ETEADUE DE LA GERMANIE. — OUIGINE DES GERMAINS
La Germanie connue des Romains commençait au , „ Rhin, et s'étendait un peu plus loin que la Vislule. d, sTomaîns. Les vainqueurs du monde ne considéraient pas sans inquiétude cette vaste contrée, qui cachait dans ses forêts et dans ses marécages un peuple belliqueux, suspendu comme une menace éternelle sur leur empire. Cependant ils étaient loin de connaître tout leur danger : derrière la Germanie des Romains j'en crois dé-
couvrir une aulre, dont ils ne surent jamais ni retendue ni les forces.
'"^de^céTar"* Césai' attaqua les populations germaniques par l'oc- Bt de Taciie. ^j^^j^^^ du colé du Rliin, c'cst-à-dirc du côté où elles avaient leurs postes les plus avancés. Aussi, quand il les rencontra sur les frontières de la Gaule, ces bandes errantes, désorganisées ])ar une vie de hasards et de combats, montraient tous les signes de la dernière barbarie : sans prêtres, sans sacrifices, n'adorant que le soleil, la lune et le feu, ne connaissant ni propriété, ni agriculture, ni d'autre gloire que celle de détruire et de camper en sûreté au milieu des déseris qu'elles avaient faits. Ce furent les premiers Germains que l'on connut à Rome, qu'on vit Iraîner dans les triomphes, jeter aux bètes dans les amphithéâtres, et sur lesquels on jugea tous les autres (1).
Les recherches de Tacite pénètrent plus avant. Sur les deux rives du Rhin il n'aperçoit d'abord que le désordre des émigrations qui se succèdent; il voit les Bataves chassés, les Bructères détruits par leurs voisins. Cependant il démêle déjà dans cette race inquiète des caractères de grandeur et de beauté, la pureté du sang, la sévérité des mariages. Derrière les peuplades mobiles, il trouve des tribus attachées au sol par le travail et la propriété; il trouve des pouvoirs hérédi-
(1) Ca'sar, de Dcllo Callico, VI. C'est à ces peiiplrs des IVoiilières qu'il faut reslit'uulre la couiiiaraisoii savauto, mais trop géiuraK' «jucM. Guizot établit entre les Germains et les sauvages du nouveau monde. Hisloire de la civilisation en France, t. 1, leçon vu".
laires, des cultes publics. A mesure qu'il s'enfonce vers l'Orient, les sacerdoces sont plus honorés, les rois mieux obéis, les nations plus nombreuses. Mais ses renseignements s'arrêtent, comme les armées romaines, au bord de l'Elbe; au delà il ne connaît plus guère que des noms. Toutefois, parmi ces noms, il en faut remarquer deux. Ce sont d'abord les peuples que l'historien appelle Gottones^ chez lesquels on reconnaît une branche de la grande nation des Golhs. Les autres, qu'il nomme Suiones, sont les aïeux des Suédois, de ces mêmes Scandinaves qui devaient faire un jour, par leurs pirateries, la terreur de l'Europe. Tl les représente déjà comme des navigateurs redoutés, enrichis de butin, vivant sous l'autorité d'un roi et dans un ■commerce étroit avec les dieux, dont ils prétendaient voir les têtes rayonnantes se montrer, au lever du soleil, au-dessus des flots immobiles de la mer du Nord(l).
Ces deux nations, négligées par les historiens, avaient pris soin de leur gloire; elles avaient des traditions.
Les Goths conservaient des chants épiques d'une LesCotiis haute antiquité, qu'on récitait en s'accompagnant de la harpe, et qui célébraient les conquêtes de la nation et les grandes actions de ses héros. On y voyait comment
(1) Tacite, dcGcrmania, 29, 55; 4, 18; 58, 59, 40, 45, 44. Geijer {Svea Rilu's Usefder, p. 80) reconnaît chez les Siiiones de Tacite le nom national des Suédois ; Svea, pluriel Svear, et Svithiod, le peuple de Suède .
•-i2 ClIAPITUE I.
un dieu, adoré sous le nom de Gaut, avait donné le jour à deux dynasties de rois, les Ainales cl les Balthes, qui commandaient, l'une aux tribus de l'est, l'autre à celles de l'ouest. Du même sang divin descendait une caste d'hommes nobles désignés dans leur langue par le titre d'Anses, c'est-à dire demi-dieux. On les reconnaissait à leurs longs cheveux, et c'était de leurs rangs qu'on lirait les chefs de guerre cl les prêtres. Les prêtres partageaient l'autorité souveraine; ils avaient des lois écrites, des pompes solennelles, où ils paraissaient couronnés de la tiare, conduisant leur idole sur un char de triomphe, au milieu des adorations et des sacrilices (I). Les Goths vivaient donc sous des institutions antiques, dans ce respect du passé qui fait les grands peuples. Tout le Nord, disaient-ils, était rempli du nom de leurs ancêtres. D'un côté, ils se vantaient d'avoir occupé la Sciindinavie et les bords de la mer Baltique jusqu'à la Vistule; et, en effet, trois siècles avant l'ère chrétienne, le navigateur Pythéas rencontrait des Goths {(ujnones) sur ces rivages où l'on recueillait l'ambre. Les géographes grecs et latins les trouvent encore aux
(1) .loniaiules, de Rehiis Geticis, cap. v. « Cantii niajorum fada nio- <liilationil)us. citharisque lanebaiil... cap. xiv. lloniin ergo ut ipsi suis labiilis fcriint, priinus fuit Gapt... cap. xi. Jam proceres siios quasi qui l'ortuua vincsbant, non puros hoinincs sed seniideos, id est Ansea, voiavorc... » etc. Cf. Sozoniène, Ilisl. ecrl., cap. x\xvu, ;oaviv £9' isu.iu.ilr.; îi-m;. Le léiuoignage de Jornandes, conipiouiis par l'abus qu'on èii'a fait longtemps, me parait apiirécié avec beaucoup île sagesse par Geijer. Svra Itil.rs llu'fdrr, p. 9t), qui attache un grand prix aux traditions recueillies dans VHistoiir des Goths, sans méconnaitre les erreurs qu'y mêle l'iriidilion indiscrète de l'historien.
mêmes lieux; et le souvenir des anciens habitants s'est conservé dans la partie de la Suède appelée aujourd'hui (iothkmd, le pays des Goths (1). D'un autre côté, leurs armées avaient pénétré jusqu'au delà du Danube; ils se j)rétendaient les fondateurs du royaume des Gètes, qui louchait aux frontières de la Macédoine, et qui occupa l'attention des Grecs. Les Goths et les Gètes sont en effet considérés comme une même race par tous les écrivains qui les connurent depuis le troisième jusqu'au sixième siècle. Les deux noms ont la môme racine et le même sens dans les langues germaniques, et tous les caractères, des deux peuples s'accordent. Si tant d'analogies ne trompent pas, il faut reconnaître en eux deux branches d'une même famille. Les Gètes, fixés au midi sous un ciel plus doux, s'amollirent et cessèrent d'être libres. Les Goths, établis au septentrion, y demeurèrent inconnus et indomptés, jusqu'au temps où, entraînés par le torrent des invasions, ils se jetèrent sur le territoire de leurs frères, se confondirent avec eux, et ne formèrent plus qu'une seule nation, qui étonna d'abord le monde par le renversement de l'empire romain, et
(1) Jornandes, cap.iv. Pline, Hist. iiat., lib. XXXVII, cap. xi. Pythéas : « Guttbnibus, Geniiania; genti accoli, .Estuariuni Oceaiii, Mentonomon nomine, spatio sladioruni sex milliura. » — Ptoléinée : KaXeÎTat 8ï îf^îwç xai a'JTTi 2x«v^Eta, y.xl y.d.-iy/yjT.'t aùrr,;... rà jj.3(Tcu.êpivà FoÙTai x.x\ A»u)4twv£ç. — Pomponiiis Mêla : « Supra Albin Codanus ingens sinus parvis magnisijue insulis refertus est. » Cf. Geijer, Svea Rikes Haefder, p. 105, 369. La tradition Scandinave conservait le souvenir d'un temps où toute la Suède et le Danemark portaient le nom de Gotland : Skalda, p. 193, et Geijer, p. 430. .\ujourdhui ce nom se reconnaît encore dans les deux provinces suédoises d'Ostrogothie et de Vestrogothie, dans l'ile de Gothland et la ville de Gothen)l)ourff.
2i CHAPITRE I.
ensuite par le respect qu'elle montra pour ses ruines (]). Dans le voisinage des Gullis vivaient les Scandinaves, resserrés d'abord dans un coin de la Suède, mais destinés à couvrir un jour les îles danoises, la côte de Norvège et les rochers de l'Islande. A celte extrémité du monde, séparés du reste des hommes par la longueur de leurs hivers, ils avaient conservé des traditions plus fidèles. Voici ce que leur enseignaient les récits des vieillards et les chants des poètes : « A l'orient du Ta-
(i) Voici les ti'-tnoignages qui élaMisscnl l;i paronlé des Gotlis et des Gèles. Sparlianus, in Camcidla : « (Jiio.l Gollii Gctae dicercnlur. » Dion Cassius avait écrit un livre intitulé rcrtxà, où il traitait des premières invasions golhirpies. Ces deux liisloriens sont conteinponins de l'apparition desGoths dans l'empire. — Aurélius Victor, in Gratinno, appelle la Dacie et la Thrace : « Génitales Gotlioruni terras. » S. Jérôme, prsel'at. epist. ad Galalas : « Gotlios ab aiitiquis Gutas vocatos esse. » Glaudien, de Betlo GelicOf^O :
. . . Geticis Europa catervis — Lmlilnio prœdaeve dalur.
Rutilius, Itincrarinm, 40:
Perpessus Gclicas eiise vel igné manus.
Urose, \, IG : « Modo autem Geke illi qui et nunc Gothi. » Philostorge donne aussi aux Gotlis le nom de Gèles; et Procopc s'exprime clairement : « Nam Goliios aiunl geiilem esse Geticam. » {De Bello Gothico, \, 25.) Ainsi la confusion des Gotlis et des Gètes, tant reprochée à Joinandes, est admise par toute l'antiquité. Je sais qu'on objecte le passage de Strabon, selon lequel lesGiecs regardaient les Gètes comme des Thraces ; Oi tcÎ/uv Vjj.r.ti; 7'Jj; Fîto.; &yl/.x; ÛTîsXâu.Sxviv. {GeO(jr , lib. VII.) Mais, sans in'arrèter à ce qu'il y a de duliitalif dans le langage de Strabon, et de vague dans les notions des Grecs sur les peuples du IVord, je ne vois point de dil'licullé a recomiaîtiede-; populations germaniques en Tiir.ice, puisque j'en retrouve jusipie sur le littoral du l'ont-Kuxiii. — Kn remontant h l'origine comiiiiine des deux noms, on lit daus le dictionnaire Scandinave Gi'd, mens; Gseli, obseriuire; et l'on peut soupçonner une analogie radicale entre ces mots et le sanscrit teltctns, i»ens, animus. Les Gèles, lesGolbs, se seraient ainsi nommés eux-mêmes le peuple intelliijent.
nais, dans un pays où l'on trouvait l'or et le vin, s'élevait une ville sainte appelée Asgard, la ville des Ases. Les dieux y avaient des temples et des sacrifices; douze chefs, issus des dieux, présidaient aux choses sacrées, et rendiiienl la justice au peuple. Le premier de tous était Odin, puissant par la science et par les armes. Il évoquait les morts; deux corbeaux parcouraient l'univers pour lui en rapporter tous les secrets; ses discours ravissaient les hommes, ses enchantements calmaient les vents et les flots. Il avait poussé au loin ses conquêtes; il ne lui fallait qu'une parole pour terrasser ses ennemis; l'imposition de ses mains sur la tête des guerriers les rendait invincibles. Or, au temps où les généraux de Rome menaçaient de mettre sous le joug tous les peuples, il arriva que plusieurs chefs puissants abandonnèrent leur pays : Odin connut alors par divination que sa race devait régner dans le Nord. Laissant donc le gouvernement d'Asgard à ses deux frères, accompagné de prêtres et d'une grande multitude de gens de guerre, il s'avança du côté de l'Occident. Il traversa la contrée qui fut depuis la Russie, occupa une partie de la Saxe, où il établit plusieurs de ses enfants; puis, tournant vers le septentrion, il se rendît maître des îles de Fionie et de Seeland, passa en Suède, et obtint de ceux qui l'habitaient un territoire au bord du lac Mselar. C'est là qu'il fonda la ville de Sigtuna, où il remit en vigueur les lois des Ases, les règles des funérailles, et les trois grands sacrifices de l'automne, de l'hiver et de l'été. Après ces travaux,
-Il) CHAPITRE 1.
Odin mourut; les Scandinaves le crurent retourné dans l'ancienne cité d'Âsgard, où les guerriers morts par les armes devaient le rejoindre pour revivre ivec lui dans le Valhalla : ce nom signifie le palais des élus (I). »
Assurément il y a dans ce récit plus de mylhologie que d'histoire. Cependant on y retrouve les Suédois (Suiones) de Tacite, et leur empire théocratique. On y reconnaît un peuple de même race que les Gotlis : ils ont les mêmes dieux, car Odin prend aussi le nom de Gant, et de part et d'aulre le nom d'Ase ou d'Anse est donné au chef d'une caste sacerdotale et guerrière. On voit ce peuple venir de l'orient : on suit la trace d'une conquête dont les indices se sont conservés chez les écrivains anciens. Tacite connaît une ville des Ases {Ascibimjium), fondée par un héros voyageur près du Rhin, et sur les limites des tribus saxonnes parmi lesquelles Odin s'arrêta d'abord. Plus loin, entre l'Oder cl la Vistule, Ptolémée place les montagnes des Ases, et la colline où ils avaient laissé une ville de leur nom. En continuant à s'enfoncer du côté de l'est et jusqu'au Tanaïs, pour y chercher l'antique Asgard, on remarque
(1) Ynglinga, aaga, cap. i, v. vi, vu, vm, x. l>aiis YEdda, les .\ses sont représeiitos l)iiv:uit le vin et forgeant l'or. Je dois à M. .Vmpc're cette observation, qui m'aide à fixer leur premier séjour. Odin est appelé dans VFAkld Gauti, i)ivi')itO)\ siicituv. Dans les ^généalogies anylo-saxonnes, je retrouve Geat ou Geta comme le père d'Odin : « Geata quem Gttam jam dudum pagani pro deo venerahanlur. » — Geijer (p. 1287) étaldit Tidenlité (In gollii((ue Anz, pluriel Axzi'is, avec le Scandinave Axs. Les deux mois signifient la umUrcssc iioulir, celle qui soutient le loit de l'édifice. Celle figure hardie désigne bien les dieux el les liéros, qui .^onl (i>inn.e les clefs de voùle de la soeiét'- antique.
ORIGINE DES GEIUIAIISS. 27
un peu au nord du Palus-Méotide une contrée queStrabon appelait l'Asie proprement dite : il y place le peuple des Aspurgitains, dans le nom desquels on croit reconnaître Asburg, la cité des Ases. La vigne pouvait mûrir sous ce climat : les fleuves y roulaient de l'or. La richesse du pays attirait les marchands grecs, dont les comptoirs s'échelonnaient au bord du Bosphore Cimmérien et du Pont-Euxin ; les mœurs et les arts de la Grèce revivaient dans ces belles colonies dePhanagorie, de Panticapée, d'Olbia : on y voyait des monuments, des vaisseaux, des troupes disciplinées qui ne suffisaient pas toujours à tenir en respect les barbares du voisinage. Les Aspurgilains avaient battu les colons de Phanagorie et du Bosphore. Olbia avait soutenu de longues guerres contre les Gètes. Ils l'avaient ruinée plusieurs fois, et chaque fois ils l'avaient laissée se relever de ses ruines à cause de ses marchés, où ils trouvaient toutes les richesses du monde policé. Quand le rhéteur Dion Ghrysostome visita cette ville, les murs démantelés, les statues mutilées dans les temples, rappelaient encore de récents désastres. Les habitants portaient les braies et le manteau noir des barbares ; ils parlaient un grec corrompu, et ne connaissaient de poëte qu'Homère. Mais presque tous savaient par cœur Vlliade entière : des chanteurs aveugles en récitaient des fragments aux soldats avant les batailles. Achille était honoré comme un dieu, et on lui avait érigé des autels. D'autres Grecs asiatiques, établis sur le Tanaïs, nommaient pour le fondateur de leur colonie Scaman-
drios, filsd'Hoclor(l). Les barbares, souvent en ffuerre, quelquefois en paix, toujours en commerce avec ces étrangers, devaient en conserver le souvenir. Ils purent leur emprunter des traditions qu'ils défigurèrent ; et l'on comprend dès lors pourquoi le nom des Troyens devint si populaire dans le Nord, que tous les peuples germaniques voulurent descendre du sang de Friam ; pourquoi les chroniqueurs danois et islandais plaçaient l'Âsgard à Byzance ou à Troie ; et d'oiJ vient qu'au onzième siècle les Normands, ces écumeurs de mer, ces brûleurs de villes, se vantaient d'être issus d'Antcnor. Ainsi l'origine qu'«n antique récit donne aux conquérants Scandinaves se trouve confirmée par le souvenir qu'ils ont gardé de leurs glorieux voisins (2).
(1) Tacite, de Gcnnania, 5. Ascibnrgium subsiste encore sous le nom d'Âsburg, et le nom grec d'Ulysse (ô^uaccù;) n'est pas sans ressemblance avec celui d'Oilin. Dans Ptolcniée, AaiciSoûp-^icv opo;, Acxa'jxaXî:, la nionlafTie, la colline des Ases, en allemand Asgcbirgc, As-hitgel. On peut aussi ramener les noms d'Asciburgium, d'Askaukalis, à la racine Ask, qui désit^ne le frêne, Tarbre sacré de la nijthologie Scandinave. — Strabon, lib. VI, lib. VII, lib. XI ; O'i ÂffTccjpY''*'"' u.£Ta^ù »l>ava-yop'a; ctV.yjv- Ts; xal rof"v'i'ïî~îa; èv TTEvraxcaîoi; aTa^îoi?, ci; èvTiOsu.£vc; niXs'aw'^ é [jX'ti- Xeù; ouv wEsiirciYÎaci œiXîa?, cù Xaôùv àvTeoTpaTr.-jT.Ô-/; jcal î^wj'?'.» Xr,oO-!; àTTc'ôavê. — Vovez aussi Dion Chrysostome, Uoristhenit. L'établissement d'un fds d'il.'ctor au bord du Tanaïs est indupu! jiar un scoliaste d'Et ripidc. — On peut placer VAsie proprement dite de Strabon à peu près dans la circonscniition du gouvernement russe de Saratov. Des fouilles récentes dans les ruines des villes greccpies, au nord de la mer Noire, ont jeté une vive lumière sur le commerce étroit et le mélange des colons grecs et des barbares. Voyez aussi Y Histoire d s coloniea grecques de M. Raoul- Rochcite, t. m.
(2) La préface de VEdda place l'Asgard à Troie ; Saxo Grammaticus le met à R\zance. La tradition des Normands est attestée par l'annaliste Dudo (ap' Duchcsne, Script, kist. Aon»., p. 65) : « Gloriautur se ex Anlonorc progeuitos. » 11 ne faut pas croire (jue cet effort pour rattacher les
ORIGIKE DES GERMAINS. 29
Il reste à expliquer les causes qui déterminèrent l'émigration des Âses, et comment un peuple guerrier qui avait des villes, des temples, des institutions, se résolut à quitter une terre féconde et sacrée à ses yeux, pour aller chercher une patrie incertaine dans les brumes du Nord, La tradition des Scandinaves, en même temps qu'elle trace l'itinéraire d Odin et de ses compagnons, indique aussi le motif d'une entreprise si hardie. On a vu qu'elle en fixe l'époque « au moment où « les généraux romains, portant leurs armes au loin « par le monde, mettaient toutes les nations sous le «joug: alors pour échapper au tumulte de celte guerre, a beaucoup de chefs quittèrent leurs demeures. » Or, d'un côté l'établissement des Âses dans le Nord, déjà solide et puissant au temps de Tacite, ne pouvait être de beaucoup postérieur à l'ère chrétienne. D'un autre côté, on ne saurait le faire remonter beaucoup plus haut, si l'on considère combien le souvenir d'Odin et de ses conquêtes semble encore récent chez les Germains quand ils entrent dans l'histoire. Mais précisément, dans ces limites données par le temps, on trouve une
traditions barbares aux souvenirs de Tantiquitô classique ne date que du moyen âge : dès le quatrième siècle, au temps d'Ammien Marcellin, on croyait que les villes des Gaules avaient été bâties par des fugitifs du siège de Troie : « Aiunt quidam paucos post excidium Troiœ, fugitaiites Grœcos ubique dispersos, loca ha;c occupasse, tune vacua. » {Aium., lib. XV, cap. VIII.) Selon le même historien, les Burgondes se disaient issus des Romains : « Jam inde temporibus priscis sobolem se esse Romanam Burgundi sciunt. » (XXVill, 5.) Ces analogies donnent lieu de croire que le célèbre passage de la Chronique do saint Prosper, qui fait descendre les Francs de Priani, n'est point interpolé, comme plusieurs savants, et dernièrement M. de Petigni, se sont efforcés de Ftliblir.
des plus terribles guerres qui aient ébranlé les peuples voisins du Palus-Méotide : je veux dire celle de Mitliridate et de Pompée (64 av. J. C). On voit Milbridate, épuisé par quarante ans de combats, poussé aux dernières extrémités par Sylla et Lucullus, mais égalant ses desseins à ses malheurs, se tourner vers le Nord, et soulever les nations de l'Arménie, de l'Albanie, de ribérie et de la Colchide, dans la pensée de les précipiter ensuite sur la Grèce et l'Italie ; il devançait ainsi de cinq siècles l'œuvre d'Alaric et d'Attila. Mais ces rêves devaient se dissiper devant les armes de Pompée. Ce ne fut pas assez pour lui d'écraser Mithridate et de le réduire à une mort désespérée, il voulut pousser la victoire aussi loin que s'était étendu le soulèvement. Il s'avança vers le septentrion, « traversant le désert, comme on passe les mers, sur la foi des étoiles, » menant à sa suite un convoi de dix mille outres pour abreuver son armée : il contraignit les tribus indomptées du Caucase à descendre de leurs rochers pour solliciter la paix, et soumit tout le pays depuis le Palus- Méotide jusqu'à la mer Caspienne. Les rois d'Ibérie et d'Albanie lui envoyèrent, l'un ses enfants en otages, l'autre son lit d'or en présent. On ne s'étonne pas si le bruit de tant de batailles, si le mouvement de tant de peuples refoulés alla troubler la cité sacerclotale des Ases, et si les plus fiers de leurs chefs voulurent fuir la servitude universelle en s'exilant sous un ciel plus sévère, où ils pensaient échapper à la convoitise des Romains. Ils ne savaient pas que l'aigle du Capitole avait
ORIGINE DES GERMAINS. 5j
l'œil trop perçant pour ne pas les découvrir tôt ou tard dans leur asile, et que bientôt un historien latin signalerait leur situation géographique, leur puissance maritime, le caractère de leur gouvernement, tout ce qui pouvait éclairer, encourager une descente sur leurs côtes, si le temps des conquêtes romaines n'eut été fini(l).
Les traditions des Goths et des Scandinaves établis- L,„Gen.uir.i sent l'existence de deux grandes nations germaniques des g""!-. au delà des limites marquées par les Romains; et ces deux nations, par leurs origines, louchent à d'autres Germains connus des Grecs. De ce côté une lumière nouvelle pénètre chez les peuples du Nord.
Les Grecs avaient poussé leurs établissements dans la i.es Gèi.>^. Thrace jusqu'au Danube. Sur les deux bords de ce fleuve ils rencontraient les Gètes, dont les tribus errantes occupaient un territoire immense entre la Vistule et le Borysthène. C'était un peuple de pâtres, de chasseurs et de guerriers; blonds, chevelus, d'une haute taille, vêtus de braies, comme tous les barbares occidentaux. Mais au milieu de ces nomades s'était formée une population sédentaire, attachée à la culture, qui bâtissait des villes, qui avait des institutions et des souvenirs.
