des deux fleuves tiennent à dislance les barbares intimidés. Ce petit ouvrage a de la grâce et de la douceur : mais ce qui m'arrête, c'est

le spectacle d'une civilisalion si élégante parmi des populations germaniques, c'est la culture des lettres poussée jusqu'aux derniers raffinements sur une terre si menacée, et le calme enfin de ce poêle qui laisse aller sa barque au courant du lleuve, sans autre inquiétude que de construire des vers ingénieux, qu'un auditoire choisi applaudira le lendemain (1).

Un siècle après, Trêves, saccagée cinq fois par les barbares, n'avait plus que des ruines. Mais au milieu de ces ruines jaillissait encore, selon l'expression de Sidoine Apollinaire, c< la fontaine de l'ancienne élo- « quence. Les lois de Rome étaient tombées, l'autorité « de sa langue ne chancelait pas. » L'école archiépiscopale avait succédé à celle des grammairiens et des rhéteurs. Les lettres y trouvèrent un asile pendant les orages du sixième et du septième siècle ; elles y refleurirent sous Charlemagne, quand Alcuin, écrivant à

(I) Qiiednow, BeschrcibiDig dcr Mtcrthiiwer in Trier. Aiisone, Epist. XVII, (id Ursiiliim, grammatiaim Trevirorum, on lui envoyant six pièces d'or: (' Quoique doces lioris, fjuotnue donii résides. » Il l'ait IV'loge du gramn:airien Harnionius :

llarmonio, quem CUiranus, quem Scaurus et Asper,

Quem sibi conl'errel Varro priorquc Ci aies; Uuique satri lacerum Lollegit corpus llonieri,

Quique notas spuriis veisibus opposuit : C.ecropise commune decus laliœque camœnaî...

Idem, Ordo nobilitim ininum, i.Mosella, 399 :

Legumque calos, l'andique potentes

l'rœsidiiim sublime reis; quos curia sumnios Municipum viilit pioceres, propriumque senatum ; Quos pisetcxliili celebris facundia liidi Contulit ad veteris [ rœconia Quinliliani.

(]f. Ampère, HiUoirc liltérnire de la France, t. I, 254.

'li (MIMMTKE VI.

Kigbod, archevêque de Trêves, lui reprochait amicalelueiU de savoir par cœur les douze livres de l'Enéide mieux que les quatre Évangiles. En même temps, on voit commencer dans la même ville les deux, écoles monastiques de saint Maximin et de saint xMalthias, dont les disciples composèrent des traités de puélique, de musique, d'astronomie. La cité chrétienne ne voulait rien perdre de sa vieille gloire ; elle montrait avec orgueilTépilaphe de son prétendu fondateur Trebetas : on y lisait comment ce fils de Ninus, roi de Babylone, persécuté par sa mère Sémiraniis, élail venu cheiclier un refuge et bâtir une ville chez les Germains. Cette fable semble contemporaine de celles qui dès le quatrième siècle faisaient remonter aux héros du siège de Troie les origines des principales villes de la Gaule. El en même temps il semble qu'on entende un dernier écho des temps païens dans celle chanson latine que les gens de Trêves répétaient encore au treizième siècle, et qui s'accorde bien avec la fable de l'aqueduc construit pour conduire le vin de Trêves aux réservoirs de Cologne :

« Trcvir nietropolis, tlrbs amœiiissiina Qiix lîacchiim recolis, Bîuilio gratissima, I)a luis incolis Vina i'orlissima. »

« Trêves la inélropole, — aimable cité — qui hoiicres Baccluis, — el que Bacchus chérit, — ilonue à tes habitants — les vins les plus forts (I). >■

(l)Si(loii. Vpollinar., ad Arbocjanilcni, comitt'm Trevironini. «Oui-

Il serait facile de reconnaître les traces d'une culture semblable sur toute la ligne du Rbin. On pourrait citer à Cologne une inscription païenne en vers latins, une autre à Conn en vers grecs ; à Rottenbourg, deux pierres monumentales dédiées aux muses de la tragédie et de la comédie. PHjs tard, on verrait les méthodes des écoles romaines perpétuées dans les monastères. La grammaire y comprenait encore la lecture des poètes interprétés à la manière des anciens. La rhétorique n'avait pas renoncé aux plaidoiries simulées, aux combats oratoires qui mettaient en œuvre loules les armes de la parole. X'accusez pas la stérilité de cet enseignement. Vous verrez sortir de l'école latine deSaint-Gall les premiers écrivains de la prose allemande, et ce sera une terre romaine, la terre de Souabe, conquise, colonisée, fécondée par les Latins, qui portera la première génération des Minnesinger (1).

rinalis fonte facuiidiœ polor Mosellœ, Tiberini riicta<; sic lîai-Ijaroiiini lamiliaris, qiiod nescius barbarii-moruni, par diicibiis aiitiquis lingua luanitquc. Quo vel incolumi \el pérorante, etsi ad liniitem ipsum jnra latiua cccideriint, verba non titubant. » Alcuin, ad Hiybod, archiep. Trevir. : « Utinani cvangeba IV, non .EneidcsXIl, pectiis compleant tuum ! » — (iolfhedde Viterbe, Panthéon, III, raconte l'iiistoire de Treltcs et donne répitaphe conservée au treizième siècle:

Niiii Semiramis qusc tanto conjugc l'elix Plurinirt possedit, sed plura prioribus addit, Non contenta suis, née totis iinibus orbis, Expulit a patrio privignum 'Irebeta regno, Insigiiem profugus Tieverùin qui condidil uibeni.

Cf. llonthcim, Historia Ircvirensis diplomatka. La clianson latine sur Trêves a été publiée iparDoccu, Miscellan., II, 192.

(i) Lersch, Central Muscinn Rhcinlsendischer l7ischriften,{)o\ogi>c. ln>>criplion 59^ :

Oplaeio nonien sis uatuni carminé trisli

52f) CHAI' IT Ri: VI.

, . Si . II reste à considérer si la civilisation rom.iine s'arrêta

la civilisation

eurpds"'s»r ^"^ colons italiens ou gaulois qu'elle établissait dans eimaiiK. j^^ provinccs du Nord, ou si elle eut prise enfin sur les peuples germaniques; si elle ne fut pour eux qu'un spectacle, ou si elle devint un bienfait.

On a déjà vu comment les Germains conservaient, au milieu de tous les désordres de la barbarie, tous les instincts de la civilisation : l'attachement à la terre, aux coutumes , aux traditions antiques. Il semblait qu'ils se souvinssent d'une société plus parfaite dont ils auraient été séparés pour un temps, et (ju'ils devaient retrouver un jour. Il ne faut donc pas s'étonner de l'attrait qui poussait plusieurs peuples de cette race vers le monde romain, vers le Midi, oîi ils croyaient voir le séjour de leurs dieux. Ainsi les Cimbres et les Teutons, en pénétrant dans les Gaules, avaient envoyé à Rome une ambassade pour obtenir « que le peuple de « Mars leur accordât des terres à titre de solde, et les « prît à son service. » Après leur défaite, leurs femmes, retranchées derrière les chariots du camp, offraient encore de se rendre, si l'on consentait à les admettre au nombre des prêtresses romaines. Ce n'était donc pas seulement la fécondité des champs qui frappait les

Nonieii dulce suis el iamentabile semper, Optatus gcnitur [sic] cl mater Nemcsia detlet...

Bonn, Inscription 4' :

©EOoaXoveîxYi (aoi —a-rpl; sttXsto. Oûvcu.' i//»! u.ci.

Cf. Jaumann, Colonia Suvdoeenc, plaïul t's7 cl 8, bas-relief reprcsenlanl les deux muscs de la trayt'die et de I;» roincdie.

LA CIVILISATIOiS ROMAINE CHEZ LES GERMAINS, 32"î

barbares, c'était aussi la majesté des institutions. Comment les adorateurs d'Odin et de Thor n'auraientils pas été tentés de reconnaître leurs divinités belliqueuses dans ces empereurs qu'ils voyaient entourés d'une pompe religieuse et militaire, recevant les honneurs divins, traînant à leur suite tout ce que les fables du Nord promettaient aux habitants de la Valhalla : le vin, l'or, les combats de gladiateurs? Quand Tibère traversa la Germanie et campa au bord de l'Elbe, on raconteque, du milieu des bandesennemies qui couvraient l'autre rive, un vieux chef se détacha; il se jeta seul dans un canot d'écorce, passa le fleuve et demanda à voir de près celui qu'on nommait César. Puis, l'ayant contemplé en silence, il se retira en déclarant que ce jour était le plus glorieux de sa vie; «car jusqu'ici, disait-il, j'avais entendu parler des dieux; aujourd'hui je les ai vus! » L'admiration qui avait saisi ces hommes impétueux les entraînait à la suite des armées, elle les conduisait à visiter la ville impériale, elle les poussait à l'imitition des mœurs romaines. Un noble marcoman appelé Marobaud, après avoir passé plusieurs années auprès d'Auguste, retourna chez son peuple, s'en rendit maître jusqu'au point de le transplanter dans le bassin de la Bohème, dont les montagnes devaient lui servir de remparts, se bâtit un palais et une ville, où il attira par ses bienfaits les marchands et les ouvriers des provinces limitrophes, se forma une armée de soixante et quatorze mille hommes qu'il soumit à la discipline des légions; el, s'altachant par des alliances les nations

■V2X CllAl'ITP.E VI.

voisines, il avoua le dessein de l'onder un empire germanique. Ses sujels le détrônèrent, mais sa ])ensée lui survécut. Ce fut celle de TItéodoric et de Charlemn'gno (1).

i.^oonuaiu, i^i Ics liommcs du Nord se sentaient attirés vers Rome, il semble d'abord qu'ils y trouvaient j)eu d'accueil. Les premiers Germains qu'on y vit tVirenl probablement ceux que Marcellus traînait â sa suite cbargés de fers, lorsque, en l'an 188 avant J. C, il trifmipba deslnsubriens et de plusieurs ti'ibus germani(|ues. Après la victoire de Marins, des troupeaux de prisonniers teutons furent vendus à l'encan sur le Forum. Mais il était dans les destinées de Uonie que ses institutions les plus malfaisantes tournassent au bien futur du genre bumain. Aucune nation ne fit plus d'esclaves, mais aucune ne donna plus d'étendue au bienfait de l'affrancbissemenl. Longtemps il dépendit du père de famille, dans sa toutepuissance domestique, non-seulement de rendre libres ceux qui l'avaient servi, mais de les rendre en même temps citoyens. Ces vaincus d'hier, initiés par la servitude aux mœurs des Romains, entraient tout à coup en possession de la liberté, de l'égalité, de la souveraineté. Ils avaient leur banc au ibéàlre, où souveni leurs exclamations barbares offensèrent les oreilles délicates des hommes lettrés; ils portaient leurs suffrages

(1) Vclléiiis l'alercul., Il, 100, 107 : « Secl ego bendicio ac i>eniiisvu tuo, Cssar, qiios ante a\i(lioli;uii, iioilie \idi licos; iiec leliciorein iilliiin vitae me<p, aiil optavi aiit sonsi ilitMii. » iiiom. ihid.. 108, 100, 1iO.T;i- .;itc, Antiiil.,l\, ''♦',. .i0,»;2, C)7}.

aux comices, et formaient cette multitude orageuse qui disposait des deslinées du monde. C'est ce que Scipion savait bien, lorsque, interpellant du haut de la tribune la plèbe ameutée : « Je vous ai amenés ici les mains « liées derrière le dos, s'écriait-il; vous ne me ferez « pas peur, parce qu'on vous a déchaînés. » Auguste s'effraya de celte invasion d'esclaves; il mit à leur liberté des restrictions et des obstacles. Cependant il n'empêcha pas l'empire d'être gouverné par des affranchis, c'est-à-dire par des barbares. En même temps les guerres de Germanie jetaient chaque année des milliers de prisonniers sur les marchés de la Gaule. Les panégyristes des empereurs ne se lassent pas de vanter ces expéditions, à la suite desquelles les places publiques de Trêves et de Cologne étaient encombrées de captifs à vil prix. Ils aiment à montrer ces Iroupes de Francs, d'Alemans, de Saxons, entassés sous les portiques, les hommes frémissant de leur impuissance; les femmes reprochant à leurs époux el à leurs fils les chaînes qu'elles portent; les familles entières adjugées au Gaulois désœuvré, qui les envoie cultiver ses champs en friche. Ils ne prévoient pas que ces esclaves auxquels on livre les terres en deviendront un jour les maîtres par l'affranchissement ou par la révolte, et que tôt ou lard la puissance finira par se ranger du côte du travail (1).

(1) Le plus ancien luoinimcnt où [larais.sc le nom des Germains csl le texte suivant, tiré des l'astcs capilulins, ad anniim 551 : « M. Claudius, M. F. M. N. Marccllus, cos. do (l;dleis Insubrilnis et rii-rmancis. K. Mart.

350 (IIAI'ITRE VI.

Lc> Germains La sei'vitudo fut (lonc le premier noviciat des Ger-

COlOlliM'S *

^"ei'einph'r "^''''"^* ^^^^^ Rome devait les élever jusqu'à elle par une autre voie moins humiliante et plus sûre. La ville éternelle avait commencé par être un asile : selon une ancienne tradition, chacun des nouveaux sujets de Komulus avait dû apporter avec lui une poignée de sa terre natale, pour la déposer dans une fosse qu'on appela le Mo)itlc. Ce rit exprime bien la politique romaine, qui s'emparait du monde en l'incorporant à l'empire. Comme à l'époque des rois la cité s'était agrandie pour recevoir dans ses murs les Sabins, les Albains, les Etrusques; ainsi les premiers empereurs reculèrent la frontière pour y envelopper les nations mêmes qui la menaç tient. Ils ne se bornèrent pas à tolérer sur le territoire conquisceque César y avait trouvé de peuplades ger.naniqnes; ils reçurent celles qui, pressées par leurs ennemis ou séduites pai' un climat plus doux, sollicitaient l'iiospitalité de Rome en offrant d'obéir à ses lois. Dès le temps d'Auguste, de Tibère et de Claude, les Ubiens, les Sicambres, au nombre de quarante mille, les liataves, les Frisons, furent établis sur les bords du Rhin, dont ils formèrent la garde. Ces transfuges de la barbarie ne la regrettaient pas. Quand

JMjuc spolia o[). rcUulil ilucf li'isliuiii \ir. Claslicl.» — (ilautl. Mainerlin., l'iincgyric. Maxiiniuti. : « Toti^ poilicibus civilatum >eilere cii|ilna a^- Miiiia barbariirum, viros atlonita ferilale Irepidanles , icspieienles anus ii;ii;iviaiii filioniiii, miptas mariloium coinilalas viiiculis., puero> ac puella>. faïuiliari niiirniurr blandii!iites,a (juc lios oiniios |)rosincialibiis veslris ad obsequiiiin dislributos, doiiec ad destinatos sibi i-iiltus siditiidiniiiii diiccrentur. »

LA CIVILli.ATIO^ ROMAIiNE CHEZ LES eiEUMAI>S. Ô.71

la révolte de Civilis mit en feu les bords du Rhin, les Germains du territoire de Cologne repoussèrent les trois propositions qu'on leur fit de raser les murs de la ville, d'égorger les habitants romains et de retourner à la vie errante de leurs aïeux. Marc-Aurèle pousuivit le dessein de ses prédécesseurs, et plus tard Claude II, Aurélien, Probus, le complétèrent en transportant sur la rive droite du Danube une multitude innombrable de Marcomans, de Goths, de Vandales, et en une seule fois cent mille Bastarnes. Bientôt les provinces du Nord furent couvertes de Germains. Ils devinrent assez nombreux pour occuper l'attention du législateur. Les constitutions impériales les désignent par le nom de Leti, où je reconnais l'allemand Lente, c'est-à-dire gens de guerre : elles en font les colons militaires, qui n'occupent le sol qu'à charge de le défendre. C'est à ce titre que Maximilien, Constance Chlore et Julien introduisent de nouvelles colonies d'Alemans et de Francs, depuis l'embouchure du Rhin jusqu'à ses sources. On voit bientôt les Lxti fixés au cœur même de la Gaule, à Paris, à Bayeux, à Coutances, à Poitiers. Valenlinien leur ouvre l'Italie et leur donne des champs fertiles au bord du Pô. Rien ne semblait plus sage que de repeupler ainsi des contrées épuisées, de donner des bras à la terre, et à l'empire des soldats qui lui coûtaient peu. Mais le résultat principal et probablement le moins calculé, ce fut que les barbares trouvèrent sur la frontière romaine un point d'appui pour résister à l'entraînement des peuples nomades dont ils se détachaient.

332 CHAPITHi; VI.

JIs y trouvèrent des postes qu'on ne désertait pas impunément, des demeures fixes, des populations sédentaires, et enfin toutes les habitudes de stabilité qui sont les commencements de la civilisation (1).

iL''rrrmél ^' fallait déjà beaucoup d'elTorl pour fixer les bariimaine. jjg^^^g. [{omc fil plus : ollc Ics discipHna. Ce ne fui point, comme on l'a souvent dit, un signe de décadence, une nécessité de l'empire en délresse : c'était une tradition des plus glorieux siècles de la république, de se faire servir par ses ennemis, et d'enrôler sous les aigles romaines un grand nombre d'auxiliaire*étrangers. César, qui reconnut de bonne heure les qualités militaires des Germains, avait levé parmi eux des

(1) Plutarque, in Romulo. Tacite, Annal., XI, l'J : « >'alie Frisioruin datis obsidibus consedit a^uid agros a Coibidone descriptos. Idem seiialuni, magislratiis, leges imposuit. » On reconnaît bien ici un coinniencement de civilisation romaine. Idem, ibid., XII, 27, 50 ; Germania, 'J8 ; Histor., IV, 04, 65. Suctone, in Tiherio, 9. Eutrope, VII, 5. Trebollius. Pollio, in Claudio, II; Vopiscus, m Aureliano, in Proi>o : « Centum millia Biistarnarum in solo romano constituit.))AinmienMarceIlin, XXVIII : « Alemannos..., Theodosiiis... pliiribus csesis quoscumque cœpit, ad Italiam jussii principis misit, ubi, infertilibus agris acceplis, jam tribularii circumcolunt Padum. « — Sur les La?ij; Eumène, Panetjijr. Constant CIdor. : « .\erviorum et Trevirorum arva jacenlia L.Ttus postliminio restitutus et receptus in leges Francus excoluit. » Cf. Zo.'inne. Il, 5-1. Amluien, X, 8, Notitia dignitatitm iviperii. Code Théodosicn, lib. Mil. 2, 9; 4, 9. Les Lseli sont les mêmes que les Gentiles. Code Thecdosien. lib. VII, 15, 1 : »' Teriaruiii spatia qua; genlilibus propter luraui munitionemque limitis ;il(jue lossati huniaiia fuerinl provisione concossa ... Voyez sur ce point Pardessus, Quatrième Dissertation sur la loi snlùjue. Guérard, Polyptique d'irminon. Je me range à ro})inion de M. Guorard, on nf écartant à regret de celle de J. Grimin, qui l'ait venir le mot L^tiis de la racine leutonique La:i, désignant le serlattacbé à la '^Vebc {Deutsche Ileehts- A Iterlhunier , p. 505) Il ne me semble point natnrelque des gens de guerre aient été nommés d'un nom déshonorant, et qui ne couvonail lu'à une classe d'hommes désarmés.

cohortes d'élite : leur charge impétueuse décida la victoire de Pharsale. Dès lors l'histoire de l'empire n'a pas de scènes où ils ne trouvent leur rôle. Ils combat lent à Philippes : ils forment la garde favorite d'Auguste et de ses successeurs. Ils suivent Drusus et Tibère dans la haute Germanie, Claude en Bretagne. Quand Vitellius, proclamé à Cologne, descendit en Italie, on rapporte qu'il traînait après lui une nuée de barbares Une prêtresse de leur pays les excitait par ses prédictions. Leurs habits de peau, leurs lances gigantesques, effrayèrent les Romains, qui se crurent livrés au pillage. Cependant tous les empereurs, bons et mauvais, estimèrent les services de ces hommes farouches, mais simples, qui résistaient à la corruption. Je retrouve les Germains à la solde de Marc-Aurèle, de Caracalla, de Valérien, de Gallien, d'Aurélien, de Probus, de Dioclétien. Quarante mille Goths suivaient Constantin aux batailles d'Andrinople et de Chalcédoine, où il renversa en la personne de Licinius les dernières espérances de l'idolâtrie : le règne des barbares commence avec celui du christianisme. En effet, à partir de cette époque, les troupes germaniques font toute la force de l'empire; par conséquent elles décident de ses destinées. Mais on n'a pas assez remarqué par quels degrés elles arrivent à cette puissance. ïl y a d'abord les alliés {fœderati), les rois et les peuples qui prennent le titre d'amis des Romains, qui se mettent au service des empereurs, mais pour un temps et sous des réserves où éclate encore le vieil instinct de l'indépendance. Ainsi les auxiliaires

7)34 CHAI'ITRE VI

recrutés en Germanie par Julien avaient stipule qu'ils ne passeraient point les Alpes. Il y a les colons militaires (Ixti) allacliés à la défense du sol qu'ils occupent; mais le lion qui les assujettit les protège en même temps; et leur engagement a les mêmes limites que leur territoire. Enlin l'élite des allies et des colons passe dans les cadres de l'armée régulière. La ]Sotice des di- (jnilés de l'empire nomme des légions de Germains, des cohortes de Bataves et de Francs Saliens, des escadrons de Gotlis et de Marcomans. On les trouve à lous les avant-postes, en Afrique, en Phénicie, en Arabie, et jusque sur la frontière de Perse. Sans doute les légions n'avaient plus rien de leur ancienne constitution, qui en faisait autant de cités belliqueuses, avec leurs lois, leurs magistrats, leurs sacrifices : de six mille hommes elles étaient réduiles à quinze cenis. La dis'ipline y avait diminué comme le nombre. Elles conservaient cependant tout ce qui restait de cet art de la guerre, dont les Romains avaient été les maîtres. La régularité de leurs exercicos faisait l'admiration et le désespoir de leurs ennemis; et les camps, si relâchés qu'ils parussent, étaient encore des écoles où les recrues barbares apprenaient à connaître l'union, l'ordre, l'obcMSsance, c'est-à-dire toutes les conditions de la société policée (1).

