‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 5)Chapitre 31 sur 33 · DANTE ET BÉATRIX · texte numérisé non relu

DANTE ET BÉATRIX

Si Dante n'a pas cru qu(> ce fût trop de toules les allégories de l'Ancien et du Nouveau Teslameut, de toutes ces vertus personnifiées sous les traits d'autant de femmes pour iutioduire et précéder le Irioniphe de Déatiix, nous avions droit de réveiller aussi les sonvenirs de l'amour anli(pie et de l'amour chrétien, de lappeler les femmes illustres de la vieille Italie, pour éclaiier la destinée de cette belle et pieuse Florentine rjui inspiia le plus fier génie du moyeu âge.

Au milieu de cette ville belliqueuse, et charmante, passionnée pour la lilx'rlé et poui- la beauté, où la violence des mœurs publiques était si merveilleu-oment tempérée par la déhcatesse des esprits, il arriva cjue le i^' mai de l'an 1274, Folco Porlinari, citoyen riche et respecté, le fondateur de l'hospice de Sainte-Marie-Nouvelle, invita ceux de sou voisinage. Âli^hieri y fut invité avec Dante, son fils, âgé de neuf ans. L'enfant y vit une autre enfant, Bice, qui venait d'achever sa huitième aimée. Vêtue de rouge, gracieuse, aimable dans ses manières, belle de figure, et dans ses paroles plus grave que ne l'exigeait son jeune âge. Le jeune garçon fut ému, tous ses esprits tressai 1 firent. Souvent l'amour le pousse à aller revoir ce jeune ange, il lui trouva des façons si nobles et si louables qu'on pouvait bien dire d'elle ce que dit Homèie : elle ne semblait point lille d'un hooime mais d'un dieu. El quoique cette image qui ne le quittait plus le dominât avec to.it l'empire de l'amour, toute-

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l'ois la VL'iiii LMi était si grande qu'olio ne soufliil. janiais que l'ariioiir le gouvernât sans le fidèle conseil de la raison.

Ncul" ans pins tard, d;ins ces lèles décrites par Villani, un jour vers la neuvième heure, Dante voit passer Béatrix vêtue de blanc; elle le salue; il se relire enivré. La nuit suivante, il eût une vision qu'il décrit dans un sonnet. — Trois réponses de Dante de Majano, Cino da Pistoia et Guido-Gavalcanli.

Il maigrit, chani^e de visage, ne peut plus cacher son amour, il feint d'aimer ailleurs. 11 compose le sirvente aux soixante noms; mais son secret lui écha})pe. On le conduit à une noce où avant d'avoir vu Béatrix, il se sent mal, s'appuie contre une peinture, voit Béatrix et va s'évanouir quand un ami Femmènc.

Sévérité de Béatrix, elle croit Dante épris de la dame qu'il feignait d'aimer, eile lui refuse son salut. Il va pleurer dans sa chambre. Mais il ne l'aime que davantage : c est alors qu'il com()Ose Donne cK avete intelletto dUimore, et le sonnet : Tanto gentile et tanto ouest a pare.

« Si noble et si pure paraît la dame de mes pensées quand elle salue, que toute langue tremble et devient muette, et que les yeux n'osent point la regarder.

u Elle s'entend louer, s'en va toute vêtue de pudeur, et l'on dirait une chose venue du ciel pour montrer à la terre un miracle.

« Elle se montre si aimable à qui la contemple, que les yeux en communiquent au cœur un charme qu'on ne peut comprendre si on ne^r éprouve pas.

« Et il semble que de ses lèvres s'exhale un doux esprit tout plein d'amour qui va disant à l'âme : soupire. »

Présages funestes — 1286. Béatrix est mariée à Simone deBardi. Dante tombe malade. Il se met à penser que Béatrix doit mourir un jour. Il a un songe et se voit mort entouré d'horribles figures. On lui annonce la mort de sa Dame, i\ voit une nuée accompagnée d'anges monter au ciel. Il se réveille tout en larmes. 11 commence une canzone : « Quand le Seigneur appela vers lui celte jeune sainte, pour la faire briller dans sa gloire sous les enseignes de la bienheureuse leine Marie dont elle avait toujours vénéré le nom. » Elle mourut le 9 juin 1290. — Lettre aux princes de la terre : Qiiomodo sedet sola civitas plena populo. Ses [leurs finissent par épuiser sa

\ue; peu à peu il retrouve quelque iuspiratiou. Soimci\Oltrela spera. « Après ce sonnet m'apparutune admirable vision... » Vita Nuova. Chute et Répar.\tion. — Il semble qu'à la suite de Béatrix toutes les pensées du i»oëte devaient prentlre le chemin du ciel. Elles le prirent d'ab rd. Mais si les pensées du poète ont les ailes de l'oiseau elles en ont aussi riiiconstance, cl comme lui elles finissent par se poser à lerre. Nous verrons la cliute de Danle, mais nous saurons aussi comment il se releva et par quelle réparation humble et glolieuse il immortalisa le souvenir de son amour, (l(^ sa faulo et de ses remords.