(1) Ynglinga, saga, 5 : « Ulotempore late per orbem arii;a circunitulere imperalores Romanorum, oinnes gentes sub juguni iniltenles, cujus belli tumultui ul se subducerent possessiones suas deseruere principum multi. » — Plutarfiue, Vie de Pompée, DionCassius, Florus, III, 5. « At in septentrionem Scythicum iter, tanquaminuiari, stcUis secutus, Colchos cecidit, ignovit Iberiœ, pepercit Albanis... »
On y adorait un personnage mystérieux appelé Zalmoxis, qui le premier avait tiré les Gètcs de l'ignorance et de la barbarie. Après de longs voyages, Zalmoxis était revenu dans sa patrie avec beaucoup d'or et de savoir. Alors il avait construit un palais, où il enseignait sa doctrine aux principaux du peuple, leur promellant qu'ils revivraient après la mort, pour s'asseoir avec lui à des festins éternels. Lui-même, afin de confirmer ses leçons, s'était enfermé dans une caverne pendant trois ans : les Gètes le pleurèrent; et, lorsqu'au bout de ce temps il reparut, ils le crurent revenu de chez les morts, et ne doutèrent plus de ses promesses. De là cette croyance à l'autre vie, qui les rendait invincibles. Les guerriers morts en combattant étaient allés trouver Zalmoxis; leurs femmes se brûlaient sur leurs bûchers pour les rejoindre, les funérailles étaient célébrées sans larmes, avec des jeux et des chants : on professait qu'il valait mieux mourir que de vivre (J). Assurément ce dieu législateur, voyageur et prophète, n'est pas sans rapport avec le fabuleux Odin: ses promesses d'immortalité rappellent singulièrement les festins de la Valhalla. Cependant les enseignements de Zalmoxis étaient restés sous la garde d'un sacerdoce
(1) Siraijon, lib. VII; Pompoiûiis Mêla, lib. 11. cap. ii; Hérodote, IV, "JS, t»5; Ovide, dcPonto, lit, 4; IV, '2, 9, 10; Trisliinn IV. G. Strabon représente Zalmoxis conimc un disciple de Pythagore. Hérodote le croit bien plus ancien, et le prend pour une vieille divinité nationale. La retraite (le Zalmoxis dans une caverne rap{>elle les montagnes creuses de la mythologie allemande, où hshéros dispariis delà terre comme Siegfried, •^liarlcmagne, Frédéric!'', attendent que leur jour soit venu.
respecté. La science sacrée s'y perpétuait avec l'art de prendre les augures, d'étudier les astres et les vertus des plantes. On racontait que Philippe, roi de Macédoine, ayant mis le siège devant une ville des Gèles, les prêtres en étaient sortis vêtus de blanc, portant des harpes et chantant des hymnes. On ajoutait qu'à cette vue les Macédoniens, frappés d'une terreur panique, avaient pris la fuite et fait la paix. Mais les souvenirs héroïques de la nation remontaient plus haut. S'il en fallait croire Jornandes, un roi gète, épris de la belle Cassandre, aurait péri au siège de Troie. Ensuite venait une longue généalogie de princes qui avaient arrêté les armes de Darius, inquiété Alexandre, fait trembler la Thrace et la Grèce, jusqu'au temps où Bérébisla, le plus grand de tous, s'était trouvé assez puissant pour discipliner une armée de deux cent mille hommes, et tenir en échec toute l'habileté des Romains. La mémoire de ces exploits devait se conserver dans des chants poétiques qui n'étaient pas sans charme; car Ovide, exilé au bord du Pont-Euxin, privé pour toujours de ces brillantes assemblées qui avaient si souvent applaudi à ses lectures, se consolait en composant des vers dans la langue des Gèles. 11 y chantait l'apothéose d'Auguste, il les lisait aux barbares étonnés; et quand il arrivait à la dernière page, « un long murmure dit-il, courait dans la foule; « les têtes s'agitaient, et les flèches retentissaient dans « les carquois. » Il est vrai que le poêle latin fait peu d'estime de ses admirateurs. Mais les Grecs, qui connaissaient mieux les Gètes,>qui les voyaient sur leurs
frontières, au marché d'esclaves où on les vendait, sur le lliéàtre où on les jouait, louaient Idur probité et leur foi en la vie future. Ils ne leur reprochaient que la pluralité des femmes; mais la polygamie était dans les mœurs de tous les Germains. Ce dernier trait achève une ressemblance cjui n'avait pas échappéaux anciens: Denys le Géographe met les Gèles au nombre des nations germaniques (1).
liypiiijo Au delà de ces voisins redoutés, au delà des nomades qui habitaient derrière eux, aux extrémités du Nord, les Grecs plaçaient le séjour des Hyperboréens, les plus justes et les plus heureux des hommes. D'anciennes fables y faisaient naître Apollon et Diane. Tous les dixneuf ans, quand s'achevait la période astronomique, le
(1) Jornaiides, cap. ix, x, xi. Avant lui, Dion Ciissius, dont il invoque le témoignage, avait conduit les Gèles à la guerre de Troie. Sirabon (lil). Vil) raconte les eflorts du roi Bercbista et du prêtre Uiceneus pour discipliner les Gèles, leurs victoires, et les efforts inutiles des lieulenant-< d'Auguste pour les dompter. Sur la polygann'e des Gèles, cf. l'oniponius Mêla, 11, 2, etMén;indre, cité par Sirabon, lib. VU. Le passage de Uenvs le Géographe csl concluant : « Gerniani(pie Get;e, Baslarna>, Sarniatœ. » — Ovide n'a peul-èlre pas de passage plus curieux que ces vers, où il raconte une lecture chez les Gèles :
Ah pudet! et Getico scripsi sermone libellum,
Stiiictiique sunt noslris bail);ira verba niodis... Et pl;icui, gralare inilii, cœpicpie poelœ,
Inler iiihuniaiios iioineii habere Gelas... Maleriam quieris? laudes de Caesare dixi :
Ailjula est novitas nuinine noslra Aoi... lUec iibi non pallia pcrlegi scripta camœna,
El venil ad digilos ullinia charla meos, Et capul cl plenas oinnes niovere pharelras,
El loiiguni Gelico iiiurmur ab ore fuit.
Ovide ex Ponto, lib. IV, 15.
dieu du jour revenait visiter ces lieux qu'il aimait. Il y était adoré dans un temple entouré d'un bois sacré, au milieu d'une ville dont les habitants, comme autant de prêtres, chantaient sur des harpes les louanges des immortels. Ils ne connaissaient ni la guerre ni les maladies. Seulement, les vieillards rassasiés de la vie se couronnaient de fleurs, et se précipitaient du haut des rochers dans la mer. C'étaient des vierges du Nord qui avaient apporté à Délos le culte du Soleil . On y montrait leur tombeau; et les jeunes filles avaient coutume d'y déposer en offrande, avant leur mariage, une tresse de leurs cheveux. Longtemps après, les présents des Hyperboréens, soigneusement enveloppés de paille de froment, arrivaient encore tons les ans dans l'île sacrée. Sans doute dans ces beaux récils je fais la part des mensonges poétiques. Mais Apollon, le dieu à la blonde chevelure, le dieu de la lumière, des vers et des oracles, ressemble de plus d'une manière à la grande divinité des Scandinaves; on croit reconnaître une image de leur antique cité sacerdotale, de leurs mœurs, et de ces rochers de la Suède encore appelés « les pierres des ancêtres {œtte stupôr), » d'où se précipitaient, dit-on , les vieillards, las d'attendre la mort. Les indications géographiques s'accordent. Plusieurs écrivains placent les Hyperboréens à l'occident de l'Europe, dans une grande île de l'Océan, sous le pôle, où le jour est de six mois: c'est assez marquer la Scandinavie, dernière conquête des Ascs. D'autres les mettent à l'orient, au ,pied des monts Riphées, et dans le voisinage du Tanaïs;
et c'est précisément là que nous avons trouvé leur premier séjour (1).
oïSe ^*'' *^" examinant de plus près le bassin du Tanaïs, 'rmanïqùes. ccttc contréc mal connue, j'y vois commencer les campements d'une nation nombreuse qui s'appelait, dans sa langue, la nation des Ases : les anciens lui donnèrent les deux noms de Massagètes et d'Alains. On les représente grands et blonds, n'aimant que les combats et les hasards. Ils estiment heureux ceux qui meurent violemment : c'est pour eux un devoir filial de tuer tous ceux qui vieillissent. Ils adorent le soleil, lui sacrifient des chevaux, et consultent le sort sur des baguettes sacrées. Ces mœurs des Mains, leurs alliances avec les Goths, les Suèves et les Vandales, caractérisent un peuple de la même race, et dont les Ases de Scandinavie ne fuient probablement qu'un essaim. Le titre même de Massagètes les désigne comme les frères des Gètes, comme la branche aînée de la famille restée en Orient, plus près du lieu nalal. Leurs triijus, disséminées sur les pentes septentrionales du Caucase et sur les bords de la mer Caspienne, s'étendaient vers le midi au delà de l'Araxe, et avaient poussé leurs courses jusqu'au Gange, Elles touchaient donc à l'ancienne
(1) Pindaro, Ohjmpic. III, 25; Pyth. X, 46; Sophocle, cité par Strabon, lib. VII; Iléroiloto, IV, 3-2, 33; Diodore. lib. II, 47; l'iiiie. lib. IV. cap. xxvi; Pomponius Mêla, lib. III, cap. v; CI. Geijer, Svea liikis Ha^fder, cap. ii. Celle paix iii;dl('nil)le où vivent les livperboréens rappelle le tableau tracé par Tacite de la pacifique nation des Suiones, de Gcrninnid, 44. — l^'Hyperboréen Abaris, laisant le tour du monde avec sa tlècbo, ressciublc aussi au dieu Odin, (pie les Scandinaves représentent voyageant d'un bout de la terre à l'aulrc, armé de son bâton rnnique.
Perse, où Hérodote connaissait aussi des peuplades de Germains, tandis qu'entre le Danube et l'Adriatique il trouvait d'autres barbares qui se disaient originaires de la Médie, et qui en avaient le costume national (1). Le souvenir d'une patrie orientale se conserve chez tous les peuples de la Germanie : ce souvenir s'altère, mais il se perpétue chez les chroniqueurs nourris de l'Ecriture sainte et de l'antiquité classique. Rien n'est plus célèbre que l'origine troyenne dont se vantaient les Francs. Le moine Wittikind fait descendre les Saxons des soldats d'Alexandre, qui l'avaient suivi jusqu'au bord de l'indus. Les Souabes voulaient que leurs aïeux eussent passé les mers. Les Bavarois se souvenaient des hautes cimes de l'Arménie, où leurs ancêtres avaient vu les débris de l'Arche; et un cantique du onzième siècle, à la louange de saint Annon, archevêque de Cologne, rappelle aux Allemands qu'ils ont laissé des frères dans les montagnes, sur la route
(1) Denys le Gcograplie {Periegcsis, V, 305) trouve déjà des Alains en Europe dès le premier siècle de Tèie clirétienne. Aminien Marcellin (lib. XXXI, 2) les reconnaît pour des Massagètes {massa rappelle le sanscrit maha, grand), c'est à-dire la branche principale des Gètes. Leurs mœurs, décriles par Hérodote, I, 215, et par Ainmien Marcellin, sont celles des peuples germaniques; et le témoignage de Procope [Vandalic.) et de Jornandes (cf. cap. l et l.\) atteste qu on les tenait pour frères des Goths. Pendant tout le moyen âge, on les voit se maintenir au pied du Caucase (Stritter, Mémorise populorum, etc., t. I, c. iv); les géographes orientaux leur donnent le nom d'Ases {Hhtoirc des Mongols, t. 1, p. 695); Plan du Carpin, qui les visita en 1246, les appelle Alains ou Ases. Le Vénitien Josaphat Barbaro les trouva encore subsistants en 1456. « I popoli'detti Alani, li quali nella lor lingua si chiamano As. » (Cf. Geijer, Svea Rikcs Hxfder, 574.) Sur les Germains de Perse, voyez Hérodote, 1, 125 : ËoTi ^à nefoî'cov ij'j-/,và -^avsa... nav6ia/.*Ï4i, Aïipcuaiy.ïot, rapu-âvic....
38 CIIAI'ITUE I.
«le rindc, bien loin vers l'Orient. Tous les témoignages (le l'anliquilé, lous les souvenirs des Germains, s'accordent pour les faire venir des conlrées oij la tradition universelle place le berceau de la famille humaine (1). C'est là, enlre le Caucase, l'Eupbrate, la mer Caspienne et rindus, qu'on voit commencer toute l'histoire. C'est sur un des rochers de la chaîne caucasienne que les Grecs se représcnl nient Promélhée dévoré par le vautour, Promélhée, ce fils de Japet dont ils se disaient les descendants. C'est du Nord que venaient les Perses et les Indiens, quand ils se répandireni, en suivant le cours de leurs fleuves, jusqu'au grand Océan. Les Chinois montrent l'Occident comme le séjour de leurs aïeux. Tous les souvenirs se tournent vers une première patrie, où les ancêtres des nations vécurent ensemble avant ce partage que Moïse a tracé au dixième chapitre
(t) s. Prospir, Clironic. Frcilegar. Wiltichind. chronic, I. Le nmtique
(le S. Annon, où se conservent de si curieux souvenirs, a été publié dans
le Thésaurus de Schilter, t. 1, col. 19 et sniv., et dans Wackernagel,
Deutsclies Lesebuch, 2' édition; c'est ce texte dont je produis quelques
vers :
l'ndir Berlin iiigegin Suàben
Hiz lier v;inin ùl' lialicu Dcri voiiliriii wilin mit lierin
Darl cumin wàrin uliir meri...
Duo sicli Beiio lanl wiiier iu virmaz,
Die micrin !ie{îiii>l)urcli lier bisaz... Dere ge^lelilo qii;im wilin ère
Von AniU'iiii' dcr lii'riii...
Iri ceicliiii iiotli diii Aiclia havit
Ut' deii lier^iii Araial.
Man sagit d.iz dar in lialvin
Nocli »ln die dir diuischiu sprechiii Ingegin India vili venu...
de la Genèse, qui a longtemps embarrassé la perspicacité des commentateurs, et dont la science moderne commence à vérifier les clauses (1).
Ainsi la Germanie s'agrandit, les bornes que lui donnaient les Romains s'effacent, et les établissements de ses peuples s'étendent jusqu'en Asie. Cet espace immense se divise en deux régions. La première, entre la mer Caspienne et la Baltique, n'est qu'une vaste plaine ouverle du côté de 1 Orient, comme afin de recevoir toutes les émigrations qui en sortent. On n'y voit que des steppes, des pâturages, et, à mesure qu'on avance vers le nord, des terres marécageuses entrecoupées de sapins, sans montagnes, sans barrières pour arrêter les populations, sans attrait pour les cap-, tiver. Ces déserts ne devaient avoir d'autres habitants que des hordes mobiles comme les chariots qu'elles traînaient à leur suite. La seconde région s'étend des monts Carpathes, de l'Oder et de la Baltique, jusqu'au Rhin et à l'Océan. Les Alpes la bornent au midi; elles envoient des chaînes qui s'abaissent par gradins, avec une variété infinie de formes et d'aspects; de grands
(1) Voyez le savant commentaire de ce chapitre, récemment publié par Gœrres : Die Vœlkerlavel des Pentateuchs, oder die Japhetidcn und ihr Ausziig aus Arménien; Regensburg, 1845. Les travaux deKlaprotk, de Saint-Martin et de Rilter avaient fait connaître des peuples aux cheveux blonds, aux yeux bleus, décrits par les historiens chinois, et qui semblaient être de race germanique. Cependant la science semble hésiter sur ce point. Elle a plus de lumière peut-être à espérer des belles recherches de M. Lenormant sur les Scvlhes et sur leurs émigrations. C'est aussi dans la Genèse qu'il découvre l'origine de ces puissantes nations scythiques, qui seraient, selon lui, le premier noyau des Goths et des Gètes.
cours d'eau en descentlenl; ils arrosaient celte forêt vierge que Tacite décrit, large de neuf journées de marche, longue de soixante, et dont rien ne devait égaler la sauvage beauté. Au nord, un bras de mer facile à franchir laisse voir la Scandinavie avec ses rivages découpés, ses collines granitiques et ses lacs couronnés de bois. Ces contrées avaient assez d'attaches pour retenir les peuples.
Comme on peut remarquer deux configurations du territoire occupé par les Germains, on trouve aussi chez eux deux instincts contraires. Au premier abord, rien ne semble plus désordonné que cette multitude de peuplades errantes et de nations sédentaires qui se succèdent depuis le Palus-Méotide jusqu'à la mer du Nord. Toutefois, en y regardant de plus près, on aperçoit, dans chacune des grandes races germaniques, un corps qui veut se fixer, et des essaims qui s'en détachen t . Les Ases fondent des cités, mais ils laissent en arrière les tribus nomades des Alains. Le royaume des Gèles est couvert par les hordes des Tyragètes, des Sargètes, des Hippogètes. Autour des établissements des Saxons s'agitent les Suèves, qui changent de demeure chaque année, menant leurs enfants et leurs femmes sur des chars, et poussant leurs troupeaux devant eux. D'un côté, on sent (|u'un attrait puissant attache ces nations à la terre, à tout ce qui y tient, à tout ce qui en fait une patrie, comme les tombeaux, les mœurs, les souvenirs. Mais oc reconnaît aussi une singulière impatience de tout assujettissement, un goût do la vie errante,
ORIGINE DES GEIIMAINS. 41
une passion de ravager et de détruire. Ces deux instincts se contrarient et se gênent. Les nomades ne permettent pas aux populations sédentaires de s'établir solidement; mais ces établissements imparfaits ne permettent pas aux nomades d'entraîner après eux le gros de la population et de la dissoudre. Au fond de ce désordre apparent, un dessein admirable commence à se déclarer. Il fallait que les Germains demeurassent à la disposition de la Providence, jusqu'au moment où elle aurait besoin d'eux. Il fallait assez de liens pour les conserver unis , assez de mobilité pour les faire servir aux invasions. Dès lors la violence des irruptions qui forcèrent les frontières romaines n'étonne plus, quand on voit les peuples errants du Danube et du Rhin poussés par d'autres peuples de la même race, mobiles comme eux, destructeurs comme eux, formant une armée innombrable en marche depuis le fond de l'Orient. Et en même temps on comprend que les irruptions aient renouvelé le monde, lorsque derrière ces exterminateurs on aperçoit des sociétés organisées, des religions, des lois, des langues savantes, tout ce qui donne aux hommes un emploi dans les desseins de Dieu, une place dans l'histoire.
a CIIAI'ITIIE II.
l.\ RELIGION.
Si les Parmi les instilulions clo l'ancienne Germanie, ii
Oermains , , | - i i • • t ^ '
eurent des H cn cst pas QC moms connue que la religion. Les te-
iiistitulions
roiigieuses. moiguagcs qui en restent ne s'accordent pas. Avec les uns, on ne voit rien de réglé, ni dans le dogme, ni dans le culle ; point d'autres divinités que des fétiches honorés par des pratiques sanguinaires; il semble que les habitants du Nord soient aussi loin delà vérité que du soleil. D'autres récits laissent apercevoir les traces d'une doctrine antique ; on y découvre des fêtes qui rassemblaient les peuples, des temples qui les fixaient, tout ce qui montre l'effort des hommes pour retenir la pensée de Dieu. C'est au milieu de ces contradictions qu'il faut pénétrer, il faut savoir quelles idées de la création, de la vie future, éclairèrent tant de millions de créatures humaines qui vécurent comme nous, qui souffrirent comme nous, et qui n'eurent pas moins d'intérêt que nous à connaître leurs destinées éternelles (l).
(1) Cœsar, de Bell. Gallic. : Dcorum numéro eos solos duciint quos ceriiunt et (luoiiim o[>ibiis aiterte juvaiilur, Soleiii ot Ynlcanum et Luiiam.
LA RELIGION. io
En (rautres termes, il s'agit d'apprendre s'il y eut chez les Germains une Iradilion religieuse perpétuée par l'enseignemenl, par le sacerdoce et le culle public, qui les raltaclie à la société des nations civilisées; ou bien si l'on n'y trouve que les supersiilions grossières où les peuples sauvages se jettent, pour satisfaire ce besoin de croire et de pratiquer qui tourmente tous les bommes.
Je considère d'abord ces Hyperboréens que les an- ueiigiondos
, . , , • 1 T Stantlinaves.
ciens représentent Vivant dans la crainte des dieux et LeuicuUc sous les lois de leurs prêtres. A ces traits j'ai déjà reconnu la puissante nation des Scandinaves, qui conserva sa religion jusqu'au onzième siècle. Alors un temple païen restait encore debout dans la ville sacerdotale d'Upsal. Au milieu du bois sacré s'élevait le sanctuaire, dont les murs étaient couverts d'or; on y adorait les images des trois principales divinités de la Suède, Thor au milieu, à ses côtés Odin et Freyr. Les
Oregor , Turon., Il, 10 : Sed lircc generatio fanaticis scnipcr cullibiis visa est obsequium prœbuisse; nec proisus agnovcre Deum, siliique silvariini alquc aquarum, aviuin bestianiniquo, et alioriiin quoquc elomentorum linxere formas, ipsasqueut Deiini colore cisqiie sacrificia dolibare consueti. Cf. Agatliias, XXVIIÎ, A : As'v^pa, -t -j-ap rtvo. uiaM'izxi y.%'. ssïôsa -CTaaîôv /.ai Xo'çcj; y.al çxpa.-fj'S'.:;, y-xl tcÛtc; (iaîTsp oa'.o. â'pwvrs;. Au contraire. Tacite, Annal., I, 51 : Profana siiniil et sacra et celebcrrimuni illis gentibus (Marsis) templuiu quod Tanfanx vocabant, solo aîquaiilur. Gcrmania, 2 : Célébrant carminibus anliqiiis... Tuisconeni deum... etc. Deorum maxime Mercurium colunt, cui certis diebiis hunianis quoque bostiis litare fasbabcnt. Vila S. Ihidegundis, ap. Act. Bcnedict., sec. I, p. 527 : Fanuniquod a Francis colebatur... jussit... ignecomburi. Lex Frisionum (tddit., lit. 15 : Immolatur diis quorum templa violavit. Cf. Jornandes, <.ap. XI tout entier, etc.
tt CUAriTHE II.
chroniques nationales attestent rcxistence do plusieurs temples semblables en Danemark, en Norvég^e , en Islande. On y voyait un grand nombre de statues: quelques-unes en sortaient à des jours prescrits, pour être promenées sur des chars de triomphe. Ainsi chaque édilîce sacré devenait le centre d'un culte public. Tous les neuf ans, on célébrait à Upsal la fête où toutes les provinces de la Suède envoyaient leurs députés. On y offrait aussi les trois sacrifices annuels de l'automne, de l'hiver et de l'été, pour l'année nouvelle, pour les moissons, pour la victoire. Les viandes immolées étaient partagées entre les assistants : le sang, recueilli dans des vases, servait à purifier le lieu du banquet. La coupe de mémoire, remplie d'hydromel, passait de mains en mains. On la vidait en l'honneur des dieux premièrement, puis des héros et des ancêtres. Au bruit des hymnes et des instruments, on voyait des chœurs exercés avec soin figurer des danses dramatiques. Là, comme ailleurs, la prière, n'osant s'élever seule vers le ciel, avait voulu être pour ainsi dire entourée et soutenue de tous les arts. Chaque moment solennel de la vie publique et privée était marqué par des cérémonies : l'ablution des enfants nouveau-nés, la consécration des mariages, la dédicace du bûcher où l'on portail les morts (1). Mais les sacrifices voulaient
* (l).\JainBi"Cin,cap.cc.\xxiii: Nobilissiimun illagens lenipluin luiliot quoil Upsala iliciliir, non longe posilum a Sictona civilalc vel birlva. In hoc tem|ilo qnotl totum ex auro paraluni est, statuas trinin deorum veneralnr popiilus, iWi ut potontissiinus oorinn, Tiior, in meilio soliuni lialit'ut Iricliiiio. liinc l'I inilelocuin possid' iit WoJan et l'rij^go. Saxo Graniniaticiis,
des ministres ; un culte si compliqué ne pouvait se conserver sans un sacerdoce qui en fût le gardien. De même que dans la ville sainte d'Âsgard, Odin et les douze Ases avaient autrefois régné, disait-on, comme juges et comme sacrificateurs, ainsi le roi d'Upsal, entouré de douze conseillers, exerçait une sorte de pontificat: il prenait le titre de « protecteur de l'autel, » et levait sur le peuple suédois l'impôt destiné aux sacrifices. Tous les chefs de race noble avaient droit d'immoler des victimes. En Islande, trente-neuf prêtres rendaient la justice et présidaient aux fonctions sacrées ; leur charge passait à leurs fils, et fout s'accorde pour indiquer une caste qui réunit longtemps les deux pouvoirs spirituel et temporel. C'était une caste savante;
p. 13 : Efiiglom ipsius (Oihini) aurco complexi simiilacro.; Cf. Nialssaga, cap. Lxxxix, Olafs helcja saga, cap. cxviu. La Jomsvikin^'asaga parle d'un temple où l'on voyait cent stiituos. Cf. Geijer, Svea Rikes Hœfder, [>. 208, 279; et Grimm, Mythologie, 2' édition, t. I, p. 58, 103. — Pour les sacrifices et les pompes religieuses, Adam Breai., loco citato : Solet quoque post IX annos communis omnium Sueoniœ provinciarum festivitas cclebrari, ad quam nulli praestatur imumnilas... Sacriiicium itaque taie est : ex omni animunte quod masculinum est ix capila offerunlur... ceteruni nxniaî quœ in cjus niodi rilibus libaloriis iieri soient multipliées sunt et inhonesta;... Dietmar do Merseburg, 1,9: Est unus in his parlibus locus, capiit istius regni, Lederun uomine, in pago qui Selon dicilur, ubi post novem annos, mense januario... omncs convenerunt, etc. Cf. Yiiglinga saga, <S; Olafshelga saga, lOi; Gulalag., p. 108; Eg ils saga, 206, 255. Les rites des inunoiations et des baïupiets sacrés sont longuement décrits par Snorre Slurleson, Hakon Adalstens saga, cap. xvi. L'usage de la coupe sainte (Bragafnll) était divenu l'origine de ces associations formées dans tout le Nord sous le nom de Gkildcs, et qui devaient servir un jour d'appui aux libertés populaires. Voyez aussi Grimm, Mythologie, t. I, p. 42, 46, 55; Geijer, Svea Bihes Hœfder, p. 282; Edda, passim. — En ce qui louche les représentations scéniques qui accompagnaient les fêtes, voy. Saxo Grammaticus, p. 104: Effeminati corporuni motus, sceniciqiie mimorum plaiisiis, acmoUia nolarum crepitacula.