(1) Dès Tau lie Rome Hfl8, on voit une giuiiison do Gaulois et dcliiMinains clans la ville éfivjilienno trAlexainJiic, C;rsai', Util, civ-, 111,7. — Sur les services renilns par les Germains à César dans ses guerres des Gaules, vovez tout le livre VII, île Uello Gallh'O. Suétone, in Av(jic<to,

LA CIVILISATION ROMAINE t.HKZ LES GEUMAINS. 535

Il ne restait plus que de leur en ouvrir les portes, ^^^^f^"^**" el, après les avoir exercés à tous les devoirs, de les 'pubiS admettre à tous les droits. Cicéron soutenait déjà cette belle doctrine : « qu'il n'y avait pas de nation si éloi- « gnée, si étrangère, si ennemie, chez laquelle Rome ne « pût recruter des citoyens, » César avait fait asseoir des Gaulois dans le sénat, Claude y introduisit des Bretons et des Espagnols; chaque nation arrivait à son tour au gouveinement de l'empire; les Germains eurent aussi leur avènement. Dès le premier siècle, on voit Arminius recevant l'anneau de chevalier; des Frisons, des Chérusques admis au droit de cité, aux comii ande-

:>.">, 10; /// ycrone,^^. Tncite, Anmlea, I, 50; H/.s?., Il, 88. Le <^raiid historien peint d'une manière adinirahle les barbares de Tarmée <Ie Vitelliiis : « Nec minus scevuni spectaci:liim erant ipsi, terpis ferarum et ingenlibus lelis horrentes, cum turbam populi propter inscitiam parum vilarent. » La garde germaine subsistait encore au temps de Caracalla, qui affectait d'en porter le costume. — Voiiiscus, //? Proho : « Accepit prrelerea XVI milliatironum quos omnes per diversas provincias sparsit, itaut nuineris vel liniitaneis militibus L aut LX insereret, dicens : Sentiendum esse, non videndum quum auxiliaribus barbaris Ro;i:aniis juvatur. » Aniinien Marcellin [Hist., XX) donne un remarquable e>cmplede l'engagement conditioimel des Fœderati : u Qui relictis laribus transrbenanis, sub hoc vénérant pacte, ne duccrentur ad partes unc|uam transalpinas. » La No~ iilia dignitalinn montre les Lœti déjà établis à Baveux, à Rennes, et dans toute rArmoiique, à Poitiers, à Langres, à Aulun. Dès ce moment, et un demi-siècle avant Clovis, on peut dire que la conquête de la Gaule par les Germains est aclievée. Végèce atteste que les barbares s'efforçaient d'imit' r la discipline romaine, 111, 10 : « Artem bellicam solam liodieque barbari pulant esse servandam, ca-lcra aut in bac arte consistere, aut per banc assequi se posse confidunt. » A'ovcz, dans la yolitia dignitatum, la nomenclature des légions germani(|ues. Cf. Lehuerou, Histoire des Imlilulions mérovingiennes, t. 1; de Petigny, Étude sur l'époque mérovingienne, t. I; Guizot, Histoire de la civilisation en France, t. I; Naudet, des Changements opérée dans l'administralion romaine.

TmC. CllAl'ITIii; VI

menls mililaircs, aux sacerdoces publics. Désormais rien n'est ferme aux hommes du Nord : ils parviendront jusqu'à la dignité impériale en la personne du Golh Maximin. A sa suite, les marches du trône se couvrent de barbares. Sous Yalérieii, on trouve dans les premières charges de l'armée quatre officiers, llarlmund, Haldegast, Hildemund et Cariovisc, qu'on prendrait à leurs noms pour des soldats de Clovis. Gallien engage à son service le chef des Hérules, Xaulobat, et le crée consul. Constance Chlore n'a pas de compagnon d'armes plus lidèle que le roi des Alemans, Éroch, qui assure plus lard l'empiie au jeune Constantin en faisant déclarer pour lui les légions do Bretagne. Au quatrième siècle, on ne peut plus compter tous les Francs, les Alemans, les Goths, les Burgondes, qui occupent les offices de la cour ou de l'armée impériale, comtes des domestiques, ducs des frontières, maîtres de la milice. Quelques-uns, comme Sylvanus el Magnence, se font décerner la pourpre; d'autres, comme Arbogaste et Ricimer, aimenl mieux la jeter sur les épaules d'un prince de leur choix et régner en son nom. Le Vandale Stilicon, tuleur e( beau-père d'Ilonorius, gouverne l'Occident pendanl quatorze ans; et, s'il laisse éclater de Icmps en temps la cruauté d'un barbare, on reconnaît legénie romain à l'éclat de ses vicloires el à l'habileté de ses négociations. Les contemporains y furent trompés. LepoëteClaudien célèbre le rajeunissement de l'empire sous un ministre qui rappelle les temps de Briilus, de Camille et de Seipion. Il rej)résenle les bandes d'Alaric extei'nnnées,

LA (■,IVII.I>AT10.N llUMAlAr; CIILZ LES G EP. M AIN S. ."w

Jes Alemans soumis, les rois des Francs jetés dans les fers; les peuples du Rhin changeant le glaive en faucille, et le voyageur, à la vue des riches cultures qui couvrent les deux rives, demandant laquelle des deux est romaine. Si les succès militaires l'émeuvent, c'est qu'il y voit le triomplie de cette domination pacitlque et bienfaisante que Rome étend sur le monde, « à la « faveur de laquelle les vaincus deviennent citoyens, « l'étranger retrouve partout la patrie , et tous les c( hommes ne forment plus qu'une même nation. Les « arts de l'antiquité revivent avec les mêmes mœurs; « le génie voit s'ouvrir devant lui les routes glorieuses, « et les muses relèvent leurs lêtes humiliées. » Assurément il faut beaucoup retrancher de ces louanges: mais c'était beaucoup pour un Vandale de les écouter, de les aimer, de les payer, et de mettre sa gloire à continuer la politique de César et d'Auguste. Même dans ces jours de décadence, on ne touchait pas impunément au gouvernement d'un grand empire, on ne pouvait en appliquer les lois sans être frappé de leur sagesse. Les barbares ne siégeaient pas au consistoire des princes, aux assemblées du sénat, dans les tribunaux, sans être à la fin convaincus, subjugués par le spectacle d'une société qui avait tant de souvenirs et tant d'espérances, et qui ne se crut jamais si près de devenir maîtresse du monde qu'au moment même où elle allait périr (l).

(l)Cicéron, pro Balho, Mil : « Défendu enim rem iiiiivLTsnin, nulhuu osse gentcin ex omiii rcKione terrarum, noqiie tain dissidenltm a populo romano odio fiuodiiui ati|uc dissidio, ncqiic tani fide benevolcntiaque

aiii li'i

338 ClIAl'irRt; M.

L»sGcim;iins Pendant (lue les Germains faisaient leur éducation l,""' politique dans les nombreux emplois de la hiérarchie impériale, comment auraient- ils éciiappé à l'enseignement littéraire qu'ils Irouvaient partout constitué, honoré, applaudi ? Stilicon n'était pas le seul qui goûtât l'encens des poètes; au contraire, je remarque l'empressement des principaux chefs barbares à s'entourer de rhéteurs et de grammairiens. Quand Arbogaste voulut créer un empereur, il choisit un ancien maître d'éloquence nommé Eugène, encore tout pénétré de souvenirs mythologiques, dont le premier acie fut de rétablir l'autel de la Victoire dans le sénat et les images des dieux sur les drapeaux de l'armée. Le roi des Visi-

conjunctam, ex qua nobis interdictum sit, ut ne qiiem adsciscere civein autcivitato doniire possimiis. » Vclléius, II, 128 : » Arminius... assiduus milit'œ noNtise piioris coines, «tiain civilalis romanœ jus eqiiostremque consecutus graduai . » Il faut voir dans Tacite l'Iiisloirede ces dôputés trisons qui visiteront Rome au teints de Néron, qui se conduisirent si Hèrement au théâtre, et qui revinreut avec le droit de cité. Annales, Xlll, .')4. — Vopiscus, in Aureliano. Fragment d'une lettre de Valérien à Aurélien : « Tecum eril llartmudiis, llaldegastes, Hildemnndus, Carioviscus. » l'our les cliel's germains qui jouent un loie dans riiistoire romaine depuis Constance jusqu'à la lin de V;deutiuieu, vovez Anunien MarctlUn, passitn. Je remarque surtout dib, XWl) Mellohaudes.à la fois roi des Francs et comte des domestiques sous t'iratien. (If. de Petiguy, t. I; Claudien, de (jmirto Consvlalit Honorii. De LaudibitsStilieonis, iib. 1.

Ut Salins Jaiu rura colat, flexosqiie Sicambri Fn fidcem cnrvent gladios, geniinasque viistor CiUm videat ripas, quse ,-it roiuana requirat; Ul jarn Iraiis lliiviuui non iii(ii;;n;iiile Cliaiico Pascal Itel^.i peciis, niediiiinqiio ingressa per Albin Gidiica l''raiicoruin montes nrnicnta pcrerrcnt.

Ibid., Iib. 111. Dans la préface de ce livre, Claudien compare la faveur que Stilicon lui accorda à celle de Scipiou pour Kiniius : « .Noster Scipiades Stilico. » Voyez au'^si tout le I \re '/<■ Uello lUlieo.

LA CIVILISATION ROMA NL i.HKZ LES GER:AL\S. 159

goths, Tliéodoi ic, fit donner la pourpre au vieil Âviliis, son précepteur : il ne trouvait pas que ce fut trop pour payer les leçons de droit et de poésie qu'il en avait reçues. Il se vantail d'avoir lu Virgile, et d'avoir senti son humeur s'adoucir sous le ciiarme des beaux vers (1). Les barbares lisaient donc ; ils écrivirent, ils curent des poètes et des orateurs. Tel fut le Franc Merobaud» s, qu'on trouve, sous Vaientinicn III, chargé d'un commandement en Espagne, élevé au consulat, écrivain célèbre, dont nous n'avons qu'un petit nombre de pages mutilées, mais qu'il faudrait étudier de près pour voir ce que la civilisation latine pouvait faire d'un Germain. Les contemporains eux-mêmes en furent si frappés, qu'ils élevèrent à cet homme extraordinaire une statue d'airain sur le forum de Trajan. L'inscription annonçait qu'on avait voulu récompenser de la sorte a un homme « d'une ancienne noblesse et d'une nouvelle gloire, 0 aussi habile à manier la plume que l'épée, dont les « armes et les vers avaient ajouté à la splendeur de « l'empire. » En parcourant le peu qui reste de lui, on trouve d'abord tout ce qu'il pouvait apprendre des

(1) Sidoine Apollinaire, lib. I, ejiist. viii : « Sfudent ;irmis eunuchi, litferis fœderati. » Idem, Panegyricus Àvito dictiis, v. i97. C'est 1»^ roi Tliéodoric qui parle à Avitus :

Mihi Romula dudum

Per te jura placent : parvumque ediscere jussit Ad tua verba pater, docili quo prisca Maronis Carminé mollirel Scylhicos mihi pagina mores.

Ajoutez à ce tableau le Franc Baudo, élevé au consulat en 385, et S. Augustin, alors rhéteur à Milan, lui Yécitant un i'anéj;\riquo. Vupustinus, ConlraPriscilliaiium, III, 50.

-.'.0 CIIAI'lTKIi VI.

meilleurs maîtres de son temps. Ses vers, d'une latinité correcte, ont la coupe, l'éclat, l'harmonie, en un mot tout l'artifice du style de Claudien. Les thèmes de ses petites compositions rappellent cette poésie de cour où triouiphait Ausone, S'il assiste au repas de Valenlinien, il épuise toute la Fable pour relever la pomj)e impériale. Quand l'empereur fait asseoir sa sœur à ses côtés, c'est Apollon avec Diane dans l'assemblée des dieux. Oiiand il paraît accompagné de l'impératrice, c'est Pelée et Thétis : l'univers ne peut attendre de leur union qu'un autre Achille. Ou bien le poêle décrit les vergers do Faustus, les longues murailles de buis tailléescomme le marbre, et le bois au frais ombrage, «qui recèle, « pour le plaisir du maîlre, un hiver domestique au c( plus fort de l'été. «Mais heureusement pour sa gloire, Merobaudes, dans son panégyrique d'Aétius, s'attaque à un sujet plus digne d'occuper les esprits ; il célèbre la lutte de Rome contre la barbarie. Dans ce combal qui partageait le monde, le poëte franc n'hésite point; il prend parti contre les barbares. Le panégyrique s'ouvre par le tableau de la paix universelle. Du Caucase et du Tanaïs jusqu'aux sources du Danube, les rois ennemis ont désarmé. Le Rhin coule sous les lois de l'Italie; la fiaule respire, arrachée aux fureurs des Golhs; et les Vandales, maîtres de l'Afrique, sollicilenl l'alliance des Césars. Ce calme du monde irrite une divinité malveillante, que le poêle ne nomme pas : elle va chercher Bellune dans lesj montagnes de la Thrace : elle l'y trouve, confinée dans une caverne loin du regard

LA CIVILISATION ROMAIISE CHEZ LES GERMAINS, ôll

des hommes, appuyée sur sa lance rouillée et sur son bouclier terni, et pleurant de ce que depuis tant d'années les peuples ne versent plus de pleurs. Elle l'excile à soulever de nouveau les nations du Nord pour les précipiter sur l'empire. c< Renverse, dit-elle, ces mai- IX sons de marbre aux toits d'airain... Qu'il n'y ait pas de « murailles assez fortes pour arrêter les emportements. « Que Rome soit dans l'elfroi, et que ses empereurs a mêmes tremblent au bruit de tes fureurs. Chasse de « la terre les dieux qui voulurent y recevoir l'hospita- « lité ; porte la désolation dans les temples des divinités « romaines, et que je ne voie plus attiser sur les autels c( le feu qui fléchit Vesla. Pour moi, je pénétrerai « secrètement dans les palais superbes; je ferai dispa- « raître les vieilles mœurs et les vieux courages; je « veux que les forts soient méprisés et qu'il n'y ait plus « de respect pour les justes. Que l'éloquence périsse «avec le culte délaissé d'Apollon; que les honneurs «soient déférés aux indignes; qu'au lieu de la vertu, « le hasard tienne la balance des affaires; que la soif « de l'or fasse délirer tous les esprits, et que, dans le « désordre universel, on ne reconnaisse plus la pensée « souveraine de Jupiter. » — Ces menaces ont leur effet; l'empire louche à sa dernière heure, quand les vœux réunis du sénat et du peuple forcent Aétius à sauver le monde. Le poëte décrit avec admiration les victoires de ce grand homme sur les peuples leutoniques. La vue des champs de bataille l'anime, et lui rappelle les combats de César, le dévouement des

3V2 CHAi'lTUi; VI.

Fabius, el Décius qui abrégea gloiiouscmciU ses jours. El lorsque, las de ces peintures sanglantes, il veut louer les traités conclus j)ar son héros, il retrouve toutes les images de l'anliquilé pour célébrer les bienfaits de la paix,c< qui fait le salut de l'univers el le nœud des éléments, qui fonde les cités, donne des lois aux nations, et qui a porté le nom de Numa aussi haut que celui de Romulus. » Rien n'est plus instructif que l'erreur de ce Franc, de ce contemporain de Mérovée, qui, au moment du triomphe de ses frères barbares, s'attache avec tant d'illusion, avec lanl d'opiniâtreté, aux dieux, aux institutions, aux souvenirs héroïques du monde romain. Quel travail prodigieux ne fallait-il pas pour remuer de la sorte les cœurs et les esprits, et pour y enraciner en quelques années toutes les opinions, toutes les passions, toutes les délicatesses d'un vieux peuple qui avait douze cents ans de culture (1) !

(1) Merobaiulis lieiiquix edidit Mebuhr (Boiiuœ, 1824). Tout indique le |)ersoun;ige dosigné dans rin.-crif^ition trouvée au forum de Trajaii : « FI. Merobaudi VS com. Se. — FI. Merobaudi, a?que forti et doctoviro. lam facere laudanda quani alioruui l'ai. ta luudare pr»cij»uo. » Cf. Sidoine .\pollinaire, ad Feliccm, IX, 278, ÔO'i.Voici quelques vers de Merobaudes. In viridarium Faiisti :

Privalaiiuiue hieim-m frondea lecla leiieul.

l^tinegyricns Aetio diclits. Ce fragiuent compte 197 vi-rs.

Adilitlit biberni faniulantia l'œilera Rheniis Cl bis, cl besperiis tlecli coiileiilus babeui.-i, Gaudct ab alterna Tliybrim :^ibi cresccre rijja.

bu^cour^de la déesse qui exhorte Bellone :

I\oinanos popularc ileus, et nulbis in aris Vcstse exoialae foUis slrue palleal if;nis.. Majorum mores el pcclora pri.^c■a l'ugabo... Atlica neglecto percat facuiulia IMiœbo,

LA CIVILISATION IlOMAINE CHEZ LES GERMAIiNS. 54'.

C'est ainsi que Rome achevait ses conqiiôles en Ger- Liiivasiw.

pacifique.

manie, et c'est ainsi qu'elle préparait les conquêtes des Germains dans l'empire. Ceux qui onl écrit l'histoire des grandes invasions se sont portés, avec la curiosité de la foule, du côté où ils entendaient le bruit des batailles ; ils n'onlvu que les irruptions violentes qui, au bout de deux siècles, finirent par renverser la monarchie romaine. Ils n'ont pas assez étudié celte autre invasion pacifique et régulière qui dura sept cents ans et qui poussait peu à peu les hommes du Nord jusqu'au cœur même delà civilisation. Elle se lit, pour ainsi dire, par deux portes que les luis avaient ouvertes, par l'esclavage et par le service militaire. Si les barbares entrent, ce sont les généraux victorieux, ce sont les emper^iurs qui les conduisent comme par la main, qui leur donnent des terres, des institutions, des droits. Dès lors ils pénètrent de tous côtés dans la vie publique. Ils peuvent dire, comme les premiers chrétiens, qu'ils ne sont que d'hier, et que déjà ils remplissent non-seulement les cadres des légions, les colonies des vétérans, mais les cités, les écoles, le sénat, le palais; ils ne s'abstiennent pas même des temples; et eux aussi, s'ils se reliraient, ils laisseraient le peu qui reste de vieux l»om;iins etïrayés de leur solitude. Leur présence

Pectoribus sœvi démens furor sestuct auri, Omniaque htec sine mente Jovis, sine numine sunimo.

M. iieugnot, Histoir • de la cMile du paganisme, a reconnu avec raison, dans ces vers, réctio des plaintes du parti païen, qui accusait le christianisme de la ruine do lempire.

