‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 5)Chapitre 32 sur 33 · BEATRIX DEVENUE LE SYMBOI E DE LA THEOLOGIE · texte numérisé non relu

BEATRIX DEVENUE LE SYMBOI E DE LA THEOLOGIE

Dante avait promis à Béatrix des honneurs tels que jamais aucune fille des hommes n'en aurait obtenu de

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semblables. C'était donc peu de faire son apothéose ; quel est le poëte qui n'a pas porté jusqu'au ciel la beauté qu'il célébrait? Les anciens avaient mis au nombre des astres, la chevelure de Bérénice. A en croire les troubadours, la moitié des nobles châtelaines qu'ils chantent auraient leur place marquée à côté des saintes. Dante, lui-même, n'avait pas refusé cette flatterie aux belles enchanteresses qui avaient un moment égaré son cœur, et par exemple, dans sa IX"" ballade, décrivant une de ces jeunes filles que Béatrix lui reprochera d'avoir aimées, il la représente « comme une fille du ciel, venue d'en haut et portant dans ses yeux toutes les clartés et toutes les vertus des étoiles. » Repentant, il devait à Béatrix une réparation qui les séparât pour jamais de cette foule charmante, mais profane.

Il en trouva les moyens dans le symbolisme chrétien dont nous ne connaissons plus les ressources, mais qui peupla de ses inventions les grands monuments du moyen âge.

Deux choses se partagent le monde : l'idéal et le réel. Toute la philosophie s'épuise à les concilier. Tout l'art n'a pas d'autre but que de les réunir, et c'est à quoi se fatiguent les plus beaux génies ; et il y a pour cela deux moyens : l'allégorie et le symbolisme.

L'allégorie domine dans l'art païen. L'art païen matérialise l'idéal et lui prête un corps et des attributs, il personnifie l'amour, la discorde, la fièvre, la peur. Il en remplit sa mythologie. Les poètes se précipitent' dans

cette voie : Homère avec sobriété et brièveté, comme dans Tallégorie des prières. Virgile décrit l'entrée de l'enfer :

Lucliis et ultnccs posuerc cubilia Cura?.

Mais Ovide se donne carrière, tout devient pour lui sujet d'allégofie ; le palais de l'Envie; dans les Fastes l'allégorie de la Majesté. Ce procédé se perpétue avec l'art païen, même sous le règne du cbristianisme : les mosaïques des églises ou les bas-reliefs des tombeaux, nous représentent les fleuves, le firmament, la terre, etc. Les statues de Cbartres, la liberté. De même pour les poètes : Marcianus Capella personnifie les sept arts. Boèce a personnifié la pbilosopliie : une femme d'un aspect vénérable et dont on ne compte pas les années. Ses vêtements, dont elle-même forma le tissu, sont décbirés comme dans un combat; dans sa droite des livres, un sceptre dans sa gauclie. Alain des lies personnifie ainsi la lliéologie.

Chmdit eaiii veslis aiiro pcrfusa, refulgens Quain divinu manus et solers dextra Minervae Texuit

Le symbolisme, au contraire, spiritualise le réel; et l'art qui les exprime périt par le pédantisme et par la froideur. Mais, dans le cbristianisme l'idée et la réalité ne se séparent point. L'idée existe en Dieu, mais Dieu, souverainement puissant et souverainement obéi, crée selon son dessein, et l'idée par conséquent passe dans la créature. Ainsi, tous les ouvrages de la

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création ont une substance propre , mais en même temps ils sont des sii^nos visibles des pensées divines. De même, toute l'iiistoire n'est qu'un langage ou chaque homme, chaque événement est un caractère de cette écriture dans laquelle la Providence rédige ses décrets. Voilà pourquoi dans l'Ancien Testament tous les personnages sont historiques et en même temps figuratifs : Adam, ïsaac, David représentent le Christ. Sous la loi du Nouveau Testament, les saints sont les types des vertus qu'ils pratiquent; comme saint Luc, sainte Cécile, sainte Catherine^ ils deviennent les patrons des professions humbles ou glorieuses dans lesquelles ils se sont sanctifiés. C'est la tradition de l'art chrétien; Dante s'y conforme. 11 fait plus, il donne à la philosophie et à la théologie des traits connus. La belle consolatrice de la Vita nuova devient, dans le Convito \ une figure allégorique de la philosophie. Et il imaginait la philosophie a comme une noble dame au miséricordieux visage : les démonstrations dont elle s'éclaire sont des regards, et la persuasion qu'elle porte est un sourire. » Enfin, la théologie avait été aussi la passion de sa jeunesse. On comprend donc qu'il ait confondu ces deux passions; qu'il ait fait de Béatrix la patronne de la théologie". Dès lors, tout s'explique ; le cortège qui l'accompagne, l'Ecriture, la tradition; les vertus cardinales et théologales, le Christ et le char, le costume de Béatrix; ses yeux, ses reproches, et le rôle qu'elle jouera désormais.

Ainsi, ce qui paraissait une fiction, n'est que l'expression d'une réalité. Voilà le système de ce prodi- ^neux poëte qui réunit si admirablement les deux grandes puissances de la pensée humaine : l'inspiration qui lait l'art,' et la tradition qui constitue la science, le génie et le travail. On a cru honorer Dante en repoussant de ses écrits tout soupçon de réminiscence et d'imitation. Comme si, au contraire, la mémoire n'était pas une des grandes facultés du génie, comme si ce n'était pas un privilège admirable et une royauté, de pouvoir se rendre maître de tout ce qui avait été fait de beau et de grand : les Ecritures, l'antiquité, les Pères, pour les faire servir à l'expression de sa pensée, et de tenir tant de grands hommes à ses ordres pour l'exécution de ses desseins. Tous les grands écrivains sont de grands plagiaires. Voyez Bossuet : on ne peut pas remuer une phrase de cet homme sous laquelle il n'y ait une montagne de savoir. Il est grand de toute la hauteur du piédestal où il est monté.

Sans doute, on retrouve encore des traces de pédanlisme chez Dante et beaucoup de scholastique. Il travaille sur les idées de son temps, les idées, les questions de l'école, mais il leur prête l'essor poétique. 11 fait comme l'enfant Jésus dans les légendes de la sainte enfance. Avec ses compagnons de jeu il pétrit de petits oiseaux d'argile; il souffle dessus et les oiseaux s'envolent. Ainsi, le poëte pétrit la même argile que ses contemporains, il remue les mêmes idées; mais il souffle dessus, et voyez comme elles planent.

Nous savons maintenant comment Dante conçut

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ramour platonique. Assurément, ce n'était pas là l'amour de concupiscence des anciens, ni le gai passetemps des troubadours, ni la molle sensibilité des Minnesinger. C'était une passion chaste, nourrie de sacrifices et de larmes. C'était une passion sévère et bienfaisante. Dante veut être aimé comme il aime; c'est pourquoi il se fait si rigoureusement châtier par Béatrix. Il se fait traiter comme lui-même a traité sa pairie, comme il a traité l'Église. Les esprits légers prennent ces cris pour des cris de haine; mais, ceux qui ont connu l'amour véritable savent ce qu'il a d'austère et d'inflexible.

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