40 CHAPITRE If.
elle se vantait d'avoir des chanis qui cmbrassaienf toute la suite des connaissances divines et linmaines. Gesciianls, composés dans une langue obscure, chargés d'ellipses, de périphrases, d'épilhèles sacramentelles, se perpétuaient par un enseignement qu'on supposait venu des dieux. Les Scandinaves, devenus chi»'-tiens, ne méprisèrent pas cet héritage de leurs pères. On croit que, vers la fin du onzième siècle, le prêtre Sœmund en recueillit les restes. 11 appela son recueil I'Edda, c'est-à-dire l'Aïeule. Le respect de la postérité l'a conservé jusqu'à nous. C'est ce livre qu'il faut ouvrir pour y chercher la tradition authentique du Nord (1).
Docirin, Au uiilicu dcs obscurilés de l'Edila, une pensée se
luligieuse de ^
'■E^'^''^ cache, mais de façon qu'on peut l'entrevoir : c'est la pensée de l'éternité. C'est le Puissakt, qui a créé les dieux et qui leur survivra. Les hommes n'osent pas lui donner un nom. Peut-être est-ce lui qu'ils adorent dans cette Irinité mystérieuse nommée deux lois seulement d.ins I'Edda : «Har, Japn-Har, etTuRiDni, » c'està-dire, le Ilauf, celui qui est également Haut, et le Troisième. Il est dit que, « le Fort d'en haut, qui gou-
(1) Les ;ilrii)iitioiis des prêtres scaiuliiuives ne périrent pas loules av. c eux. Ou eu rt'connait une parlie dans les cliarges et privilèges qi'e la loi islandaise confie aux juges. GroçjtU, i, 109-113, 150, 1C5. Cf. Grimin, Deutsche lifc/its Altcrthiinic)',^. 751. SaxoGrauiinatieus, [>. 170, adu.el une distinction entre les prêtres et les ministres inlérieurs des sacrilices : Victiinarios proscripsil, naun'uiiini abrogavit. — Sur la dignité théocralique du roi dUpsal, voyez Yngliiiga mcja, cap. ii, viii, xxiv; Geijer, Ce$' chiclite Schwedeiis, 100. Eu ce (pii touche l'aulhenticité et le car;;cl» re de renseignement sicerdotal, Gtijer, Svea Rilws lla'fdei', p. 'i^^. 20'». V. K. Millier, (V/'fr (//(' .-FA'hllieit der A^aleliir.
Verne toutes choses, viemlra juger le monde, et que le temps ne peut rien contre ses décrets. » Les justices divines s'exécutent dans des lieux qui échapperont à l'embrasement de l'univers. Les gens de bien y habitent un séjour plus éclatant que le soleil; « mais les méchants iront loin du soleil, sur la plage des morts, dans la triste maison où le serpent les ronge et le loup les déchire. » Les chants sacrés n'en disent pas davantage, et ce peu qu'ils disent des choses éternelles semble appartenir à une théologie plus haute, qui eut peut-être des mystères réservés aux prêtres et aux chefs. La croyance populaire s'attachait à des récits dont la scène était dans le temps (1).
« C'était le matin des siècles; il n'y avait ni sables, ni froides eaux, ni voûte du ciel. 11 n'y avait que l'abîme ouvert; au nord de l'abîme, le monde des ténèbres; au midi, le monde du feu. Du monde des ténèbres sortaient douze fleuves, qui roulaient des eaux empoisonnées. Ces eaux se gelèrent; le givre qui s'en forma
(1) Edda Sxmiindar, t. III : Volospa, str. 58 : Tum veniet potens ille,
— ad ningnimi judiciiim, — validus e superis, — qui omnia rcgit. — Fert liic sententias et causas dirimit, sarra fata... quœ senipt'r durabunt.
57. .Edem videt illa stare, — sole clarioreni, — auroque tcxtam, — in G;mle. — Ibi probi — homines habitalnint, et par sœcvda — gaudio (ruenlur.
54 et .^5. /Edem \idet ille stare, — a sole remotam, — in Nastronda.
— Est œdcs ca conlexta — contorlis serpentuni dorsis. — Yidil ibi vadare
— rapides anmes, homines parjuros, — ac sicarios, e!c.
Je cite la traduction latine del édition de Copenhague, en trois vol. in-i", en conservant la division des vers. On a beaucoup attaque raulLenticité de la 5S^ strophe, qu'on a représentée connue une interpolation clirétienne. Geijer la défend par un ensemble de preuves qui me paraissent convaincantes. Sira Rikes Uiefder, 256 et suiv.; Cf. Ilyndluliod, str. 41.
tomba dans l'abîme. Du monde du feu vinrent des étincelles qui fondirent le givre et lui donnèrent la vie. Ainsi naquit le géant Ymir. Ymir était mauvais. Dans son sommeil, il engendra la race malfaisante des géants de la gelée (1).
« Mais des gouttes de la gelée fondante naquit aussi la vache Audhumbla. Quatre fleuves de lait coulaient de ses mamelles. Elle se nourrissait en léchant la neige dans le creux des rochers. Le premier jour, elle mit à découvert une chevelure; le second jour, une tôle; le troisième jour, tout un corps : ce fut le dieu Bure. Son fils Borr eut trois enfants : Odin, Vili et Ve; avec eux commence la famille des Ases, juste, bienfaisante, et suscitée pour combattre les géants (2).
« Odin et ses deux frères attaquèrent donc Ymir : ils le tuèrent; de .sa chair ils firent la terre; les pierres, de ses ossements; de son sang, la mer; le ciel, de son crâne, et de son cerveau, les nuées pesantes. Ensuite ils prirent les étincelles qui venaient de la région du feu; ils en formèrent les astres, et les mirent dans l'espace pour éclairer le monde. Ils donnèrent des noms à la nuit et aux quartiers de la lune. Ils nommèrent le malin et le midi, le temps qui suit le midi et le soir, et réglèrent la division des années. Le sang d'Yrnir, en
(1) Edda Sxmuudar, t. lll, Volospa, str. 5 : Initium fuit sieculoruni, — quuni Yiner haliilavit. — Non vvwl 'arena, nec mare, — nec fii^iilae unclœ; — terra nuspiain est reperta, — neque siipermiiu cieluni; — erat inane cliasma, — sed luiUilù giamen. Cf. t. 1. Vnlthriniimmal, sir. 51, 53; Geijer, Svea RiliCS Hxfder, p. 514 et suivantes.
(2) Edda dœmhaija, 5, G, 9, 10; Geijer, lûco citato.
se répandant, avait fait un déluge où ses enfants périrent, à l'exception d'un seul, qui devait perpétuer la race des géants. Des vers qui s'étaient engendrés dans les chairs naquirent les nains. L'espèce humaine manquait encore. Un jour, Odin et ses frères trouvèrent sur leur chemin deux troncs d'arbres, un frêne et un aune. Ces deux troncs n'avaient ni esprit, ni intelligence, ni beau visage. Odin leur donna l'esprit, le second dieu leur donna l'intelligence, le troisième leur donna le beau visage : ce furent le premier homme et la première femme (1).
« 11 y a neuf mondes. Le plus élevé est le ciel supérieur, où le feu exterminateur ne pénétrera pas. Le plus bas est l'enfer, où la sombre Héla attend les morts. Au centre des mondes se trouve la terre, plate et ronde, et entourée de l'Océan. Le frêne Yggdrasill, dont le feuillage ne se flétrit jamais, s'élève au milieu, et forme le pivot de l'univers. Sous l'une de ses (rois racines, trois femmes divines, les trois Nornes, habitent un lieu caché, où elles gravent sur des tables le destin des hommes. L'une écrit ïe passé, l'autre le présent, la troisième l'avenir. — C'est aussi au milieu de
(1) Edda, Vafthruclnismal, sti\ 21 : Ex Yniir carne — creata fiut terra, — sedex ossibus saxa, — cœlum ex craiiio, — pruiiia frigidi gigantis, — sed ex sanguine saluni.
Cf. Grimnismal, str. 40, 41. Volospa, str. 5, 6, slrophe 15 : Tandem très venirimt, — ex eo congressu, — potentcs et amabiles, — Asse ad domum. — Invenerunt in terra, — paruni potentcs, — Ascuni et Einblaui, — sine fatis. l(i. Animani non possidebant, — -rationem non habuerunt, — nec sanguinen;, ncc geslus, — nec colores décentes. — Animam dédit Odinus, — rationem dédit Hœnir. — S;\nguinem dédit Lodur, - et colores décentes. Cf. Geijer, p. 315 et siiiv.
50 CIIAI'ITUK II.
la terre que fut bAlie au commencement Âsgard, la cilé des dieux. Un temple s'y élevait avec un trône pour Odin, et douze siyges pour les douze Ases. Car tout pouvoir a été donné à Odin, et c'est pourquoi on l'appelle Allfader, le père universel. Ses mystérieux surnoms sont au nombre de cent quinze : ils le désignent comme l'auteur de la vie, de la sagesse, de la victoire. Thor, le premier de ses fils, gouverne le tonnerre; il porte le marteau, symbole de la foudre. ïyr est le dieu de la guerre; Freyr donne la paix, l'abondance et les moissons. 11 y a aussi plusieurs déesses : la plus vieille est Jordli, la terre, et la plus belle, Freya, la déesse de l'amour. Longtemps les Ases vécurent heureux. Ils construisaient des forges, fabriquaient de riches ouvrages, et ne manquaient jamais d'or. Les enchantements d'une magicienne troublèrent ces plaisirs, et la première guerre éclata (1).
(1) Volospa, 17 : Scio fnixinum stnre; — Yggdrasill nominatiir, — ail ! arbor, perfiisa — allio luto ; iiule veiiiuiit imbrcs — qui in valles docidiiiit.
— Stat semper viicns super — Unhc fonte. 18. hidc veniunt Virgine.s mullisclœ, — très ex islo lacu, — sub arbore sito. — l rdani n( iniuarinit unam, — aliani Vordaiuli, — Sculdani terliani. — Soulpsornnt in tabula :
— ha; loges postière, — hœ vilani elegere ; — honiininn gnalis l'ata constitiuinl.
Cf. llrafnagaklr Odins, str. 13, Ynglinga saga, cap. ii. (joijer, p. 5tS. Sur les cent quinze noms dOdin : Mulkr, liber die xi^chlheit lîcr Asalehre. p. 50. Sur l'âge d'or des .Vses, Volospa, str. 7 : Conveniebanl .\sa'
— in Uje campe, — qui delubra et fana — alte oxiruxerunt, — fornacos posuerunt, — pretiosa l'abricarunt; — viribus adnitebantur, — onuiia tenUvere. — Forcipes forniarunt, — et instrumenta fabrilia fecerunt. 8. — .Vle.i ludebant in arca, — hilares l'uore ; — erat illis nullius — ex auro l'aili defectus...
Les strophes 18 et 20 font allusion à l'histoire obscure de la uiagicienne cpii mil lin à ce bonheur, el qui causa la première guerre.
« Ue la race des géants éUiil ne Loki, l'auleur du mal, celui qui liompe et qui raille les dieux; il donna le jour à trois monstres : Ilcla, c'est-à-dire la mort, qu'Oflin précipita dans les ténèbres; leloupFenris, que les dieux enchaînèrent; et le grand serpent, qui fut jeté dans la mer, où il entoure la terre de ses replis. Deux autres loups, issus de la même origine, poursuivent le soleil et la lune, qu'ils menacent de dévorer. Les géants, soutenus des nains et des mauvais génies, qu'on appelle les Alfes noirs, ne cessent de guerroyer contre les Ases; ils troublent les airs, ils soulèvent les montagnes, ils emmènent les déesses en captivité. D'un autre coté, les Ases défendent leur empire; ils ont avec eux les bons génies, les Alfes lumineux, qui habitent le ciel, et les héros qui combattent le mal sur la terre. Odin mène à sa suite les Valkyrics, les vierges des combats: leurs lances jettent des rayons, la rosée tombe de la crinière de leurs chevaux; elles descendent sans être vues dans la mêlée, elles choisissent ceux qui ont le privilège d'y mourir : car les rois et les nobles, fils des dieux, ne tombent sur les champs de bataille que pour aller revivre dans le palais d'or de la Valhnlla. Chaque jour, dans les cours du palais, ils se donnent le plaisir de la guerre; puis ils rentrent dans les salles ornées de boucliers, s'assoient à la même table, boivent la bière écumante, et se nourrissent de la chair du sanglier qui ne diminue jamais (1).
(1) Uymlluliod, str. 57, 58. Dxmisaga,^. Sur la création des Nains et des Allés, Volospa, sir. 9, !4. Hrafnagaldr Odins, sir. 2G. Sur les
52 GIIAPITIIE 11.
« La puissance des Ases est assurée laiil que vivra Balder, fils d'Odin, le plus beau d'entre eux, le plus doux et le plus pur. Rien d'immonde n'est souffert en sa présence; rien d'injuste ne résiste à ses jugements. Mais des songes sinistres l'avertissent de sa fin prochaine. Une antique prophétesse se réveille dans son tombeau, pour prédire la mort de Balder. La mère du jeune dieu veut conjurer le sort; elle demandje à toutes les créatures le serinent d épargner son fils. Le feu, l'eau, le fer, les pierres, Tout promis : une seule plante, la plus faible de toutes, le gui, oublié par la déesse, n'a rien juré. Loki la cueille et la met dans les mains de Boeder, frère de Balder, mais qui naquit aveugle. Pendant que les Ases rassemblés éprouvent l'impassibilité de Balder en lui portant des coups qui ne le blessent point, l'aveugle frappe à son tour : Balder, atteint du trait fatal, tombe, et rend le dernier soupir. En vain l'un des Ases descend chez Héla pour lui proposer la rançon du trépassé : l'inexorable déesse veut pour rançon une larme de chaque créature. Toutes les créatures pleurent en effet : les hommes pleurent, les animaux pleurent, les arbres pleurent, et les rochers avec eux. Seule, une fille des géants ne veut pas pleurer, et Balder reste chez les morts (1).
plaisirs de la Valhalla, Vafthriulnismnl, 41 : Oinnes heroes, — Odini in are.is, — ictus parlimitur ictilnis quotidic. — Cœdeiulos eligunl, et a piwHo donium eiiuitant. — ceievisi.im cimi diis potant, — vescuiitur Sclainmis lardo, et maxime concordes sedent.
Cf. les c'aiils héroiiiues ciintenus au tome 11 de VEdda, où Tidée de rimiiiortalilé revient à cliaipie j'age.
(1) Volosjia, str. 29 : Vidi Baldero, — cruorc ptrfuso deo, — (XUni
« Rien ne suspend plus le destin qui menace le monde. Un siècle de fer viendra, le siècle des haches et des cpées, où les boucliers seront brisés, où les adultères seront fréquents, où le frère tuera son frère. Le grand frêne Yggdrasill frémira dans l'attente des maux qui menacent le monde, et les nains gémiront sur le seuil de leurs cavernes. En ce temps, Loki rassemblera les géanls et les esprits des ténèbres. Le loup Fenris rompra sa chaîne, le serpent qui enveloppe la terre se tordra de fureur. La région du feu vomira les génies malfaisants qui l'habitent. Ils viendront, conduits par Surtur le Noir, portant les flammes dans leurs mains. Alors Odin s'armera; il rassemblera autour de lui les Ases, les Alfes lumineux, les héros de la Valhalla. La dernière bataille s'engagera; mais il faut que les puissances ennemies l'emportent. Odin sera dévoré par le loup; Thor mourra étouffé par l'haleine empoisonnée du serpent; Freyr périra sous les coups de Surtur. Les hommes descendront en tremblant les chemins de la mort. La terre s'enfoncera dans l'Océan, les astres s'éteindront, et l'incendie montera jusqu'au ciel. C'est le moment fatal que les chants sacrés ont appelé la Nuit des dieux (1).
filio, — fata l'eposita. — Stttit excrescens, altior campo, — teneret adeo speciosus, — visci surculiis. 50. Faclum est ex ista spiiia, — ut railii visum est, — deplorandum missile et periculosum ; — Hœder jaculatiis est.
Cf. Edda dsemisaga, 49; Vegtamsqiddn, passim, et Geijer, p. 529 et suivantes.
(1) Volospa, 40 : Catena rumpetur, — sed lupus irruet, — Prœvideo sane longius — acerbum crepusculum — potestatuni et beatorum numi-
5i ciiAriTiU'; II.
u Mais celle luiil aura son lendemain. Un soleil plus jeune reviendra éclairer le monde. Une autre terre verdoyaute sortira des flots : les cascades se précipiteront, et l'aigle planera au-dessus. Un couple éclinppé au grand incendie, nourri de la rosée du maliu, recommencera la race liumaiuc. Des moissons nouvelles mûriront sans culture. Tous les maux cesseiont. Balder reparaîtra, accompagné des fils d'Odin et de Thor. Ils reviendront habiler les palais de leurs pères, au lieu où s'élevait l'ancien Asgard; et là ils méditeront les grandes choses du temps passé et les runes du Dieu souverain (1). »
On ne peut méconnaître un grand travail d'esprit dans ce drame, où se déroule toute la tradition des Scandinaves. J'y découvre une doctrine complète de Dieu, de lliumanité, de la nature. Tout y est plein de .souvenirs et de prcssenlinK^nls; tout y respire celle tristesse profonde des âmes qui ont beaucoup su et beaucoup pensé. J'y reconnais l'enseignement d'une école théologique, et j'aurai lieu d'examiner de plus près ces
iium. La (lesiriplion se prolonge jusqu'à la strophe 51 : Sol nigrescore incipiet, — in marc terra decidct, — disparehunt c cœlo — screnœ stelhp. alla flaninia alludet — ipsi cii'lo.
(>f. Dx))iix(i(jn,bl. Urof^tiKidldr, 5. Geijcr, 557.
(I) Volospa, 52 : Vidit illa enicrgere, — altéra vice, — tollureni o\ Oceaiio, — puldne vironlein ; -^ dclluent calaractir, — aqiiila super volabit. 55. (ionvenient Asie — in \dx canipo, — et ibi reminisceiilur tic inagnis rébus, — et de CLlsi.ssimi doi — antiquis runis. 55. Fcrenl insativum — agri IVumentum ; — niala oinnia cessabunt. — Ifaldirus rodibit. — IncoltMil jlii'dcr et Balder — Ôdini bcalas a-des.
C . VaUliiutlni.siiial, sli'. 51*. 45, 47. M. J. J. Anipire a publii- (Litti'ralurc cl Voijdfjes, p. 51»5) un exposé de la mythologie Scandinave, auquel j'ai cniprunlê plusieurs ti ails.
dogmes, qui rappellent ceux de l'Orient: la généalogie des dieux ; le monde passant par une suite de créalions et de destructions alternatives; le Dieu victime, dont le sacrifice fait le nœud des siècles. Mais la tradition sacerdotale ne s'impose pas sans effort chez un peuple guerrier. Les passions qu'elle gêne cherchent à la corrompre; elles y introduisent des fables qui les flattent, des pratiques qui les contentent, et tout ce qu'on nomme superstition.
Et d'abord le sacerdoce Scandinave, soit pour conte- snpeiàtitions nir les esprits par l'espoir et par la teneur, soit qu'il >~candinaves. cédât à cet orgueilleux délire qu'on trouve souvent chez les prêtres des fausses religions, s'était attribué d'autres pouvoirs que ceux de l'enseignement cl de la prière. Il se donnait pour dépositaire d'une science mystérieuse qui lui assurait l'empire des éléments et le gouvernement des volontés. Un chant de VEdda exprime avec une effrayante hardiesse les rêves des magiciens du Nord. Le poëte se vante d'avoir été suspendu à un arbre durant neuf nuits entières, percé d'un coup mortel, offert en sacrifice à Odin. Durant neuf nuits, ses lèvres ne touchèrent ni le pain ni le vase d'hydromel : cependant il apprenait les incantations puissantes dont les dieux ont le secret. Mainlenant, descendu de l'arbre funèbre, il énumère les pouvoirs qui lui furent conférés. « Voici, dit-il, mon premier pouvoir : je « sais des chants qui vous secourront contre les que- « relies, contre les chagrins et tous les genres de sou- « cis. Voici ce que je sais encore : si les hommes me
56 CIIAITIUE II.
« chargent du liens, jo clmnlc de telle sorlc, qucles a entraves nie tombent des pieds, et les menottes des c< mains. Voici ce que sais encore : si je veux sauver c( mon navire battu }tar les Ilots, j'impose silence au « vent et j'assoupis la mer. Voici ce que sais encore : c< si je vois au-dessus de ma lete se balancer un corps « suspendu par une corde au gibet, je trace des caraç- « tères tels, que le mort descende et vienne s'entretenir « avec moi. Voici ce que je sais encore : s'il me faut « dans l'assemblée des bommes faire le dénombrement « des dieux un à un, je puis compter les Ases et les « Alfes jusqu'au dernier. Voici ce que je sais encore : « si je veux m'emparer du cœur d'une belle jeune fille, « je cbange son âme, et je remue comme il me plaît la « volonté de la femme aux bras blancs (1). » L'idée même d'une telle science, tournée au mal comme au bien, suppose une profonde altération du dogme. Le premier auteur de la magie, c'est Odin, qui en confie les mystères d'abord aux Ases, ensuite aux prêtres ; et la tradition ajoute qu'il exerça une sorte d'enchantement plus redoutable encore, dont l'effet était d'envoyer aux hommes le malheur, la maladie ou la mort de leur
(1) Edda Ssemuiular, t. 111. Uavamal, 141 : Scio me popendisse — in arbore aeria — intégras novcm noctes — telo vulneratum — et addicluni Odino... 142 : Nec libo nie bearunt — nec cornu potorio. — Spccuhi])ar deorsum — susluli sermoncs — ejulans didici — rursiis inde dclapsus suni... 149 : Carinina illa callco — qua3 ncscit civis uxor — et ulliusmorlalis filius. — Auxiliuni vocalur priniiiin — id autom tibi auxiliabitnr — advcrsus controversias et a?griliuUncs — et curas luiivcrsas... Id novi scxtum dccinunn — si velim lepidie puellœ — tolo alTecln et voluptate potiri. — Aniniiun nuilo — fuMniiia^ bracbia candidie — alinio ejus volniitalem pcniliïs verte. .
enlever la raison, de les priver de postérité; mais les dieux et les hommes eurent horreur de ces maléfices, et en abandonnèrent l'usage aux déesses et aux sorcières. Ainsi la notion morale d'une divinité juste et bienfaisante s'obscurcit et s'éloigne, ne laissant à sa place que ridée d'une puissance déraisonnable, qui se joue de la mort et de la vie, et qui trouve son contentement dans l'inépuisable variété de ses manifestations. Mais cette puissance est celle même de la nature, et Odin se montre en effet comme le symbole de la nature divinisée : on le représente sous les traits du Soleil, ce magicien céleste qui n'a qu'à paraître pour changer l'aspect du ciel et de la terre. Les dieux inférieurs prennent un caractère semblable; et, pour qu'on ne s'y trompe pas, leurs noms mêmes deviennent ceux des éléments auxquels ils président, et avec lesquels ils se confondent. Les vagues sont appelées les filles d'Œgir, dieu des eaux. Jordh, la terre, est adorée comme l'épouse du ciel ; des génies inconnus attisent dans l'abîme le feu qui doit dévorer le monde, et l'Edda énumère comme autant de nains les différentes sortes de vents, de frimas, de pluies, qui troublent les airs. Cette apothéose de toute la création devait aboutir, tôt ou tard, au culte des arbres, des pierres et des eaux, dont les traces se retrouvent par tout le Nord (1).