ôii CIIAPITRI^ VI.

n'a rien de menayanl : les uns se déclarent les amis, les hôtes de l'empire; les autres en sont devenus les sujets et les soldats. Ils commencent à comprendre la cause qu'ils servent. Ils admirent, plus que personne, la grandeur de celte cité hospitalière où ils sont accueillis; et la majesté de l'Etat en impose peut-éire moins aux derniers descendants des familles sénatoriales qu'aux nouveaux dignitaires (|ui dépouillent la saie germanique pour prendre le laticlavecl la rohe prétexte. Cependant Rome avait cette sagesse de respecter les usages et les traditions des peuples qu'elle naturalisait ; et comme elle avait laissé aux villes grecques leurs lois civiles, elle ménageait les habitudes militaires des Germains. Ces populations transportées sur le territoire romain, qui menaient ;vec elles leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards, n'abandonnaieni pas en un jour les mœurs de leur première patrie : elles en conservaient des traits qui ne devaient pas s'effacer. Ainsi les conditions que les auxiliaires alemans faisaient à Julien rappellent les vassaux des empereurs d'Allemagne, tirant l'épée au besoin pour défendre leur prince, mais refusant de le suivre au delà des Alpes ou de la mer. Les colonies des bords du Rhin vivaient sous un régime où toute la féodalité était en germe. Si des troupes barbares s'engageaient sans réserve à la solde des Césars et prenaient rang dans leurs armées, cette coutume était si nationale, qu'elle traversa tout le moyen âge, et qu'on voit un corps d'aventuriers Scandinaves, sous le nom de Varègues, forn)er la garde

des derniers empereurs de Constantinople, comme plus lard il n'y aura pas de prince en Europe qui n'ait ses lansquenets allemands ou ses régiments suisses. Les Germains établis dans l'empire formaient donc comme une seconde race romaine, assez rapprochée de la première pourenhériler, pouren conserverla langue, les lois, les arts; assez peu séparée des autres nations du Nord pour être en mesure de lespolicer à leur tour. En effet, la civilisation romaine ne parut jamais plus puissante qu'au moment où, l'empireétant vaincu, elle subjugua les vainqueurs. Le roi des Visigolhs Athanaric avait fait trembler Valens; mais plus tard, venu à Constantinople, il admirait la magnificence de la ville, et déclarait qu'à son avis le maître de tant de trésors ^

et de tant d'hommes était un dieu. Alaric s'honora du titre de préfet du prétoire, et, arrivé aux portes de \

Borne, il s'arrêta frappé de respect, ne pouvant se résoudre à livrer aux flammes la capitale de l'univers. Aslaulfe reconnaissait qu'il s'était trompé en rêvant un empire gothique, et ne voulait plus d'autre gloire que d'épouser une fille de Théodose et de mettre les forces des Goths au service du nom romain. Le dernier empereur d'Occident abdique, et rien ne semble changé : je ' considère les clicfs des nations germaniques qui se disputent les provinces de la monarchie, et je trouve qu'ils s'en déclarent les serviteurs et les sujets. Odoacre prend le titre de patrice; Théodoric, qui le détrône, se présente en Italie comme le iils adoptif et le délégué de l'empereur Zenon ; sa mission est de rebâtir les villes

Sic. CIIAriTUL \l.

dotruiles, de relever l'autorité du sénat vi des magistratures, de ramener le règne des lois et des lettres. D'un autre côté, je vois les rois burgondes adresser aux Césars^ de Byzance des protestations d'obéissance et de fidélité, Clovis reçoit d'Anastase les insignes du consulat, et longtemps ses successeurs se considéreront comme des magistrats romains; ils en auront le costume el le cortège ; ils con!>truironl des cirques, cl finiront, comme Cliilpéiic, par dicter des vers dans la langue de Virgile (1).

Il y a là autre chose qu'un caprice de barbares : il y a une admiration du passé, inintelligente peut-être, mais bienfaisante, qui voudrait en imiter toutes les institutions, et qui en conservera beaucoup. Avec les

(1) Jornamlt's, de Hi'lnis yeticia, "28 : « Ueus, iuquit (Alhaiiaricus), >iije dubio lerreiius iinperator est; et quisquis adversiix eum iiianiim inoveril. ipse sui saiigiiiiiis ii'us existit. » Zosime, lib. V, VI. Orose, Hist. Vil, 45» fait parler AsIanlIV- en cos ternies : « Ciiin essit animo ingoiiio<jiie llilni^l^ se impnmis ardenler inliiasse, ut oblilerato roinano noniine roniarium omiic soiiuii el imperiuiii Gotlioriim faceret et vocarel, lierelque mine Aslaiilfiis qiKxl quondain Gesar Anj;iistns. At uhi iiudla exjterieiilia probavisset, neque Gotlios idlo modo jianro Icgibus jiissc, pro|.ler effraDatain barbarieiii... Eligisse se saitem ut gloriaiii de rcstiliieiido in inlcgriim aui;eiido(|ue roniano nomine Gothoruni viribus coniparanl. » — idatiu^. Cluonic. Olymp., 209 : « Wallia, rox Gotliorum, romani nominis causa ca'des magnas elficit Barbaroruni. » — Sur le titre de patrice conledûré à Odoarre par Zenon, voyez Malchiis Philadelpbilanas, cité }iar l'Iiotius, Uib /oi/t.Cassiodor.. Epist. senaltii iirbis romanx. \o\t'i aussi les lellre^ adressées à l'empereur dOrient par S. A\ilus de V^ienne, an no n de Gondebaut et de Sigismoud, Epist. 25: «Cunique genten; nosiram \ideaniur regere, non abud nosquam nnlites vestros credimus ordinari. » Gregorius Turonensis, 11, 58 : « Igitur ab Anastasio imperalore eodu dlos de consulalu an epit, et in basilica B. Martini luniea blatea indutus est et cblanivde. imponens eapiti diadeina; tune ascenso equo, auruin argenlumque... spargens volunlate benignissima erogavit, el ab ea die lanipiani consul el Aui^ustus est \ocitalus. »

charges du palais, les règles de l'adminislralion impériale se perpétuent. Avec la langue latine, le droit romain pénètre dans les codes des Visigoths, des Burgondes, des Alemans, des Bavarois, des Lombards; et l'historien des Goths, Jornandes, semble exprimer le sentiment commun de tout l'Occident lorsqu'il reconnaît encore à la fin du sixième siècle l'autorité de celle Rome qui a conquis la terre }»ar les armes, « et qui n'a « pas cessé, dit-il, de régner sur les imaginations (1).» Ce mot éclaire et justifie la politique romaine. On l'a vue travailler avec persévérance contre son intérêt en introduisant dans l'empire ceux qui devaient le renverser. Mais elle travaillait pour un intérêt plus grand que le sien; elle servait un dessein qu'elle ne connaissait pas en pojiçant les hommes du Nord. Par un juste retour, elle y trouva une autre gloire qu'elle n'avait pas cherchée. Elle perdit le pouvoir temporel, qui s'exerçait par l'épée ; mais elle conserva l'autorité morale des lois, des lettres, des souvenirs. Au milieu de ses ruines, sans armes, sans trésors, Rome n'était plus qu'une puissance spirituelle. Mais c'était précisément en celte qualité que, devenue chrétienne, elle devait recommencer la conquête du monde.

(1) Jornandes, de Reb. yel., prsefat. : « Ouonioiio lespublica cœpil et teiiuit, totumque pcne mundum subegil, et hactenus vel iinaginarie tcneat. »

r>48 CHAPITRE VII.

RESISTANCE DES GERMAINS A LA CIVIMSATION iiOMAlNE.

Vices Nous n'avons point cherché à rabaisser la civilisation

lii.iviiisaiion latine; nous n'en avons dissimulé ni la puissance ni les

romaine.

bienfaits. Mais on ne peut pas non plus méconnaître les vices qui la compromirent ; et, tandis qu'elle subjuguait la moitié des peuples germaniques, il reste à voir comment elle provoqua d'abord la résistance des autres, et ensuite leurs représailles. . ,„ On ne civilise vraiment les hommes qu'en s'assuranl ,,Mp^^^^anl dc Icurs conscieuces. C'est là, dans ce fond de la nature i-bai));iv. humaine, qu'il faut vaincre le premier de tous les désordres, qui est celui des passions. Les anciens le savaient si bien, que toutes leurs histoires faisaient intervenir des personnages divins, des prêtres, des religions, pour policer les peuples. Rome elle-même ne donnait pas d'autres fondementSvà ses institutions : elle n'aurait pas cru ses colonies solidement établies, si elle ne leur avait communiqué ses auspices, ses rites, son droit sacré. Ainsi les principales cités du Nord, Augsbourg, Cologne, Trêves, avaient leur Capilole, où l'oii

RÉb[ST. DES GERMAINS A LA CIVILIS. ROMAINE. 549

sacrifiait aux trois grandes divinités de la roche Tarpéienne : Jupiter, Junon et Mercure. Il paraît, par les inscriptions recueillies sur les bords du Rhin, qu'on y adorait aussi Mercure, Apollon et les Muses; Diane, Sylvain, et les Nymphes, dieux secourables, représentants d'une domination pacifique; et en même temps Mars, Pluton et Proserpine, Hercule, Castor et Pollux, la Victoire et la Fortune, la Gloire et la Valeur, qui consacraient la guerre et la conquête. Les temples dont on découvre les ruines, les sacerdoces et les corporations religieuses qui ont laissé leurs traces, les pierres votives élevées au départ et au retour des expéditions militaires, font assez voir avec quelle ténacité les Romains des provinces s'attachaient aux croyances de leui's ancêtres, et combien la chute du paganisme fut moins naturelle qu'on ne pense. Mais le paganisme latin n'avait pas d'orthodoxie : ses dogmes ne formaient pas un corps impénétrable aux superstitions étrangères. Les esprits inquiets, que le vieux culte de Numa ne satisfaisait point, cherchaient le repos dans les mystères de l'Orient; en sorte qu'il ne faut pas s'étonner de trouver à Cologne et en Souabe des monuments en l'honneur de Sérapis et de Mithra. D'autres fois les colons romains se tournaient vers les dieux du Nord, qu'ils regardaient comme les anciens maîtres du sol, dont ils redoutaient la jalousie et la vengeance. C'est ainsi que dans le pays de Bade on rencontre des inscriptions hérissées de noms barbares, qui appartiennent à la mythologie des Gaulois. Ailleurs on voit des autels

350 l'.IIAI'lTIiK Vil

élevés aux nymphes du Rhin, aux génies du Danube, des Vosges, de la forêt Noire. Toutes les villes, et jusqu'aux moindres bourgades, avaient leurs déesses locales, qu'elles nommaient leurs mères [Mntrnnx)^ et qu'on représentait ordinairement au nombre de trois, avec une quenouille, des fruits et des fleurs. Ces personnages mystérieux présidaient à la destinée des peuples, et rappelaient à la fois les trois Parques de l'Italie, les trois fées des Celles, et les trois nornes de l'Edda. En même temps donc que le sénat admettait dans ses rangs les chefs des nations vaincues, l'Olympe classi- <iue s'ouvrait à leurs divinités. J'en remarque deux qui recourent un culle public dans les colonies romaines des Pays-Bas. L'une est Hludana, la Vesla des Scandinaves, la déesse du foyer domestique; l'autre, Neiiallenia, une de ces fileuses divines que les Germains se figuraient paicourant les campagnes et répandant les émanations salutaires qui font croître la laine des brebis et le blé des sillons (1 ).

(1) Welser, Rerinn aiigustnnar. olActa S. Afrœ martyria. L'église de Sainte-Marie, bàlie à Cologne au septième siècle, fut appelée « Sancla Maria in Capilolio.» Fiedler, liœmische Deukmœler; Mono, Irgescliichte des badisrheti Landes; [lliudart, /Elleste Geschichle Buiierns; llefele. Geschickie der Einfûhmmj, etc.; .launiann, Colonia Sumlovene, onl ♦•nuinéré les jnonumt'nts religieux trouvés en Aihinagrie. Kii Soiiabe, un inouuiiieiit et deux inscriplioiis iiiithria(|nes (v. Hefele, p. 5!>). I.erscli (Ccnlrnl Miisnnn Hhcinlu'iiili^ihcr Insdniften) donne un grand nomlire dinscriptions religieuses, parmi leMpitllcs je relève celle«-ci : " Soli Serapi. — llonori et vavori (sic). — Matribns Treveris. — Matronis Axsingineliis. — Matronis Rumanehaltns. — Dea* llindan;e sacrum. C.Tilierius Veriis. » Sur les deux déesses Hludana et .NL'hallenia, cf. Grinnn, Miitliohgie, 235, 390, etc.

RÉSIST. DES GKRMAINS A LA CÎVILIS. ROMAINE. 351

Ainsi les superstitions germaniques gagnaient les ïiomains : mais on ne trouve pas que la théologie romaine pénétrât profondément chez les barbares. Sans doute ceux d'entre eux qui se trouvaient mêlés aux populations latines devaient en adopter les fêtes publiques et les pratiques journalières : mais les cœurs n'étaient pas changés. En effet, les Romains n'avaient rien à enseigner aux hommes du Nord en matière de religion. Le fond des deux paganismes était le même. Sous des noms divers ils adoraient des divinités pareilles, et nous avons reconnu avec surprise les ressemblances qui éclatent dans la constitution des sacerdoces, dans la discipline des augures, dans tons les détails des pompes sacrées. S'il reste cependant des différences incontestables, elles paraissent à l'avantage des Germains. On reconnaît chez eux un culte moinscorrompu : ils versaient le sang humain sur leurs autels, mais leurs orgies n'approchèrent jamais des impuretés par lesquelles Rome honorait Vénus et Priape. La crainte des dieux semble mieux établie chez un peuple qui hésitait à les enfermer dans des temples, à leur prêter la figure de l'homme, que dans la ville impériale qui décernait les honneurs divins à tous ses tyrans, et qui adora la Fièvre et la Peur. Mais surtout la croyance à la vie future faisait la supériorité des barbares sur les Romains. Qu'étaient-ce que les Champs Elysées des poètes classiques, avec leurs pâles ombres et leurs vagues plaisirs, auxquels même le peuple ne croyait plus, en comparaison des fêtes immortelles de la Valhalla promises aux

55*2 CHAI'ITIU. VII.

.seclateui*scrOdin? Les Latins, aussi bien que les Grecs, ne pouvaient s'empêcher d'admirer une foi si ferme. Lucain célèbre avec un sentiment d'envie « ces peuples « lieureux de leurs illusions, délivrés de la plus terri- « bic des craintes humaines, qui est celle de la mort; « toujours prêts à se précipiter dans les dangers parce (« qu'ils avaient des âmes plus grandes que le trépas, c< et qu'ils dédaignaient de ménager une vie qui leur « serait rendue (1). » Rome n'avait pas de prise sur des consciences ainsi trempées : elle n'atteignait pour ainsi dire les esprits que par le dehors, par les arts et par les lois; elle ne pouvait entreprendre de convertir les Germains : il ne lui restait que de les polir et de les (gouverner.

Décadence Lcs arts Ont assurémcut un pouvoir civilisateur;

des lettre. ...

**écoies" '"^is ce pouvoir leur vient de l'idée qui les remplit, impériale . jjy'jjg s'efforcenl de reproduire, et qui, en se manifestant sous des formes di,L'nes d'elle, finit toujours par loucher les hommes. Si donc l'idée se corrompt ou se retire, si elle ne trouve plus de foi dans le cœur de l'orateur et du poète, si elle les laisse s'engager au service de la vaine gloire ou de la cupidité, l'impuissance se fait sentii- dans leurs œuvres, ])unies par l'indiffé-

(1) Lucain, Pharsale, 1 :

Cerle populi nuu» ilcspicit Ari-lo.-

Fclices errure suo, qiios illo linioriiiii Miiximus liaiid iir^H'l Irlhi inclus : imic rucndi In t'errinii mens prona viri~. :ininia;(|ne Ciip!tcc> Mdrlis ol i^navniTi re lilnr;i- panere vilœ.

l'.ÉSIST. ItES GEfUlALNS A 1,\ CIVILIS ROMAINE. 353

rence publique. Les arts ne mettent alors dans la société qu'un désordre de plus; et, s'ils conservent sur elle quelque ascendant, c'est pour la reconduire par la corruption à la barbarie. Toute l'éducation littéraire de Néron, par exemple, n'aboutit qu'à lui donner l'envie devoir brûler Rome du haut d'une tour en chantant l'embrasement de Troie : ce caprice valait bien ceux d'Attila et de Genseric. C'est l'état des lettres latines au moment où l'enseignement les popularise dans le nord de la Gaule et jusque sur la frontière de la Germanie. Si la décadence de l'art oratoire était déclarée au temps de Tacite, de Pline le Jeune et de Quintilien; si dès lors l'éloquence exilée de la tribune s'éteignait dans l'obscurité de l'école et du barreau, comment deux autres siècles de servitude n'auraient-ils pas réduit la parole publique aux derniers abaissements? Alors fleurissent dans les murs de Trêves, à l'ombre du palais impérial, ces panégyristes qui s'emparent de la langue latine, la plus fière qui fût jamais et la mieux faite pour servir la liberté, et la plient à tous les genres de bassesses. Alors le rhéteur Mamertin, louant les deux empereurs Dioclélien et Maximien, leur compare les héros et les dieux : c< Il cherche, dit-il, à travers les siècles, et ne trouve rien d'égal à ses maîtres. Cet Alexandre qu'on a appelé Grand lui semble bien petit auprès d'eux. Tout en leurs personnes sacrées rappelle Hercule et Jupiter. Mais ce qui est fable chez ces dieux est devenu vérité dans l'histoiic des deux princes : ce sont eux qui terrassent les monstres, qui purgent la terre et dispo-

Ô5i CIIAIMTRE VII.

senl du ciel. » La poésie n'était pas descendue moins l)as. Après avoir épuisé tous les genres consacrés par l'exemple des Grecs, elle avait fini par s'attacher à l'imilaliondes derniers poètes d'Alexandrie, qui, désespérant de trouver la nouveauté dans la pensée, la cherchaient dans les raffinements de la versification. Les Latins apprirent d'eux tout ce qu'on voit en faveur an quatrième siècle : les énigmes, les acrostiches, les compositions en vers inégaux, disposés de manière à figurer un autel, un élendard, une flûte de l'an. Ces jeux de niols tentèrent le poëte Ausone. Le chantre de la Moselle arrachait ainsi les applaudissements d'une cour où les esprits hlasés n'étaient plus sensihles qu'au prestige de la difficulté vaincue. Voilà l'école à laquelle les Germains firent leur premier apprentissage; et je m'assure qu'ils n'échappaient pas à l'exemple de leurs maîtres, en voyant un esprit aussi vigoureux que celui de Mérohaudes se prêter à toutes les lâchetés de la flatterie oratoire. Nous avons à peine quatre pages de sa prose : c'est une préface de son panégyrique d'Aétius. Dans ce court fragment, l'écrivain franc a trouvé le moyen de se déshonorer. S'il faut l'en croire, ce n'est pointa ses services militaires, ce n'est point à ses lalents poétiques, c'est à ses éloges du ministre en laveur qu'il doit la statue érigée en son honneur sur le forum deTrajan. 11 est vrai de dire qu'on ne peut met- Ire plus de hardiesse dans la louange. 11 se lasse de comparer Aélius avec Aristide, avecl'alon, avec César : il le met au-dessus de la condition humaine, au-dessus

UESIST. DES GERMAINS A LA CIVILIS. l'.OMAlNE. r.J5

lie celle incerlitude de la forlune qui a Irahi lanl de héros. S'il apprend qu'Âélius a comballu, il ne doute pas de la victoire. «Je ne demande point, s'écrie-t il, c( quelle a été l'issue du combat, mais en quel lieu, « de quelle manière et de combien d'ennemis tti as c< triomphé (1). »

Je ne vois pas non plus d'exercices poétiques si épineux, si ingrats, où les Romains n'aient été égalés par leurs disciples barbares. A peine les Germains ont-ils goûté aux fruits de la civilisation, que le démon des vers latins semble s'emparer d'eux. Chilpéric,ce digne époux de Frédégonde, se piquait de construire des hexamètres loués par ses courtisans, mais qui boitaient, dit-on, de plus d'un pied. Un peu plus lard, l'Anglo- SaxonAdhelm adresse au roi deWessex un savanllrailé de prosodie, où, remontrant au prince la nécessité de s'appliquer à une lecture si prulitable, il lui expose les règles delà {|uantilé jusque dans le plus minutieux détail, et sans lui faire grâce d aucune espèce de vers calalectique, acalalectique, hypercataleclique. Fort de son savoir, il entreprend, dit-il, de ramener dans son pays les muses de l'antiquité. Mais, au lieu de les chercher sur les libres montagnes de la Grèce ou à la cour

(1) Claud. Mamertiinis, Panegyric. Maximian. Augiisl. 2 : «Finguntur hjec de Jove, sed de te verasunt, iiiiperator.» Cf. ibid.,\0 : «Nain illequidem Magnus Âlexander jam milii humilis vidctur. » Aiisonc, IJyll. \'2, eclogarium 1, etcPorphyriusOptatiamis, ?anegijric.^xn^o^m^,Mnig- 7?iaia. — Merobaudes, iraelalio iyi Panegyric. : « Pro bis me laudibustuis Roma cum principe victuro aère form;.vit ; pro bisdenitinc nuper ad honoris maxinii nonien ille nascenli soli proxinuis iniperator evexil, » etc.

7,M. Cil AI' 11 HE VII.

