‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 4)Chapitre 4 sur 30 · CIIAI'ITUE m · texte numérisé non relu

CIIAI'ITUE m

est grande, plusieurs s'associent pour la tenter : ils savent ce que peut le nombre. Ainsi se forme la bande guerrière. Rien n'est plus libre que cette association : cliacun y entre volontairement et reste niaîlrc d'en sortir; il n'y paraît d'inégalité que celle de la force cl du courage : la volonté de tous fait le pouvoir du cbef. La bande vit de conquêtes, par conséquent elle émigré : elle se met au service des nations voisines, passe le Rhin ou le Danube, se jette sur les terres de la Gaule ou de la Pannonie. Quelquefois les bandes réunies forment des armées; elles entraînent après elles le gros de la nation, comme les quatre-vingt mille Germains d'Arioviste, qui menaient avec eux, sur des chars, leurs femmes et leursenfints. Au nord, l'émigration se tourne du côté de la mer. Les pirates saxons, sur leurs barques d'osier, vont porter la terreur jusqu'à l'embouchure de la Loire. On raconte qu'une famine cruelle désolant le Jutland, le roi convoqua l'assemblée; l'opinion unanime fut qu'on devait mettre à mort les hommes inutiles. Alors une femme nommée Gunborg se leva, el ouvrit un avis moins sévère : elle proposa qu'une moi lié du peuple désignée p;ir le sort quittât le pays, le soit tomba sur les vieillards ; mais les jeunes gens voulurent partir à leur place. S'il faut en croire les premiers chroniqueurs normands, c'était la coutume des Scandinaves d'exiler tous les cinq ans une partie de leur population (1). Ces bannis trouvaient une patrie sur

(1) (lotie conhimo rapiiclle le ver sacrum de ]':iiuionne luiiie.

leurs vaisseaux, et des dépouilles à conquérir sur tous les rivages : là, dans l'enivrement des tempèles et des batailles, la passion du sang se tournait en délire; le guerrier était saisi d'une. fureur qu'il croyait divine, il devenait berseker, c'est-à-dire inspiré; il frappait alors en aveugle, il mettait en pièces ses gens, ses compagnons, et la barque môme qui \c portait. Il semble que l'indépendance Immainc soit poussée a ses derniers excès dans une telle vie, sur les Ilots sans maître et sans limites; et cependant, aussitôt que des hommes se rapprochent, l'idée du droit se fait si inévitablement place au milieu d'eux, que ces rassemblements de pirates ne peuvent s'y soustraire. Ils se choisissent des chefs, fils de chefs puissants, qui réunissent les deux prestiges de la naissance et de la valeur. Ceux-là seulement qui ont renoncé à vivre sous un toit et à vider la coupe auprès du brasier peuvent prétendre au titre de rois des mers. Autour d'eux se rangent des hommes d'élite, ordinairement au nombre de douze, qu'ils nomment leurs champions [Cappai\ Kxmpc). Les champions meurent pour celui qui les mène; lui, partage fidèlement la cargaison entre les survivants. La tradition rapporte qu'un prince norvégien, nommé Half, croisa dix-huit ans sur l'Océan avec soixante hommes: nul n'était admis dans sa troupe qu'après avoir fait preuve de sa force en levant une pierre que douze guerriers ordinaires remuaient à peine. Ils s'engageaient à ne jamais chercher de port dans l'orage, à ne jamais panser leurs blessures avant la fin du combat. Un jour, le bâtiment chargé de butin allait

couler : on Lira au sort ceux qui se jelteraienl à la mer pour sauver le chef et la cargaison; ils s'y précipitèrent, suivirent le navire à la nage, et se retrouvèrent tous sur la plage pour la distribution des dé^îouilles. Les sagas sont pleines de ces récits. Ils excitaient les gens de mer, et les faisaient sortir par milliers des promontoires, des golfes, des îles qui hérissent les côtes Scandinaves. On reconnaît la même organisation en Germanie, chez les bandes d'aventuriers décrites par Tacite: des chefs désignés par l'éclat de leur noblesse et de leurs armes; autour d'eux une clientèle militaire, avec des rangs et des degrés; entre tous ceux qui la composent, un lien consacré par des serments. Avec la hiérarchie guerrière commence le principe de vassalité qui doit faire le fond de tout le droit féodal. Cependant jusqu'ici l'engagement est volontaire, et par conséquent révocable. Chacun reste libre d'abandonner la société militaire en renonçant à ses bénéfices; les compagnons d'un ciief s'obligent à se dévouer, mais non pas à obéir (1).

(I) Tacite, Germania, lôct 1 i ; C;c<:ii-, de JlAlo Gullico, lil). 1. Sur les émi^ialiûiisclcs Scanilinaves, cf. Paul Waraeliid, Hisloria LongobarcL, lib. Ijcap.ii : « Iiilia liane coustiluti |)oi»uli, iliun in tantani niultitiidinciu pullulassent, ut jani sinuil liaijitaro non valerenl, in tivs, ut Ititur, onineni catervani, parles iliviilcnti s, qnx ex illis pars patriuin relincpiere, novasque ileberet seilcs exipiirere, sorte perijuirunt. « Saxo Giainnialicus, lib. Mil; YiHjlimja saga, cap. xlvii, xi.vni; (»,!on, iL' Gt'sli'^ consul. Andegav, a[iu.l d'Achery, Spicilc.jium, t. 111; Kiulon de Saint-Ouentin et Gndlainne de Juniii";^es, apud Ducliène, Scriplores Nonniiii., p. ii'l, 221; Saga de //a//' dans la liibliollu^iue d:s sagas, t. U, cl tout le cliapiiro ii d; Vllistuire des expcdUiom inariiimcs des Normands, t. I, par M. l)cpi>ing.

Mais derrière la bande émigrante on voit la nation dont elle se détache, qui tient au sol, qui s'y enracine par ses institutions. L'organisation théocratique des anciennes nations du Nord semble ressortir d'un chant de VEdda, le chant du Rig, où le poëte célèbre l'origine des différentes classes d'hommes.

« Un fils d'Odin, lïeimdall, parcourant le monde, arriva un jour au l}ord de la mer et y trouva deux vieux époux, que le poêle appelle le Bisaïeul et la Bisaïeule. Ce couple indigent accueillit le dieu, lui offrit un pain grossier avec la chair d'un veau, et le garda trois jours et trois nuits. La Bisaïeule eut de lui un fils, sur lequel on répandit l'eau lustrale, et qu'on appela le Serf (TZ/rœ//). Il était noir, il avait les mains calleuses et le dos voûté; et, quand il fut devenu fort, sa tâche fut de travailler l'écorce, de ramasser le bois et de le porter sur ses épaules. Une femme vint sous son toit : elle avait la plante des pieds meurtrie, les bras brûlés par le soleil; elle se nommait la Servante. Elle lui donna des enfants qui s'appelèrent le Sombre, le Grossier, le Querelleur, le Paresseux, et qui furent les premiers de la race des serfs. Ils eurent pour emploi de faire des haies, d'engraisser les champs, de creuser les tourbières, de garder les chèvres et les porcs.

« Ensuite Heimdall, cheminant toujours, s'arrêta chez deux autres époux, le Grand-Père et la Grand'Mère. Leur demeure était moins dénuée : on voyait un coffre sur le plancher; la femme faisait tourner le rouet et préparait des vêtements. Le dieu y passa trois jours et

Page 1