Pendant que la tradition s'altérait ainsi dans l'en-
(1) Ynglimja saga, cap. vu. Sur le cullc delà nature chez les peuples du Nord, Volospa, str. 9, 14. Geijcr, p. 5i7. Giiiiim, Mythologie, t. I, p. 555, 567, 568. 609, 611, elc. '
■jS CIIAIMTHE II.
scignemenl des prèlres, commenl n'aurail-elle pas subi d'antres atteintes dans l'imagination des peuples? Le culte de l'ancien Odin, c'est-à-dire d'une intelligence souveraine et im})assible, était trop spirituel pour ces cœurs grossiers ; il leur fallait des divinités violentes comme eux, qui combattissent avec eux. C'est pourquoi ils préféraient l'impitoyable Thor, le tueur de géants, avec son marteau meurtrier. C'était lui qui avait la première place dans le temple suédois d'Upsal <'t dans les sanctuaires (le Norvège. Odin lui-même ne demeurait sur les autels qu'en y prenant une attitude guerrière. On le représente armé de pied en cap; on l'appelle le père du carnage. Les Valkyries, qui le suivent, aiment l'odeur des morts et le cri des blessés. La veille des grandes batailles, elles travaillent ensemble en s'accompagnant de chants de guerre. Le tissu qui les occupe est d'entrailles humaines; des flèches servent de navettes, et le sang ruisselle sur le métier. Le palais de la Valhalla ne s'ouvre qu'aux braves qui ont péri par le fer, et pour eux la félicité de l'autre vie est encore de se tailler en pièces. La cruauté de ces dogmes avait passé dans les mœurs. L'idéal de la vertu, c'était ce délire furieux où le guerrier [herseker) se précipitait l'épée à la main sur ses compagnons comme sur ses ennemis, frappait les arbres et les rochers, et ne respirait plus que la destruction. La piété filiale, c'était d'achever à coups de lance les vieillards et les malades pour leur assurer une place dans le séjour des liéi'os, et d'immoler sur le bûcher leurs femmes etleurs
LA RELIGION. ô!)
esclaves pour lenr donner un corlé^c. On ne connaissait pas de culle plus agréable aux dieux que le sacrifice humain. Le roi On l'ancien immola l'un après l'autre ses neuf fils à Odin pour obtenir une longue vie. Ce n'était point là le caprice royal d'un barbare, mais l'application d'une coutume nationale. Tous les neuf ans, à la fête de Lethra, dans l'île de Seeland, on égorgeait quatre-vingt-dix-neuf hommes, avec autant de chiens et de coqs. Un voyageur chrétien, qui visitait Lpsal au onzième siècle, compta soixante-douze victimes humaines suspendues auxgrands arbres de la forêt sacrée. Mais une telle religion, par cela seul qu'elle tentait de régler le meurtre et de discipliner la violence, était incapable d'assouvir tous les emportements des pirates du Nord. Rien n'est plus ordinaire, dans les vieux récits des Scandinaves, que ces guerriers qui se vantent de se passer des dieux, de se rire des esprits et de ne croire qu'à leur épée (1).
(l) Sur le culte de Thor, Adam Brem., de Situ Danix, loco cilato. Heinis Kringla, Olafshclga mga, c. cwiu. Olaf trygcjvasons saga, c. lxxv, <îeijer, p. 276. Sur les Berseker, Depping, Histoire des expéditions des Nonnaiids, t. I, p. 46. Sur les sacrifices humains des Scandinaves, Procopc, deBelto Gotkico, II, 15 : ©ûouffi 8i viSzkt-f^ia-y.-% h^v.y. -rA-i-y. ■/.%: àvsr.-^-iïo'jïi' Twv ^\ Upsîcov ffcpîdi tô y.xù.irszci'f àvOpwTvo'î èoTtv. Adam Brem., loco citato : Lucus lam sacer est gentilibus ut singulx arbores ejus ex morte vel tabo iinmolatorum divina) credantur. Ibi etiam canes qui pendent cum liominibus, quorum cor|)oia niixlim suspensa narravil milii quidam clnislianorum se septuaginla duo vidissc. Dietmar de Merseburg, 1, i) : Ibi (Letlu'œ) diis suismet noveni homincs, et totidem equo <, cimi canilius et gallis, pro accipitribus oblatis immolant... Ynglinga saga-, 29. Griinm, .Mythologie, ^ip. — Sur le meurtre des vieillards, Geijer, Seliwedeiis fiescliiclite, p. 102.
Sur Tatliéisme de quelques héros Scandinaves, Fritltiofs saga, Olaf ïnjggvasons saga, 1, 14. Owarodds saga, cap. u. Laiidnam, 1, cap. n,
eO CHAPITRE II.
Cependant, comme on n'ôlc pas le frein d'une passion sans déchaîner les autres tôt ou larJ, la religion de la guerre finit par devenir celle de l'impureté. Au onzième siècle, le pag-anisme Scandinave était arrivé à la dernière corruption. Le belliqueux Odin avait dégénéré : les chants des poètes étaient remplis des noms de ses épouses, du récit de ses incesles et de ses adultères. On adorait la volupté sous le nom deFreya, la belle magicienne, qui se prostituait à tous les dieux. Elle séduisait aussi les hommes. L'exemple des immortels consacrait la polygamie. La guerre pourvoyait de captives les sérails des chefs. Il ne s'y passait pas d'orgies qui n'eussent leurs modèles dans les temples. L'image du dieu Freyr, dans une altitude infâme, était proposée à la vénération publique; et les fêtes s'achevaient par des chants obscènes que les chroniqueurs chrétiens refusent de répéter. C'est à celte dégradation que descendait un grand peuple, sous un climat qui passe pour nourrir des hommes calmes et chastes. Mais il n'y a pas de climat où le cœur humain n'ait porté ses orages, et il fallait autre chose que des brumes et des neiges pour les apaiser ( 1 ) .
luiigions Les Scandinaves s'étaient séparés de bonne heure de
(les autre?
ornuiniqius. (t) Vtv.oz les cliiiiiLs satiriques de l'Edila, Lolut Si'iDia /Egisdnrlia, etc. Adam lire iiensis, loco citalo : Tcrlius est Fricco, paceni voliiplalemquc largicns iiiorlalibiis, ciijus siimilacriim fingunt iiigcnti priapo. Son char est traiiK'" |iar des l)0»cs, et une prêtresse raccompagne. (If. (îrimm, Mijtholoyii', I, 195. Le même auteur insiste sur la liaison du c\dte de Freyr avec le syud)ole du sanglier, p. 195. — Sur les chants obscènes dans le^ fêles d'ipsal, vovoz Adam de Brème, an passage déjà cili'-.
la famille germanique; venus plus tard de l'Orient, resserrés pour ainsi dire dans un coin du monde, avec d'autres besoins et d'autres habitudes, il semble qu'ils devaient porter aussi un autre génie dans la religion. Il n'est donc pas permis d'étendre sans preuve à tout le Nord leurs institutions et leurs croyances. Il reste à savoir ce qui s'en retrouve chez les peuples établis entre la mer Baltique et le Danube.
On connaît déjà les Golhs, ces frères aînés des Scan- Le cuue. dinaves. On sait qu'ils avaient une caste sacerdotale, des lois sacrées, des rites dont l'omission était punie de mort. Je remarque ensuite les Saxons, chez qui on trouve des temples, des autels tournés vers l'orient, des images d'or, d'argent et de pierre. Leurs prêtres vivaient sous une discipline qui leur interdisait l'usage des armes et des chevaux; mais cette loi, en les séparant de la multitude, assurait leur autorité : on les écoutait avec respect dans les conseils des rois. Enfin, si je m'arrête aux Germains connus de Tacite, je vois chez eux tout ce que l'esprit humain imagine pour régler le commerce des dieux avec la terre. Je vois des forêts, des îles, des territoires entiers, consacrés à ces protecteurs invisibles que chaque nation cherche à fixer auprès d'elle. Ils ont des sanctuaires élevés de main d'homme; et si l'art est encore trop grossier pour les peupler de statues, des images symboliques en tiennent lieu : les Suèves honorent un vaisseau, les Quades une épée. En même temps je trouve des sacerdoces publics qui balancent le pouvoir des chefs de guerre. Les
<''2 CHAPITHi: II.
sacrilic.ileurs pirsidonl les assemblées; ils iniposonr silence à celle foule qui n'a pas coulunie d'obéir; ils exercent au nom des dieux le droit de punir, si exorbitant chez des peuples libres. Ils onl des auspices qui décident de toutes les affaires. Le ciel, dont ils soni les inl(>rprètes, gouverne les choses humaines. 11 faul compter les nuils, observer les astres, marquer les jours favorables où il est permis de délibérer. Nulle pari on n'interroge plus scrupuleusement le vol et le chant des oiseaux. Plusieurs tribus nourrissent des chevaux blancs qu'on attelle à un char sacré, pour tirer des présages de leurs hennissements. Mais l'avenir se manifeste surtout par les verges divinatoires qu'on jette en l'air, et qu'on reroit sur un vêtement de lin. Dans ce pays où tout est inspiré, les femmes rendent aussi des oracles : souvent Velléda, du haut de la lour qu'elle habitait au bord de la Lippe, promit la victoire aux députés des Iribus voisines. Il y a donc un système de signes par lesquels les dieux, solennellemeni interrogés, s'obligent à répondre aux hommes. En retour de ce bienfait, chaque divinité veut ses sacrifices à des jours réglés, avec des viclimes prescrites, avec des prières. La fête s'achève par un banquet, où l'on vide la coupe de mémoire. Au temps fixé, le prêtre du bois sacré d'IIertha tire la déesse du sanctuaire, la conduit sur un chariot voilé, traîné par des vaches, el la promène de peuple en peuple jusqu'à ce que, fatiguée de la société des mortels, elle rentre dans sa solitude. Alors le chariot, le voile el la déesse même sont
LA l'.ELIGlUN. 05
lavés dans un lac, où l'on noie les esclaves employés à ces mystères. Des institutions religieuses qui tenaient au sol, un art augurai qui enveloppait ainsi tous les actes de la vie, un culte si pompeux et si jaloux, supposent l'existence d'une doctrine qu'ils servaient à perpétuer. On reconnaît, en effet, chez les peuples décrils parTacile, des chants qui leur tenaient lieu de livres sacrés, des dieux dont ils savaient les noms, les généalogies, les aventures; des dieux nationaux, des dieux conjugaux, des dieux pénates, tout ce qui indique un certain nomhre de dogmes universellement reçus. Il y a donc lieu de croire que les principales nations germaniques, unies avec les Scandinaves par une même origine, le furent aussi par une même tradition. 11 en faut chercher les débris chez les historiens classiques, dans les actes des missionnaires chrétiens, dans les lois et les souvenirs du moyen âge, parmi les noms de lieux et les superstitions populaires de l'Allemagne moflerne; car rien n'est opiniâtre comme une cfoyance traditionnelle, et, plutôt que de s'effacer, elle se réfugie pour des siècles dans un conte de nourrice ou dans un jeu d'enfant (1).
(1) Sur le culte des (iolhs, Cf. Joniandes, de Rébus Geticis, p. 10 et 11 . Sozoniène, Hist. écoles,, Yl, 57, é'-i twv Papgastov il'/.vj'.y.ûj; 6;y,TOô'jovT(ov, cl rexphcation de ce texte par Grimm, Mythologie, I, 95. Sur les temples et les prêtres des Anglo-Saxoiis, Bède, Hist. eccles., II, 15 : ^on enim licuerat ponlificoni vel aniia ferre, vel prxterqiiain in equa arma ferre. Sur les institutions religieuses de l'ancienne Germanie, Tacite, Goinania. '2. 7, 8, y, 10, \\,\% 59, 40, 45. Tacite, Histor., IV, 64; V, 22, 2^: Annales, I, ,i7. Strabon, VU, § 4, i-w.~vjai Sk •/.%<. Ai€r,;Tâ)v XàTTtdv Upsûç. l>ion (las-iiis. LWil, 5. Amniien Marccllin. XIV, 9. mentionne les prêtres
L'idée d'un Dieu inconnu sombic dominer toutes les traditions allemandes. C'est ee je ne sais quoi de divin que les Germains de Tacile adoraient dans l'Iiorreur de leurs forêls, qu'ils ne voyaient que par la pensée, et qu'ils n'osaient ni représenter sous des formes humaines, ni resserrer entre des murailles. Le nom même que la langue allemande donne au Créateur ((^of^) semble tenir par sa racine aux plus exactes notions métaphysiques. Une explication étymologique, désormais incontestable, le ramène à une racine orientale qui exprime l'Être incréé (en persan, Klioda; zend, Quadata; sanscrit, Svadâta^ a se datus)] et, par une déduction parfaitement juste, le même mol {Gid) signifiait l'Être bon. Mais une idée si pure n'avait pas suffi à des esprits charnels; il leur avait fillu,commeà tous les peuples du paganisme, des divinités faites à leur image (1).
(les Alemaiis, et Agathias, 2, leurs devins. Tous les historiens de Charlema^ne parlent du sanctuaire national d'Irminsul chez les Saxons. Annales lauresh. : Fuit rex Karlus hostiliter in Saxonia, etdcstinxit fiinum eoruiïi, quod vocatur Irniinsul. Coiriparez avec ces témoignages ceux des hagiogrcphes qui ont décrit les premières con(|uètes du christianisme dans TAllemagne |aienne : Grimm, Mythologie, I, p. C7 etsuiv. Grégoire de Tours, Vilx Palriim, 6 : Erat ibi (Agri|ipiiiap) fanum quoddam diversis ornamentis referlum, in ipio barbarus opima libaniiua exhibens usque ad vomituni cibo poluque replebatur : ibi et siuudacra ut deum ador.ins. Cf. Bede, Hi^t. eeeles., II, 15. Vita' S. Engendi, S. Lupi Senonensis. S. Galli, S. Egili, S Willibrordi.S. Willeli^di, S. Ludgi ri, coustiti.tioChildebcrli I: Ubicumque fuerint siuudacra consiricl.i, vel idola dedicala ab bominibus... Le bain sairé dllertba rappelle la [irocession annuelle des prèlres de Cybèle, qui allaient laver la pierre noire, image de la déesse, dans les eaux de l'Almon. Ovid.. Fast., IV, 559.
(1) Tacile, Gerniaiiia, IX. Grimm, Mythologie, i, 12, 15. Von Raumer, die EinwirLung des Christetilhinns au f die allhoehdetitfehe Spraehe, p. 558.
Les trois principaux dieux que Tacite donne aux Germains sont : Mercure, Hercule et Mars. Si ces dénominations, tirées de la mythologie romaine, nous déconcertent d'abord, elles nous éclairent cependant : elles laissent à penser que l'historien a reconnu chez les divinités du Nord quelque ressemblance avec les personnages fabuleux dont il leur a prèle les noms (1).
Les écrivains du septième et du huitième siècle trouvent encore Mercure adoré en Germanie, mais ils le nomment aussi en langue barbare Wodan. C'est de Wodan que prétendaient descendre les huit familles des rois anglo-saxons; c'est à lui que les Allemands faisaient des libations de bière, et que les Lombards, longtemps après leur entrée en Italie, offraient encore des sacrifices. Je reconnais en lui l'Odin des Scandinaves : les deux noms ont le même sens; ils désignent la pensée, le vouloir. La grande divinité des Germains est aussi une divinité intelligente, de qui vient tout pouvoir religieux et civil, de qui émanent le sacerdoce, la poésie, la science. Ses attributs rappellent ceux de l'ancien Mercure, porteur du caducée sacerdotal, inventeur de la lyre, et présent à la fois au ciel, sur la terre et aux enfers. Wodan habile un palais céleste; les étoiles de la grande Ourse forment son char. De sa
(1) Tacite, Gcrmania, IX : Deorum maxime Mercurium coluiit... Herculem et Martem concessis animalibus plaçant. Ce passage ne semble pas s'accordei' avec celui de César : Deorum numéro eos solos ducunt quos cernunt et quorum opibus aperte juvantur, Solem et Vulcanum et Lunam. De Bello Gall., VI, 21. Mais nous reconnaîtrons dans le Vulcain de César le même dieu que THercule germanique de Tacite.
(-.6 CHAI'mtE II.
lenètre.qui regarde vers le soleil levant, il assiste aux combats des hommes; il fait vaincre ceux qu'il aime. C'est ainsi que le représente une ancienne Iradilion lombarde recueillie par Paul Diacre au lemps de Cliarlemagne, c'est-à-dire quand le paganisme germanique, partout vaincu, n'avait encore péri nulle part. Selon ce récit, les Lombards portaient d'abord le nom de Winiles, et guerroyaient contre les Vandales. « Or les Vandales avaient invoqué Wodan, et le dieu avait répondu qu'il donnerait la victoire à ceux qu'il verrait les premiers sur le champ de bataille au lever du soleil. Mais la reine des Winiles invoqua à son tour la déesse Fréa, l'épouse de Wodan, et lui demanda la victoire pour son peuple. El Fréa lui conseilla de faire que les femmes de son peuple rallachassent leurs longs cheveux sous leurs menions comme des barbes, et qu'elles se trouvassent au point du jour avec les hommes sur le champ de bataille, de manière à être vues de Wodan du côté de l'orient, où il avait coutume de regarder par la fenêtre de son palais. Le conseil fut suivi ; et quand, au lever du soleil, Wodan aperçut celle foule: a Oui «sont, s'écria-t-il, ces Longitea-Barbes.'' (iAxnghurleu, Lombards.) » Alors Fréa lui représenta qu'il ne pouvait refuser la victoire à ceux qu'il venait d'adopter en leur donnant un nom. Les Winiles furent vainqueurs, et st' nommèrent désormais les Long nés- Ihn-bes, les Lombards. » Celle fable est assurément grossière; cependant Wodan y joue un rôle épique, il ressemble à ces dieux dis|)en.saleurs de la victoire, que les poêles cUissiques
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représentent pesant les destinées des guerriers, décidant le triomphe des uns, la mort des autres, et souveni circonvenus par les artifices des déesses leurs compagnes. D'autres fois on le représente comme un voyageur divin, venu de la Grèce, c'est-à-dire de l'Orient, qui apporte l'arl d'écrire, de guérir, de conjurer tous les maux, qui élève des cités et qui fonde des royaumes : tout le Nord a voulu conserver le souvenir de son passage. En Allemagne, en Angleterre, en Danemark, en Suède, on trouve des montagnes de Wodan, des îles, des forets d'Odin. On l'invoque aussi comme le roi des morls, qui enlève les guerriers tombés sur les champs de balaille, pour en composer son cortège. De même que Mercure menait chaque jour au bord du Styx la foule gémissante des trépassés, ainsi chaque nuit Wodan chevauche dans les airs, conduisant la longue bande des guerriers morls qu'il a choisis sur les champs de bataille. C'est là cette Armée furieuse [icnloidcs Hccr) et ce Féroce chasseur, célèbres dans les superstitions allemandes. Encore aujourd'hui, quand soufflent les vents d'hiver, les {)ècheurs danois et poméraniens croient reconnaître, à ces bruits menaçants, Wodan el sa chasse. Longtemps les paysans du Mecklembourg, comme ceux de la Suède, laissèrent sur leurs champs moissonnés une gerbe d'épis pour le cheval du dieu. L'Allemagne ne peut se résoudre à oublier ce qu'elle adora. Chaque année, au pays de Schaumbourg, on voit, après la récolte, les jeunes paysans se rassembler sur une colline appelée la Colline des Païens, y allumer un
grand feu, el agi 1er leurs chapeaux en s'écriant : Woden! Wotlcn (l)!
Le second dieu des Germains, au rapport de Tacite, est Hercule; et, en effet, les traditions parlent d'un personnage divin, armé de la massue ou du marteau, doué d'une force prodigieuse, et qui foule aux pieds les géanls vaincus. En langue allemande, on le nomme Donar; c'est le même que les Scandinaves appellent Thor, c'est-à-dire le tonnerre, la puissance invisible dont la voix se fait entendre dans la tempête. I^e marteau placé dans ses mains était le symbole de la foudre qui consacre tout ce qu'elle touche. Voilà pourquoi on dédiait à Donar tout ce qu'il avait foudroyé, les cimes des montagnes, les plus grands chênes des forêts; voilà pourquoi les Suédois se servaient du marteau comme d'un emblème sacré aux noces et aux funérailles, et les Hollandais le plaçaient, enveloppé d'un voile, dans la chambre où un enfant élait né. Les chroniqueurs
(1) L'ancienne forme teutoiiiciue est Wiiotan, d'oùWôdan chez les Loiubanls, Voden chez les Anglo-Saxons, Weda en Frise : racine, Wuot, mens, flHi)»».s. En langue Scandinave, Odliinn ; racine, odhr, scnsus, mens. — Wodan assimdé à Mercure : Jonas Bobbiensis, Vita S. Coliimbani, aj». Maliillon A. SS. 0. B. ssdc. II : llli (Suevi) aiunl dio suo Wndano, queni MercuriuMi vocant alii, se veile litare. — Wodan sanequt'ui adjecla litteia Gwodaiu dixeriint, et ab universis Gcrinani;e gentibus ut deus adoratur, qui non circa lia'C lenipora, sed longe anterius, nec in Genn;inia, sed in Gra'cia (uisse |ierhibetur. Ce passage, et celui où VVodi'ii ligure avec son palais céleste, Fna, son é|iouse, etc., acl.èveyt de inonlnr l iilentité du dieu des Germains et de TOdin Scandinave. Cf. Yngliiuja saga, cap. ii el suiv. — Sur les lieux qui ont retenu le nom de VVoden et h s supei"slitions populaires qui rappellent son culte, vojcz Grinnn, Mythologie, l, 158 el suiv. Cf. W. Millier, Geschichte dcr dciitschen Religion . Geijer, Sveo Rikes Hiefder, p. 287.
chrétiens, frappés de ces traits, comparèrent Donar à Jupiter, et c'est sous ce nom que les canons des conciles le désignent en proscrivant son eu lie. Toutefois le souvenir du dieu déchu ne s'effiiça pas en un jour; les hommes du nord de la Frise souhaitent encore à leurs ennemis : « Que le tonnerre aux cheveux rouges les emporte; » et, dans les campagnes de la basse Saxe, la coutume se conserve de jurer par le marteau (1).
Mars vient ensuite, et les écrivains chrétiens s'accordent avec Tacite pour le montrer adoré par tous les peuples du Nord. Il est appelé Zio chez les Suèves, Ty chez les Frisons, Tyr dans les chants de l'Edda. Les Quades elles Alains l'honoraient sous la tlgure d'une épée nue. Les Saxons lui avaient consacré leur forteresse d'Eresburg, c'est-fà-dire le château de l'épée. On le reconnaît sous le nom de Saxnot, le porte-glaive, dans les généalogies anglo-saxonnes. Quand les évoques, réunis à Leptines en 745, réglèrent l'abjuration des barbares, ils voulurent que les néophytes renonçassent à Donar, Wodan et Saxnot. Ainsi les Germains avaient leur trinité fabuleuse. Quand saint Colomban et ses compa-
(i) Il est probable que la foudre grossière placée entre les mains du dieu Donar trompa rinexpéricnce des étrangers. Tacite y crut voir la massue d'Hercule, et César le marteau de Vulcain. — Le rapport de Tlior ou Don;ir avec Jupiter résulte des canons des conciles qui le désignent sous ce nom [hidiciihis siipersUlioiutm ad concilium Liptincnse, 8 et 20), et des noms que toutes les langues germaniques donnent au jeudi, Jovis Dies, en Scandinave, Thôrsda;r; en allemand, Donnerstag. Saxo Grammaticus traduit le nom de Thor par celui de Jupiter ardens. — Pour les noms de lieux et de superstitions popuLiires, V. Grimm, Mythologie, 1, 100, 1C2, 164. Dans quelques cantons de rAllcmagne, Hammer, le marteau, était le nom du diable.