élt'j,^ante d'Auguste, il va les prendre dans lesdernières écoles de l'empire. Ses prédilections sont pour les énigmes, dont il a composé cent quinze, et pour les acrostiches, où il a poussé l'art jusqu'à faire des acrostiches carrés, c'est-à-dire construits de telle sorte que le môme hexamètre se retrouve quatre fois : au commencement de la pièce, à la lin, et en rassemblant, soit les lettres initiales, soit les finales de chaque vers. Ces sortes de compositions eurent une longue popularité dans les monastères savants de France et d'Angleterre. Je me l'explique, en y reconnaissant un de ces points curieux oij les littératures qui finissent se rencontrent avec celles qui commencent. En effet, rien n'est plus naturel aux hommes du Nord que le goût des jeux d'esprit. Il faut se rappeler ici les assauts de parole si fréquents dans l'Edda, quand les dieux et les géants se défient à pénétrer des questions obscures, à réciter des nomenclatures sans fin. On ne peut ouvrir un recueil de poésies anglosaxonnes sans y trouver un grand nombre d'énigmes, d'anagrammes et de fragments, où l'auteur cherche et réussit à devenir inintelligible. Les poètes barbares aiment tant l'obscurité, qu'ils la portent jusque dans les chants les plus inspirés, et que leurs récils héroïques, leurs improvisations funèbres, sont encore chargés d'hyperboles, de métaphores, de périphrases, d'ellipses, et de toutes les figures qui remplissent les catalogues des grammairiens classiques. Telle est, en effet, la faiblesse de l'homme, qu'il n'y a pas pour lui d'efforl plus grand que d'exprimer clairement sa pensée. F-a

P.ÉSIST. DES GERMAINS A LA CIYILIS. ROMAINE. Tu.T

puissance de la parole ne va pas plus loin, et cette puissance ne dure qu'un moment : c'est le temps de la plus haute perfection littéraire. Avant et après, la parole est impuissante à dégager la pensée, à la préciser, à l'éclairer. Elle se résout alors à la voiler, elle s'en fait un mérite, elle s'en fait une joie. Chez les barbares, ce sont les prêtres païens qui se réservent ainsi le secret d'une science sacrée dérobée au peuple. Dans les sociétés vieillies, ce sont les écrivains qui déguisent sous des dehors pédantesques la nullité d'une littérature sans inspiration. La barbarie a du moins cet avantage, que l'idée palpite et frémit sous l'enveloppe dont elle parviendra plus tard à se défaire, tandis que les ouvrages de la décadence ressemblent à ces momies dont les bandelettes, peintes et entrelacées avec un art inlini, ne cachent plus qu'une dépouille sans âme. En cet état, si les lettres latines rendaient aux Germains le service d'orner leur mémoire, assurément elles risquaient de gâter pour toujours leur goût et leur raison (1).

{l)Gregorius Turonens , III, IV. Grégoire de Tours a le courage de blâmer les vers de Chilpéric ; mais Fortunat, moins éclairé ou plus timide, le complimente en ces termes, Poemat., lil). VIII, 1 :

Regibus aequalis, de carminé major haberis... Admirande mihi niniium rex, cujus opime l'nelia robur agit, carmina lima polit.

Aldhelm, de Seplcnario et de Re grammatica,»p.Mà\, Auctores classiei, t. Y, ad Acircium regem : « l'aterna soUiciludinc coactus...commoneo ut quse diflicilluria sudoris et iaboris industria, ac si gravi sarcina oppressus, dictando descripserain, sine sudoris et laboris conlritione rimanda et reocnscuda nuUatcnus recusando contemnas, ac solerlis ingenii gratiam... libi coUatam lorpentis otii segnitic squalere patiaris. » Aldhelm, /Enig-

358 Cil AI'HHK \ II.

Avarice Au fontl, Hoiiicso soiiciail moins d'éclairei- les hommes

•t cru:i\ité (tu

^°meiir' 9"*^ ^'^' '^^ ussiijellir. L'art où elle niellail sa gloire élail celui (le^ régner. Elle ne se méprenait. ])as quand elle remerciait le ciel de lui avoir donné le génie du gouvernement. Mais elle porta dans ce gouvernement deux vices par où il devait périr quand il cesserait d'être nécessaire au monde, je veux dire l'avarice et la cruauté. Le caractère de Rome est marqué de ces deux traits ineffaçables. On les reconnaît dans ses lois, depuis le temps où les Douze Tables permettaient aux créanciers de tailler en pièces le débiteur insolvable et de s'en partager les membres, jusqu'au siècle des Antonins, où les jurisconsultes examinent froidement s'il faut appeler vente ou louage l'engagement d'une troupe de gladiateurs, et décident qu'il y a contrat légitime louage de sueur et vente de sang (l). La conquête ne pouvait pas être moins impitoyable que la législation. Quand Rome se donnait pour emblèmes les aigles, ces bêtes de proie, elle annonçait aux peuples ce qu'ils devaient attendre. Us eurent lieu de reconnaître qu'elle ne les avait pas trompés.

Les Romains avaient eu le mérite de reconnaître, à côté du droit civil (ju'ils se réservaient, un droit des gens commun à tous les peuples; mais ils rangeaient

wfila. aoud Biblioth. Patntm maximu,si£cul. vii.Cf. llrab;uiusMauins, de Lmidihus sanctae criicis, 1. II.

(I ) G;iiu.s, Institut. Comment., W, I ifi : * Ili'i" si glatliatoros ea l»'i;o tit>i traliderim ul in siiij,'iil()S ijiii intof;ri oxieiinl, pro siulortMli'iiiini \.\ iiiilii daroiiliir; in t'os vero sinj^iilos ([ni nnisi ani dohilitali l'ui-iint, ck-n n'ii niilli-. HULtrilur utiuni cniptio et \indilio, an lotaliu et condiictio conlialiaiur. »

dans le droit civil, et par conséquent ils refusaient aux étrangers, les justes noces, la puissance paternelle et la propriété régulière du sol. I/Étal seul, c'est-à-dire le peuple ou l'empereur, était propriétaire du territoire des provinces, dont il laissait la possession aux habitants, en percevant une partie du revenu à tilre d'impôt en argent ou en nature (1). C'est le principe légal de toutes les exactions, de tous les abus financiers, qui, s'attaciiant aux plus belles institutions, ruinèrent l'autorité en la rendant insupportable, et la liberté en la rendant illusoire.

Nous avons admiré les puissants moyens par lesquels l'administration romaine portait jusqu'aux extrémités du monde l'autorité des empereurs. Mais elle y portait aussi leurs passions et leurs mauvais exemples. Le génie fiscal des anciens proconsuls avait passé avec leur pouvoir aux Césars, qui le communiquaient aux officiers chargés de les représenter dans chaque province. Penilant que le lieutenant impérial épuisait le pays par des levées d'hommes, le procureur l'écrasait d'impôts ; et les peuples se plaignaient d'avoir à nourrir deux tyrans, l'un altéré de sang, l'autre affamé d'or. 11 n'y avait pas cinquante ans que les légions s'étaient montrées sur les bords du Rhin, et déjà on voit le commandant romain Lollius envoyer ses centurions dans les bourgades des Sicambres pour y lever une contribu-

(1) Gains, lustitul. Comment-, II. 21 : « In cadem causa sunt provinciaiia praîdia, quorum alia stiiicndiaria, alla tribularia vocamus. ÎStipendiaria sunt ca qnrc in provincii.s quœ projn'ise Ciosari^ esse crednntiir. »

360 CHAPITRE Ml.

lion de guerre. Les Sicambres se jetèrent sur eux, les condamnèrent à périr par le feu, dans un sacrifice solennel auquel ils invilèrenl lesChérusques et lesSuèves, et les trois peuples ensemble jurèrent, sur les cendres des victimes, de réunir leurs forces contre les Romains et de partager le pillage. Les Sicambres s'adjugeaient d'avance les captifs, les Chérusques les chevaux, les Suèves 1 or et l'argent. Celait quatre siècles trop tôt pour se partager les dépouilles de Home. Mais il semble que le souvenir de ces serments ne se perdit pas; et les Germains, qui dans la suite rançonnèrent tant d'empereurs, se firent chèrement payer les tributs levés sur leurs aïeux. On sait en effet de quels excès étaient capables des magistrats accoutumés à tous les débordements du luxe, à toutes les ressources de l'usure et de la concussion, chez des nations ignorantes, où l'usage même de la monnaie était à peine connu, qui n'estimaient pas plus les vases d'argent que ceux d'argile. Tantôt, après leur avoir imposé une redevance en peaux de bœufs, les agents du fisc l'exigeaient en peaux de bulïles, et, en cas de refus, faisaient vendre les champs, les troupeaux, les familles entières. Tantôt les officiers chargés du recrutement enrôlaient des enfants , des vieillards, des invalides, et ne les relâchaient que moyennant rançon (1).

(1) Tacite, .l</n(0/«, 15. Sur la délaite de Lolliiis.Vellt'ius hUerculus, 11. 07. Suclone, in Oclaviano, 25. Tacite, Annal., 1, 10. Florus, IV, 12: « Viginti centui ionibiis increniatis hoc velut sairamcnto suiii|>sorant bolluiii, adeocerla victoriœspt', ut {>ra;dain in antecossuiii |)ortii)ii<'divisoriiit.

La réforme administrative de Dioclélien n'atteignit pas ces désordres ; au contraire, en multipliant les fonctions, elle multiplia les abus. Les provinces eurent àentretenirtoutunpeuple de dignitaires et d'employés: préfets, vicaires, présidents, intendants, maîtres des offices, tout ce qui remplissait leurs bureaux, tout ce qui grossissait leur cortège. 11 fallut de nouveaux noms pour des impôts sans exemple. Il y en eut qui frappèrent les classes privilégiées et jusqu'aux sénateurs, d'autres qui pesèrent sur les ouvriers et jusque sur les mendiants. Il n'y avait pas de violences auxquelles les exacteurs ne se portassent, forçant les maisons, mettant à la torture les vieillards et les femmes, et, sur les déclarations arrachées par la douleur, taxant des biens qui n'existaient pas. La possession du sol n'étant plus qu'un titre aux persécutions fiscales, on vit, s'il en faut croire Lactance, les terres abandonnées et les plus riches cultures changées en déserts. Quand on traitait ainsi les anciens habitants, il ne faut pas croire qu'on épargnât les barbares nouvellement admis sur la frontière, ces hôtes, ces amis des Romains. Aucun peuple n'avait payé plus cher cette amitié que les Visigoths, lorsque, écrasés par les Huns, ils demandèrent à Valens un .asile sur la rive droite du Danube. En passant le fleuve, ils avaient livré leurs armes et promis leurs fils pour

Cherusci cquos, Siievi auriiiu cl argentuni, Sicambricaplivos elegcrant. » Sur les exactions cV01enni>is et des autres officiers romains, Tacite, Annales, IV, 72; llisior., IV, 15. — C.ermania, 5 : n Yidcre est opud ens argcntea vasa legalis et princi|Hliiis coruiii iiumori d;il,i, non innliavililalc ijuain c|UK liinno finguntnr. »

5(i.i CHAPITRE VII.

recruter les légions. Bientôt une famine cruelle se déclara au milieu de cette multitude transplantée sans ordre et sans prévoyance. Les officiers romains élevèrent le prix des vivres à un taux si exorbitant, que les émigrants se virent forcés de vendre leurs esclaves et leurs enfants mêmes, en retour des viandes immondes qu'on leur distribuait; jusqu'à ce que, leurs chefs ayant été attirés dans un banquet où on se proposait de les égorger, la découverte de cette perfidie les souleva et les poussa à la ruine de l'empire (1).

Un pouvoir qui s,e ménageait si peu ne pouvait pas respecter la liberté, ou du moins cette image qui s'en conservait encore dans les institutions municipales. Le régime municipal, destiné à perpétuer dans les villes l'exercice de tous les droits publics, devint, par une révolution bien connue, l'instrument de tontes les oppressions. Les curies furent chargées, comme on sait,

(1) En ce qui touche la fiscalité romaine sons Dioclôticn vl après lui, Lactance, de Morlibus perseciiloriim, 7 : « Acleo major esse ca-peral numerus accipientium quani dantiuni, vit eiiormitate indictionuni consuniptis viribus colonoruin desererenliir agri, et culturae verterenlur in silvam... provinci;e quoque in frusta concisœ, nuilti pra;sideset plura officia singulis regionibns ac pcne jani civitatibus incubare, item rationales mnlti ol magistri et vicarii praîfectoruni... exactiones reruni innni.nerabilium, non dicam rrebr;o, sed perpétua', et in exactionibus injurire non ferendie.» Idem, ihid., "25: « Agri glebalim metiebantur, viles et arbores numeiabai\lur... Tormenta ac verbera personabant, lilii adversus parento suspendebanlur, lidclissimi quiqne servi contra dominos vexabantur, uxores adversns inaritos. » Cf. Zosimc, II, Code Théodosien, XI, 7, 5, loi de Constantin portant penie infamante contre les gouverneurs qui emploieraient la torture pour conlraintlre les débiteurs du fisc. — iNaudel, de» Changements opères dans radminislralion romaine, t. U, p. 200 et suiv. — Sur le massacre des Gotlis admis dans l'empire, Jornandes, de liebus Geticis, '20.

de la perception de l'impôt, et ceux qui les composaient durent suppléer de leurs deniers à l'insolvabilité des contribuables. La dureté d'une telle condition fit déserter les sénats municipaux. Ce fut un privilège d'en sortir, une disgrâce d'y entrer. Il fallut les repeupler de force en y jetant des hommes mal famés, des bâtards, des clercs dégradés, des repris de justice. Assurément des corporations composées de la sorte devaient porter peu de délicatesse dans la répartition des charges publiques. Il ne faut plus s'étonner si un prêtre éloquent du quatrième siècle, Salvien, accuse hautement ceux qui devraient être les tuteurs des cités et qui en sont devenus les tyrans, qui surchargent d'impôts les petits patrimoines pour dégrever de riches domaines, qui n'oublient jamais le pauvre quand il s'agit d'augmenter les contributions, et qui l'oublient toujours quand il y a lieu de les réduire. c< Car, s'écrie-t-il, un petit nom- « bre décrète, et tous payent ; et à qui est-il permis de « discuter ce qu'il débourse et de vérifier ce qu'il « doit? » Ces maux désolèrent tout l'empire, mais ils ruinèrent surtout les cités des Gaules. Les habitants désespérés s'enfuyaient dans les forêts et les montagnes pour y vivre de brigandage, en déclarant la guerre à une société corrompue; ou bien ils passaient sur le territoire des Germains, où ils trouvaient du moins celte vertu de la barbarie, l'hospitalité. On n'a pas assez remarqué un fait qui jette tant de jour sur les derniers temps de l'empire, je veux dire l'émigration des Romains chez les barbares, et les intelligences qui se

36i CHAPITRE Ml.

nouèrent ainsi en Ire les opprimés et leurs voisins, qu'ils s'accoutumaient à regarder comme des libérateurs. L'entraînement devint si général, que pour l'arrêter ce ne fut pas assez des supplices ordinaires : il lallut qu'une loi de Constantin prononçât la peine du l'eu contre ceux qui, par des communications coupables, ouvriraient la frontière aux ennemis, ou partageraient avec eux le butin. Ainsi, pendant que les empereurs prenaient des barbares à leur solde, les provinces en appelaient d'autres à leur secours. Le vœu des peuples acheva de donner à la conquête germanique le caractère d'un établissement régulier, et de ce côté aussi l'invasion fut consentie (1).

En même temps que les Romains fatiguaient le monde par leur avarice, ils le poussaient à bout par leur cruauté. 11 avait fallu un fratricide pour consacrer la première enceinte de la ville : quel crime pouvait leur coûter pour étendre leur empire? Ils faisaient gloire d'être sans pitié pour ceux qui leur résistaient

(I) Sur h décadence du répiinc municipal , voyez GuizoL tysaia; Fauiiel, Uistoirt' de la Gaule méridionale, t. 1; Code Théodosien, iil>. \11, tit. 1, 3, 18; Kigoste, ad municipalcm, de Decuriotiilnta, (.'[n.; Cod. Jtislinian., de Deciirionihus et (iliis corum; S-AUlen, de Cubernatiune Dci, le livre V tout entier : « Quid eniin iniquius esse aut indiynius polest, qnani ut soli sitis innuunes a débite qui cunctos f'acitis debilores?... (lui enini licel disculere cur solvatur, aut oui pennittilur explorart! (juod debeatV Duo aut très statuuns quod inullos necet... [uoculcanlnr in taiitiiui, ut nndti eoruni, et non obscuris nalalibus odili. '■t liberaliter institnli ad liostes fugiunt... It.ique passiin velad (jollios, vcl ad l!iiigiiii(lo,s, vel ad alios ubi(|ue dominantes iiarbaros migrant, «i connuii^rasse non [uiMiitet. » (!!'. Code Tlinnlosifii, lib. Vil, 1. I. Loi de (loiislanlin portant peine du fen contre ceux qui iulroduisent les barbares i'an< ri'inpiri'.

liÉSIST. DES GERMAINS A LA CIVILIS. ROMAINE. nCS

el de répandre l'épouvante, qu'ils prenaient trop souvent pour du respect. Rien ne fut plus inhumain que ces conquêtes destinées à servir plus tard les intérêts généraux de l'humanité. On sait avec quel artifice la politique romaine entretenait les divisions intestines chez les peuples qu'elle voulait affaiblir d'abord, pour les écraser ensuite. Nulle part ces odieuses manœuvres ne furent conduites avec plus de persévérance qu'en Germanie. Déjà Tibère, en ordonnant aux légions de se replier sur le Rhin, avait déclaré qu'on pouvait abandonner l'ennemi à ses discordes intestines. On travailla cependant à les attiser. 11 n'y eut bientôt plus un peuple où Rome n'eût son parti, où elle ne parvînt à placer un roi de sa façon, dévoué h ses intérêts, pénétré de ses vices. C'est ainsi que chez les Suèves on voit une suite de princes imposés, soutenus par l'autorité des empereurs; c'est ainsi qu'on trouve un neveu d'Arminius, élevé en Italie, devenu roi des Chérusques, et introduisant parmi eux l'usage du vin, dangereux présent dont on avait calculé les effets. C'est la remarque de Tacite, qu'il c< suffit de favoriser chez les Germains « la passion des liqueurs fortes pour les réduire par la c< débauche plus facilement que par les armes. » Voihà les leçons qu'un grand esprit, un disciple du stoïcisme, donne aux hommes d'État de son temps, et voici les vœux qu'il y ajoute. Il vient de rapporter l'extermination des Bructères par leurs voisins, et il en remercie les dieux : « Car, dit-il, plus de soixante mille hommes c( sont tombés, non pas sous nos coups, mais, ce qui

« est plus magnifique, pour notre passe-temps et pour « le plaisir de nos yeux. Puissent ces nations, sinon nous a aimer, du moins se haïr toujours ! » Les vœux et les conseils de Tacite furent écoutés, mais ils ne sauvèrent pas l'empire. Toute l'habileté des Césars et de leurs ministres, jusqu'aux derniers, fut d'opposer aux barbares d'autres barbares. Marc-Aurèle conduisit les Germains du Rhin contre ceux du Danube. Plus tard, le rhéteur qui prononça le panégyrique de Maximien se réjouissait de voir les Burgondes aux prises avec les Goths, les Thuringiens avec les Vandales. Car, sous d'autres princes, la félicité publique était au comble quand on apprenait que les ennemis se tenaient en repos. aMais, dit-il, combien est-il plus joyeux d'enten- « dre répéter autour de soi : Les barbares courent aux « armes, mais pour s'égorger! Ils ont vaincu, mais « vaincu leurs frères! » Et il finit par cette prière, bien digne d'un païen : « Jupiter très-saint, et vous, Her- « cule très-bon, soyez loués d'avoir enfin porté la guerre c( civile chez des nations qui en étaient dignes, et, dé- « livrant l'empire des discordes qui l'affligèrent si « longtemps, de les avoir renvoyées à nos ennemis ! « Par vous, les peuples qui n'ont pas le bonheur d'être <( Romains s'infligent la peine de leur barbarie obsti- « née, et courent verser un sang qui est le leur (1) ! »

(!) Tacite, Annales, 11. 10, 26, 63; XI, 16; Xlll, 20. Gennania, i2, 25: « Si iiululseris obrielati, siiggeroiulo t[uanliiin concupiMunt, haud minus (\\cilc vitiis quani aniiis viiuriitur. » 55: « Super XL millia, non arniis telisque romanis, sel, quod inagnificenlius est, obleclalioni

La Germanie était donc comme une arène, où des nations dressées à combattre s'enlre-tuaient afin de récréer le peuple-roi. Mais comment fùt-il resté spectateur pacifique de ces jeux qui l'enivraient? Il finissait tôt ou tard par se jeter dans la mêlée, prenant parti tantôt contre le plus faible pour l'achever, tantôt contre le plus fort i)our Tétouffer avant qu'il ne devînt dangereux. Assurément on ne peut blâmer des guerres nécessaires à la conservation du territoire romain ; mais il faut détester l'horreur de ces guerres païennes, sans droit des gens, sans honneur militaire, sans respect pour la vie humaine. Les barbares eux-mêmes s'étonnaient de tant de férocité chez un ennemi dont ils avaiententendu vanter la sagesse. «Voilà donc, disaient- « ils, ces Romains législateurs du monde? tuer, piller, « voilà ce qu'ils appellent régner; et là où ils ont fait « le désert, ils se glorifient d'avoir mis la paix! » C'est ce qu'on vit surtout dans les expéditions de Maximin et de Probus, dont tout l'effort fut non pas de soumettre les Germains, mais de les décimer. Les soldats des frontières chassaient les barbares comme des bêtes

oculisque, ceciderunt. Maneat, quœso, duretque gentibus, si non amor nostri, at certe odiura sui ; quando, urgentibus imperii fatis, nihil jam prœstare fortuna majus potest quam hostium discordiam ! » — Claud. Mamertin., Genethliacus Maximian. Aug., 16 : « Sancte Jupiter et Hercules bone, tandem bella civilia ad gentes illa vesania dignas transtulistis... Ruunt omnes in sanguinem suum populi qnibiis nunquam contigit esse Romanis ! » 18 : « At enim quanto lioc est Isetabilius ac melius quod de prosperilate seculi vestri certatim omnium hominum ore circumferhu" : Barbari ad arma concurrunt, sed invicem dimicaturi ; vicere barbari, sed consanguineos sucs ! »

r.08 ciiAi'rrnr. vu.

saiivagos ol recevaient une pièce d'or par chaque têle. Les jucmes excès déshonorèrent les armes de Constantin, lorsque, avant sa conversion, il guerroyait sur les bords du Rliin : c'était j30u d'avoir brûlé les villages, ('gorgé les troupeaux qu'il ne pouvait enlever; tout ce cpril ramona do prisonniers en (Hat de porter les armes fut jeté aux bètes dans les amphithéâtres de la Gaule. Deux chefs des Francs, Ascario et Hadagaise, périrent ainsi; et le nombre des malheureux livrés au supplice fatigua la dent des lions. La mémo foule qui demandait la mort dos chrétiens applaudissait à colle des barbares ; elle ne prévoyait pas que ces deux sortes de proscrits allaient devenir les maîtres du monde. L'orateur Eumène félicilait publiquement Constantin de renouveler l'ancienne et courageuse coutume qui voulait que hs rois vaincus, après avoir servi d'ornement au char du triomphateur, fussent conduits à la mort pour servir d'exemple aux ennemis du peuple romain. «Que nos « ennemis te détestent, s'écrie-t-il, pourvu qu'ils Irem- « blenl ! Car c'est ta gloire qu'ils t'abhorrent et que « néanmoins ils se contiennent : et quand un prince a compte sur son courage et sur sa forlune, il est digne de « lui, non d'acheter la paix par des ménagements, mais « d'aller au-devant delà victoire par des provocations.» Il se peut que je me trompe, mais dans l'atrocité même de ces paroles je trouve quelque chose d'antique et d'éloquent. J'y reconnais le vieil accent païen et comme le dernier hurlement de la louve de Romulus (1).

