LA CIVILISATION AU CLNQUIKME SIÈCLE
ruines, une société nouvelle, capable de posséder le vrai, de faire le bien et de trouver le beau.
En présence d'un dessein si vaste, je ne me dissimule point mon insuffisance : quand les matériaux sont innombrables^ les questions difficiles, la vie courte et le temps plein d'orages, il faut beaucoup de présomption pour commencer un livre destiné à l'applaudissement des hommes. Mais je ne poursuis point la gloire qui ne se donne qu'au génie : je remplis un devoir de conscience. Au milieu d'un siècle de scepticisme, Dieu m'a fait la grâce de naître dans la foi. Enfant, il me prit sur les genoux d'un père chrétien et d'une sainte mère ; il me donna pour première institutrice une sœur intelligente, pieuse comme les anges qu'elle est allée rejoindre. Plus tard les bruits d'un monde qui ne croyait point vinrent jusqu'à moi. Je connus toute l'horreur de ces doutes qui rongent le cœur pendant le jour, et qu'on retrouve la nuit sur un chevet mouillé de larmes. L'incertitude de ma destinée éternelle ne me laissait pas de repos. Je m'attachais avec désespoir aux dogmes sacrés, et je croyais les sentir se briser sous ma main. C'est alors que l'enseignement d'un prêtre philosophe (1) me sauva. 11
(1) M. Tabbé Noirot, professeur de philosophie au collège de Lyon.
mit dans mes pensées rordie et la lumière; je crus désormais d'une foi rassurée, et, touché d'un bien- Fait si rare, je promis à Dieu de vouer mes jours au service de la vérité qui me donnait la paix.
Depuis lors, vingt ans se sont écoulés. A mesure 4jue j'ai plus vécu, la foi m'est devenue plus clière; j'ai mieux éprouvé ce qu'elle pouvait dans les grandes douleurs et dans les périls publics; j'ai plaint davantage ceux qui ne la connaissaient point. En même temps, la providence , par des moyens imprévus et dont j'admire maintenant l'économie, a tout disposé pour m'arracher aux afftiires et m'atlacher au travail d'esprit. Le concours des circonstances m'a fait étudier surtout la religion, le droit et les lettres, c'est-à-dire les trois choses les plus nécessaires à mon dessein. J'ai visité les lieux qui pouvaient m'instruire, depuis les catacombes de Rome, où j'ai vu le berceau tout sanglant de la civilisation chrétienne , jusqu'à ces basiliques superbes par lesquelles elle prit possession de la Normandie, de la Flandre et des bords du Rhin. Le bonheur de mon temps m'a permis d'entretenir de grands chrétiens, des hommes illustres par l'alliance dos sciences et de la foi, et d'autres qui sans avoir la foi, la servent à leur insu par la droi-
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ture et la solidité de leur science. La vie s'avance cependant, il faut saisir le peu qui reste des rayons de la jeunesse. Il est temps d'écrire et de tenir à Dieu mes promesses de dix-luiit ans.
Laïque, je n'ai pas de mission pour traiter des points de théologie, et d'ailleurs Dieu, qui aime à se faire servir par des hommes éloquents, en trouve assez de nos jours pour justifier ses dogmes. Mais pendant que les catholiques s'arrêtaient à la défense de la doctrine, les incroyants s'emparaient de l'histoire. Ils mettaient la main sur le moyen âge, ils jugeaient l'Église quelquefois avec inimitié, quelquefois avec les respects dus à une grande ruine, souvent avec une légèreté qu'ils n'auraient pas portée dans des sujets profanes. Il faut reconquérir ce domaine qui est à nous, puisque nous le trouvons défriché de la main de nos moines, de nos bénédictins, de nos boUandistes. Ces hommes pieux n'avaient point cru leur vie mal employée à pâlir sur les chartes et les légendes. Plus tard, d'autres écrivains sont venus aussi relever une à une et remettre en honneur les images profanées des grands papes, des docteurs et des saints. Je tente une étude moins profonde, mais plus étendue; je veux montrer le bienfait du christianisme dans
ces siècles mêmes dont on lui impute les malheurs.
L'historien Gibbon avait \'isité Rome dans sa jeunesse : un jour que, plein de souvenirs, il errait au Capitole, tout à coup il entendit des chants d'église, il vil sortir des portes de la basilique iVAra Cœli une longue procession de fianciscains essuyant de leurs sandales le parvis traversé par tant de triomphes. C'est alors que l'indignation Tinspira : il forma le dessein de venger l'antiquité outragée par la barbarie chrétienne, il conçut V Histoire de la Décadence de l'Empire romain. Et moi aussi j'ai vu les religieux A' Ara Cœli fouler les vieux pavés de Jupiter Capitolin; je m'en suis réjoui comme de la victoire de l'amour sur la force, et j'ai résolu d'écrire l'histoire des progrès à cette époque où le philosophe anglais n'aperçut que décadence, l'histoire de la civilisation aux temps barbares, l'histoire de la pensée échappant au naufrage de l'empire des lettres , enfin traversant ces flots des invasions, comme les Hébreux passèrent la mer Rouge et sous la même conduite, forli tegenfe brachio. Je ne connais rien de plus surnaturel, ni qui prouve mieux la divinité du christianisme, que d'avoir sauvé l'esprit humain.
On me reprochera peut-être un zèle inopportun,