70 C MAI' mil:; 11.
plions visitèrent les bords du lac de Constance, ils trouvèrent à Breg^nz une chapelle profanée par les barbares; on y av.iit érigé trois idoles d'airain doré, et le peuple leur offrait des sacriliccs en disant : « Ce soni « nos anciens dieux, dont la protection nous a conser- « vés, nous et nos biens, jusqu'à ce jour (1). »
Au-dessous de ces trois grandes figures se rangeaient un nombre infini de divinités inférieures. Les Francs et les Anglo-Saxons, si l'on en croit leurs chroniqueurs, adoraient Saturne, qu'on reconnaît sous le nom de Sœter. Tacite découvre chez les Xaharvales le culte de Castor et de l'ollux. Nous rencontrerons bientôt le mystérieux Balder; son fils Fosite était adoré dans l'ile sainte d'Iïéligoland. Plusieurs temples s'y élevaient; on y montrait une source où l'on ne puisait qu'en silence, et des troupeaux sacrés sur lesquels nul n'osait porter la main.
La tradition prêtait à ces dieux des formes humaines;
(1) Sur le cullc de Mars chez les peuples du Nord, cf. Tacite, llistor., IV, li; Procope, de Bello Galkico, H, 15; Jornandcs, de Rt'bii^Gclh'ix, <ap. V. Tyr fijjurc dans ralpluil)el runique représenté par im l'er de lance. Cf. W'. Griuim, l'cber die dridschc liitneii. Aniinicn Marcellin, XVll, 12; WXI, 2, trouve le dieu Mars adoré sous la figure d'une épée chez les Ouades et chez les Alaiiis. Varron avait reconmi un culte sendilahle chez les anciens Hoinains; V. Arnobe, VU, l'i. — l.es gi^iiéalogies anglosaxonnes sont reproduites avec autant de clarté que d'exactitude dans la première édition de la Mylholoyie de Grinnn., p. 1 t^tsuiv. Saxnot y figure (Omuie filsdeWoden. .le leconiiaiseu lui le Saxnot de la (ornnile d'abjulation : « Kiule forsocho... Thuuare, ende Woden. eude Saxnot. » Cf. Vita S. Gain, ap. ActaSS. 0. li. sxc. H, p. 2r>5 : Hepcrerunt auteui in templo très imagines an-eas deauratas, parieti afiixas, quas populns adorabat et oblatis sacriliciis diccrc consuevit : « Isli sunt dii veteres'ct anliqui, hujus loci Intores, quorum solatio et nos et nostra perdurant u-^quo iu priesens. »
elle leur donnait des armes, des chevaux, des chars; ils descendaient sur la terre, se faisaient voir au peuple; ou bien, couverts de leurs manteaux magiques, ils se rendaient invisibles, et traversaient l'espace avec la rapidité de l'aigle et du faucon. On retrouve en eux cet idéal tîe force et de beauté qui fait le caractère des divinités de la Grèce; mais l'idéal demeura comme enveloppé dans l'imagination rêveuse des Germains; ils n'eurent pas d'Homère ni de Phidias pour le saisir et le faire passer dans l'épopée ou dans le marbre, moins durable qu'elle (1).
Des dieux qui ressemblaient si fort aux hommes i,,,s déesses. avaient du naître de l'embrassement de l'époux et de l'épouse; ils avaient des mères, des femmes, des sœurs; on honorait donc avec eux plusieurs déesses- On les représentait comme autant de voyageuses divines qui par- 4'ouraient le monde, portant la paix, enseignant aux peuples les arts domestiques, leur apprenant à semer le blé, à filer le chanvre et le lin. C'est d'abord Hertha,
(1) Sur le culte de Satui'iie chez les Francs et les Anglo-Saxons, Gregor. Turon., Histor. Franc, 11, 29-31. Galfiocius Monemut., lib. VI. Gui Heu gistus : « Deiis patries Saturnuin atque c?eteros, qui munduin gubernant, colimus. » Ou trouve au deuxième siècle, en Angleterre, un lieu appelé Sœteresbyrig, le bourg de Sœler. Grimm., Mylh., II, 226. Castor et PoUux, adorés chez les Naharvales, Tacite, Germania, 43. — Culte de Fosite, .\lcuin, VilaS. Wilibrordi, cap. x, AdamBrem., de Situ Danix. Altfrid, Vita S. Liudgeri, ap. Perlz, II, 410 : Pervenientes autem ad camdein insulam, destruxerunt omnia ejusdem Fosetis fana quœ illicfuere constructa... Baptizavit eos tune invocatione sanctœ Trinitatis in fonte... A quo etiam fonte nemo prius haurire aquani, nisi tacens prœsumebat. — Procope attribue auxHérulesun grand nombre de divinités : woaù; ôewv ïaiXo;. — Pour les attributs des divinités germaniques en général, on trouvia-a les preuves rassemblées chez Grimm, Mythologie, 293.
la Terre, dont les fcles rappolaionl la pompe annuelle de Cvbèle quand son idole élail menée sur un chariot au bord de la rivière, où les pontifes romains la baignaient. Ensuite vient la Yénus du Nord, Fréa, la déesse de l'abondance, de la fécondité et de l'amour: Fréa était célébrée comme l'épouse de^Yoden ; elle pouvait tout sur lui avec le collier [hrisinga men) que lui forgèrent les Nains, pareil à la ceinture de Vénus, dont le charme subjuguait les dieux. Elle assurait la victoire aux peuples qu'elle protégeait : c'était elle qu'invoquaient les femmes des Lombards à la veille des batailles. D'autres historiens trouvent le culte d'Isis chez les Suèves, et chez les Francs celui de Diane. Sous ce nom classique je crois reconnaître la bonne déesse Holda, la chasseresse, encore adorée par les Allemands mal convertis du onzième siècle, qui visitait secrètement la maison du laboureur, qui chargeait de laine le fuseau des ménagères diligentes. Elle était belle et chaste : en hiver, on la voyait passer dans les airs vêtue de blanc, semant la neige autour d'elle; en été, on l'avait quelquefois surprise, vers l'heure de midi, se baignant dans les lacs^ Mais, de même que Diane prend aussi le nom d'Hécate et devient la reine des enfers, Ilolda, qu'on appelait aussi Berhla, était redoutée comme une divinité infernale, qui moissonnait les vivants. C'est avec ces traits qu'elle vit encore dans les superstitions de l'Allemagne : c'est elle, dit-on, qui enlève les nouvcaux-iu's mort-; sans baptême; et, quand gémit la brise des nuits, les mères inquiètes croient en-
tendre les vagissements des jeunes victimes que l'antique déesse traîne à sa suite à travers les airs. On raconte qu'une femme de ^yilllelmsdorf avait perdu son fils unique, et allait chaque soir pleurer sur son tombeau. Or il arriva qu'une nuit elle vit passer le cortège de la déesse; et, le dernier de tous, venait un petit enfant, tenant à la main une cruche pleine d'eau, et sa chemise était trempée, et il ne pouvait suivre les autres. La mère reconnut son fils ; et comme elle le prenait dans ses bras : a Âh ! dit-il, que les bras d'une « mère sont chauds ! Mais ne pleure point tant, car tes « larmes remplissent ma petite cruche; et tu vois « comme elle est pleine et lourde, et comme ma petite c( cliemise est trempée! » On ajoute qu'à partir de cette nuit la mère ne pleura plus.
J'omets d'autres personnages fabuleux dont il ne reste que les noms; maison ne peut oublier Sunna, la déesse du soleil, et son frère Mani, qui faisait luire la lune. Deux loups affamés les poursuivaient; et, quand l'un des deux flambeaux du ciel venait à s'éclipser, les hommes, consternés, poussaient de grands cris pour effrayer le monstre et lui arracher sa proie (1). César
(1) M. Griiiim [Mythologie, I, "230), jiar des raisons qui ne me paraissent jKis suffisantes, lit, dans le passage de Tacite [Gerinauia, XL), INerthum au lieu de Hertham. — Le rôle mythologique de Fréa est indii|iié dans la faille rapportée par Paul Diacre, Historia Longobard., I, 8. Le poëme anglo-saxon de Beowulffait allusion au collier forgé par les Nains, v. 2Ô99. — Sur le culte de Diane, Gregor. Turon., Hut. Franc, VII, 15. Vita S. Kiliani, apud Bolland., 8 jul., p. 616. Diana namque apud ilhnn (ducein Franciœ) in summa veneratione habebatur. Burchard de U'orms, p. 194, traduit le nom de Diane par celui de Uolda. Quam vulgaris stul-
7i CHAPITRE II.
connut le culle qu'on rendait à ces deux astres; ils cotnplèlent le cycle des divinités planétaires, et c'est ici que je remarque l'accord unanime des nations germnniques, et combien leurs croyances se rapprochaient facilement des croyances romaines. Dans les idiomes du Nord comme dans les langues néo-latines, les Jours de la semaine, placés sous l'invocation d'autant de personnages divins en ont retenu les noms. Ces noms se correspondent exactement , et, dans la semaine des Germains, les sept dieux Sunna, Mani, Zio, Wodan, Ûonar, Fréa, Sœter, remplacent les dieux classiques des sept planètes : le Soleil, la Lune, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus, et Saturne (1).
titia Ilolilam vocat.— Grimm, Mythologie, p 245, 250, cite les traditions populaires sur Holda et Berhta, qui semblent être les deux noms d'une même déesse, Tun dans le nord de l'Allemagne, l'autre dans le sud. La chroni(pie du monastère de Saint Tron, en décrivant la procession du vaisseau, qui se faisait au douzième sièrle à Aix-la-Chapelle, confirme le témoignage de Tacite, Germnnia, IX, sur le culte d'Isis chez les Suèves ; mais il ne l'explique pas. (Rodulphi Chronicon abbaliœ S. Trudonis, apud d'Achery Spicdegium, t. Vil )
(1) En ce (|ui touche l'adoration du soleil et delà lune, César, de Bello Callico, VI, 21. Cf. Inditulns siipcrstilionuni ad conciliuvi Liptinense, 21 . C'est l'opinion commune que la division du temps en scniaines, introduite à Uome à ré|ioque d'Auguste, ne s'étendit dans le Nord (|u';ivec les conquêtes desRomainN. Mais ce qui pamît décisif pour l'analogie des religions, c'est que les Germains aient traduit avec tant d'nuilbrmité les noms des divinités romaines par les noms de leurs dieux. De tous les idiomes germani(pies modernes, l'anglais est celui qui a le mieux conservé les anciennes dénominations: Sunday, Monday, Tiiesilay, Weduesday, Thi.r-dav, Friday, !>aturday. — Scandinave : Sinniudagr, Mànadagr, Tyr^d.lgr, Odinsdagr, Thorsiiagr, Friadagr, Lauganlagr. — .Mlemand : Sontag, Montag, Dienstag, Mittwoch, Donnerstag, Fre\lag, Samstag. Mais on trouve dans l'ancien allemand Cieslac, le jom- de Zio ou de Mars: Gudenstag, le jour de Cuden ou de Woden. Le Scandinave Lainjardagr signifie le jour du bain, qui n'est pas sans rapport avec le culle du Saturne germanique, s'il
Ainsi, en s'allacliant au.v témoignages des historiens anciens, on reconnaît en Germanie les principales divinités des Scandinaves; plusieurs manquent cependant, et je ne retrouve ni la hiérarchie des douze Ases, ni les alliances qui les unissent, ni les fictions qui remplissent les chants del'Edda, De ces beaux récils, oii l'on voyait l'origine du monde, s;i destinée, sa ruine, il ne reste dans les traditions allemandes qu'une trace douteuse et souvent effacée.
Comme l'Edda faisait naître du rocher le vieux Bure, sune do
1 1 /-> 1 r> 1 ni- \7 f \T • la mythologie
dont le lus Dorr engendra (Jdin, Vili et Ve, les trois ''e»
" Germains.
chefs des Ases, de même les Germains de Tacite célébraient dans leurs chants Tuislo, né de la Terre, et son fils Mannus, dont les trois enfants étaient devenus les chefs d'autant de nations. Si Odin avait fait le monde des meinbres du géant Ymir, s'il avait lire du frêne et de l'aune le premier homme et la première femme, longtemps aussi on montra en Allemagne des lacs et des rochers formés du sang et des os des géanis, et chez les poètes anglo-saxons l'homme s'appelle encore le fils du frêne. Une tradition répandue en Angleterre, en Frise ei en Souabe, représente le premier père du genre humain composé de tous les éléments de l'univers. Sa chair fut tirée du limon ; son sang, de la mer; son œil, du soleil ; de la pierre furent faits ses os; du gazon, ses cheveux; de la rosée, sa sueur; du vent, son
faut prendre en considération Tallusion qu'on trouve dans un chant latin sur la bataille de Fontenay : « Sabbatum illud non fuit, sed Satiirni dolium. » (Bouquet, VII, 504.)
souffle ; eUles nuées, son cœur mobile comme elles (1). Les Germains connaissaient aussi plusieurs mondes : au nord la région des ténèbres, au midi celle du feu ; en haut le séjour des dieux, en bas la demeure d'IIella, sombre gardienne des morts. Au centre de la terre s'élevait l'arbre sacré Irminsul, la colonne universelle qui soutenait l'édifice delà création. Un nombre infini de divinités inférieures, de puissances bonnes et mauvaises, peuplaient l'espace et le remplissaient de leurs combats; les mêmes êtres surnaturels qui faisaient l'espoir ou la tefreur des Scandinaves passaient aussi pour hanler les forêls de l'Allemagne. Les Elfes blancs venaient, durant les nuits sereines, danser sur les gazons lleuris, et le lendemain leur trace paraissait encore dans la rosée. D'autres fois c'étaient les nymphes (Idsi) qui dépouillaient les prés pour tresser de fraîches guirlandes; le chasseur qui les avait surprises les voyait fuir et se changer en cygnes pour traverser les eaux. Il y avait des esprits domestiques (Kobolde) protecteurs du foyer. Les serviteurs de la maison leur réservaient
(1) Tacite, Germanin, II. Griinm, Deutsche Sagcn, 408, etc. Aventinus, 18. Le nom d'Askanius, donné au premier roi des S;ixons, cache peut-èlrc ia racine askr, qui est le nom scanilinave du frêne. Le Rituale Ecclesix Diirtelmcnsis, p. 192, présente cette siiii^fulière interpolation, acconipaunée d"nn texte anglo-saxon interlinéaire : m Octo pondéra de nuibus factns est Adam. Pondus linii, inde faclus est [sic) caro ; pondus ignis, inde rubens est sangus et calidus; pondus ^a!is, inde sunl saisie lacrymie; pondus roris, mule factus est sudor; pondus nubis, inde varietas est mentium. » La inéuie tradition, avec des variantes qui excluent l'idée d'un plagiat, se retiouve dans un fragment des lois frisonnes (/î/c/i/ZiO/i'/j, p. '2 1 I ), dans le Vnnllu'ttn historique de Gottfrid de Viterbe, et dans un poème allemand du douzième siècle. Tous ces textes sont cités par Grinun, Miilhologic, D52.
une part de tous les repas, et trouvaient souvent leur tâche remplie par des mains invisibles. Mais les Germains, comme leurs frères du Nord, connaissaient aussi des Elfes noirs, dont le regard portail malheur et dont le souffle faisait mourir. Des femmes d'une rare beauté (Nixen) habitaient les rivières. Souvent on les voyait, la tête au-dessus des flots, peigner leurs blonds cheveux en chantant; mais c'était pour attirer les jeunes pâtres du voisinage, et les entraîner dans leurs humides retraites. Les Nains, peuple industrieux et m;ilfaisant, s'introduisaient par d'imperceptibles sentiers dans les montagnes, où ils épuisaient les filons d'or. C'étaient eux qui forgeaient des armes enchantées; ils savaient tisser les manteaux magiques à la faveur desquels ils enlevaient les trésors, les femmes et les beaux enfants. Si les Nains avaient la ruse, les Géants avaient la force : les blocs de granit qu'on voit encore semés dans les plaines de la basse Allemagne passaient pour les vestiges des combats que cette race violente livrait aux dieux. Les héros prenaient parti dans cette guerre universelle ; ceux qui succombaient les armes à la main étaient recueillis dans le château d'or de Wodan, dans la salle resplendissante, garnie de boucliers, où l'on boit le vin à pleine coupe. Toutes les im:iges que les païensde l'Allemagne se faisaient de l'autre vie rappellent les belliqueuses félicités de la Valhalla. Ou bien encore, sous le tertre élevé qui lui servait de tombeau, le brave revivait entouré de ses amis, de ses femmes, de ses esclaves, qui l'avaient suivi dans la mort. Rien
78 CUM'ITRU II.
n'est plus populaire chez les Allemands, rien n'est plus conforme aux traditions de la Scandinavie, (|ue ces beaux récils qui représentent ïliéodoric, Charleniagne, Frédéric V\ Guillaume Tell, dorniant dans les flancs d'autant de montngnes creuses, inaccessibles ir la curiosité des hommes. Accoudés sur des labiés de pierre que leur barbe a percées, ils attendent en sommeillant que la patrie allemande ait besoin d'eux. Alors ils se lèveront, ils reparaîtront dans les batailles, et le sang montera jusqu'à la cheville (iesguerriers (1).
C'est ici, c'est au milieu de cette lutte acharnée du bien el du mal, qu'il faudrait retrouver l'admirablerôle deBalder, sur lequel l'Edda fait reposer toutes les destinées des dieux et des hommes. Le nom de Balder figure parmi les ancêtres des rois anglo-saxons; on le
(1) l Ifilas ; Luc, 2, 1,4, 5; Rom., 10, 18, (lésij^iie la terre habitée par le noiii de Jlidjuiigards. L'Anglo-Saxon Caedmon, 9, 2 ; 177, 29 ; Beowulf, 150, 1496, la nomment Muldangeard. C'est le même que le Scandinave iMidliijardr, et il suppose la terre placée au rentre de la création. L'eul'er, dans les langues ï:ermani([ues, se nomme llella. llivlle, pendant que. dans VEdda, H el figure comme la déesse des morts. Le souvenir du SlfVtcim, séjour des ténèbres, se retrouve dans le nom même des yibeliUHjcn, eui'aids des ténèbres; le Mxspt'lltchn, séjour du l'eu, dans le saxon Mudspelli. lleliand, 79, 2i, 155, 4. Pour Irmiusul, voy. Rodolphe de Fulde : « Truncum qno((ne lii;ni non parv;e iiiagnitndinis inallum eivc- « tum sub divo eolebant, palria enni lingua Iniiiiitiul appellantes, (|uod « latine dicitur universalis columna, qnasi sustinens omnia. » Vour les Elfes, les Géants, les Nains, les Nixen, les Kobolde, il faut lire tout le premier volume des Deutsche Sa (jen de Grimm, et sa Mylhologic, p. 598- 524. — L'idée que les païens de la Frise se faisaient du séjour des braves après la mort est parfailoment ex|iriniée dans un beau récit de la vie de S. WnlIVam ap. Mai>illon, Acla SS., t. I. L'Anglo-Saxon Csedmon, 285. 25, désigne le paradis comme un lieu entouré de boucliers (Sceldbvrig). l'dur les iiéros enterrés dans les montagnes creuses, vo\e/ Grinnu, Deutsche Sniicii,i-h p. 580-584. Cf. Edda Sivnumdar, lliiitdinijsbttnn.W.
retrouve en Allemagne, on de vieilles chartes citent la source et le bocage de Balder. Mais le document décisif est un fragment de huit vers en langue tudesque, écrit au neuvième siècle et nouvellement découvert, où l'on reconnaît, sous une formule d'incantation magique, un précieux débris des fables perdues. En voici les termes :« Balder alla dans la forêt en compagnie de « Woden; son cheval se froissa le pied. — Alors Sunna « et Sinlgunt sa sœur essayèrent leurs enchantements ; « — alors Fréa et Folla sa sœur essayèrent leurs en- « chantemenls ; — alors Woden essaya l'enchantement «qu'il savait: — il répara le désordre de l'os, — le « désordre du sang, le désordre du membre, — il lia « l'osa l'os, le sang au sang, le membre au membre, « de façon qu'ils restèrent unis (1)... » Ce chant est bien court, et Balder y paraît déjà comme l'amour du ciel, comme celui dont les malheurs émeuvent toute la famille des dieux. Les traditions allemandes, mutilées
(1) Le nom de Balder, dans les généalogies anglo-saxonnes, se trouve ordinairement sous la forme de BœldiBg. Cf. Grimm, Nythologie, i'° édition, p. 5. En anglo-saxon, Baldor signifie prince. Grimm (Mythologie, p. 207) cite trois noms de lieux en Allemagne : Baldcrsbrunnen, Baldershain, Baldcistett. — Je donne les huit vers découverts dans un manuscrit de la l)ibliolh("Mjuo do Merseburg, et publiés pour la première fois par Grimm, dans les 3/t''/«oi?TS de r Académie des sciences de Berlin, 184'2 :
riiol ende ^Vo lan — Vuorun zi holza :
Do wiu'd dcmo Bulderes — Volon sin voz birenkit.
Do biguolen SiiitliguiU — Sunna cra suisler :
Do higuolcii Frùà — Voila era suister :
Do biguolen Wodan — So he wola conda,
Sose hènrenki — Sose bluotreiiki,
Sose lidireiiki
Bên zi béna — Bluol zi bluoda
Lid zi getidtn, — Sose geliinida sîn.
par le Icmps, ne disent rien de plus. Mais riiisloire du dieu immolé semble se répéter dans celle de Siegfried, le héros des Mibclungen ; Siegfried descend aussi d'une race divine: c'est le vainqueur du Dragon, l'ennemi des puissances de ténèbres. Le sort l'a rendu invulnérable, excepté en un seul endroit par où il doit périr. Dans tout l'éclat de la jeunesse, de la gloire et de l'amour, il meurt de la main de ses proches; et, pendant qu'une vengeance sanglante poursuit les meurtriers, transporté dans une caverne du mont Geroldseck, il y attend le jour oîi les peuples opprimés appelleront un libérateur. Mais la fatalité qui atteignait le héros menaçait tout l'univers. Le crépuscule des dieux, annoncé dans les chants du Nord, effrayait aussi les Germains. Plusieurs siècles après la conversion de l'Allemagne, ses poètes mêlaient encore les réminiscences du paganisme aux prophéties chrétiennes de la fin du monde. LeSaxon Héliand, décrivant les signes avant-coureurs du jugement dernier, voit la terre dévorée par les flammes de cette même région du feu (Muspilli), d'où l'Edda fait venir Surtur le Noir avec la torche et l'épée (1)
Ainsi les souvenirs de l'ancienne Germanie reproduisent les principaux traits d'un système mythologique semblable à celni des Scandinaves. S'il y reste beaucoup de désordre et d'obscurité, on a lieu de croire qu'une
(1) Nous reviendrons, dans un ;nilre clia|iitri', sur la fable de Siegfried. — En (ItHrivant la ruine du monde, un cliant teuloni(iue, rapporté par NVackernagel {Detitsches Lesebuch, p. 70), emploie comme Héliand le terme de Muspilli.
tradition plus complète se perpétuait parmi les Goths, les Saxons, les Germains orientaux, parmi les peuples sédentaires, où elle s'allaohait au territoire, où elle était gardée par des institutions. C'était assurément une grossière théologie qui abaissait l'idée de Dieu en divisant ses attributs à l'infini, pour en faire autant d'êtres distincts et leur prêter la figure de l'homme et en même temps ses faiblesses. Mais du moins on y voyait un effort de la raison pour donner des causes intelligentes aux spectacles de la nature. Au milieu de cette multitude de dieux, on trouvait la notion de l'unité, de la hiérarchie, de la loi. Si la question des origines et des destinées humaines était résolue par des fables, au moins elle avait occupé les esprits. Les symboles étaient défectueux; ils enveloppaient -cependant un certain nombre de vérités logiques, métaphysiques, morales, dernières ressources des civilisations païennes.
Mais il fallait que l'erreur, une fois introduite, poussât toutes ses conséquences. C'est ce qui devait surtout paraître cliez ce grand nombre de peuples nomades : Francs, Alemans, Bavarois, où la casie sacerdotale détruite ou dégénérée ne pouvait plus rien pour le maintien des traditions. Il n'y restait donc plus que des fictions sans liens, des observances sans motifs, rien qui pût satisfaire les esprits, parconséquent les contenir. L'homme demeurait livré à lui-même, à sa conscience, à ses sens, entre le besoin d'adorer un Dieu qu'il ne voyait pas, et la tentation d'adorer la nature, qu'il voyait plus forte que lui, plus ancienne, plus durable.