(1) Tutile, /1f/>7Vo/'/, r>0. Vii|>i<cii«, in Probo : <■ Ouniu i|iiolitlie ;hI

Voilà les enseignements que les peuples germaniques La >ocr-i. trouvaient dans la société romaine au moment d'y faire ip^'JS?!", leur entrée. Ils apprirent à cette école la politique qui ruine les empires : on s'en aperçoit à la courte durée des premières monarchies fondées par les Bourguignons, lesGoths, les Vandales, ils reçurent des leçons de rapacité et de violence, et l'on peut croire qu'ils en profitèrent, lorsqu'on voit, d'un côté, l'application des rois mérovingiens à conserver les cadastres, les impôts établis, toutes les traditions fiscales; et, d'un autre côté, les raftînements de cruauté qui firent comparer Chilpéricà Néron, qui se reproduisirent chez tant d'autres rois barbares, et qui furent poussés jusqu'à ce point, qu'au onzième siècle Tempereur d'Allemagne Henri IV condamnait encore le fils d'un de ses ennemis à combattre dans l'arène avec un lion (1). Mais il est vrai de

euiu l»iU-baroriim capila dofcrrondir, jam ad singiilos aureos singula. » Trebell. Poilio, Maximini duo, lotirc de Maxiniin au sénat : « Non jiossumus tantum, P.C., loqui, quantum fecinius. Per cccc millia Germanorunivicos hicendiinus, gregos abduximus, captivos aJjstraxiuius, armatos occidimus. » — Eumones, Paneçjijnc. Constantin. 12 : « C;esi igitur iunumerabiles, capti plurimi. Quidquid fuit pocoris caplum aut trucidatuui est. Vici omnos ignc cousuiupti. Pubères, quorum nec perlidia erat apta militiœ, nec ferociaservituli, sœvicntes bestias multitudine fatigaruut. Hoc est, imperalor, fretuni esse virtute sua alquc (brtuna, boc est non paceai emere parcendo, sed victoriam quaîrere provocando! n 10 : « Renovasli. iniperator, voterem illam Romani imperii liduciam qu» de captis hoslium ducibus vindictam morte sumebat. Tune enim captivi rcges, cura a portis usque ad forum triumphantium currus honestassent, simul atcpie in Capilolium currum ficclero cœperal imperator, abrepti in carcerem necabaulur. » Cf. Eutrope. Histor. X. Svmmaque, bb. II, Epist. xlvi, rapporte que vingt-neuf Saxons destinés à couibattre dans l'arène se tuèrent pour éeliapper à cette honte.

(1) Sur Chilpcric, voyez Grégoire de Tours, lib. IV. —En ce (pu touche Henri IV, voyez la chronique de liastedt:.4/j«/d lleinecci scriptorcs renim

7)70 CllAlMTRE VII.

dire que la barbarie n'eut jamais besoin d'apprendre à aimer l'or et à verser le sang. Seulement ces deux mauvais instincts de la nalure humaine, déjà si puissants chez les hommes du Nord, étaient irrités par (juatre siècles de provocations. Comment oublier l'injuste invasion de la Germanie, les exactions des commandants romains, tant de guerres d'extermination, tant d'hommes jetés dans les fers et dans les amphithéâtres? Les Germains avaient leurs injures à venger ; mais en même temps, quand on considère ces peuples implacables, cliez qui les ressentiments étaient héréditaires, chez qui la passion de la vengeance éclatait si fortement dans les lois, dans la religion, dans les traditions poétiques, on les trouve bien choisis pour exercer contre Rome les représailles de l'univers.

Haine d. la Si Romc cut dcux poliliqucs à l'égard des Germains, civMi=atioii p^j^g civilisatrice, l'autre malftiisante, on trouve aussi

les Germains. , z-i • , i i i • •

chez les Germams, en présence de la dommation romaine, deux dispositions contraires. Pendant qu'elle subjuguait les uns en satisfaisant ce besoin d'ordre qui tourmente les sociétés môme les plus déréglées, elle irritait chez les autres l'esprit d'indépendance que nous avons reconnu comme le propre de la barbarie. Des nomades, accoutumés à meltre leur gloire dans leur isolement et leur droit dans leurs armes, ne pouvaient

gennan., \>. 88, et i'annalisle saxon, ad nnn. 1008: « Ouia neftuula stupra iiefamiiora f,'cneranl hoiiiiciilia, enl omnibus horribiliter crudelis, scd maxime familiarissiinis suis, o

RÉSIST. DES GERMAINS A LA CIVILIS. ROMALNE. Ô71

subir volontairement une civilisation dont tout l'effort était de désarmer les hommes pour les rapprocher. Aussi, à côlé des nations sujettes ou alliées de l'empire et jusque dans leur sein, on voit des peuples, des partis, des chefs, ennemis du nom romain, repoussant avec horreur, bien moins les violences inséparables de la conquête, que le régime légal qu'elle menait à sa suite. Ce qu'ils détestaient, ce n'étaient pas seulement les abus, c'était la loi même, c'était cette règle inflexible qui prévoyait tout et qui ne laissait pas de place à l'impunité. J'en trouve la preuve dans le soulèvement de la Germanie contre Varus, événement célèbre, mais dont il faut considérer de plus près les causes.

Les premiers lieutenants d'Auguste avaient fasciné les barbares par l'éclat de leur puissance militaire et de leurs victoires. Varus, qui leur succéda, n'avait aucune des passions sanguinaires qui font les tyrans. Les contemporains ne lui reprochent qu'un seul tort, d'avoir pris ces barbares pour des hommes, d'avoir transporté au milieu d'eux les institutions de la paix. Il osa évoquer leurs querelles à son tribunal, rendre des jugements comme un préteur en plein forum ; il crut faire plier sous la verge des licteurs ceux qui avaient fatigué les légions. Ces Germains, arrachés k leurs belliqueuses coutumes, à leurs combats en champ clos, n'assistaient qu'avecmépris aux solennités verbeuses de la procédure romaine. La toge leur était plus odieuse que les armes, et le droit plus insupportable que la guerre. Ils avaient obéi à des généraux victorieux ; ils se soulevèrent en

ZVl CHAI'ITRE Vn.

haine des gens de loi. LesChérusqnes les premiers reprirent leurs cpées rouillées, ils écrasèrent dans la forêt do Teuloburg les trois légions de Varus. Mais, dans la chaleur du carnage, ils s'acharnaient avec la dernière cruauté sur les légistes qu'ils reconnurent : il y en eut un auquel ils arrachèrent la langue, et, la prenant dans leurs mains: «Enfin, disaient-ils, vipère, c( lu ne siffleras plus.» Le chef de la révolte, Arminius, était lui-même un déserteur de la cause romaine, à laquelle la moilié de sa famille resta fidèle. Il parlait l;i langue latine, il avait porté le titre de citoyen et l'anneau de chevalier; mais rien ne pouvait séduire ce cœur indomptable. Arminius était retourné dans ses forêts cl n'avait plus nourri d'autre pensée que de soulever premièrement les Chérusques ses frères, ensuite les nations voisines. Pendant douze ans, iltinten échec les forces et la science militaire des Romains ; il eut la gloire de les décourager, et d'arracher une province aux vainf|ueursdu monde. Mais les Allemands ont trop honoré ce barbare, en le célébrant comme le héros national, le bienfaiteur de la Germanie. Je ne retrouve pas en lui les traits des héros civilisateurs de la Grèce et de Rome; je ne vois pas qu'il ait rien fait pour éclairei", pour policer les peuples. J'admire chez Arminius le grand homme de guerre; mais, dans cette haine de l'étranger qui fait sa grandeur, je reconnais par-dessus tout la haine de la civilisation (1).

(I) VellriiiN i'alcrculiis, II, H7 : « Vanis (JuiiiLlilius. illuslri maf;is qii;ini riolnli ortiis l'amilia, vir ingenio mitis, iiioribus qiiielus, ut corpore

RÉSIST. DES GERMAINS A LA CIVILIS. ROMAINE. '"j

Arminius périt assassiné par les siens. Mais l'esprit qui l'animait ne périt pas : il passa des Chérusqnes aux Marcomans ; il ne cessa de soulever des résistances, de former des factions, de susciter aux Romains des ennemis d'un bout à l'aulre de la Germanie. Enfin il éclata avec plus de force dans les quatre grandes confédérations des Saxons, des Francs, des Alemans et des Goths, qui, au troisième siècle, rassemblèrent les restes des anciens peuples pour les précipiter sur l'empire. Les Saxons n'avaient jamais subi la souveraineté des Césars. Libres comme la mer qu'ils couvraient de leurs vaisseaux, ils menaçaient les côtes de la Gaule, paraissant tout à coup sur les points mal gardés, se félicitant des tempêtes parce qu'elles servaient à cacher leurs manœuvres, laissant partout le meurtre et l'incendie, et retournant dans leur sauvage patrie pour y sacrifier aux dieux la dîme de leurs captifs. La terreur qu'ils inspiraient fut si grande^ qu'elle força l'empereur Maximien à créer un nouveau commandement

etaniino immobilior, olio maj^iscaslrorum quam Lcllicse assueUis militiie; pecunise vero quam non contemptor, Syria cui pr;îe(uerat déclara vit... « Idem, ibid., 120 : «Varuni sane gravem et bonse voluntatis virum. » Idem, ibid., 117 : « Concoiiit esse homines (jui nihil prœtervocem metiihraque liaberent honiimiiii, quique gladiis doniari non poterant possc jure mulceri... » Floriis, IV, 12: «Ausns ille agere conventum ; el in caslris jus dicebal, quasi violontiam barbaroriun et Iktoris virgis et pia;eonis voce possct iidiibere... Niliil illa caedc pcr paludes penpic siivas cruentius, nihil iiisuUationo liarbarorum intoleranlius, praicipue tanicn In causarum patronos. Aliis oculos,aliis nianus amputabant : unius os sutuui, l'ecisa prius lingua, quam in manu tenens barbaiiis : Tandem, inquit, vipera, sibilaredesiue.» Cf. Tacite, Annales, I, 55 et suiv.; Dion, LVI, !8 et suiv.

374 GIIAPITIIE VII.

militaire pour la défense du littoral [cornes saxonici littons). Mais celte mesure eut si peu d'effet, et les Saxons s'établirent sur les deux bords de la Manche en si grand nombre, qu'ils préparèrent les voies à la conquête de la Grande-Bretagne, achevée par leurs compatriotes cent cinquante ans plus tard. La même fureur poussait les Alemans vers le point le plus faible de la frontière, entre le Rhin et le Danube. Depuis Alexandre Sévère, on les voit s'attacher au retranchement romain qui lie les deux fleuves ; ils le forcent, enfin, et il ne faut pas moins que l'épée de Probus pour leur enlever le territoire de soixante cités gauloises. Mais ni ce revers, ni la sanglante défaite que Julien leur fit essuyer sous les murs de Strasbourg, ni les victoires remportées sureux parValentinien , ne découragent leur opiniâtreté. Ils paraîtront encore comme les champions de la barbarie à Tolbiac, où Clovis invoquera contre eux le Dieu •de Glotilde. Les Francs eux-mêmes, ces fidèles auxiliaires de Rome, s'en étaient d'abord montrés les ennemis implacables, ils avaient tant d'horreur de cette société policée, dont ils devaient un jour devenir les gardiens et les continuateurs, qu'une troupe des leurs, transplantée par la politique impériale dans une des plus belles provinces de l'Asie, au lieu de se rendre au charme d'un ciel si doux et d'une terre si féconde, se jeta sur quelques navires à l'ancre dans un port, traversa les mers en les écumant, ravagea les côtes de l'Asie Mineure, de la Grèce et de la Libye, saccagea Syracuse, passa les colonnes d'Hercule, et, chargée de

dépouilles, rentra en Germanie par l'Océan. Enfin, toute l'histoire des Goths les fait voir partagés entre ces deux instincts qui se disputent les nations barbares, celui de l'ordre et celui de l'insubordination. Si on les trouve engagés sous les drapeaux de Constantin et de Théodose, on ne peut pas oublier la violence de leurs premiers débordements, lorsqu'ils inondèrent la Thrace, la Macédoine, la Troade et la Cappadoce, pillèrent le temple d'Ephèse, et livrèrent la terrible bataille de Philippopolis, qui coûta la vie à l'empereur Dèce (1).

Ainsi, en même temps qu'on assiste à l'établisse- violence ment pacifique des barbares, qui est le fondement irrupiLis. légitime des États modernes, on voit commencer les irruptions violentes qui firent la ruine du monde ancien. Il faut assurément suivre les progrès de cette infiltration lente qui introduisait les Germains en qualité d'alliés, de colons, de mercenaires sur tous les points de l'empire; mais il ne faut pas méconnaître, comme un grand publiciste a semblé le faire (2), cette marche précipitée dos peuples du Nord, échelonnés du fond de l'Asie jusqu'au Rhin, se poussant les uns les autres vers la limite romaine, et jetant, par les brèches qu'ils

(1) Sur les Saxons, Sidoine Apollinaire, lib. Vlll, epist. vi. Salvien, de Giibernatione Dei, lib. IV. Zosime, lib. III. Aimiaien Marcellin, XXVII, 8; XXXVllI, 3. — Pour les Alemans, Vopiscus, zn Probo : « Septuaginta urbes nobilissimai captivitate hostium vindicatae. » — En ce qui touche les Francs, Vopiscus, in Aureiiimo : <<francos irruentes, quuin vagarcnlur per totam Galliam, sic adflixit...» Eunienes, Panegyric. Constantin., etc. — Sur les irruptions des Goths, Jornandes, de Rébus Geticis,\S,2Q.

(2) Guizot, Histoire de la civilisation en France, 1. 1, p. 231 et suiv.

r.76 t.llAlMinE VII.

y fîîisLiient, des flots d'hommes qui ne respiraient que le carnage et ladestruclion. II ne faut pas dire, même avec un écrivain de tant d'aiilorilé, que les contemporains s'abusent et nous trompent, lorsqu'ils comparent les catastrophes dont ils sont témoins à des inondations, à des incendies, à des tremblemen(s de terre. Les barbares eux-mêmes savaient bien ce qu'il y avait de terrible dans leur mission, ils s'annonçaient comme les fléaux de Dieu. Alaric, troublé par la vieille majesté de Rome, et craignant d'en forcer les portes, déclaiait qu'une voix intérieure et puissante le pressait de renverser celte ville ; et Genséric, mettant à la voile pour aller ravager l'Italie, ordonnait au pilote de se diriger H là où était la colère du ciel. » Si les chefs de l'invasion se jugeaient ainsi, on doit voir autre chose que le langage de la prévention et de l'égoïsme dans les récits des spectateurs et des victimes. Renfermons-nous dans le cinquième siècle, parcourons l'Occident, et nous ne trouverons pas de provinces qui n'aient été ravagées, non sur quelques points, mais d'un bout à l'autre; non par des bandes peu nombreuses, mais par des nations entières, animées d'une fureur qui n'épargnait ni les villes, ni les campagnes, ni les populations désarmées. La question vaut la peine de recueillir les témoignages et de les donner avec tous leurs détails, qui font leur force, avec toutes leurs répétitions, qui font la marque de leur unanimité.

Au nord, c'est l'invasion .anglo-saxonne, qui dure cent quarante ans, qui couvre d'un peuple nouveau les

RÉSISl. DES GERMAINS A LA CIVIMS. IVOMAINE. Y.l

trois quarts de la Grande-Bretagne, et nienace d'y elfacer jusqu'aux derniers vestiges de civilisation. L'historien Gildas, témoin de ces désastres, représente c< l'incendie balayant de sa langue rouge la surface de l'île d'une mer à l'autre; les colonnes des églises tombant sous les coups des béliers, les prêtres et le peuple pressés de tous les côtés par le fer et les flammes. On voyait pêle-mêle sur les places publiques les décombres des tours et des murailles, les pierres des autels, les cadavres ensanglantés, tous ces débris confondus comme le raisin sous le pressoir, sans que les morts eussent d'autre sépulture que les ruines des maisons ou le ventre des bêles fauves et des oiseaux de proie. Parmi ceux qui avaient échappé au glaive, les uns, surpris dans leurs retraites, étaient égorgés par tioupeaux; les autres, vaincus par la faim, offraient leurs mains aux chaînes d'un esclavage éternel, regardé comme la plus rare des faveurs. D'autres allaient chercher un asile au delà des mers; en tendant les voiles de leurs navires, ils chantaient avec de grands cris, au lieu des refrains accoutumés des matelots, ce psaume de David : « Mon Dieu, vous nous avez livrés comme des brebis au boucher; vous nous avez dispersés parmi les nations (1). » La Gaule était plus heureuse. Aucun pays n'avait un plus grand nombre de ces colonies, de ces garnisons

(1) Gildas, de E.rcidio Brilunnix, 2i: « Coiifoveljatur ultioiii.s justa?, praecciieiiliuin sccleruin caiisn, de iiuiri iisqiie ad ii.are ignis oiioiitalis, sacnlegoruiu iiiaiiii exaggcralus et liiuliiiias ijnasijiic civitates populosque populans, donoc cuiu iaiii |iéiie cxiirciis iiisnke snpeificieni, ruijra occidentalt'Di tiutiiiiie oceaimiii liiigua delamheiet, » etc.

57S CHATITRE VU.

germaniques, destinées d'abord à contenir les irruptions, ensuite à briser le choc en s'interposant entre les envahisseurs et les anciens habitants du pays. Cependant, dès le commencement du cinquième siècle, les nipuaircs avaient occupé Cologne et toutes les villes situées entre le Rhin et la Meuse. On peut juger de leurs ravages par le tableau que fait Salvien de la ruine de Trêves, prise alors pour la troisième fois : « La première cité des'Gaules n'était plus qu'un sépulcre. Ceux que l'ennemi avait épargnés n'échappèrent pas aux calamités qui suivirent. Les uns mouraient lentement de leurs blessures, les autres périssaient de faim et de froid; et ainsi par divers chemins tous arrivaient ensemble au tombeau. J'ai vu, et mes yeux en ont soutenu le spectacle, j'ai vu des corps d'hommes et de femmes,, nus, déchirés par les chiens et les oiseaux de proie, étendus dans les rues qu'ils profanaient. L'infection des cadavres tuait les vivants, et la mort, pour ainsi dire, s'exhalait de la mort. » En même temps le reste de la Gaule était dévasté par la grande invasion des Suèves, des Alains et des Vandales, qui, franchissant le Uhin près de Mayence, détruisirent cette ville, passèrent au lil de l'épée plusieurs milliers d'habitants réfugiés dans l'église, ruinèrent Worms, prirent Spire, Strasbourg, Reims, Tournay, Arras, Amiens, et traversèrent le pays dans toute sa longueur pour se jeter sur la Narbonnaise et l'Aquitaine. Si quelques places réussissaient à fermer leurs portes, elles voyaient le carnage au pied de leurs murs et la famine au dedans.