La Cmutf. — Depuis (juelque temps Danle s'épuisait de larmes (piand il s'aperçut des ravages (jue la douleur faisait dans toute sa personne. En levant les yeux pour voir si «pielque autre s'en apercevait comme lui, il remarqua une nobK; dame jeune et tiès-belle qui d'une fenèlre le regardait d'un air compatissant, si bien que loule la pitié possible semblait exprimée dans son visage. Et alois il sentit (jue ses yeux commençaient à pleurei-, et il se retira en se disant : w II ne peut pas se faire que l'amour le plus noble n'accompagne pas cette compatissante dame; » et sur ce sentiment il composa un sonnet. — Et il arriva qu'il y pensait souvent comme à une clios»; <pii lui i)laisait trop. Et il se Je leprochait en disant : « Quelle est cette odieuse pensée qui me veut consoler et (jui ne me laisse pas le souvenir de ma douleur? o Combat violent. Béalrix occu])ait encore la citadelle de l'àme, m.iis Dante laisse voir que le nouvel amour l'emporta.

En 1295, Daute épousa Genuna Donali dont il eut sept enfants. Les souvenirs des premiei's temps de celte union se retrouvent au XXIll* et au XXIV' du Purgatoire, avec les noms de Forese, d'Anuella, etdePiccarda. Les passions politiques rompent ces doux liens. Genmia reste à Florence; les cœurs les plus fermes ne se trouvent pas sans danger hors de ce sanctuaire de la famille qui conserve les vertus faibles. — Mauvais propos de Boccace : « Dans cette àme si pleine de savoir, la luxure trouva une grande place, non-seulement dans sa jeunesse, mais jusqu'à sa maturité. »

Dangers de l'exil. — Vers 1510 lettre à MoroelloMalaspina. Malheureusement il a des chants pour ces nouvelles amours. La PargoiHta. {Ballatta ix.) Vers 13i4séjour à Lucque=:. Gentucca.-

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« Je suis une enfant jeune et belle et je viens me montrer à vous : le lieu d'où je sors est le f^éjour de la beauté",

« Je sors du ciel et j'y retournerai pour réjouir d'antres yeux de ma lumière, et qui me voit sans s'éprendre n'aura jamais l'intelligence de l'amour ;

(( Puis([n'il n'a point trouvé de plaisir d«ns mon entretien, qnand la nature me demanda à celni (pii voulut, mesdames, me faire votre 00 :n pagne.

(( Gliaqne étoile fait pleuvoir dans mes yeux ses clartés et ses vertus. Mes beautés sont nouvelles pour le monde. Car elles sont venues de là-haut et ne peuvent être connues que de l'bomme en (jui se met l'amour pour le plaisir d'autrui.

« Ces paroles se lisent sur le visage d'un petit ange qui nous'est apparu. Et moi qui la regardais en face dans l'espoir de lui échapper j'en suis au risque de perdre la vie. Si grande est la blessure que j'ai reçue d'un Dieu caché dans ses yeux, que je vais pleurant et je n'ai plus trouvé de repos. »

On s'afflige de trouver les mêmes images, les mêmes fleurs, les mêmes étoiles au service de ces amours profanées. Mais au moins il ne rencontra plus la même inspiration, l'amour sensuel le laisse au rang de ses contemporains. Il aurait compté parmi les esprits ingénieux, les rimeurs élégants; il n'aurait jamais été grand, s'il ne s'émit repenti.

La Héparation. — Dante se débattit contre ces séductions : plusieurs fois il pul croire qu'il en avait triomphé : la belle consolatrice estd'abord vaincue par le souvenir de Béatrix.— Le jubilé. Dante va à Rome, et, agenouillé devant le pouvoir des clefs, il reçoit l'absolution de ses fautes et, dans cette angoisse d'une conversion disputée, naît le poëme. Enfin Dante paraît s'être arraché aux dernières tentations après son séjour de Lucques, 1314 {Purgat. XXIV), et lorsqu'il acheva son Purgatoire, au septième degré il tiouve les flammes destinées à punir les impurs. 11 hésite, au nom de Béatrix il se résout, il traverse l'incendie et arrive au lieu oii il entend : Yenite, benedicti Patris mei. C'est le symbole de sa pénitence.

1 lo mi son pargolella bella e nova

E son venuta per moslrarmi a \ui :

Délie Bellezze e loco dond' io fui.

Il faut que cette pénitence soit publique. Et c'est pourquoi dans ce lieu élevé et ouvert à tous les regards, au sommet du Purgatoire, en présence des anges qu'il fait apparaître et des hommes qui l'ocoulent, il se fait reprocher publiquement son péché et j^ubliqucment il le confesse. Lui, ce grand homme, il se représente la tète basse, comme l'enfant qu'on châtie. Il s'est souvenu de l'Évangile : « Vous n'entrerez point dans le royaume, si vous n'êtes semblables à des enfants. » Il ne songe pas à se faire de ses passFons un sujet de gloire, à se créer des doctrines pour la justification de ses fautes. Tant d'humilité me touche et je comprends que Béalrix pardonne à celui (jui Ta aimée jusqu'à ce point de s'humilier devant tous les siècles. Cehii qui s'humilie sera élevé. Et c'est pourquoi Dante trouve dans son repentir toute l'inspiration de son génie.

Voilà donc toute l'inspiration du poëme sacré auquel le ciel et la terre mettront la main. La science y était, l'art y était, il fallait (junn grand feu vînt tout animer; ce feu c'était celui de la douleur : c'était le feu d'un sacrifice. C'est un amour qui ne jouit pas, un amour qui se consume, qui se purifie. Béatrix n'est montée au ciel que pour accuser Dante et en même temps pour le sauver.

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