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Il contcnlait donc sa conscience en reconnaissant quelque chose de divin, et ses sens en divinisant les phénomènes qui le frappaient d'élonnenient. 11 en venait ainsi h l'adoralion de la créature, sans effort pour y démêler une cause intelligente, sans autres règles que ses impressions mohiles, ce qui est le fond même de la superstition. El parce que les croyances superstitieuses, dans cet endroit ohscur du cœur humain où elles étaient enracinées, devaient offrir moins de prise que les dogmes et les cultes publics, ce fut en effet celte partie du paganisme allemand qui occupa davantage les missionnaires chrétiens, qui résista plus opiniâtrement à leur zèle, et dont il devait rester plus de vestiges dans l'histoire et dans les mœurs. Il faut les suivre, et voir comment les superstitions dont nous avons reconnu le principe dans la religion des Scandinaves arrivèrent à leurs derniers excès chez les Germains.
L'aspect delà nature, sous ces climats sévères, causait autant de terreur que d'admiration. S'il y paiaissait un ordre merveilleux où tout conspirait à répandre la vie, on y découvrait aussi un autre dessein où tout semblait travailler pour la mort. Les éléments s'animaient, mais des puissances ennemies s'en disputaient l'empire. Le ciel avait des constellations favorables; il avait aussi des étoiles funestes. Les bons vents, honorés comme autant de dieux, luttaient contre les démons des tempêtes. La nuit et le jour s'y faisaient la guerre : pendant six mois la nuit l'emportait, et avec elle le froid et la
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Stérilité; pendant six autres mois le jour redevenait vainqueur. Trois fêtes marquaient son retour triomphant : au solstice d'Iiiver, à l'équinoxe de printemps, au solstice d'été ; c'étaient les époques des trois grands sacrifices d'Upsal. De là tant d'observances païennes qui accompagnent encore la nuit de Noël dans tout le Nord ; de là les banquets et les danses autour de l'arbre de mai; de là l'usage longtemps conservé sur les bords du Rhin de célébrer par des rej)résentations dramatiques le combat annuel de l'hiver et de Tété. Les deux personnages, vêtus l'un de mousse et de paille, l'aulre de fraîche verdure, en venaient aux mains et la victoire de l'été faisait la joie du peuple, qui la saluait par des acclamations et par des chants (l).
Mais, quand recommenrait la saison froide, le feu était le seul consolateur des liommes. Comment n'eussent-ils pas prêté un pouvoir divin à cette flamme active qui avait toutes les apparences de la vie, qui rendait la force, qui répandait la lumière? On l'adorait premièiement dans l'étincelle vierge tirée du frottement de deux morceaux de bois, ensuite dans le foyer
(1) En cequiloiicl.e le culte des nstres, les fèies des s:iisons et le coiiibal annuel de Ihiver et de rété, cf. Yncjlinga saga, Edda Sœmioidar, passini Indiciiliis supcrslitionnm : « De simulacris, de pannis Cacîis qu;c per campes port iiit. » Grimm, Mythologie, 11, 084, 721, 755 et suiv. Le souvenir de ce combat symbolique vit encore dans les ciiants populaires qu'on trouve par toute rAlleinagne :
Tr;i rira der Poninicr der ist da; Vs\t wollen hinaii* iii giirlen...
Der ^Villtcr hal's verloren; Der Winter licst sefanaen.
clomeslique, enfin dans les feux de joie qui se font encore chaque année, el qui se répondent, pour ainsi dire, depuis les rivages de la Norvège et de l'Angleterre jusqu'aux dernières vallées de la Souabc et de l'Autriche: pendant que le bûcher s'enflamme, la foule danse autour en y jetant comme en sacrifice des fleurs et des couronnes. Mais il y avait aussi un feu malfaisant qui devait un jour consumer le monde. On conjurait les incendies, comme les orages, par des enchantements et des prières. Tacite raconte comment, des flammes étant sorties de terre dans le pays des Ubiens, le peuple alla les combattre avec des bàlons et des verges (1).
L'eau, mobile comme le feu, comme lui secourable et purifiante, servait comme lui aux épreuves judiciaires, sauvait i'innocent, dénonçait le coupable. Les sources où elle jaillissait dans toute sa pureté avaient des vertus surnaturtllos ; on y croyait puiser la santé, la science, la connaissance de l'avenir. Rien de plus fréquent, dans les coutumes religieuses des Scandinaves, que les bains el les ablutions. Le septième jour de la semaine, chez les Islandais, en Suède et en Danemark, s'appelle encore a le jour du bain. » Toute l'Allemagne connut des usages semblables. Au quatorzième siècle, Pétrarque, se trouvant à Cologne la veille
(l)Pour le culte du feu. César, de Bello Gallico, lib. VI; Tacite, A)i)ial., XIII, 57 ; Edda Ssemund., hs, I ; lndi(iiliissitperstitionum,\b : « De igné l'ricalo de ligno, id est Nodl'yr. » Ibid., 17 : « De ohservaliono pagaua in l'oco. » Grïmin, Mythologie, bùl et suiv.
de la Saint-Jean, y fut témoin d'un solennité qui le frappa et qu'il décrit dans ses lettres. Les femmes de la ville, couronnées de fleurs, s'étaient rassemblées au bord du Rhin ; là elles s'agenouillaient pour tremper dans les eaux leurs mains et leurs bras en murmurant des paroles superstitieuses : c'était une persuasion générale que le fleuve emportait avec l'ablution de ce jour tous les maux qui menaçaient l'année. Cependant une sorte de frayeur se mêlait au culte des rivières : elles répandaient la fécondité sur leurs bords, mais elles portaient la mort dans leur sein, leurs eaux rapides et profondes fascinaient les regards, attiraient les nageurs et les entraînaient au fond. Le peuple de Magdebourg croit encore que la Saale veut chaque année sa victime, et qu'elle la prend parmi les plus beaux jeunesgens du pays (1),
Enfin, nous avons vu la terre adorée en Scandinavie comme l'épouse d'Odin, comme la nourrice des hommes. Ce culte se développe en Allemagne, dans les pompes sacrées d'IIertlia, dans les honneurs divins rendus aux montagnes, aux rochers, aux pierres qui couronnaient la terre, aux arbres qui sortaient de son sein comme pour montrer sa puissance et sa fécondité. On sacrifiait à de grands chênes contemporains du monde, on demandait le secret de l'avenir aux rameaux verts dont on faisait les bâtons runiques ; il n'y avait pas jus-
(1) Cuite des eaux, Agalhias, 28, A; Gregor. Turon., X; Leges Liutprandi, VI, 30; Procope, de Bcllo Gothico, II, 25; Pétrarque, de Rcbvs familiaribus, lib. T, ep. ii; Griinm, 549.
(ju'à la fleur du lolus flollantsur les eaux, qu'on ne respeclàt comme une apparition mystérieuse. Mais, si les forêts avaient des ombrages qui protégeaient leurs habitants, il y régnait aussi une obscurité menaçante. Tacite parle d'un bois où nul ne pénétrait que chargé de liens ; celui qui tombait ne se relevait pas ; il se traînait, en rampant, hors du territoire sacré. Lesanimaux qui erraient dans ces solitudes n'étonnaient pas moins l'ignorance du peuple; il voyait en eux des maîtres qu'il fiillait consulter ou des ennemis qu'il fallait fléchir. Nous avons trouvé dans la cosmogonie de l'Edda la vache nourricière, représentée comme lasecondedes créatures et la mère des Ases. C'étaient aussi des génisses que les Germains des bords de la Baltique attelaient au char de leurdéesse. Ils honoraient l'ours pour sa force, le cheval pour son intelligence. Les oiseaux, créatures légères et qui semblaient plus voisines des dieux, instruisaient l'homme à leur façon. Il pensait comprendre leur laïayage et se conduisait par leur vol. La remontre d'un scarabée lui paraissait un signe de bonheur. Au contraire, dans la théologie savante des Scandinaves, aussi bien que dans les croyances populaires des Allemands, le loup et le serpent figuraient conimt! deux puissances mauvaises. C'étaient des loups qui poursuivaient les astres dans le firmament; les serpents gardaient les sources où l'on puisait la science et les cavernes où l'or était enfoui, l'or et la science ([ui tentent l'homme, mais qui le perdent. Ainsi l'apothéose de la nature aboutissait à l'adoration des ani-
maux, des choses inanimées, des créatures nuisibles, à l'adoralion même du mal, c'est-à-dire au dernier renversement de toute la religion (1).
Mais, en se rendant l'adorateur de la nature, l'homme >jagie. faisait pour ainsi dire ses conditions avec elle : le culte qu'il lui vouait devenait un commerce. S'il divinisait tout ce qui avait ému ses sens, c'était afin de les satisfaire. Les êtres Tju'il honorait de la sorte devaient être assez puissants pour bouleverser, s'il le fallait, toute l'économie de l'univers en faveur de ses passions. Entre les éléments et lui, il supposait un pacte en vertu duquel ils devaient obéir à des paroles prononcées en un lieu déterminé, à une certaine heure, avec des cérémonies obligatoires. C'était peu de troubler les sai- . sons et de gouverner les tempêtes ; il y avait des rites pour inspirer l'amour, pour apaiser la colère, pour
(1) Culte de la terre : Agathias, loco citalo. S. Eligii Sermo, apud d'\chcv^, Spi ci legium, t. V, p. 215. Indiculus stiperstitionum,! : «De liis qurr faciiinî suprr peiras. » — Culte des arbres cl des animaux. Tacite, Gennania, 9, 10, 50. Agathias, Gregor. Turon., S. Eligii Sermo, locis cilatis. Indiculus superstilionum, 6 ; « desacris sylvaruni, quas Nimifhs vocant, 15, de Auguriis aviuui, vel equorum, vel bovuni stercore, vel sternutatione. — Siu- l'arbre sacré des Lombards de Bénévent, voj cz Vita S. barbali, apud BoUand., Acla SS., 19 feb. Ou trouve dans la même biograpiiie la preuve du culte du serpent. Pour le chêne de Geismar, Vila S. Bonifacii, apud Pcrtz. VEdda, le poëme anglo-saxon de Beowulf, les anciens poèmes allemands montrent .sans cesse les dragons veillant à la garde des trésors. Cf. Grinun, Mythologie, t. Il, p. 613 et suiv. Les luis Iranques, lombardes et anglo-saxonnes prouvent l'opiniâtreté de ce fétichisme, qu'elles poursuivent de leurs prohibitions. Capilul. de parlibus Saxonix, 20. « Si quis ad foutes aut arbores vel lucos votum fecerit, aut aliquid more gentilium obtulerit, et ad honorem damonum concederit. » Liutprand., YI, 50. « Simili modo et qui ad arborem, quam rustici sanguinum vocant, atque ad fontanas adoraveril. » Leges Canuti régis, \, 5.
ôler la vie et pour la rendre. La science magique des Scandinaves avait trouvé des adeptes chez les sorcières de l'ancienne Allemagne. Elles prétendaient chevaucher la nuit à travers les airs, en compagnie des esprits bons et mauvais. L'avenir n'avait pas de secret qui ne leur fût révélé dans ces redoutables entretiens. Ou bien elles croyaient se changer en louves pour châtier un pays qui leur avait déplu et s'introduire d'une manière invisible dans le corps de leurs ennemis, alin de leur ronger le cœur. Plus tard, quand les traditions chrétiennes se furent confondues avec les souvenirs du paganisme, une fable étrange circula chez les Allemands, On racontait que la fille dllérode, éprise d'un amour criminel pour saint Jean-Baptiste, n'avait pas su cacher à son père le secret de sa passion. Ilérode, furieux, s'était vengé par le supplice du prophète. Alors la princesse s'était fait apporter dans un plat la tête sacrée, et, la prenant dans ses mains, elle avait voulu y imprimer un baiser de ses lèvres impures. La tète, s'écartant avec horreur, avait soufflé sur elle; et la vierge coupable, emportée par ce souffle, s'était envolée dans l'air. On ajoutait que chaque nuit llérodiade recommençait sa course aérienne,'qni ne devait s'achever qu'à la fin du monde, et qu'elle emmenait à sa suite le noir escadron des sorcières; cai* un tiers des habitants de la terre lui avait été donné en vasselage (1).
(1) Sur la mi\'^n\cï. YiKjlinga s.a(j,i, c;\p. vu. Edda SwiniutdA 18. Liw Salica, cap. lwu; m Lbislrix'cociiiant » La plus anciomie Iraceclc la fable
Ainsi le culte des éléments avait conduit les esprits à la magie, c'est-à-dire à la violation de tout ordre physique et moral, puisque la m.igie pensait lier la puissance divine, enchaîner la liherlé liumaine, renverser les lois de la création par des actes matériels sans intelligence et sans amour. Le but de ces efforts impuissants était d'assouvir des volontés déréglées. Les sorcières se vantaient de négocier les amours des démons avec les mortelles. Les philtres qu'elles composaient enivraient les sens et forçaient les cœurs les plus rigoureux. Rien n'était plus commun dans tout le Nord que les amulettes obscènes. Tacite connaît, au bord de la Baltique, des barbares qui adorent la mère des dieux, c'est-à-dire la déesse de la fécondité, et qui, en son honneur, suspendent à leur cou de petites figures de porcs. 11 trouve chez les Naharvales des rites qui rap-
d'Hérodiade est dans les Prseloqtna de Rathier, évêque de Vérone, mort en 974 (apud Martène el Durand, 9, 798). Elle est plus développée dans le poème latin du Renard, composé en Flandre (Bfieinardus, I, \. llo9-H64). Grimm, Nylholocjie, 1. 1, 2t)0 ; t. II, 983 et suiv. Je ne puis ra'empêcher de citer quelques vers du Rkeinardus, où je crois retrouver quelque imitation des récits merveilleux d'Ovide :
1145. Hsec virgo, thalamos Baplistae solius ardens
Voverat, hoc deniplo, nullius esse viri. Offensus genitor, comperto prolis amore,
Insontem sanctum decapitavit atrox.
Postulat afferri Virgo sibi tristis, et affert
Regius in disco tempora trunca cliens... Oscula captanlem capul aufugit alque rcsuinat,
Illa per impluvium turbine flautis abit. Ex illo nimiuni memor ira Johannis eamdem
Per vacuum cœli (laliilis urget iter...
Lenit honor luclum, minuit rcverentia pœnam :
Pars boniiiium mœslse tertia servit herac.
pellont les impuretés de la Plirygie. Les canons des conciles alleslent l'opiniàlrolé de ces coutumes. On y condamne à plusieurs reprises les pratiques immondes que le peuple observait en février, les chants lubriques, les jeux et les danses inventés par les païens. Au moyen âge, les fèlos luxurieuses, proscrites par l'Eglise, se perpétuaient encore dans les Pays-Bas ; on y a découvert un grand nombre de ces emblèmes infâmes (|ui marquent le culte de la chair dans tous les paganismes (1).
sa.iii CVS D'un autre côté, les instincts cruels se satisfaisaient
luilll:illl>.
par les sacrifices humains, connus de toutes les nations germaniques, aussi bien que chez leurs voisins duNord. Les Ilermundures vouaient à Wodan et au dieu de la guerre ce qu'ils prenaient sur l'ennemi, hommes et chevaux. Les Goths, lesHérules, les Saxons, immolaient leurs captifs. Qund les Francs, déjà chrétiens, descendirent en Italie sous la conduite de Théodebert, au moment de passer le Pô, ils y précipitèrent des femmes
(1) Voyez, encore, en ce qui concerne la magie, Capitul. di 789, c. lxiv. « ut nec cautiiliitoios et incantatores, nec tempestarii, vel obligatores non liant. f> LexVisigoth., VI, 2, 5. « Malefici et ininiissores tenipeslaluni, qui (|uil)iisdam incantalionijjus grandincni in vineas messosque niitlore pcrliibeiitur. » Lcçics Canitli rcgis, 1,5, et tout le traité d'Agobanl.^/t'Grrt//dine clTonilnt. Sur les cultes impurs. Tacite, Germania, 43 : « .\puti .\aliarvalos antiqu;e religionis Incus osleiulitur; prœsidet .s;icerdos nuiliebri ornatu ; 45: Matreni deùm veneraulur ; insigne supersiitinnis, lorm;is aprorum geslant. » Wolf. U'odann, p..\\l-\Xlll, a trouvé dans les l'aysl>as les images et le culte du phallus jusque pendant le mo\en âge. Cl'. Indicidiis auperslitioiiiim, 5, v de Spuicalibus in februaiio.» Cf. Grimm, 1, 194 ; H, 985. Ce mythologue me parait avoir iiarlailement démontré comment le symbole du porc et du sanglier, jiopulaire dans ti)ut le Nord, se I a t a\ec le culte charnel du dieu Fre\r.
€t des enfants égorgés, en l'honneur des divinités du fleuve. Au huitième siècle, il fut nécessaire que saint oniface défendît aux (idoles de vendre des victimes humaines aux païens, qui venaient s'approvisionner sur les marchés d'esclaves. Mais il est de l'essence du sacrifice que l'assemblée participe aux viandes : les Massagètes, ces frères aînés des Germains, immolaient leurs vieillards et en faisaient ensuite un festin sacré. U y a comme le souvenir de quelque rit sanguinaire dans le délire de ces magiciennes allemandes qui pensaient parcourir la terre sans être vues, pour se nourrir de chair humaine. Quelquefois la foule crédule se jetait sur elles, les déchirait et les mangeait : il fallut une loi de Gharleinagnc pour interdire ces horribles représailles. Au onzième siècle, les canons de l'Église signalaient encore l'odieuse coutume des femmes qui brûlaient des corps humains, pour en donner la cendre en breuvage à leurs maris. Ce n'était pas l'égarement passager d'un peuple en fureur, c'était l'opiniâtreté d'une pratique superstitieuse. Le culte de la nature, où tous les êtres s'entre-dévorent, menait logiquement à l'anthropophagie (1).
{'l)L'us;ige des sacrifices liiunains cliez les Ilonnundiires est élal)li par Tacite, Annales, Xill, 57 ; chez les antres Germains, Germania, t), 59; Annales, 1, 01. Cf. Joniandes. de Rébus Geiicis, 5. Isidor., Chronic. xra, 440. Procope, île liello Goi., 5, 25. Sidonius Aiioll., 8, 0; Lex Frisioniim, additio sapientum, tit. 42. Hoiiifacii episl. xxv. — Hérodote, I, 210, atteste ranthropopliagie des Massagètes. Cf. Capituliitio de l'arlibus Saxonix : « Si qiiis a diabolo deceptus crediderit, secimduiii inorein paganorum, viruiii aliqucm aiil feminam h.trigaiii esse et liouiines comcdere, et propter lioc ipsum iticenderit, \el cariieiii ejus ad coineden-
Assurément on ne peiil songer à reconstruire tout 7i„''SÏ"^ le paganisnnc germanique sur ces faibles restes qu'on en trouve dans les mœurs de l'Allemagne, sur ce petit nombie défaits recueillis j)ar les historiens romains au milieu des hasards de la guerre, ou par des prêtres chrétiens, moins curieux d'étudier les fausses religions que d'enseigner la vraie. Toutefois on en sait assez pour reconnaître une croyance commune à loules les nations dispersées sur le territoire delà Germani(>, avec plus de traditions chez les peuples sédentaires, avec plus de superstitions chez les nomades. Mais on a vu que les peuples sédentaires n'avaient pas échappé à cette passion de la vie errante, qui en détachait de nombreuses bandes et les poussait aux aventures. Les émigrations qui se faisaient autour d'eux, et qui finissaient par les entraîner, devaient ébranler à la longue la solidité de leurs institutions religieuses, porter le trouble dans les pratiques et dans les doctrines. Ce désordre favorisait le penchant que les Allemands eurent toujours à secouer le dogme, la règle, l'autorité en matière de croyance, pour se livrer au sentiment, c'està-dire à ce qu'il y a de plus indiscipliné, mais aussi de plus superstitieux. Au contraire, chez les Scandjnaves, dans ce coin du monde où le tumulte des invasions
dum (ledorit, vcl ipsam comedei'.it. » Burclianl do Woriiis, Inlerrogalio, pages 119, 200 : « Cnululisti quod imdl;c imdifres n-tro S;ilaii;uii conversai crod mit... liomincs baptizalos et «ntij^uiiie Cliristi redfin|)tos, sine armis visihdilms et inleificere et de coclis eariiilms eoiinu vos coiuedere?... Fecisli (piod (pi;eilaiii niulicies lacère soient : lolliiiit test.ini lioiiiinis, et igné coniljurunt,et cinereni daiil viris suis ad l)ibendiun piusanitale. »
n'arrivait pas, l'enseignement traditionnel avait mieux conservé son unité et sa grandeur. De là ces longues généalogies des dieux, ces récits habilement liés, et tant de fables dont on démêle sans peine le sens astronomique, historique, moral. Les mytiiologues ont retrouvé dans lEdda tout un calendrier, toute une épopée, toute une législation. El comment, en effet, ne pas reconnaître en la personne d'Odin, avec son œil unique, avec ses douze palais célestes, le soleil, dont le disque solitaire parcourt les douze signes du zodiaque? Les luttes des Ases et des Géants de la gelée rappellent les combats opiniâtres des conquérants suédois contre la race finnoise, qu'ils trouvèrent maîtiesse du }yord; et la belle fable de Balder ne semble-t-elle pas faite pour enseigner aux hommes la sainteté du serment, la nécessité de l'expiation, et le triomphe de la justice dans un monde meilleur?
Il y avait donc, premièrement, dans la tradition commune des Germains et des Scandinaves, une doctrine, une tentative de la pensée pour embrasser toute l'économie de l'univers. Elle y tendait par deux voies, oii elle se rencontrait avec les plus célèbres mythologies de l'antiquité.
D'un côté, elle semblait tourner au panthéisme quand n^ippons
avec
elle représenlait ces "énérations de dieux périssables i-^ religions
l c> l de la Grecfi
qui se succédaient d'âge en âge, et qui peuplaient l'im- lonent. mensité ; quand elle montrait le monde passant par une suite de naissances et de destructions : le ciel, la terre, les eaux, tirés des membres d'un géant et servant en-
flt cii.vi'iTiu: Il
suite à composer le premier homme. 11 était difficile d'exprimer phis énerg^iquemenl l' imité de la substance universelle au mili(>u de la mobile variélé des phénomènes. Les livrjîs sacrés de l'Inde n'ont pas d'aulre pensée, pas d'autres images, lorsqu'ils célèbrent le Dieu suprême de qui émane une longue série de divinités mortelles, dont chaque sommeil esi marqué par la ruine d'un monde, chaque réveil par une nouvelle création. Ils décrivent aussi l'origine des choses comme une immolation sanglante. Brahina était le sacrificateur ; de la tète de la victime fut fait le fiiinanient, el deses pieds la terre; son œil devint le soleil, l'air sortit de son oreille, et le feu de .sa bouche. Les éléments formés de la sorte devaient se réunir ensuite pour construire le corps humain : des pierres vinrent les os, des plantes ks cheveux; la mer donna le s.ing-, elle soleil donna la vue. La Grèce et l'Etrurie connurent les mêmes doctrines et les mêmes symboles. De là des rapprochements innombrables avec l'Edda : de part et d'autre le pouvoir du Destin dominant toutes choses, douze dieux principaux, au-dessous d'eux les divinités des champs, des forêts et des lacs; enfin, une période astronomique amenant le renouvellement de l'univers. De là aussi les mêmes pompes sacrées, la même science des présages et des augures, et eniiu plus qu'il n'en faut pour indiquer d'antiques rapports entre les doctrines sacerdotales de la Germanie et celles des grands peuples de l'Orient et du Midi (1 ).