RESIST. DES GERMAINS A LA CIVILIS. llOMAhNE. r,79

Les moissons, les vignes, les oliviers, avaient péri par les flammes; les bêtes mêmes s'effrayaient de leur solitude, les oiseaux fuyaient ces lieux désolés; les ronces et les épines effacèrent la trace de tout ce qui avait vécu(l).

Le bruit de tant de ruines avait déjà porté l'épouvante en Espagne, quand les barbares passèrent les Pyrénées. Les Suèves occupèrent le nord de la Péninsule, les Alains l'ouest et les Vandales le midi. Les habitants effrayés leur livraient les villes; les terres étaient divisées et tirées au sort. La guerre menait à sa suite toutes les horreurs de la peste et de la faim. Telle fut la détresse publique, s'il en faut croire la chronique de l'évêqueldace, que les hommes se nourrirent de

(1) Salvicn, de Gubeniatione Dei , lib. VI : « Excisa ter continuatis eversionihus sunima lube Gallorum,cuni omnis civitas busluni esset, malis per excidia crescentibus. Nain quos hoslis in excidio non occiderat, per excidium calamitas obruebat... Alii interibant famé, alii nuditate, alii tabescentes, alii rigentes, ac sic in ununi exituni mortis per diversa itinera corruebant... Jacebant siquideni passim, quod ipse vidi et sustinui, utriusque sexus cadavera nuda, lacera, urbis oculos inccstantia, avibus canibusque laniata : lues erat viventium fœtor i'uneroiis mortuoruni, mors de morte exlialabatur. » — S. Jérôme, Epist. ad Geruntiam : « Morguntiacum quondam nol)ilis civitas capta atque subversa est, et in ecclesia multa hominum millia trucidata, Vangiones longa obsidione deleti; Rcmoniin urbs prœpotens, Âmbiani , Atrebatœ, extremique hominum Morini, Tornaciim, Nemetse, Argentoratus translata in Germaniam. Aquilaniœ, novemque populorum, Lugdunensis et Narbonensis provincioe prœter paucas urbes populata sunt cuncta, quas et ipsas foris gladius, inlus vastat famés.» Cf. S. Jérôme in Soph. Festus Aviennus, Ora maritùna, V. 589 à 595 :

Besaram stelisse faiiia cassa Iradidit At nune Ileledus, nunc et Orobus flumina Vacuos per agros et ruinaruni aggeres Amœnilalis indices priscaj nieant.

ÔXO CllAI'ITI'.li Vil.

chair liuinaiuo, et qu'il y eut des enljuils mangés par leurs mères : en même temps les bêles, accoutumées à "lévorer les morts, commençaient à se jeter sur les vivants. Toutefois il semble que les Vandales eussent jusque-là contenu leurs fureurs pour les décharger sur la dernière province où ils s'aballiicnl, je veux dire l'Afrique. Leur apparition sous les murs d'Hippone désola les derniers jours de saint Augustin. Ce grand cœur ne tint pas à un spectacle si terrible, et il pria Dieu de le retirer d'ici-bas plutôt que de le laisser témoin des maux de son peuple. «En effet, continue son biographe, il voyait les villes ruinées, les villages détruits, les habitants massacrés ou mis en fuite. Les uns avaient expiré dans les tourments, les autres avaient péri par le glaive; d'aurtes, réduits en esclavage, servaient des maîtres impitoyables. Ceux qui, échappant aux vainqueurs, s'étaient réfugiés dans les bois et dans les trous des rochers, mouraient de faim et de misère. » De tant de cités puissantes qui faisaient la force de l'Afrique, Carthage, Hippone et Cirtha opposèrent seules quelque résistance. Les Vandales, furieux de rencontrer un obstacle, égorgeaient chaque jour, au pied des murailles, des milliers de captifs, afin d'empoisonner l'air t't de vaincre les assiégés par la contagion (1).

[i) Idace, Chro)iic.: « iK'bacchan'.ilnisper Uispauiam barharis... faînes liia grassalur, adeo ut liumanse canu's ab huiiiaiio génère vi famis fueriiil devoralaî ; nialios tjuo juc noiatis vel coclis \tvx se nutoruni suui'um (tasla? siiil coiporibus. Beslioe cadaveiibiis assiicla;, passiui in generis tiiiiiiarii elïoianlur nilcritiiin. » l'ossidius, Vil. .iiujii!itin.,c^u\\\m,ixi. ^. Aii-iiistiii, Episl. (.cx.wiii. Dans iiltf It'llif, il donne dadniiiables con-

hfcSiST. DES GERMAINS A LA CIVIMS. ROMAISK. 3»!

TiOrsque les barbares s'acharnaient ainsi sur toutes les provinces, comment eussent-ils épargné l'Italie, le plus riche pays de la terre s'ils cherchaient le pillage, le plus coupable envers leurs aïeux s'ils cherchaient la vengeance? Dans l'espace de cinquante ans, l'Ilnlie essuya quatre invasions : celles de Radagaise et d'Atlila, qui précipitèrent sur le nord de la Péninsule des hordes de deux cent mille hommes ; celles d'Alaric et de Genseric, qui désolèrent le Midi et saccagèrent Rome, l'un pendant trois jours, l'autre pendant deux semaines. Sans doute c'était trop peu de temps pour détruire la ville éternelle. 11 y eut des quartiers livrés aux flammes, des égorgements, des viols, des spoliations; on enleva jusqu'au plomb des toitures; mais les monuments restèrent debout. Je ne sais quelle terreur religieuse mil un frein au meurtre et au pillage. Toutefois, les contemporains ne se firent pas d'illusion sur la grandeur de l'événement. Les idolâtres comprirent que toute la puissance temporelle de la cité de Romulus et de Numa avait péri , et ils s'en prirent au christianisme. Les chrétiens eux-mêmes furent étonnés. Saint Jérôme, au fond de sa solitude de Rethléem, écrivit cette lettre fameuse, où l'on sent bouillonner encore le vieux sang romain : « Un bruit terrible est venu d'occident : c'est « Rome assiégée, les citoyens rachetant leur, vie au « poids de l'or, et ensuite pressés par un ennemi qui c( après leurs biens veut leurs vies. Ma voix s'arrête et

seils aux évêques des diocèses envahis. Victor Vitensis, Historia persecU' tionia Vandalicx.

382 CHAPITUE VII

« les sanglots étouffent les paroles que je dicte. Elle « est prise, la ville qui prit tout l'univers! Que dis-je? « Elle meurt de faim avant de mourir par le glaive : à « peine s'est-il trouve un petit nombre d'hommes ré- <» serves à la captivité. La rage de la faim les a fait se u jeter sur des viandes délestaldes, ils se sont déchirés « les uns les autres; on a vu la mère ne pas épargner « l'enfant à la mamelle et ens:loulir dans ses entrailles « le fruit qui venait d'en sortir. » Saint Jérôme continue, et, dans l'égarement de ses douleurs, il épuise toutes les images, il confond toutes les réminiscences pour retracer une scène si lugubre ; il emprunte à Isaïe la peinture de Jérusalem profanée par les infidèles, et à Virgile le tableau de la ruine de Troie. Son patriotisme ne s'explique pas la ruine de cette ville, aussi sainte que colle de David, plus glorieuse que celle de Priam. Plus tard seulement, et dans un autre endroit, on voit que le mystère se dévoile aux yeux du saint docteur. Il comprend que toutes les expiations se soient réunies oii s'étaient rassemblés tous les crimes, et que le monde ancien tout entier ait été châtié dans la cité même qui en était la tête. Mais cette vérité était dure pour les esprits effrayés; et il fallut que saint Augustin, Paul Orose, Salvien, écrivissent afin de juslifior la Providence (1).

(1) Hieronym., Epist. ad Principiam : « Teriibilis de occidente rumor afferlur olJ^itlo!•i Romani, et ;uiro sahileiii civiimi redimi, spolialosquo rursuiii circuiiidari, ut jinst subslanliam, vitain (jiiO(|ue poiderent. Il*ret vos, ei singullus intercipiuiil vorba ilidaiilis. Capilur urbs qua> toluin

II est vrai qu'on a plus d'une fois accusé d'hyperbole le langage des Pères de l'Église, et c'est en effet le défaut de leur époque, d'avoir perdu cette sobriété d'expressions qui marque l'âge d'or des littératures. Mais on ne peut accuser ces grands hommes ni de dureté, ni de faiblesse, ni de vouloir épouvanter les peuples pour les pousser à la pénitence. Au contraire, on les voit pressés d'étouffer leurs douleurs personnelles et de ressaisir, au milieu du désordre de leur temps, la trace rassurante du plan divin qui embrasse et explique tous les siècles. Gildas et Salvien, malgré toute leur fougue, sont si loin de calomnier les Germains, qu'ils les comparent, qu'ils les préfèrent aux Romains dégénérés. Saint Jérôme, en décrivant le sac de Rome, relève un trait d'humanité et de continence qui honore les vainqueurs. Saint Augustin n'a pas d'autre pensée, en écrivant la Cité de Dieu, que de rassurer les cœurs troublés ; et rien n'est touchant, par exemple, comme les raisons qu'il trouve pour consoler les vierges chrétieenes déshonorées par les barbares. Paul Orose va plus loin, il démêle déjà parmi les ravageurs de l'em-

cepit orbem... Deus, veneiunt fientes in hsereditatem tuam, polluemnt tenijilum sanctiini tuum. Posucriint Jérusalem in pomorum custodiam : posnerunt cadavera sanctoruni tuoruni escas volatilibus cœli...

Quis cladeni illius noctis, quis talia fando Ëxplicet aut possit lacryinis œquare dolorem? Urbs antiqna mit, multos dominata per annos... »

Idem, Prsefalio in Ezechiel: « l'ostquani clarissimum omnium lumen exstinctnm est, imo imperii romani liuncatum oaput, et ut verius dicam, in unaurbetotus orbis intcriit. »

r>84 CIIAI'ITUK Vil.

pire les fondateurs d'une société nouvelle (1). Quand donc des esprits si termes sont ébr.mlés, quand ils ont besoin de toute leur foi, de toute leur sagesse, pour soutenir l'épreuve, on a lieu de croire qu'elle fut terrible. Et si l'on veut justifier la Providence, il faut s'y prendre comme eux, non pas en niant les horreurs de l'invasion, mais en les reconnaissant nécessaires, c'està-dire méritées; en montrant dans les destructeurs de la puissance romaine les instruments d'un châtiment exemplaire, mais non pas en les dépouillant de leur caractère odieux, comme on l'a essayé en Allemagne pour ranger Âlaric, Radagaise, Genseric, parmi les bienfaiteurs du genre humain. Le gouvernement de Dieu fait comme tous les gouvernements sages : il a des exécuteurs de ses justices, mais il ne les honore pas.

La barbarie des Germains était si violente au moment des irruptions, qu'elle résista longtemps encore au spectacle de la société policée, à ses lumières, à ses douceurs. Ne croyez pas le combat terminé quand les légions eurent abandonné le champ de bataille; jamais au contraire, la lutte no fut plus opiniàlre; elle divisa les vainqueurs et mit la guerre dans leur camp. Si les Francs, les Burgondes et les Goths se considèrent comme les héritiers de l'empire, s'ils en défendent le territoire

(1) Aujiiisliii, de Cii'itiilc Dei. Iil>. I. i)vo>i\ de Mi séria homiuuvK .. III. VII.

et en conservent les institutions, d'autres obéissent encore à l'impulsion qui les a précipités sur l'Occident pour en être les fléaux. Au Nord paraissent les Anglo- Saxonset les Scandinaves, destinés à porter pendant cinq cents ans l'épouvante sur toutes les mers. Au centre on voit les Saxons, les Alemans, les Bavarois, qui ne laissèrent pas de repos aux rois mérovingiens. On peut se représenter la férocité de ces peuples par l'exemple d'une bande deThuringiens, qui, après avoir ravagé l'Ostrasie, se retirait emmenant en captivité deux cents jeunes filles. Poursuivis de près et désespérant sans doute de garder leurs prisonnières, ils écartelèrent les unes, ils clouèrent les autres à terre avec des pieux, et firent passer sur elles des chariots pesamment chargés. Enfin, au Midi, viennent les Lombards, « cette c( cruelle nation, sortie de ses déserts comme le glaive «sort du fourreau, pour faucher encore une fois la « moisson de l'espèce humaine. » Ainsi les jugeait saint Grégoire le Grand, témoin de leur invasion ; et plus tard, lorsqu'il voyait les bandes d'Agilulfe menacer Rome, il interrompait le cours de ses homélies sur Ézéchiel ; « car, disait-il, les cités sont détruites, les campagnes dévastées; la terre n'est plus qu'un désert; les champs n'ont plus de cultivateurs el les villes n'auront bientôt plus d'habitants... Que personne donc ne me blâme si je mets fin à ces discours, puisque nos tribulations se sont accrues sans mesure. De toutes parts nous sommes entourés d'épées, de toutes parts nous ne voyons que péril de mort. Les uns nous re-

viennent les mains coupées ; des autres nous entendons dire qu'ils ont été mis à mort ou emmenés en esclavage. Je suis contraint de suspendre l'exposition de la divine Écriture, parce que désormais la vie m'est à charjre. » Ne nous alarmons pourtant pas de ces paroles de découragement. C'est précisément saint Grégoire, ce prêtre effrayé, qui entreprendra la conversion des Lombards et des Anglo-Saxons, et qui décidera, par un coup si hardi, la soumission du monde barbare (i).

Cependant les peuples mêmes qui avaient pris le parti de la civilisation, qui s'étaient établis avec respect dans ses ruines, y avaient apporté les passions et les habitudes de leur première patrie. Les rois des Francs portaient la pourpre et parlaient latin ; mais on retrouve en eux les deux mauvais instincts des hommes du Nord, la soif de l'or et la soif de la vengeance. Quand Grégoire de Tours raconte les fureurs de Frédégonde, quand il rapporte comment Clovis, après avoir fait assassiner le roi des Ripuaires par son fils, fit tuer le meurlriei^ à coups de hache, au moment où- celui-ci se baissait pour considérer de près ses trésors, on croirait lire les plus tragiques récits de l'Edda. Chez les Visigoths, nous avons vu Aslaulfe, séduit par la douceur des mœurs romaines, embrasser le service des Césars en même temps qu'il épouse leur sœur Placidie. Il aime à se montrer vêtu de la toge, traîné avec sa noble épouse

(1) Gregor. Turoii., Ilist. Frunc, lil». 111 Grey. Magn., Dialoy., iii, 38. In ExecIdeL, liomel. xvm, hoincl. ult.

sur un char à quatre chevaux. Mais ses compagnons d'armes s'indignent de ce changement comme d'une trahison ; ils égorgent Astaulfe à Barcelone et se donnent pour chef Sigeric, qui inaugure son règne en poignardant de sa main les six enfants de son prédécesseur. Les Golhs d'Italie n'opposèrent pas la même résistance à la politique réparatrice de Théodoric. Cependant ce grand homme ne signait ses édits qu'à l'aide d'une lame d'or découpée à jour. 11 relevait les écoles, mais seulement pour ses sujets romains; « il craignait, disait-il, que la main accoutumée à trembler sous la férule ne tînt pas le glaive avec fermeté. » Aussi, au bout d'un règne glorieux, il fil éclater l'humeur sanguinaire de sa race par le supplice de Symmaque et de Boëce. Nous avons trouvé des rhéteurs et des légistes latins dans toutes les cours; mais, en y regardant de près, nous les verrons souvent humiliés et inquiets, comme Sidoine Apollinaire, « au milieu de ces guer- « riers hauts de sept pieds, frottant de beurre rance « leur longue chevelure, et chantant à tue-tête des re- « frains sauvages qu'il faut applaudir. » Si les villes avaient conservé leur sénat municipal et quelques restes de leur droit public, dans chacune d'elles siégeait un comte barbare, qui l'écrasait de ses exactions. Enfin, quand on considère la multitude des bandes conquérantes qui couvrirent les campagnes et qui formèrent le gros de la population dans les provinces du Rhin ou du Danube, on est surpris de reconnaître à peu près les Germains de Tacite. Au sixième siècle, Wodan avait

"88 en AI* I TUE Vil.

encore des adorateurs dans toute la Gaule orientale, dans les vallées des Vosges, sur les bords des lacs de Zurich et de Constance, et jusqu'en Italie. Le culte des dieux du Nord était public; on leur sacrifiait impunément des victimes humaines. Les libations païennes se faisaient non en secret, mais jusqu'à la table des rois; sans parler des superstitions innombrables qui s'attachaient aux pierres sacrées, aux arbres, aux fontaines. Elles avaient jeté leurs racines dans la terre comme dans lésâmes; elles y tenaient si fort, qu'après avoir disparu pour un temps devant le zèle des prédicateurs et la sévérité des lois, elles n'attendaient pour reparaître qu'un nouveau flot de barbares qui vînt raviver ces vieux germes. C'est ce qu'on vit lorsque, à la suite des premières descentes des Normands en Angleterre, il fallut renouveler les anciennes lois contre l'idobUrie. Vers le commencement du onzième siècle, Burchard, évèque de Worms, dressant la liste des interrogations qu'il faut faire aux pénitents, y énumère encore toutes les pratiques du polythéisme (I). En même temps, les

(l)Gregor. ïuron., paaaim. Vvos[ier, Chronic on. in\ ;timuiii il 5. — Sur les dernières années de Ttioodoric et les tiiuiulés qui les déshonorèrcnl. lien n'est jtlus instructif que le fragment de l'auteur anonyme publié par Valois. — Si Ion. ApoUinar., ad Caiullimnn. — Sw la durée du paganisme après les invasions, Vita S Heniigii : « -Multi deiiique dr Francorum exeicitu, necduin ad fidein conversi. )> IVocope, de Bello Gothico : Ot pâpêapoi 'j'àp cutgi, /oiaTiavol •vf-jcviTe;, ra iroXXà tt; lïx/.aià.- ^oÇr,; ouXâaacuoi , ouatai; te yptivAevct àvOsoJTTwv «ai i'O.x cù/ ô'aia tess'jcvrsc... Vila S. VedasU ; « Doinuin (régis Clilol;irii) introiens eonspicil. gentili rilu, vasa plena ccrvisia\.. Alia clirislianis, alla vero pagaiiis opposita,ac gentili rilu samtificata. »> Vila S. Avinndi; Vita S. Colnnihniii. Sermo S.EUgii. Indintlussitpenlit. ad loncilium Liplinmse. Bunhard Wormaliensis, Magnum vnlumra canounw

RKSIST. DES GKIUIAINS A LA CIVILIS. ROMAINE. 589

lois germaniques défendaient le terrain pied à pied contre le droit romain. Il y en eut, comme la loi salique, qu'il n'entama pas. S'il pénétra dans plusieurs codes, ce fut ordinairement pour y introduire un certain nombre de dispositions politiques, sans loucher au fond même des institutions civiles, ni surtout aux coutumes judicaires, derrière lesquelles se retranchait l'antique indépendance. Partout on retrouve les causes débattues dans l'assemblée des hommes libres ; partout la composition pécuniaire, le duel, le jugement de Dieu. Charlemagne mit la main, la plus forte main qui fut jamais, à la réforme des lois et des mœurs. Il corrigea plusieurs codes barbares ; il n'osa pas les abolir. Et quand leur autorité s'éteignit, leur esprit subsista dans cette insubordination, dans ces guerres privées et ces éternelles représailles, qui firent le malheur et souvent le crime du moyen âge.

Cependant les Germains devaient se laisser arracher à la longue leurs dieux et leurs lois ; mais rien ne put les détacher de leurs habitudes poétiques. Nulle part leur caractère ne resta plus profondément empreint que dans les chants inspirés par les invasions.

Il était impossible que des peuples passionnés pour la gloire fissent la conquête de la moitié de l'Europe et achevassent la guerre la plus épique qui fut jamais, sans que le souvenir s'en conservât dans les récits des poètes, sans que ce grand épisode vînt s'ajouter comme un anneau de plus à la chaîne des traditions nationales. Les rois et les chefs de chaque nation y devaient pa-

390 CHAl'ITRE VII.

raître non plus sous les traits que leur prêle l'histoire, mais avec une grandeur plus qu'humaine, avec tout le corlége des fables qui plaisaient aux hommes du Nord. Les débris de cette épopée de l'invasion nous sont parvenus dans la seconde partie du poème desNibelungen, dans les fragments du livre des héros {Hcldenbuch)^ dans les sagas Scandinaves. Attila y occupe pour ainsi dire le fond du théâtre, entouré d'.un nombre infini de guerriers de toutes les langues et de toutes les religions. On voit entrer en scène les princes de Suède et de Danemark, ceux des Francs, des Burgondes, des Thuringiens, des Lombards; mais l'intérêt principal s'attache à la personne de Théodoric, devenu le type de l'héroïsme barbare. Issu d'une race divine, il en porte la marque dans ses cheveux dorés qui tombent sur ses épaules, et dans son grand cœur qui le fait chevaucher jour et nuit à travers les bois et les landes désertes, c( ne craignant ni les hommes ni les bêtes. » Ce caractère se développe dans une suite d'aventures, depuis le jour où le jeune héros, assisté de son compagnon Hildebrand, armé de l'épée magique qu'un nain lui a donnée, attaque deux géants dans leur caverne et ravit leurs trésors. Il continue d'errer, grossissant son cortège des guerriers qu'il combat et qu'il fait prisonniers jusqu'au nombre de douze, qui est un nombre mystérieux. On le voit ensuite, fuyant la colère d'IIermanaric, son oncle, chercher un asile à la cour d'Attila. 11 sert le roi des Huns pendant vingt ans, et revient enlin, avec son vieil ami Ilildebrand, gagner une bataille décisive à

RÉSISÏ. DES GEP.MAINS A I.A CIYIMS. ROMAINE. 391

Ravenne, el prendre possession de son royaume d'Italie. C'est là qu'il trouve le repos et qu'il règne dans sa belle ville de Vérone pendant de longues années, dont on ne sait pas le compte. On dit seulement qu'un jour, à la chasse, le vieux roi, ne trouvant plus son cheval familier, s'élança sur un coursier noir qui passait et qui l'emporta avec la rapidité de l'éclair : ses compagnons l'entendirent pousser un cri de terreur, et les peuples le crurent mort. Cependant, en \ 197, le bruit courait que Théodoric avait reparu sur les bords de la Moselle, et que, se nommant à quelques paysans effrayés, il leur avait annoncé le déclin de l'empire et l'abaissement de l'Allemagne (1). Mais ces récits, remaniés d'âge en âge, ne nous montreraient pas dans toute sa rudesse le génie des conquérants germains. Heureusement un manuscrit du neuvième siècle nous a conservé un chant leutonique sur l'aventure de Hildebrand, ce fidèle ami de Théodoric, lorsque, revenant en Italie, il rencontra en chemin son fils Hadebrand, qui ne le reconnut point, et lui proposa le combat.

« J'ai ouï dire qu'un jour se provoquèrent au combat cham de Hildebrand et Hadebrand, le père et le fils. Les deux et Hadebrand. héros disposèrent leur vêtement de guerre : ils se couvrirent de leurs cuirasses, ils ceignirent leurs épées sur leurs cottes de mailles. Et comme ils s'élançaient à cheval pour en venir aux mains, Hildebrand, fils de

(1) Dans ce court résumé, je me suis attaché surtout aux récits de la Vilkina saga, dont la rédaction remonte ;iu Ireizièiiie siècle, et qui présente le cycle entier de l'épopée germanique.

r.lti tllM'ITHK Ml.

Herebrand, parla. C'était un homme noble et d'un esprit sage. Et en peu de mots il demanda à son ennemi quel était son père dans la race des hommes, ou encore: « De quelle famille es-tu ? Situ me le dis, je te donnerai « lin vêtement à triple fil ; car, ô guerrier ! toutes les u générations des hommes me sont connues.»

«Hadebrnnd, filsdellildebrand, parla : «Des hommes « de mon pays, des hommes qui maintenant sont morts, « m'ont dit que mon père s'appelait llildebrand : je « m'appelle Hadebrand. Un jour il s'en alla vers l'Est, c< il fuyait la haine d'Odoacre; il était avec Théodoric « et avec un grand nombre de héros. Il laissa dans son « pays sa jeune épouse, son fils tout enfant, et ses a armes sans maître, et il s'en alla du côté de l'Orient. <(. Les malheurs de mon père commencèrent avec ceux « de Théodoric : alors il devint un homme sans ami... « Mon père avait coutume de combattre à la ttMe de son c( peuple; il aimait trop la guerre, et les hommes vail- « lants le connaissaient bien. Je ne pense pas qu'il vive c< encore. »

«Dieu de tous les hommes, s'écria Hildebrand, toi « qui habites au haut du ciel, ne souffre pas un combat « semblable entre deux guerriers si lapprochés par le « sang. » Alors il ôta de son bras un anneau d'or fin <{ue le roi des lluns lui avait donné : « Accepte-le, dit- « il, comme un présent pacifique, w

« Hadebrand, fils de lliliiebrand , parla : « iVesl avec la « lance et pointe contre pointe (ju'on doit recevoir tes « présents. Vieux Hun, lu es rusé et habile ; tu veux

r.ÉSIST. DES GERMAINS A LA CIYIMS. KOMAI.NE. 393

« m'abuser par tes paroles et me frapper de ta lance. « Tu as tant vécu, et tu peux encore mentir ! Des hom- « mes de mer, qui avaient navigue vers l'Occident sujet la merdesWendes, m'ont assuré qu'on avait ouï par- « 1er d'une bataille oiî Hildebrand fils de Herebrand « avait péri, »

« Hildebrand fils de Herebrand parla : c< Je vois bien « à ton armure que tu sers un bon maître, que jamais « tu n'as erré comme un proscrit sur cette terre. Hélas ! « Dieu puissant, quelle est ma destinée ! J'ai vécu er- « rant soixante étés, soixante hivers; toujours on me « plaça au premier rang des combattants : jamais je ne « portai les fers dans aucun donjon. Et maintenant il c( faut que l'épée de mon enfant m'abatte la télé, il faut « qu'il me terrasse avec sa lance ou que je devienne a son meurtrier. Tu peux, si ton bras est fort, ravir les u armes d'un brave ; tu peux dépouiller son cadavre, si a tu crois y avoir quelque droit. Que celui-là soit reo gardé comme le plus infâme des hommes de l'Est, « qui te détournerait d'un assaut qui te plaît lant. — « Bons compagnons, voyez qui de nous deux aujour- « d'hui pourra se vanter du bulinqu'il aura faitetresler « maître de deux armures. »

a Alors ils dardèrent leurs lances aux pointes aiguës, si bien qu'elles restèrent fixées dans les boucliers. Puis ils se précipitèrent l'un sur l'autre... Ils frappaient durement sur les boucliers blancs jusqu'à ce que ceux-ci tombassent en morceaux brisés par les coups (i). »

(1) Le chant lie llildehrand et de lladcbrand, dccouveii à Ca.îsel nar r.. G. I. 20

594 ClIvriTRE VII.

Ici le fragment s'inlerrompl ; m.iis il y a bien assez de ce dialogue héroïque et de la fable où il trouve sa place pour faire voir comment le spectacle de l'invasion inspirait les chants populaires des Germains, pendant qu'il touchait d'une manière si différente les esprits séduits par les mœurs romaines, et formés comme Mérobaudes à l'école des grammairiens et des rhéteurs. La tradition s'empare des personnages de l'histoire : elle aime ces noms fameux d'Ermanaric, d'Attila, d'Odoacre, de ïhéodoric. Mais l'histoire les sépare, elle met un inlervalle de cent cinquante ans entre le premier et le dernier de ces quatre ))rinces. Au contraire, la tradition dispose souverainement du temps et de l'espace ; elle se plaît à rapprocher, à mettre aux prises des héros qu'elle trouve de même taille. Sans doute on reconnaît les traits véritables de Théodoric, vainqueur d'Odoacre, qu'il délit en effet sous les murs de Ravenne, maître de l'Italie, et fixant sa résidence favorite à Vérone. iMais on ne voit rien qui rappelle son séjour auprès de l'empereur Zenon, la protection dont il couvrit les Romains, ses efforts pour discipliner son peu-

Grimm, a été publié du iiouve;m par Lachinann, qui a proposé de nombreuses variantes. M. Ampère en a donné une excellente traduction (Histoire littéraire de la France, t. 11). Si je m'écarte en plusieurs points du sens (juil u donné, c'est que je crois avoir sous les yeux un texte plus pur et plus complet. Voici les premiers vers :

IK gihôrta dhat sc<i;geii..,

Dliat sili urliellun — œnon iiuioiiii

llillibnilil l'iili lliuliiiibraiit — luilar herjun tiu-m

Sunu, lalar iiiigôs. — Iro saro rililun.

Garulun se iro <,M'i(lhainun, — gurtim si irô svert aiia,

llelidos ubar liiiiiga, — dû siè lC> derô biltju riinn..

RÈSIST. DES GtUMAINS A LA CIVILIS. UOMAIiSE. 305

pie. On ne trouve aucune trace de civilisation, aucun souvenir des monuments, des institutions qui devaient frapper les Goths à leur entrée en Italie. Au contraire, les poêles du Nord ont prêté au conquérant du sixième siècle les attributs, les aventures de leurs anciens dieux; ils en ont fait un être mythologique, un pourfendeur de géants et de monstres. Ils l'ont conduit au camp d'Attila comme à l'école des vertus guerrières. Épris de ce personnage qu'ils avaient façonné à leur gré, ils ne pouvaient se résoudre à le laisser mourir comme le reste des hommes; il fallait qu'il disparût d'une façon mystérieuse et qui permît d'espérer son letour. Un cadre si merveilleux admettait facilement l'épisode qu'on vient de lire ; récit d'une admirable simplicité, où Farl n'a rien rais, et qui remue si puissamment les deux passions auxquelles se rapportent tous les préceptes de l'art, la terreur et la pitié. Rien ne manque à l'horreur de ce combat parricide. On y reconnaît bien le même souffle qui anime les tragiques figures de Sigurd, de Brunhilde et de Wéland : et il faut avouer qu'en poésie, comme dans tout le reste, longtemps après l'invasion, le génie barbare n'était pas étouffé.

Nous ne conclurons pas que la civilisation romaine

' ' Conclusion .

n'avait rien fait pour les Germains : nous savons quelle trace profonde elle laissa dans le sol, dans les institutions, dans les esprits. Mais nous ne dirons pas non plus qu'elle fût en mesure d'achever l'éducation de ces peuples, puisqu'elle les gâtait par ses exemples et les ré-

r,<jj CIIAl'ITRE VII.

vollail par ses injustices. En monlranl d'un côté la puissance de Rome, de l'autre son impuissance, nous n'avons pas voulu établir un parallèle inutile, mais poser sans ménagement les deux termes d'une question qu'il liint résoudre : Quelle fut la mission des Romains en Germanie?

Quand la Providence prend à son service des ouvriers comme les Romains, assurément elle ne se propose rien de médiocre. Quand elle permet qu'un pays soit labouré pendant plus de trois cents ans parles plus terribles guerres, c'est qu'elle se réserve de semer dans le sillon. Au moment où Drusus jetait des ponts sur le Rhin et perçait des routes à travers la foret Noire, il était temps de se hâter, car dix ans après devait naître, dans une bourgade de la Judée, Celui dont les disciples passeraient par ces chemins pour achever la défaite de la barbarie. Ce n'était pas trop des bras des légions pour élever ces villes superbes de Mayence, de Cologne, de Trêves et de tant d'autres, qui devaient résister au fer et au feu des Vandales, et abriter les premiers développements de la société chrétienne. Les lois des empereurs, si savamment commentées par les jurisconsultes, introduisaient le règne de la justice, qui préparait celui delà charité. La langue latine donnait aux esprits ces habitudes de clarté, de précision, de fermeté, aussi nécessaires au progrès de la science qu'au maintien de la foi. Les vices mêmes de la conquête avaient leur utilité. Il fiillait peut-être toute la dureté des Césars et de leurs lieutenants pour faire la

police du monde païen, pour dompter les peuples violents et pour les rendre plus dociles à des leçons plus douces. 11 fallait surtout que l'exemple de la civilisation romaine nous apprît à juger la raison humaine dans ce qu'elle a produit de plus grand, et à reconnaître, non pas qu'elle ne peut rien, mais qu'elle ne suffit pas.

Ce que Pkome païenne ne fit jamais, ce fut la conquête des consciences, et ce fut par là que lui échappa l'empire du monde. Jamais ses législateurs et ses philosophes sinquiétèrent-ils des âmes immortelles de lant de millions de barbares ensevelis dans l'ignorance et dans le péché? Au contraire, c'était cette inquiétude qui poursuivait les missionnaires chrétiens, qui troublait leur sommeil, qui les entraînait jusqu'au delà des fleuves où s'étaient arrêtées les légions. Us ne songeaient qu'à sauver les âmes; mais par elles ils sauvèrent tout le reste. De toutes les fondations romaines on n'en voit point qui se fussent conservées, si le christianisme ne fût venu les purifier et y mettre son signe. Les défrichements commencés parles colons militaires étaient perdus sans les colonies monastiques qui en héritèrent et qui les poussèrent plus loin. Les villes restèrent debout, mais parce qu'elles eurent des saints, comme saint Aignan, saint Loup, saint Severin, pour relever le courage des habitants et pour fléchir la colère des barbares. Les institutions municipales ne périrent pas, mais parce que, au milieu de leur décadence, elles furent protégées par un pouvoir nouveau, celui de l'évêque devenu le défenseur de la cité. Les anciens

municipes avaient coulumede mettre leur liberté sous la protection des dieux, et de dresser la statue de Silène, en signe de franchise, sur leurs places publiques. De même, mais avec toute la supériorité du symbolisme chrétien, les villes qui jouissaient de l'immunité ecclésiastique érigèrent les statues de leurs saints patrons iWeichbild) sur les liniiles de leur territoire. Les violences des seigneurs voisins s'arrêtaient devant ces images pacifiques, qui n'étendaient la main que pour bénir. La monarchie impériale recommença avec Cliarlemagne. Mais les peuples, qui avaient droit de se délier d'un pouvoir si dangereux, voulurent que celte monarchie régénérée s'appelât le Saint-Empire; ils voulurent que la personne de l'empereur fût sacrée, non par une fiction de la loi, mais par l'onction du souverain pontife; qu'au jour de son couronnement il fût ordonné diacre, c'est-à-dire serviteur des pauvres; <|u'il fît porter devant lui Ja croix, symbole d'humilité et de miséricorde. On est moins surpris de lautorité des lois romaines au moyen Age, quand on les trouve déclarées saintes et vénérables par les canons de l'Église; quand on les voit corrigées, tempérées par le droit canonique, à travers lequel, pour ainsi dire, elles passèrent avant de descendre dans nos législations. Enfin, pendant que les lettres s'éteignaient à l'ombre des écoles dégénérées, l'éloquence se réfugiait dans la chaire évangélique, où elle retrouvait les grands intérêts et les grands auditoires qui l'inspirent. La poésie, cet art religieux et popul.iire, revivait dans les hymnes

sacrées, dans les légendes aimées des ignorants et des petits. Ne dédaignons pas ce latin d'église, dont on ne remarque pas assez la naïveté et la grâce : ce fut pendant plusieurs siècles le seul langage possible de l'enseignement et des affaires ; c'est lui qui conserva tout ce qui resta de lumières aux temps barbares; c'est lui, bien plus encore que la langue morte de Cicéronet de Sénèque, qui donna ses grandes qualités à nos langues modernes.

Il y avait bien plus que du génie à recueillir ainsi riiérilagede l'antiquité, à le débrouiller sans rien laisser perdre de ses richesses légitimes, et à reconnaître en même temps chez les Germains, chez des peuples si désordonnés, les fondateurs d'un ordre nouveau. Il fallait un amour infini des hommes pour ne pas abandonner avec horreur les restes de cet empire romain qui avait fait tant de martyrs, et pour ne pas désespérer de ces conquérants du Nord qui avaient fait tant de ruines. L'histoire n'a peut-être pas de plus beau moment que celui où le christianisme intervient de la sorte entre le monde civilisé et la barbarie, .ifin d'achever un rapprochement préparé de loin, mais arrêté par des ressentiments terribles. L'Egjise, dont la mission est de réconcilier les ennemis, conclut cette pacification, elle en dicta les termes; elle resta gardienne du pacte sur la foi duquel la société européenne se <;onstitua.

Voilà le spectacle qu'on aurait, si l'on poussait ces

400 ' CIIAI'lTHl': VII. I

recherches jusqu'à lélablisseuieuL du christianisme . chez les Germains. J'avais besoin de celte perspective pour m'engager dans un travail dont je ne me suis pas dissimulé les périls, mais par lequel il fallait passer pour arriver à des éludes plus attrayantes et plus aimées. Une pensée m'a soutenu. Nous vivons dans un siècle de réparation. De toutes parts, dans nos basiliques, d(s manœuvres, suspendus aux échafaudages, travaillent à gratter la chaux sous laquelle le mauvais goût des derniers temps avait caché les vieilles fresques. Le dessin était trop ferme et la couleur avait trop profondément pénétré pour s'effacer à si peu de frais ; et les saints de nos aïeux reparaissent avec leurs têtes inspirées et leurs auréoles d'or. En achevant cette pénible reconstruction des antiquités germaniques, je voudrais avoir porté mon échelle assez haut pour atteindre aux temps chrétiens, et pour être l'un des ouvriers qui dégageront de l'oubli les glorieuses figures de nos pères dans la foi et dans la civilisation.

JORNANDES

CO.NSIDÉr.É COilME IIISTORIE-N DES MŒUnS ET DES TRADITIONS GEIOIANIQUES.

Ce serait le sujet d'une élude épineuse, mais féconde, de discu.ter l'autorité historique de Joruandes, le premier des chroniqueurs barbares, de ce Goth du sixième siècle qui eut la pensée d'écrire les annales de sa nalion, au moment où elle disparaissait de l'Italie, balayée par les armes de Bélisaire et de Narsès. Sans m'enfoncer dans des recherches si difficiles, j'ai eu heu d'étabhr que, sur le point le plus attaqué de son histoire, c'est-à-dire en ne faisant qu'un même peuple des Goths et des Gètes, Joruandes s'accorde avec tous les écrivains classiques, depuis Dion Cassius jusqu'à Procope. Je me propose de montrer ici comment ce qu'il rapporte des traditions et des mœurs barbares est confirmé par les plus vieux monuments poétiques des Anglo-Saxons

i02 NOTES

oi des Scandinaves. Ce rapprochement a été commencé par les critiques allemands; mais on peut le pousser plus loin cl en tirer (le nouvellos huiiiôres.