(1' Lois dcM(Uioii, liv. I, 51-Ô7. Guigiiiaiil, lielùjion^ de ra>ttiqniU\
D'un autre côté, en expliquant le monde par la guerre universelle des dieux et des géants, des héros et des monstres, de la lumière et des ténèbres, la religion du Nord inclinait au dualisme. Ces traits rappellent toule la théologie des Perses, l'antagonisme des deux principes, la lutte d'Ormuzd et d'Ahriman. Les livres deZoroastre racontaient l'acte de la création comme l'assaut de deux divinités rivales qui se disputaient le temps et l'espace : le premier couple humain était tiré d'unarbre, comme dans l'Edda; toule la vie de l'homme se réduisait i\ un combat, où il s'enrôlait librement au service du bien ou du mal. Enlin, les puissances mauvaises semblaient l'emporter; elles livraient la terre aux flammes; mais de ses cendres devait naître une terre plus pure, où le principe du bien exercerait un empire éternel. Si la doctrine des mages avait son emblème dans le feu sacré, les Islandais entretenaient aussi devant l'image du dieu Thur un brasier qui ne devait jamais s'éteindre. Mais un dernier rapprochementachèvede nous éclairer. En décrivant la lutte des deux principes, les Perses ont coutume d'ojiposer le Midi, le pays d'Iran, habité par les dieux et les héros, au Nord, au pays de Touran, peuplé de démons et de barbares. Les Scandinaves conservent cette opposition sans en changer les termes. Ils se font gloire d'être les maîtres du Nord, et c'est au Nord
I, p. 605. Ûnpnekhal, passim. Cf. les vers orphiques rapportés par Eusèbe, PrépanUion cva>igélique, lit, 9 ; et le célèbre oracle de Sérapis : << La voùtc des cieux est nia tète, la iner est mon ventre, mes pieds reposent sur la terre, mes oreilles sont dans les régions de Téther, et mou œil est le soleil qui porte partout ses regards. »
96 r.llAl'ITIlK 11.
cependant qu'ils fixent le séjour des géanis, des ténèbres et du mal. Jamais un peuple ne s'est représenté sa pairie comme une lerre de malédiclion. Il fallait donc ({ue celui-ci gardât le souvenir d'un climat [)lus doux, échangé contre les froids rivages de la mer Baltique. Il plaçait bien loin derrière lui, vers le sud-est, la cité lumineuse d'Asgard, où avaient régné ses dieux, où ses guerriers morts devaient revivre. Ces indications de la mythologie s accordent avec celles de l'histoire pour faire descendre les Germains de ces contrées caucasiennes qui virent naître aussi la civilisation persane, voisine de l'Inde, de lEgN pte et de la Grèce et qui semblent le premier sanctuaire des religions savantes (I). Mais les religions savantes, le dualisme, le panthéisme, ouvrages laborieux de l'esprit, qui voulurent de l'art et du temps, ne représentent point le premier état de la tradition. Au fond de ces systèmes, il faut chercher ce qu ils se proposent d'expliquer, ce qui est plus ancien qu'eux, et sans quoi les peuples mêmes ne seraient f)as, c'est à-dire uu petit nombre de dogmes qui (ixent avec simplicité les destinées humaines. Je crois distinguer ces dogmes primitifs dans la tradition du Nord. C'est d'abord une divinité souveraine dont le nom désigne une nature spirituelle, qu'aucune image ne peut (igurer, aucun temple contenir. C'est une tri-
(1) Guigniaut. Religions de ranliquite, I, 519 et siii\. Sur le feu sacré cliez les Isl;iiulais, F. un. Joli. Ilistor. ecclesiast. Islaiid , I, 16. Geijcr, Svea liikcs Ilufiler, p. 40!2. M. Ampère, d;ms son coins do 1832, a mis aussi en lumière ces rapports delà religion Scandinave avec celle de la l'erse.
nilé qui paraît dans les trois chefs des Ases : Odin, Vili et Ve; dans les trois personnages divins adorés à Upsal : Thor, OdinetFreyr; dans les trois noms qu'invoquaient les Saxons et les Francs : Donar, Wodan et Saxnot. C'est un âge d'or où tout vivait en paix, jusqu'à ce que le crime d'une femme introduisît le désordre et la mort. Ici, peut-être, se rattachent d'autres souvenirs: l'arbre symbolique planté au centre de la terre, le principe du mal prenant la figure du serpent, le déluge où la première génération des méchants fut détruite. Le destin du monde roule sur l'immolation du dieu victime, qui ne subit la mort que pour la vaincre. Enfin, tout aboutit au jugement des âmes, et à l'autre vie sanctionnant les devoirs de celle-ci. Ces peuples violents, qui ont horreur de toute dépendance, conservent dans leurs chants les préceptes d'une morale bienfaisante; ils se soumettent aux assujettissements, aux humiliations volontaires du culte, de la prière, du sacrifice. C'est le fonds mystérieux sur lequel toutes les religions reposent. En ouvrant les livres, en comparant les monuments de toutes les nalions qui ont laissé une trace dans l'histoire, on y verrait dispersés, mais reconnaissables, les mêmes dogmes de l'unité, de la trinité, de la déchéance, de l'expiation par un Dieu Sauveur, de la vie future. Les mêmes préceptes y seraient soutenus des mêmes institutions. Ces idées, partout corrompues et troublées, retrouvent leur pureté et leur enchaînement naturel dans les souvenirs de la Bible.'C'est là que je reconnais une tradition primitive,
98 CllAI'ITIii; II.
lin ensi'igiicmenl divin, (|ui lit la première éducation de la raison liuniaine, et sans lequel l'homme naissant, pressé par des besoins sans nombre, entouré de loules les menaces du monde extérieur, ne se fût jamais élevé aux connaissances qui font la vie morale, (juand les peu})les se séparent et s'en vont aux extrémités de la terre chercher le poste oij ils dc/ivenl sarrèter, la tradition les accompagne; elle voyage sur leurs chariots avec leurs vieillards, leurs femmes, leurs enfants, avec tous les gages sacrés de la société future. Quelque part qu'ils dressent leur butte, au bord de la Baltique ou Vlu Danube, elle demeure au milieu d'eux, elle vil au foyer de ces laboureurs et de ces pâtres; elle y entretient la pensée de Dieu, des ancêtres, du devoir, de l'autre vie, de toutes les choses invisibles qui enveloppent le monde visihie, l'éclaircnt et le rendent habitable pour les âmes.
Il resterait à expliquer aussi ce qu'il y a de superstition chez les Germains, en remontant jusqu'au point où l'égarement commença. Ces barbares n'ont pas de coutumes si odieuses qu'on ne retrouve chez les plus sages nations de l'antiquité. On surprend des souvenirs d'anthropoj)hagie au fond des fables riantes qui charmèrent la Grèce. C'est Félops mis en pirces par Tantale, son père, pour servir au bancjuet des dieux; c'est Zagreus, l'ancien Bacclius, jeté dans la chaudière par les Titans, et son cœur dévoré par Juj)iler. Toute la guerre de Troie se déroule entre deux sacrilices humains, celui d'iphigénie et celui de l'olyxène. Six siècles
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après, au temps des guerres messénienncs, on voit encore Aristodème immoler son enfant. Ces rites impies, connus desEtrusf|iies, avaient passe dans lis insti- (utions romaines, la loi des Douze Tables en conservait les (races. Vers la fin de la république, dans un sièch; si poli, c'élait encore l'usage, à cliaque soulèvement des Gaules, d'enterrer vivants deux captifs, en offrande aux dieux infernaux. Si le géjiie des Grecs finit par délester ces horreurs; si les Romains, contents des boucheries du cirque, ne voulurent plus de meurtres dans leurs temples, d'un autre côté, celte nouvelle délicatesse de mœurs se prêtait à iout le délire de< superslitions voluptueuses. C'est assez de rappeler le culte de Vénus, la proslitution publique dans les sanctuaires de Paphos, de Cythère et d'Eryx; la promiscuité des Bacchanales, effrayant le sénat, qui autorisait les fêtes de Flore et de la bonne Déesse; enfin, ces processions innombrables où paraissait le phallus, le symbole qui résumait toute la corruption du paganisme. Ceux qui connaissent l'antiquité, ceux qui ont lu le Bunqnet de Platon, savent ce que je tais, et de quelle façon les philosophes avaient corrigé le culte de l'amour. A mesure qu'on remonte plus haut vers l'Orient, on trouve plus étroite l'alliance des rites impies et des pratiques sanguinaires; on voit les mystères de la Thrygie, de l'Assyrie et de l'Inde; les images lubriques promenées en triomphe par lesbrahmes, et le sacrifice humain compté dans les Védas parmi les oblalions qui plaisent aux dieux. Des observances si outrageantes pour la raison
100 CIIAPITHR 11.
trouvaient rn'anrnoins un appui dans la raison Ironipée; elles se ratlacliaienl Icgiquenient an culle de la nalure, qui est le piincipe de toutes les religions Causses (I).
C'est en vain que ces religions caclient leur secret, d'alxird sous la pompe des mystères, ensuite sous les interprclal ions d'une philosophie complaisante; partout on reconnaît le fétichisme, l'adoration des éléments, des arbres, des animaux sacrés; le serpent d'Esculape, la pierre noire de Cyhèle, et toutes les métamorphoses chantées par les poètes, n'ont pas d'autres explications. L'anthropomorphisme, en personnifiant sousdes formes humâmes les forces physiques qui meuvent le monde; le<inalisme. en les ramenant àdeux principes contiaires; le panlliéisnie, en les altrihuant à une substance universelle, ne font que reproduire sous des termes plus savants la même erreur, où toute superstition est coqtenue. C'est toujours la confusion de l'effet et de la
(1) Sur le sarrifice liuiii;iiii dans les V'édas, voyez Giiigiiiaut, Htiigions de l antiquité. I, 605, b64. En Grèce, Jupiter LyciPus et llioinsins Zagreus n cevaieiil des saci ifii es tiuuiains. Pausanias, VIII, 38 ; l'Iiitarque, in T'ieniistocl , an*, xiii. L'oracle de Deljhes ordonnait (|iieltjiieloi> des immolations semblables. Pausanias, I, 5 ; IV, 9; VII, II) ; IX, 'iti et 33. Lon::teni|is te culte de Saturne avait été célébré avec les mêmes rites liomici(le,<. V. Dorlinuller, de Gnecia' primordiis. Donys d'Halicarnasse (I, 'H) les retrouve en Italie. Loi des Douze Taides : « Qui i'iugem aratro qu.i'sit m furluu iiox pavit secuitve, suspensus Ceieri uoiator. » — En ce qui touche rim|iurelé, rien n'est plus célèbre que le culte du linsam, du phallus et de Pria|)e. Toutes les recherches historiiiues sur la ci\disation paieiiiie ahouti.-senl tôt ou lard à ce jugement écpiitable et terrible de saint Paul (É|iitre aux homains, I, lO-iiti) : « Ouia quod notuni est I)ei manil'estum est in illis; Deuseiiim illis manil'estavit. — Invisihilia enini ipsius, a creatura umndi, per ea qu;e l'acta sunt intellecta cimspiciuntur : sempitei lia ipioque ejus virlus et divinitas, ila ut siiil inexcusabiles.. — Proplerea Iradidit illus Deus in passiones iguomiuia'. » Et les versets suivants.
cause, la création substituée au Créateur, et la nature préférée à Dieu. On peut marquer ici le point où la raison fut égarée par la volonté. Dieu se révélait dans la tradition avec les trois caractères de puissance, dinlelligence et d'amour. Ces trois notions étaient simples, elles saisissaient sans peine l'entendement. Mais l'amour divin ne s'adressait pas à l'entendement seul, il sollicitait la volonté; il la pressait de chercher un bien invisible, il l'attirait en haut. En môme temps la volonté se sentait attirée en '.bas, vers des biens visibles, vers cette nature belle et féconde où l'amour paraissait aussi, mais sous des formes sensuelles. Libre de choisir, la volonté choisit mal : elle céda aux sens enivrés, elle se tourna vers le monde matériel, où tout semblait lui sourire; elle y adora l'amour dans le phénomène où il éclate le plus, dans l'acte qui propage la vie. Mais la vie n'a de place dans le monde qu'autant que la mort lui en fait; les "générations se chassent, en sorte que le pouvoir qui les produit semble le même qui les fait périr : il fallait donc l'adorer aussi dans le phénomène de la mort. Voilà pourquoi, chez les Grecs, je ne sais quoi de sinistre se mêle aux mystères de l'Amour, ce fils du Chaos et ce frère du Tartare; voilà pourquoi, dans la trinité indienne, Siva paraît en même temps comme le dieu de la génération et celui de la destruction; et pourquoi , dans la trinité germanique, la troisième place est donnée tantôt à Freyr, le dieu des voluptés, tantôt à Saxnot, celui du carnage. Or le dogme se traduit par le culte; le caractère de toutes les liturgies esl de re-
102 CII.VI'ITIIE 11.
produire les aelos des divinités qu'elles honorcnl. Si donc le culte de la nature célèbre ces deux grands phénomènes de la vie et de la mort, il faut (ju'il renouvelle l'acte qui donne la vie par toutes les sortes de prostitutions religieuses; il faut aussi qu'il répète le spectacle de la mort par tous les genres de sacrilîces humains. C'est là que les passions trouvent leur dernier assouvissement. Rien n'est plus profond, dans l'humanité déchue que cette union de la luxureetde la cruauté. Les voluptés sont homicides, et la chair aime le sang. Ainsi s'explique le paganisme en Germanie, comme par loule la terre. Regaidez au fond, vous y verrez encore moins d'erreur que de crime.
niiivivnces Tant dc ressemblances n'effacent pourtant pas les
Il >ora différences mconteslables qui séparent les reli^^ions du
,.i ,1,. celles T r o
'" ^'"'' Nord et celles du Midi. En Inde, en Grèce, en Italie, un besoin d'ordre se fait sentir au milieu de toutes les erreurs et de tous les débordements : le paganisme chercbe à se fixer; il prend une forme régulière et durable dans les arts, dans la science, dans la législation. De là, ce nombie infini de monuments qui ont pour ainsi dire éternisé les types de la mythologie classique; ces écoles formées d'abord à l'ombre des sanctuaires, pour l'interprétation des dogmes, et d'où sortirent plus lard toutes les sciences profanes; enfin, ces constitutions politiques qui représentaient la société comme l'ouvrage des dieux, et mettaient à son service tout le courage cl tout le génie des hommes. Au contraire, le paganisme des Germains eut des temples et des images; mais ces
essais grossiers n'approchèrent pas de la beauté idéale qui est l'objet de l'art. Il professa des doctrines, mais qui n'eurent jamais assez de fécondité pour produire une littérature savante. Il fonda des institutions, mais trop mal obéies pour le protéger lui-même. Partout la règle plie sous l'effort des imaginations et des volontés indociles; on voit prévaloir cet esprit de désordre, c'està-dire de barbarie en matière de religion, dont l'Aile- magne ne sut jamais entièrement se délivrer.
Il fallait pousser ainsi l'étude de l'ancienne religion inclusion. des Germains jusqu'à ses premières origines, pour se rendre compte des ressources et des obstacles qu'elle devait présenter un jour à la civilisation. Plusieurs historiens allemands, en retrouvant dans les traditions de leur patrie ces grandes idées de la divinité, de l'immortalité, de la justice, qui soutiennent toute la conscience humaine, ont reproché aux missionnaires chrétiens d'être venus troubler des peuples qui n'avaient pas besoin d'eux et d'avoir calomnié des cultes qu'ils ne comprenaient point. C'est, d'ailleurs, une nouveauté en faveur aujourd'hui, d'absoudre l'idolâtrie, de justifier jusqu'à ces images obscènes que les anciens adoraient, dit-on, dans une innocente simplicité: comme si jamais la concupiscence avait pu supporter impunément de tels spectacles! 11 était donc nécessaire de montrer chez ces mêmes peuples les extrémités oii la superstition se portait, et comment elle allait au renversement de toutes leslois conservatricesdel'humanité, si l'Evangile ne fût arrivé à temps pour les rétablir.
105 • CIl.Vl'ITFlE II.
Sans doule il n'y a pas de sociélé si égarée, il n'y a pas de siècle si corrompu, oiî l'on ne trouve, au moins implicitement, les vérités métaphysiques sur lesquelles toute moralité repose. Mais ces vérités y sont mêlées d'erreurs qui les contredisent, troublent leur clarté, ébranlent leur certitude, affaiblissent leur puissance. Le malheur des siècles païens est beaucoup moins d'avoir ignoré le bien que de n'avoir pas haï le mal, de l'avoir aimé, de l'avoir adoré. C'est l'état oii le christianisme trouva les esprits, ('e qu'il avait à faire, ce que toutes les philosophies avaient inutilement tenté, c'était de dégager de toute contradiction ces vérités troublées, de raffermir ces vérités ébranlées en y remettant l'enchaînement logique qui saisit les intelligences, de rendre à ces vérités affaiblies l'efficacité morale qui subjugue les cœurs. Ce que voulait l'intervention d'un pouvoir surnaturel, c'était de détruire toutes les confusions où la faiblesse humaine trouvait son intérêt ; de séparer courageusement, irrévocablement, le vrai du faux, le bien du ma! ; comme il avait fallu la puissance du Créateur au commencement pour séparer la lumière des ténèbres et pour appeler la lumière jom/', et les ténèbres nuit.
Les religions font les peuples à leur image. Quand ^.^^^^.^ la tradition religieuse est forte, quand elle s'appuie .icsh'iltodens
i , , 11-11 sur Icb lois
sur un sacerdoce respecte, sur un culte public, elle ne des
Germains.
demeure pas enfermée dans ses temples : il faut qu'elle en sorte, qu'elle constitue la cité de la terre à l'exemple de la cité du ciel, et qu'elle y promulgue un droit sacré qui règle les affaires du temps en considération de l'éternité. Au contraire, lorsque la décadence des doctrines est arrivée jusqu'au point où il ne reste plus qu'une superstition indisciplinée, ce dérèglement des esprits se fait sentir dans les lois, ou plutôt il ne laisse subsister * des lois mêmes que des coutumes sans motifs, sans enchaînement, sans force pour conteijir la violence des mœurs. Si donc la tradition et la superstition se disputent, pour ainsi dire, la croyance des Germains, il faut s'atlendre à retrouver dans leurs lois le combat de ces deux puissances.
D'un côté, Odin s'annonce comme un dieu législateur; il parcourt le Nord, fondant des dynasties, bâtis-
tO() CllAl'ITHE III.
sant des villes OÙ il remet en vigueur les anli(|ues lois (lAsgard, c'esl-à-dire de l'Orient. Ce sont les indices d'une autorité théocratique qui s'est emparée des consciences, qui les assujettit par le respect et par la terreur, qui les lie, au risque de les opprimer, mais qui les soumet à l'ordre, par conséquent à la civilisation. D'un autre côté, la loi d Odin n'est restée maîtresse de ces peuples guerriers qu'en s'accommodant à leur humeur sanguinaire; sans parler de tant de tribus nomades qui n'ont plus de dogmes, plus de prêtres, plus d'autre culte que l'adoration des éléments et l'immolation des captifs. Un tel désordre n'est cependant que l'effort désespéré de la liberté humaine, qui a horreur de toute dépendance, qui met tout en œuvre pour échapper à la règle, et qui finit par la renverser; mais alors l'indépendance de chacun tourne à la guerre de tous contre lous, par conséquent à la barbarie.
Ce combat de l'autorité et de la liberté fait tout l'inlérôt du spectacle que nous donnent les lois des Germains. Uien n'est plus pathétique, assurément, qu'une lutte d'où dépend la vocation d'un grand peuple; rien n'est en même temps plus instructif. Les alternative dont nous serons témoins nous feront comprendre les contradictions des historiens. Nous verrons enfin, des deux principes rivaux, lequel devait rester maître du champ de bataille; s'il faut, avec quelques Allemands, reconnaître chez les belliqueuses tribus de la Germanie le triomphe et l'idéal d'une même société régulière, ou si l'on peut, comme un grand publicisle français, n'y
Li:S LOIS. 107
apercevoir qu'un état violent, comparable à celui des Caraïbes et des Iroquois (1).
Au premier aspect, les mœurs des Germains ne Analyse montrent rien que de barbare. 1! n'y paraît que la pas- insiiiutions
' j 1 1 ± germanique:
sion de l'indépendance, poussée jusqu'à l'impossibilité ~n!;pP"i; même de la société. Dans la Germanie de Tacite, ce i"'°p''"^'^^qu'on voit d'abord, c'est l'homme qui s'est isolé pour rester libre. Il porte le signe de ce qu'il est dans ses longs cheveux, auxquels personne n'a touché, et dans ses armes, qui ne le quittent pas. S'il se croit libre, c'est qu'il se sent fort ; cette force a besoin de se produire : il lui faut l'obstacle et le danger, par conséquent l'aventure et la guerre. 11 a sa demeure solitaire au bord des eaux ou des bois, sans voisinage qui le gêne ou qui l'intimide. Là, il ne connaît ni soumission, ni tribut, ni cliâtiment. Il n'aura jamais de compagnons que ceux qu'il ira chercber, d'obligations que volontairement consenties. Longtemps après la conquête des Gaules, les lois des Francs assuraient aux fils des conquérants, aux guerriers chevelus, ces privilèges qui semblent la ruine de toute loi. Maître de soi, le barbare veut l'être aussi des choses qui l'entourent : la puissance s'exerce et se fortifie par la possession. 11 possède donc premièrement son armure, les bêtes domptées dont il s'est fait des troupeaux, et les hommes faibles dont il a fait ses esclaves. Ce sont des richesses mobiles qui le suivent
(1) Guizot, Histoire de la civilisalion en France, t. I. Et pour Topinion contraire, Rogge, Ueber das Gerichtiuesen der Germanen.
108 CHAriTRE HT.
dans la course cl dans le repos, dans la vie cl dans la mort; car sa lance, ses chevaux, ses serviteurs, seront brûlés ou enterrés avec lui. A mesure qu'il Revient riche de ces biens qui se meuvent, il a besoin de la terre immobile. Il use déjà de tout le sol que ses troupeaux couvrent, mais pour le temps qu'ils lecouvriront. C'est l'état nomade où vivaient les Suèves, que Strabon représente poussant devant eux leurs bestiadx, et ne s'arrêtant qu'autant qu'il fallait pour épuiser les pâturages. C'est encore la condition des Francs au temps de la loi salique; et, lorsqu'on y trouve treize articles contre les voleurs de bœufs, quinze contre les voleurs de chevaux, vingt contre les voleurs de porcs, onze pour la sauvegarde des brebis, des chèvres et des chiens, il faut bien reconnaître un peuple de pâtres, un peuple errant, et qui ne tient pas plus au sol que l'herbe qu'il balaye. Sans doute la terre a un attrait qui arrête l'homme. Les anciens avaient déjà remarqué cette particularité du caractère des Germains, qu'ils ne résistaient pas au charme d'un beau lieu : des bois verts des eaux limpides, retenaient ces aventuriers farouches. Mais on les voit se débattre, pour ainsi dire, contre l'amour du sol. Ils méprisent la culture; ils y condamnent leurs esclaves; s'ils labourent, ils ne s'attachent à la glèbe que le temps nécessaire pour attendre la moisson. Les tribus décrites par César avaient l'usage de renouveler chaque année le partage du territoire et de confier au sort le soin de déplacer les possessions. Le souvenir de celte primitive communauté de la terre
se conserva longtemps dans les coutumes allemandes du moyen âge. Elles reconnaissaient de vastes districts appelés Marches, restes de l'ancienne forêt vierge qui avait couvert la Germanie, où l'tkureuil, disait-on, pouvait courir de chêne en chêne l'cspacede sept milles; où tout était en friche et en commun entre les habitants de la lisière; où chacun avait droit à la pâture de ses bêtes et au bois de son feu (1).