L'hisloricii dos Golhs n'est pas si épris de Tanliquité grecque et latine, qu'il dédaigne de recourir à d'aulres sources. 11 aime à citer los tradilions héroïques ûc son peuple, et les chants qui célébraient les faits d'armes des anciens chefs. A la suite de ces hommes belliqueux, il trouve le roi Ermanaric, vanté comme l'Alexandre du Nord, et il en raconte ce qui suit : « Encore que Ermanaric eût triomphé d'un grand npmbre de nations, néanmoins la race perfide des lloxolans, qui à celte époque lui rendait obéissance, trouva occasion de le trahir, comme on va le voir. Une femme de cette race, appelée Svanibilda, dont le mari avait .traîtreusement déserté, fut, par ordre du roi, liée à des chevaux sauvages qui l'écartelèrent. Ses frères, Sarus et Ammius, vengèrent la mort de leur sœur en frappant Ermanaric d'un coup d'épée dans le flanc. A la suite de cette blessure, il ne traîna plus qu'une vie misérable dans un corps épuisé (1). »

Ce tragique récit était sans doute au nombre de ceux qui frappaient l'imagination des peuples et qui se perpétuaient par des chants; car, en ouvrant l'Edda de Sœmund, on y trouve un fragment [Hamdismal) où l'aventuie, si brièvement contée par le chroniqueur, prend toute la grandeur et tout l'éclat de l'épopée. Ciudruna, la veuve de Sigurd, a vengé son époux en faisant périr ses deux frères; elle vit dans la solitude avec ses deux tils Sœrli et Hamdir; et un jour, les appelant tous deux, elle leur dit :

(1) Jornaiitlos, de Reims Gelicis, i. h, 25, 'Ji: « Krmanariius, rcx r,othoruin, licol miiltarmn gcntium ilomimis exstiterit, Roxolanornm goiis infula qua; tmic intor alias illi faimilatum exliibebat, tali onm nanciscitnr iiccasimie (lcci|icie. Diim enini qiiaiiulam nnilierem Svanihiliiam [sic) rioniiiio ox gcnle inoinorala pro in;iriti iVaiuiiilciito ilisccssii, rox l'uroro (Oinniotiis oquis forocibus alligalani, iiu'itatis(|iic ciirsibus, jior ilivorsa tlivelli pnccepissot, IValor ejiis {sic) S;inis et Amiiiins, i;crman;v obilum vindicaiites, Eniiaiiarici laliis fcno lulioiuiit, quo \iiiiiere saucius u\i;rain vitam coiporis imlii'( illilatt' contraxit. »

ET l'IÈChlS JUSTIFICATIVES. 403

i( Vous aviez une sœur : on la saluait du nom de Svanhilda : « c'est celle que Jormunrek a fait fouler aux pieds des chevaux -I blancs et noirs sur le chemin public ; c'est celle qu'il a livrée « à ses coursiers, accoutumés à bondir sous l'éperon des voyat( geurs. Et moi cependant je suis demeurée seule comme le « peuplier dans la forêt, car je n'ai point d'hommes de mon sang « pour me venger. » Ilamdir et Sœrli comprirent le dessein de liiurmère, et le premier parla : « C'était bien assez que tu eusses »( à pleurer tes frères et tant d'autres de ton sang que tu as ,( poussés aux combats; il faut encore que tu nous pleures, Gu- (( druna, nous que voici dévoués à la mort où nos chevaux nous X mèneront. Nous mourrons loin d'ici. » Alors les deux héros s'en allèrent chevauchant à travers les montagnes, et, chemin fiiisant, ils Irouvéi eut leur frère Erp, né d'un autre lit, qui s'ébattait joyeusement. Ils lui demandèrent donc s'il voulait leur prêter main forte. Ce fils d'une autre mère leur répondit « qu'il K aiderait ses frères conune le pied aide le pied. — Que peut « le pied pour le pied? répliquèrent-ils; que peut la main pour « la main? » Et, tenant la réponse pour un outrage, ils tuèrent leur frère et continuèrent leiu" chevauchée. Or on annonça au roi Jormunrek qu'on voyait paraître des honnnos armés de casques, (les hommes puissants venus pour venger la femme foulée aux pieds des chevaux. Alors Jormuurek se prit à rire ; il caressa sa barbe avec sa main; il ne demanda point sa cuirasse, mais il hranla sa tète fauve; il regarda son boucher blanc; il se fit mettre dans la main une coupe d'or, et demanda le vin des ban- ((uets : « Je serais joyeux, dit-il, de voir dans ma demeure les M deux fils de Gudruna, de les faire lier avec des cordes d'arc, a ces hommes valeureux, et de les suspendre à un gibet. )> Bientôt les deux guerriers paraissent : ils se précipitent dans la salle, un grand trouble se fait, les coupes tombent en éclats, et les hommes glissent dans le sang. Sœrli et Hamdir ont porté au roi deux coups terribles ; mais ils succombent sous le nombre : enveloppés de tous côtés, ils comprennent trop tard la parole de

Wî NOTES

lour frère; ils se reprochent sa mort. « 11 ne nous coiivcnaif « pas, s'écriont-ils, do suivre rexoniple des loups et de nous a jeter les uns sur les autres... Bien qu'à vrai dire il nous fallût (( mourir hier, si ce n'était aujourd hui. Nul ne vit un soir au (( delà de ce que les Nomes ont décrété (1). »

Si le chant perpétuait de siècle ensiècle les fables héroïques de^ Goths, il les répandait aussi de peuple en peuple. Erinanai-ic demeura longtemps célèbre dans les ebroniques allemandes, comme dans les ballades anglo-sa.Konnes. L'histoire de Reims par Flo- (loard, la chronique de Onedlimburg, celle de l'abbé d'Ursperg. celle d'Olton de Freysingen, rappellent les emportements du roi des Goths, etses cruautés punies par de terribles représailles. Li' poëme de Beoividf ei le Chaîit du Voyageur vantent sa richesse et ses libéralités (2) . Mais je relève un dernier trait qu'on n'a pas cité, et qui montre à quel point tous les détails de cette tradition étaient encore famihers aux Anglo-Saxons du dixième siècle. — Malmesbury rapporte que le roi Athelstan, trompé par son échanson, crut son frère Edwin coupable de félonie et le fit jeter sur une barque sans rameurs et sans voiles. Le jeune prince, emporté en haute mer, ne résista pas au désespoir et se précipita dans les flots. Quelque temps après, Athelstan reconnut son erreur et se condamna à sept ans de pénitence. El connne, un jour de banquet solennel, le roi était servi par ses officiers, l'échanson glissa et se retenant d'un pied : « C'est ainsi, dit-il, que le frère aide (( son frère. )» A ces mots, Athelstan sentit se réveiller ses remords et ordonna qu'on décapitât le calomniateur. Le proverbe du frère qui aide le frère comme le pied aide le pied rappelait

(1) Edda SaemumUir, II; Haimlismul, 14 : « Respondit iile diversi inatrc fieiiitus,— dicens ita se laturiim — opom cognatis— ut pos pedi.— « (Juiil polciit pos pcdom jiivaro?— \ul coipori adcicta — mamis alte- « raïuV...» 28 : « ^o» opinor iii nus iiuudrare— cxcinpla luporiini, — ul non ipsi miiluo iusccU-mur... Hlsi uoljis \il liuilif vel lieri inoiioiiduiu.— Ves|»iram iioino vivit ultra dccretiiin .Nomarimi. »

(2) Vtnoz les textes rapportés par W. (.iriuiui, Heldensayc, 18, 21, T»!», 51, .">(">.

riiistoire du fialricide antique, et suffisait pour troubler le roi coupable au milieu de la joie des festins (1).

Une autre comparaison qu'on n'a pas faite montrera Jornandes aussi fidèle historien des mœurs que des traditions. Je veux parler du passage où il rapporte la mort d'Attila et les funérailles que lui firent ses peuples. — Le roi des Huns vient d'ajouter au nombre de sesépouses uiiejeune fille d'une rare beauté. 11 meurt subitement, des suites de l'orgie par laquelle il a voulu célébrer ses noces royales. Le matin, ses serviteurs, inquiets de ne pas le voir paraître, forcent la porte de sa tente ; ils le trouvent sans vie et sans blessure, et auprès de lui la jeune fille qui se lient debout, les yeux baissés et pleurant sous son voile. « Or, continue Jornandes, voici quels honneurs on rendit à ses mânes. Des cavaliers, choisis parmi toute la nation des Huns, tournèrent autour du lieu où on l'avait déposé, faisant plusieurs évolutions à la manière des jeux du cirque, et célébrant les exploits du mori par un chant funèbre : « Le plus grand des Huns, le roi Attila, '( fils de Mundzuc, fui le maître des plus vaillantes nations du « monde, le seul qui, avec une puissance jusque-là inouïe, réu- '( nit sous ses lois les royaumes des Scythes et des Germains. « H fit aussi trembler les deux empires romains par la prise de « leurs cités, et, lorsqu'il aurait pu les livrer au pillage, se laissa (( fléchir par des prières, et consentit à recevoir un tribut annuel. « Après tant de prospérité, il meurt, non sous les coups de l'en- « nemi, non par la trahison des siens, mais sans humiliation pour « son peuple, sans douleur, dans la joie, dans les fêtes! Comment « donc appeler du nom de mort une fin qui ne laisse rien à « venger? » Après l'avoir pleuré de la sorte, ils célébrèrent un

(i)Malmesbury, deGestis regum Anglonim, lib. II, cap. vi : ... «Sic l'rater fratreni adjuvat. Quo rex audito perfulum obtruncari prsecepit. » Malmesbury ne rapporte ce trait que sur la foi des chansons populaires (cantilenis per successiones teniporum detritis). Le rapprochement n'en a ({ue plus de force. La poésie avait lié l'un à l'autre les deux fratricides par un trait que le second empruntait au premier.

grand fesliii siii" le Icrtrefiiik'riiiif. Le coips lui enseveli pendant la nuit; il eut trois cercuoils, d'or, d';irgent et de fei', pour montrer que tout appartenait à un i-oi si puissant : le fer par lequel il avait vaincu; l'or et l'argent, rançon des deux empires. On y ajouta des armes, dépouilles de l'ennemi, des ornements resplendissants de pierreries, ces vains trésors qui font l'orgueil des grands. Les esclaves qui creusèrent cette sépulture y trouvèrent la leur : la mort fut le détestable salaire de leur travail (I). »

Le dernier trait est d'une barbarie toute païenne, et rappelle les esclaves jioyés dans le lac où ils avaient lavé l'image de la déesse llcrllia. Tout le reste, c'est-à-dire l'or enfoui dans le tombeau, le chimt funèbre, la chevauchée des guerriers qui le récitent, réparait dans ré|»opée anglo-saxonne de Dcownif, ouvrage des temps païens, luais retouché par une main chrétienne, qui en a sans doute adouci les couleurs et effacé les traits les plus durs. Beowulf est mort en combattant le dragon. « Alors, continue le poëte, le peuple d'Occident éleva une colline au bord de la mer; ils la firant hautt> et large, facile à être aperçue par les navigateurs au-dessus des vagues... Us l'entourèrent d'un mur, de la manière la plus honorable que les honnnes sages purent ensei'mer; ils enterrèrent dans ce lieu des anneaux et des pieireries étincelantes... Us permirent que la terre gardât ces trésors des ouerriers, et que cet or demeurât là inutile aux hommes comme il l'était autrefois. Ensuite, tout autour de la colline che-

(1) « Nam de tota gcntc llumiorum olectissimi équités in eo loco que eiat positus in modiun circensiuni cnrsilnis anil>ientes, l'acta cjns lantii f'uncrt3o tali onliiio relVrolianl : m l'r;cciiimis llunnoruni rex Atlila, patif « <'cniUis Minul/ncco, fortissimoruni <;entiuiu domiiius. qui inaudita antc « se potenlia, soins Scvtliica et Gcnnanica régna possedit, uec non ulra- « que l\omanœ urbis iniperia raplis civilalihns toniiil, et ne |ir«d:P qui- « dem reliqua subderenUir, plarains precibus, anununi vooligal accopit. « (]uniqne hii-c oniiiia piovenUi feliritatis egerit, non vnlnereliostinin, «.on « fraude snornm, sed fiente iiicolmni, intor gandia hvtns, sine sensu « dolonsoccubuit ! Quis ergo Ininc dirai ixiliini qnemnullus ;eslimet vin- (( dicaudum? » etc. Joinandes, de lUhiis ('•( liii'<, il>.

vaucha une troupe de nobles, montés sur leurs coursiers de guerre : ils étaient dou^e en tout. Ils voulurent célébrer le roi, le rappeler à la mémoire des hommes, le louer par des paroles chantées. Ils vantèrent sa valeur, ils jugèrent ses actions d'éclat et les récompensèrent par des éloges, comme il convient qu'un homme exalte son seigneur dont il fut aimé, comme il doit lui restei' fidèle dans l'âme après qu'il l'a perdu sur la terre. .. Ainsi Beowulf fut pleuré comme un cher seigneur par son peuple et par ses compagnons. Ils disaient que ce fut de tous les rois du monde le plus libéral et le plus généreux, le plus gracieux pour ses sujets et le plus jaloux de sa gloire (1). »

(1) Beowulf, 033^2

DIki yije hlœw riodan Hilde-deore .(Etlielinges... cann, Ealra twclfa.

Wolden cwidliau Kyniiig mœnaii, Word-gid wrecen Sylfe sprccan.

Eahlodan eorl scype And his ellen weore Dugudliu demJoii...

Cwaîdon thaï lie ■\vœrc Wyrold-cyninga Manna mildust And mon thweerusl.

Leodu lid host And lof-geornost

DION CHRYSOSïOME A OLBIA,

ou LA CIVILISATION GRECQDE CHEZ LES GÈTES.

Dion Clirysostome, condamné à inoit par Doniilien, s'était réfugié chez les Gètes. Âpres la mort du tyran, il revint à Pruse en Bithynie, sa ville natale, où il fit le récit de ses aventures dans une harangue publique, dont voici quelques fragments (1 ).

K Je me trouvai l'été dernier sur les rives du Bon,'sthéne, où j'avais abordé par mer en fuyant Rome et l'empire. Mon désir était alors de pénétrer par le pays des Scythes jusque chez les Gètes, afin de connaître ces peuples... Or la cité des Borystliéiiites (Olbia) n'est pas d'une grandeur qui réponde à son antique gloire, à cause des guerres et des captivités fréquentes qu'elle a subies, enveloppée qu'elle est depuis si longtemps de nations barbares et des plus belliqueuses, ou peu s'en faut, qui furent jamais. Elle a donc des ennemis éternels, et qui l'ont prise plusieurs fois. La dernière et la plus terrible de ces catastrophes ne date que de cent cinquante ans. La cilé fut prise alors par les Gètes, comme toutes les autres de la côte occidentale du Pont- Euxin jusqu'à ApoUonie. Les colonies grecques de ce pays en souffrirent beaucoup : les unes ne relevèrent plus leurs murs; les autres les relevèrent mal et les barbares y aniuèrent en grand nombre... Les Borysthénites rétabhrent donc leur cité, et je pense que les Scythes le permirent ainsi, ne pouvant se passer du commerce des navigateurs grecs; car ceux-ci ne paraissaient plus sur la côte, n'y trouvant [dus de comptoirs tenus par des

(1) Dionis Chrssûstotni Orationes, L\\\ ; l.ulotia', itiCl. |'. iô7.

honiiiies de la même langue; el les Scythes, de leiii' côté, ne savaient ni ne daignaient ouvrir des marchés, selon l'usage de la Grèce. Les traces d'une restauration si récente se reconnaissent encore au caractère chétif des constructions, et au peu d'espace où elles se sont resserrées. En effet, une partie de la ville est rebâtie sur ses anciennes Umites, et de ce côté on voit encore un petit nombre de tours, qui ne rappellent ni la première grandeur de la place, ni sa force. L'espace qui les sépare est fermé d'une suite de maisons sans intervalles, défendues par une muraille basse et de peu de résistance. De l'autre côté, les tours restées debout sont si éloignées des heux habités, qu'à peine pourriezvous croire qu'elles firent partie de la même enceinte. Voilà des signes manifestes d'une ville saccagée; ajoutez qu'il n'y a pas une statue intacte dans les temples, mais que toutes sont mutilées, aussi bien que celles qui décorent les tombeaux.

K Je me promenais donc, comme j'ai dit, aux portes de la ville, et quelques-uns desBorysthénites étaient sortis pour s'entretenir avec moi selon leur coutume ; et un peu après parut à cheval le jeune Callistiate. 11 nous passa d'abord de quelques pas, poussant du côté de la campagne ; mais bientôt après il mit pied à terre, confia son cheval à un écuyer, et s'approcha d'un air singuHèrement modeste, la main sous le manteau. Or il avait, un grand cimeterre de cavaher, des braies, et le reste du costume des Scythes ; sur ses épaules flottait un manteau court, noir, d'un tissu léger, comme les Dorysthéniles ont coutume d'en poiter; car ils aiment en général la couleur noire dans tous leurs habits, à l'exemple d'un peuple scylhe que les Grecs appellent par cette raison Mclanchlœnes, c'est-à-dire les hommes aux noirs vêtements. CaUistrate pouvait avoir dix-huit ans; il était beau, de haute taille ; sa figure tenait beaucoup du type ionien. On le disait vaillant dans les combats où il avait tué ou pris un grand nombre de Sarmates. Mais il s'appliquait aussi à l'art de bien dire et à la philosophie, jusque-là (ju'il fut tenté de quitter son pays et de s'embarquer avec moi... Le sachant donc épris d'Ho-

410 NOTKS

iiièro, j'oii lis W' sujet de mes |iieinièie> (|iiosli(ms. Cai' Ions les Boryslliéiiites, ou peu s'en laut, se sont appliqués à l'étude de ce poëlo, soit parce qu'ils vivent toujours en guerre, soit à cause de leur zèle pour la gloire d'Achille, qu'ils honorent plus qu'on ne peut croire, et qui a choz eux doux temples, l'un dans l'île appelée l'île d'Achille, l'autre dans la cité. Ils poussent la passion au point de ne vouloir entendre parler que d'Honîère; et, bien que n'ayant pas conservé la pureté de la langue grecque, à cause du voisinage desbarbaies, presque tous savent V Iliade par cœur, et la réciteraient d'un bout à l'autre. C'est pourquoi j'interpellai Callistrate en plaisantant : « Lequel, ô Callislrate, te semble plus (( grand poëte, Homère ou Phocylide? » Kt lui avec un sourire: « En vérité, dit-il, le second de ces poêles ne m'est pas même " connu de nom, et je ne pense pas que nul de ceux que voici <( le connaisse davantage, car nous n'estimons point qu'il y ait « d'autre poëte cpi'Homère; mais pour celui-ci il n'est guéie « personne de nous qui l'ignore. » En effet, c'est le seul que les chanteurs publics célèbronl dans leurs chants; et ils ont coutume de réciter ses poèmes dans plusieurs occasions, mais toujours quand il faut marcher à l'ennemi. Les vers d'Homère servent, comme à Lacédémone ceux de Tyrtée, à réveiller l'ardeur des comballaiits. Tous les chanteurs sont aveugles, et les gens du pays ne pensent pas qu'aucun autre puisse devenir poëte : c'est le service que rend Homère à ces aveugles comme lui.

Je répondis : « Ce Phocylide que vous ne connaissez point « fut du nombre des poêles illustres. Or, quand un marchand « aborde pour la première fois sur vos côtes, vous ne le repous- « sez po.nt d'abord avec ignominie, mais vous conunencez par (( goûter son vin ou par examiner un échantillon des marchau- « dises qu'il apporte; et vous achetez de lui si vous le jugez bon, « sinon vous le laissez partir. Fais-en de même avec Phocylide. (( et juge le sur un court échantillon de sa poésie. Voici donc (( une sentence où i\ a mis à bon droit son nom :

ET PIÈCES JUSTIFICATIVES. ill

t( Ceci est encore de Phocylide : Une humble cité bàlie sur un écueil, " bien ordonnée, vaul mieux que la ville de Ninus avec ses folies (1). »

a Ces vers ne peuvent-ils pas se' comparer à toute V Iliade et à « toute YOdyssée, si l'on y prête un esprit attentif? Aimez-vous « mieux entendre conter les grands coups d'Achille, quel espace (( il franchissait d'un saut, et coininenl d'un seul cri il mit en « fuite les Troyens? De tels récits vous sont-ils plus profitables « (jue de savoir comment une petite cité bâtie sur un écueil, si « elle se gouverne avec sagesse, c^^t meilleure et plus heureuse « qu'une grande ville dans une large plaine peuplée d'hommes « insensés, sans ordre et sans lois ? » — Alors Callistrate, un peu mécontent de ce discours : « Étranger, dit-il, il faut que nous « t'aimions et te respections beaucoup, autrement nul d'entre « les Boryslhénites n'eût souffert que tu traitasses de la sorte « Homère et Achille... Parle cependant, et considère que tout ce « monde veut entendre un discours de toi; et c'est pourquoi « tant de gens se sont rassemblés au bord du fleuve, quoiqu'ils « ne soient ni sans affaires ni sans alarmes. Car tu sais qu'hier ^( à midi les Scythes se montrèrent tout à coup et surprirent « quelques éclaireurs imprudents, dont ils tuèrent les uns et <( firent les autres prisonniers. » 11 disait vrai : on voyait les portes fermées et le signal de la guerre arboré sur les remparts. Cependant les habitants étaient si curieux d'entendre discourir, et si bien Grecs de goûts et de mœurs, que presque tous étaient là, tout en armes et désireux de m' écouter.

Et moi, admirant leur bon vouloir : « Permettez-vous, leur « dis-je, que, rentrant dans la ville, nous nous asseyons quelque « part? Car peut-être tous n'entendraient pas en marchant; et « ceux qui se trouveraient derrière gêneraient ceux de devant « pour vouloir s'approcher davantage. » A peine avais-je parlé, que tous se précipitèrent vers le temple de Jupiter, où ils avaient

( 1 ) K.7.1 zoSi <l>a)x.'j).ifîou, -o'/a; â'v (j/xttc'Xw ;4*7i /^c'au.ov

Oîjcs'jia <j[U(Cp/), /4pj{a(îwv INîvou àcypaiv&ùay,;.

il2 NOTKS

c-outiiiiie tle délibérer, tt les vieillards, les principaux, les uia- },'istl'ats, s'assirent tout autour sur les degrés ; le reste de la foule se tint debout, car il y avait une large place devant le temple. Si (juelque philosophe les eût considérés dans ce moment, il eût été joyeux de les voir tous à la manière antique, et connne les Grecs d'Homère, avec de longs cheveux et de longues barbes... Puis, quand on eut fait silence, je dis que je les trouvais sages, eux qui habitaient une cité grecque et antique, de vouloir entendre traiter de la Cité. »

Ici Dion Chrysostome rapporte son discours, où il traite longuement de la cité des dieux, c'est-à-dire du monde, type de la cité des hommes. L'orateur ne voulait pas qu'un morceau si brillant, applaudi par des auditeurs demi-barbares, fût perdu pour ses compatriotes plus éclairés et plus polis. Il ne se doutait guère que, de toute sa harangue, le passage le plus instructll pour la postérité serait l'introduction où il représente si vivement la petite ville dOlbia, et celte poignée de Grecs perdus au milieu dos Germains et des Scvthes.

Page 1