La religion seule était assez puissante pour fonder la propriété, qui assure à la liberté des garanties, mais qui lui prescrit des limites. La tradition des Scandinaves donnait un fondement légitime et sacré à la première de toutes les propriétés, et de laquelle descendaient toutes les autres, à l'établissement d'Odin et des Ases sur les terres de Danemark et de Suède. « Le dieu était airivéau bord de la Baltique : là, ce conijuérant, à qui rien n'avait résisté, s'arrêta; il envoya une mes-
(1 ) Cœsar, de Bcllo Gallico, lil). VI. « Vita omnis in vcnationibiis et studiis rei niilitaris consistit... Agricultiiui? non student... ilagislratus ac principes in annos singulos gentibus cognationibusque honiiniim ipii una coierint, quantum ei quo loco visuni est, agn attribuant, atque anno post alio transira cogunt. » Cf. Strabon, lib. Vil. Tpcctr. 8'àt.o tmv ÔjcafAoÎTOiv r, TtXsîoTTi xaTaTTOi) Toï? vou.àaiv, Ûgt' Èx.ei'nouî p.tacûaîvci, Tct ctjtsia Taïç apu.xj7,x'^ai; ïTrâpavTé;, oTV.t àv ^o;-/; TpHTicvTai fj.iTX twv !jc(T/.r,u.âT(i)v. Tacite, de Germania, 38, 13 : « Ail. il autem neque publics, neque privalse rei, nisi armati agunt ; 15, IG : « Ne pati quidem inter se junctas sedes. » l'omponius Mêla, bb. 111, cap. m : « Jus in viribus liabeut. » — Lex Salica, passini. Voyez la savante édition de M. Pardessus et les dissertations qui l'accompagnent. Le.v Biirgund., 28, 1 , ^ : « Si quis Burgundio aut Ronianus silvam nonbabeat, incidendi ligna ad usus sucs de jacentivis et sine fruclu arboribus in cujuslibet sUva babeat libtrani poteslateni. » Giinan, Deutsche Reclits-Allertld'Duer, p. 4!)i-ô51, a analysé toutes les coutumes du moyen âge en ce qui toucbe les Marches en Allemagne et dans les pays Scandinaves.
sagère |iacifique, sa fille Gélione, vers le nord, do Tau - Ire côté des eaux, pour y chercher des terres, (léfione y trouva un roi puissant, dont elle reçut en présent un arpent de terre labourable; puis, ayant épousé un géant, elle en eut quatre fils, qu'elle changea par magie en autant de bœufs. Elle les mit à la charrue, el commença à labourer son champ avec tant de force, qu'elle détacha la terre du conlinent, et qu'elle en fit une île, qui fut appelée Sélande. La déesse y fixa son séjour, et c'est là que s'éleva plus tard le sanctuaire national de Hleitra. Or Odin sut que la terre du Nord était bonne, et, passant en Suède à son tour, il conclut avec le roi un traité, et ils devinrent amis, et tous deux faisaient assaut d'habileté dans l'art magique el en tout genre de sortilèges; mais le dieu fut toujours le plus fort. Odin s'établit donc, du consentement de son allié, auprès du lac Mœlar, y bâlilun temple, et prit possession de tout le pays, qu'il fit appeler Sigtuna. Il partagea ensuite le reste delà contrée cnlre ses compagnons, en assignant à chacun une résidence et un domaine (1). » Ce qui frappe dans ce récit, c'est que les Ases, cette colonie guerrière, ne veulent rien devoir à leur épée. Ils fondent leur droit sur des négociations, des alliances, c'est-à-dire sur le consente-
(1) Ynglinga saya, cap. v : « llinc misit ("iclioniain lîoroain vi-rsii.s trans fretiini, novas (|iiivsituni toiTa> ; qua' ail ("iviroiioiii ililala, jiigerc lerrre ab eo donata est. llla ij;ifiir iii Joliinl ciiniiin iiriilocla iiiiatuor e.\ .lotone quodaiu siiscoiùt lilios, quos in l:ovcs IraisfoiinatciS aralio jiiiixil. IraxitqiK' itae coiiliiieiilo in mare, cccidciitem vdsus Icirair... Stlaiuliam appellataiii..., » etc.
LES LOIS. lit
ment, qui est la principale origine des droits civils. La propriété, ainsi établie, esl consacrée par la religion, qui s'empare du sol en y dressant ses autels, et par l'agriculture, qui transforme les fils des géants, les nomades, premiers habitants du pays, en les allachant <à la charrue. Du premier partage de la Suède entre les compagnons d'Odin, dérivait toute la division el l'inviolabilité des héritages. Le sol était mesuré; on orientait les champs aux quatre points cardinaux, el les pierres des bornes passaient pour sacrées. La maison devenait un sanctuaire; une déesse (Hloilyn, Hludana) résidait au foyer. Auprès s'élevait le siège du père de famille, dont les piliers sculptés portaient les images des dieux. Delà les solennités requises quand le domaine changeait de maître. Le marteau lancé dans le champ marquait la prise de possession. C'était l'attribut du dieu Thor, l'emblème de la foudre, qui consacrait aussi ce qu'elle avait touché. Lorsque le Norvégien Ingolf découvrit, du haut de son vaisseau, les côtes encore désertes de l'Islande, il jeta dans la mer les piliers de son siège en faisant vœu d'aborder au point du rivage où le flot les pousserait; el, étant descendu à l'endroit indiqué, il traça une enceinte, et porta le feu tout autour, afin de consacrer le lieu de sa demeure. Si les croyances avaient plus d'autorité dans le Nord, on trouve cependant qu'elles introduisaient en Allemagne les mêmes institutions entourées des mêmes symboles. Le grand nombre des lieux qui portaient les noms de Wodan, de Donar, de Balder, in-
\li CHAPITRE III.
clique aussi un partage du lerriloire allemand entre les dieux, c'csl-à-dire entre leurs prêtres. Sur les bords du lihin, quand un particulier obtenait une concession de domaine dans les Marcbes, il montait sur un char, et lançait un marteau dans la forêt : son droit s'étendait aussi loin que le marteau symbolique était tombé. A Mayence, au quinzième siècle, le juge installait encore l'héritier, en le faisant asseoir « sur un siège à trois pieds» au milieu du fonds litigieux. Le droit coutumier s'attachait avec un respect traditionnel à ces observances, qui avaient protégé le premier établissement de l'ordre et de la justice. Ainsi la propriété était constituée; elle avait la protection des dieux. Elle enrichissait l'homme, mais en le fixant, en l'emprisonnant, pour ainsi dire, dans une enceinte déterminée; en lui donnant des voisins, par conséquent des servitudes et des devoirs. En même temps qu'elle le rendait sédentaire, elle commençait à le rendre sociable.
L'homme s'en apercevait bien. 11 se défiait de ces richesses immobiles qui le retenaient comme un captif entre des murs et des bornes. Ainsi c'était une croyance reçue qu'il ne fallait pas aller trouver Odin les mains vides : mais le guerrier n'emportait pas dans la Valhalla les domaines hérités de ses aïeux : les biens qui devaient l'y suivre, ceux qu'il préférait par conséquent, c'étaient les dépouilles conquises sur l'ennemi (1).
(1) ymjlimja scuja, cap. v : « Ilabitaiulas etiain sodés t'm|tloniiii assi- ^iiavit aiitislitibus... oniniljiis pra-dia atqiie liabitacuia dédit u|itiiiia. » En Suède, le partage de la forêt, du pâturage toinuuin, s'appelle encore
Cependant le nomade finit par se lasser de celte fière La famiiie solitude où il s'élait complu. Il se donne une famille; mais la constitution de la famille ne laisse voir d'abord que le règne de la force. Dans chaque maison il n'y a qu'une personne libre, et c'est le chef [Karl, Ceorl). Point de liberté pour la femme. Fille, elle est, selon l'énergique expression du droit, dans la main de son père; mariée, dans la main de son mari; veuve, dans la main de son fils ou de ses proches. Le mariage n'est qu'un marché, dont plusieurs coutumes germaniques ont conservé les termes, La loi saxonne veut que le guerrier paye trois cents pièces d'argent au père de la vierge qu'il épouse. « Si un homme, dit la loi saliqne, « a laissé en mourant une veuve, celui qui voudra la « prendre fera premièrement ceci : le dizenier ou le « centenier convoquera l'assemblée, et, dans le lieu de « l'assemblée, il fiut qu'il y ait un bouclier, et alors (( celui qui doit prendre la veuve jettera sur le bouclier « trois sous d'argent et un denier de bon aloi. Et il y « aura trois témoins, qui seront chargés de peser et -de « vérifier les pièces de monnaie. » Au moyen âge, on disait encore acheter une femme [ein Weib kaufen). Ce-
Hamarskipl, division par le marteau. Voyez Gniiini, Deutsche Rechls- AUerthûmer, p. 5'27-o45. Grimm, ^Iijtholoyie, t. I, p. 253. Geijer, Svea Hikes Haefde?', p. 195. Sur le jet du marteau en Allemagne, voyez les textes cités par Grimm, DeiUsche Îiecltts-Alloihïnuer, p. 55 et suiv. Pour le siège à trois ]iieds, Gudenus, 2, 455 : « Prœdictus etiani Crafto Schultetus, una cum Hertwino, Liirgravio prspnominatus, fratres in domns possessionem misil et locavit cum pace etbanno par sedeni tripedem,prout iMaguntise consueludinis est et juris.» Pour les trésorsqu'il fallait apporter avec soi dans la Yalhalla, voyez Geijer, Geschichte Scluvedens, 105.
lli CIIAPITilt; III.
lui qui en achète une en peut acheter plusieurs. La polygamie est \c droit commun des peuples du Nord. L'homme puissant fait gloire du nomhre de ses épouses, mais comme d'autant de choses dont il use el abuse, qu'il peut abandonner, vendre ou détruire, et qu'on brûlera peut-être à ses funérailles. La condition des enfants n'est pas meilleure. On apporte le nouveauné aux pieds du père, qui décide de lui en détournant la tête ou en le prenant dans ses bras. Henié, on l'expose sous un arbre, au bord d'un fleuve ou dans une caverne. Adopté, il reçoit le lait, grandit parmi les esclaves, dont rien ne le distingue, frappé comme eux, vendu comme eux, soumis au droit de vie et de mort. Au neuvième siècle, un cnpitulaire de Charles le Chauve traite encore du cas de nécessité où le père {)enl vendre son fils. Pour compter à son tour parmi les personnes libres, il faut que l'enfant sorte de la maison el quil prenne publiquement les armes qui l'émancipent. 11 est vrai que cette émancipation ne rompt pas encore tous les liens du sang. Tous ceux qui descendent d'un même aïeul forme une ligue armée : ils ne se quittent point dans les combats; l'injure de chacun devient celle de tous. Mais cette association des forts n'a rien de bienfaisant pour les faibles, pour ceux que l'âge ou les infirmités éloignent des champs de bataille. C'est sur eux que retombent les travaux domesti(|ues, juscju'au jour où, devenus inutiles, ils n'ont plus (ju'à mourir. Les llérules jetaient dans les llammes leurs malades cl leurs vieillards. En Suède, les pères qui vivaient trop
prévenaient l'impatience de leurs fils en se précipitant du haut des rochers (1).
Toutefois ce n'est pas impunément que l'indépendance de l'homme s'est engagée dans ces puissantes attaches. Dans toutes les satisfactions qu'il a chercliées, il trouve des devoirs. Quel que fût le vice de la famille chez les Germains, elle se soutenait ccpendnnt, et une société si étroite ne pouvait se soutenir que par une loi religieuse qui en serrait tous les liens.
Si le mariage était un achat, il pouvait devenir un acte sacré par les cérémonies qui s'y ajoutaient, et qui le rattachaient à d'antiques croyances. Les noces de la
(1) Le moi iiiinidimn {Miinl),([\ùrc\\vui^ou\cni clans les lois barbares I oiir (lésignor la puissance ilii père, du m.iri ou du tiileur sur la femme, si;inifie la main. Cf. Griimn, Deutsche l{echls-Alterllii'nner,\). 148. En rf i|ui toucbe le mariage. Tacite, (/t^ Germania, 18 : « l'iurimis uu|ili s ambiunlur; dolem non uxor luarito, sod uxori inaritus olfeii. Inlersni i a r.ntcs et [iropiiiqui, ac mnnera probant.» Cf. Saxo Cramm. : «Ex iiiiilal.oiic Danorum, ne quis uxorem nisi cmplitiani ducrrct.» Lex Saxon. ,\\, • : « Uxorem duclurusccc solides dct ]iareatibus ejus. » Cf. Lex Salir., Afi' .1 Si quis homo moriens et vidiiam dimiserit, qui cam voluerit accipere, anteqiiam eam accipiat, thnnginus aut centciiarius mallum indicat;, et in mallo ipso scutum habere debent ; et lune ille qui vidnam' accipere débet Ires solides sequi pensantes et denarium... et très erunt qui solides pensaro vel probare debeanl. » Cf. Lex Visigoth., III, -4, 2; Rotbaris, 167,178: Biiffiuncl., 54, 2; \ei l^ois anglo-saxonnes i'I Scandinaves, ùiée?, ^'iv Criinm, p. 421, 422; et la treizième disserlalionde M. l^ardessus sur la loi .siliqiie. — Sur la polvgamie des cbefs du Xord, cf. \)i'\i\niv^,Uisloire des expéditions maritimes des Nor)nands, t. I, p. 49. .4insi le roi HaraM aux beaux ebeveux avait plusieurs femmes. En ce qui louche la puissance paternelle et la condition des enfants. Tarife, de Germania, 20, 15, 7; Ceijer, Geschichtc Schwedens, 401 ; Tliorlacius, p. 87. Toutes les traditions poétiques du Nord rappellent l'usage d'exposer les enfants. Cf. Vilkina saga, passim.Le capitulnire de Cliailcs leCbauve est dans B;duzc,2. 192. Sur le meurtre des vieillards, Procope, de Bello Gothico, 2, 14. Olafs tryggvason saga, cap. ccx.\vi, Gautreks saga, cap.i,2; Geijer,6Vs(?/i;'c7(/r Schwedens, 102. Grimm, Deutsche Rechis-Alterlliiimer. 405-490.
116 CllAI'lTRE m.
terre trouvaient leur modèle dans celles des dieux, dans l'hymen solennel d'Odin et de Frigga : les Ases avaient fixé les règles et les empèclicmenls de l'union conjugale; ils avaient proscrit celle du frère avec la sœur, permise chez plusieurs peuples voisins. En mémoire de ces exemples, les Scandinaves avaient coulume de consacrer l'épouse en posant sur ses genoux le marteau du dieu Thor. En Germanie, l'homme présentait un anneau et une paire de hœufs sous le joug. C'étaient les symboles de l'indissolubilité du mariafjie, principe ineffaçable que l'homme pouvait enfreindre, mais qui enchaînait la femme. De là les peines portées contre l'adultère, quelquefois l'interdiction des secondes noces; enfin l'immolation des veuves, soit qu'elles se précipitassent sur les bûchers, soit qu'elles s'ensevelissent vivantes dans les tombeaux. Chez les Ilérules, la veuve qui n'avait pas su mourir passait le reste de ses jours dans l'opprobre. Les Islandais professaient cette croyance : c< Que si l'épouse suivait son époux dans la c< mort, il franchirait le seuil de l'enfer [sans que la « lourde porte retombât sur ses talons. » En attribuant à la femme le pouvoir défrayer au trépassé l'entrée du monde invisible, on supposait en elle je ne sais quoi de divin. Cette compagne frêle et charmante, que l'homme aurait pu écraser, l'étonnait et le maîtrisait Au réveil de la nuit des noces, il lui faisait le don du matin [Morçjentjahc), qu'on trouve dans toutes les coutumes germaniques. Plus tard, il lui portait ses blessures et ses doutes : il attendait de ses soins la santé, et
LES LOIS. in
de sa bouche des oracles. Une trace de cette vénération s'est conservée dans la loi de Suède, dans celle des Saxons, des Francs, des Allemands, des Bavarois, des Lombards, qui punissent d'une peine pécuniaire plus forte l'injure faite à la femme, « parce qu'elle ne peut « se protéger elle-même par les armes (1). »
Comme la religion du Nord cherchait à purifier la société conjugale, elle consacrait^ aussi la paternité. J'en vois la preuve dans une coutume étrange conservée jusqu'au moyen âge dans plusieurs cantons de l'Allemagne. « L'époux qui vieillissait sans enfants
(1) Le mariage du frère et de la sœur, permis chez les Vanes, était défendu chez lesAses, Yngiituja sac/a, ca\^. iv. Consécration de l'épouse par le marteau, Edda Sxmmid, 1. 1; Thrymsqriida, 50. On Irouve aus^i dans les chanls héroïques sur Sigurd Tusage de l'anneau nuptial. Cf. Tacite, 18, 1 9. Sancli Bonifacii, episl mx, ad Eihibaldum , Mercix rcgem : « In anliqua Saxonia, si virgo pafernani donnun cuni adulterio maculaverit, si niuliLM' niaritata, pcrdito fœdere malrimonii, adulleriuin perpetraveiit, aliquando cogunt eam propria manu suspcnsaiii pur laqucum vitam finire, et super bustuin illius incensœ et concreniata» corruptorem ejus suspendunt. » — Immolation des veuves, l'rocope, de lletlo Cothico, H, ]A.'Ez'm.cj Sk àv^pi; TcXî'jttÎsxvtoç, ir^'i'nj^y.i^ 'ir, yjvaixt àpaTr; jj-STaffcicuaivr, xal y.Às'c; ah'r, èâïÀo'jCTT, /..={iT£o8at, ^jziyyi àvayau.-'vr, —apà tov toù àv(îsb; Tâojv, eux si; u.a/-ïiv M.aA.ivi. Edda Ssemund., t. II. Hundingsbana, II, Fafnisbana, III, et la note a de la page 220. — Respect des peuple^ du rs'ord pour les femmes. Tacite, 8, 7 ; Cœsar., de Bello Gallico, lib.I. La loi des Angles [lexAnglionimet Werinoritm), 10, 15, donne im motif grossier à l'augmentation du Wergeidde la femme : « Qui feminam nobilem virginem nondum paricntem occiderit.GOO solides componat;sipariens erit,ter 600 solidos ; si jam parère desiit, COO solid. » Je trouve à peu près les mêmes proportions, par consé(pient le même motif, dans la loi saliqiie, 28, et dans celle des Ripunires, 12, 15/1 -4. Au contraire, la loi bavaroise invoque un principe moral, 5, 13: « Quia femina cuni armis se defendere nequiverit, duplicem compositionem accipiat. » La /oz sa.roiuie, 2, 2, punit du double l'outrage lait à une vierge. Cf. Lex Alamaïui., 67, 68. Rotharis, 200, 202. Vplandsl. Manhclg., 29, 5. La loi des Visigoths, VIII, 4, 10, est la seule qui attribue à la femme un Wcrgeld moindre qu'à l'Iiomnie.
118 CIIAIMTUE III.
« pouvait, disait-on, appeler à sa place un voisin qui lui « donnât un lils. » Un tel usage, qu'on retrouve chez plusieurs peuples de l'antiquité, et qui viole cependant toutes les lois de la nature, ne pouvait tenir qu'à une croyance superstitieuse. C'est que l'homme avait besoin d'un fils, quoi qu'il coulât, pour continuer la famille, pour représenter, pour honorer, peut-être pour racheter les ancêtres. En effet, l'enfant n'entrait dans le monde qu'à condition d'y accomplir des expiationset des sacrifices. Voilà pouiquoi on plongeait le nouveau-né dans l'eau lustrale, comme s'il avait eu à laver quelque souillure héréditaire. Voilà pourquoi on lui faisait faire une libation en mettant sur ses lèvres le lait et le miel, qui étaient des mets purs et sacrés. Après qu'il y avait goûté, qu'il avait pris sa place sur la terre par cetacle religieux, il n'était plus permis de l'exposer; il avait droit de vivre, il grandissait dans la maison; et, s'il craignait son père comme un maitre, il le respectait comme le représentant de la Divinité. Car le père était prêtre chez lui : il présidait au culte domestique, il consultait les volontés du ciel en agitant les bâtons divinatoires. Le suicide même, par où plusieurs terminaient leur vie, élait une dernière offrande qui leur assurait l'immortalité. Selon les anciennes traditions de la Suède, Odin avait voulu ({ue les mourants fussent achevés à coups de lance : la Valluilla ne s'ouvrait pas aux trépassés, s'ils ne portaient sur eux la marque du fer ( I).
(I) Griuiin, Deutsche lUrlUs-AUt'iihiïmer, p. -i-iô, donne les jneuves
Li:s LOIS. 119
La pensL'e d'une vie future se mêlait donc au spectacle de la mort; elle éclatait dans les rites funèbres qui réunissaient la famille autour du bûcher, elle devenait la source de tout le droit des successions. Chez les Scandinaves, l'addition d'hérédité se faisait dans un banquet. L' héritier y était assis sur la dernière marche du siège patrimonial, jusqu'au moment où on lui mettait dans les mains la curne de^ braves, pleine d'hydromel. Alors, se levant, il prononçait les parolesprescrites, vidait la coupe, et prenait possession du siège en même temps que du patrimoine. Or, en rapprochant les témoignages des historiens du Nord, je trouve que dans les m(L'urs païennes tout banquet solennel est un sacrifice; je reconnais dans la corne des braves [Bragifull) la même libation qu'on faisait h chaque festin, en l'honneur des dieux premièrement, puis des ancêtres, et qu'on appelait aussi la coupe de Mémoire [Minne). (/usage de la coupe sacrée reparaît chez plusieurs peuples de l'Allemagne, et je vois encore au onzième siècle, sur les bords du Rhin, les feslins funèbres célébrés autour des tombes avec des libations et avec des chants que l'Église proscrivait comme autant de rites idolàtriqucs. Je crois donc apercevoir dans les coutumes
de l'étrange coutume qu'onvient (Vindlquer. — Sur le bain des enfants dans Teau lustrale, et la libation qu'on leur taisait faire : Hords saga, cap. vu; Vita sancLi Liudgeri, ap. Pertz. — Culte domestique : Tacite, Ge)'mania, 10; Geijer, Geschichte Schiuedens, p. 100. — Suicide des vieillards, Geijer, ibid., p. 102; Ynylingasaga, cap. x et xi : « Niordus naturali morte decessit. Is, ante(|uam moriretur, Odino se signari jussit. « Sur les funérailles, Tacite, de Germania, 27.
du Nord la trace d'une loi commune aux plus grandes nations du Midi et de l'Orient, qui liait les sacrifices aux successions, et n'investissait le successeur qu'à la charge par lui de satisfaire pour ses ancêtres. Ce devoir sacerdotal de l'héritier explique la préférence accordée aux fils, el comment les (illes sont exclues de la terre salique, c'est-à-dire de la terre noble reçue des aïeux. A défaut de descendants mâles, l'héritage est dévolu aux ascendants et ensuite aux collatéraux jusqu'au septième degré. Los diverses coutumes varient dans le rang qu'elles leur assignent, mais toutes s'accordent à préférer les parents du côté de l'épée (Swertmagc) aux parents du côté du fuseau [Spillmage). Ainsi la parenté recueille les biens délaissés; elle recueille aussi les charges : la tutelle des enfants, la tutelle des femmes, et la vengeance du mort, s'il a laissé des injures à punir. A tous les degrés règne le sentiment de la responsabilité mutuelle qui lie les hommes d'une même lignée, mais qui les soutient. Le dogme mystérieux delà solidarité, delà réversibilité des mérites et des démérites sefaitsentir dans cette constitution de la famille germanique, oij l'on ne voyait d'abord qu'un état violent. Et ces relations, que la chair el le sang semblaient n'avoir formées que pour un temps, se rattachent à des lois éternelles, qui font l'unité morale du genre humain.
Les peuples du Nord connaissaient tellement la forc<> de ces liens, qu'ils s'en effrayaient. Ils se réservaient la faculté de rompre des engagements si inflexibles. La
loi salique en dispose expressément. « Si quelqu'un, « dit-elle, veut renoncer à ses parents, il se présentera a dans l'assemblée du peuple, portant quatre verges a de bois d'aune, et il les brisera sur sa tête en décla- « rant qu'il n'y a plus rien de commun entre eux et « lui. » Ainsi la loi formait le faisceau de la famille, mais elle permettait de le briser- (1).
Ainsi la société domeslique ne peut pas si bien con- t^ommcncetenir l'iiumeur inquiète du barbare qu'il ne finisse par iic la sodéu
'■ politique.
lui échapper. 11 passe l'hiver accroupi auprès du foyer, enseveli dans le sommeil et la boisson; mais, l'été venu, il ne résiste plus à la passion de la chasse et de la guerre: il en aime les périls et surtout le butin. Si l'entreprise
(1) Les cérémonies de radilion d'iiérédité sont décrites dans un passage de VYnglinga saga, qu'on n'a pas assez remarqué, cap. xl : « In Suionia more receptum erat ut, cum mortualia regum principumque cek'branda forent, convivii apparator, idemqu(! ha;reditatem aditurus, m infimis solii eminentioris gradibus subsidercl, donee scs^hus BragafuU dictus inferretur; ubi tum assurgens bœres, votoque nuncupato totum scyphum evacueret : hinc paternum occuparet sobum, plenario h^reditatisjure jam sibi acquisito. » Cf. Indiciilus superstitionum, 2, « de sacriiegio super delunctos.» Biirchard de \Vorii:s, lnterrogalio,h\ : «Est abquis qui supra mortuum noctuinis horis carmina diabobca cantaret, et biberet, et inimducaret ibi? » Grimm, Mythologie, t. 1, p. 52. — Les lois lombardes (Kotbaris,153) ; bavaroises, î i, 0, 4; celle des Wisigotlis, IV, 1, reconnaissent septdegrés de parenté. L'ordre des successions varie, mais la préroinitive de la parenté masculine est conservée: v. Lex Alamann.,bl , 92; Biirgii7id., XIV, 1; Bava)'., XIV, 9; Saxo Grammaticus, bb. X ; Grimm, Deiilschc Ecchts- Aller tkûmer, 473, et l'excellente dissertation de M. Pai dessus sur raiticlc 02 de la loi salique. Il faut voir une discussion instructive sur le sens et la date du mot terra salica, dans le livre publié récemment par M. Waitz ; das alte Rechl der Salischen Franken, p. 117. C'est l'art. 63 de la même loi qui traite des moyens de briser le lien de parenté : « De eo qui de parentela se loUere vuU. »