‹ uvres complètes de A.-F. OzanamChapitre 44 sur 45 · I-A PIIILOSOPIIIE CHRKTIKNNE. 3U · texte numérisé non relu

I-A PIIILOSOPIIIE CHRKTIKNNE. 3U

C'es( ainsi que, par un troisième effort e( por.r ainsi dire par un troisième assaut, il fait brèche dans la métaphysique et entre en possession de l'idée de Dieu ; mais cette idée de Dieu, dont il est maître, il sait combien il est périlleux de la confier au langage humain, et au moment où il semble sur de posséder Dieu, il déclare que peut-être il vaudrait mieux ne pas tant savoir: Sritur melius nesciendo (1), et il reconnaît l'inexactitude de tous les mots humains pour rendre les attributs de la Divinité. Il aperçoit à droite et à gauche les périls du dualisme et les périls du panthéisme, et comment ne les craindrait-il pas, lui, si longtemps mêlé aux manichéens? 11 évite le danger en disant que le mal ne forme pas un principe opposé au bien, qu'il n'y a pas deux principes contraires, que le mal n'est pas, que ce n'est qu'une privation, une défection du bien, une infériorité dans le bien, que les êtres n'ont d'être que ce (jui leur est donné par Dieu, que par conséquent, hors de Dieu, il n'y a rien, et ainsi il écarte à tout jamais les périls du dualisme. Mais il semble alors qu'il tombe dans le panthéisme, surtout lorsqu'il laisse échapper ces

fortes expressions que les êtres ne sont pas Mais

ne craignez point qu'il retourne à ses anciennes erreurs et qu'il voie dans les êtres une émanation de la Divinité Non, Augustin se tire du péril par ce qui était

une nouveauté en philosophie, par le dogme de la création ; c'est là ce qui le sauve du panthéisme. Les anciens

(1) De online, 1, ï(. c. xuv.

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avaient considéré, avec Platon, la matière comme éternelle, comme existant à côté de Dieu; ou bien ils pensaient, avec les philosophes alexandrins, que Dieu avait tiré et tirait de lui-même, par une émanation continuelle, tous les êtres; saint Augustin le premier professe la création après le néant, car hors de Dieu il n'y avait rien dont le monde pût être formé, et, s'il avait été tiré de Dieu, il serait Dieu lui-même (1). Ainsi saint Augustin établit le dogme de la création, et si vous lui opposez les difficultés philosophiques de cette doctrine, si vous lui dites : Mais la création est dans le temps et Dieu dans l'éternité? mais pourquoi Dieu a-t-il créé? quand a-t-il créé? Dieu, avant de créer, qu'a-t-il fait? Augustin répond avec une supériorité infinie : Dieu a créé le monde librement, mais non sans raison; le Dieu bon a fait le monde pour faire le bien, a II ne faut pas a demander quand il a créé, ni s'il est sorti de son imcc mutabilité en créant, ni ce qu'il faisait avant de créer. a II a éternellement voulu ; mais il a produit le temps (c avec le monde, parce qu'il a produit le monde en mouce vement, mouvement dont le temps est la mesure (2). » Il s'abandonne ainsi aux considérations les plus élevées, les plus hardies, les plus judicieuses, avec la plus grande rectitude et sans la moindre subtilité. Et, après avoir établi que le temps est la mesure du mouvement, il conclut par cette admirable parole : a Ainsi toute ma

(1) De civitale Dei, 1. XII, c. xv, xvi, xvn.

(2) Confess.. 1. XI, c. xxiv; ^

i.A iMiii.osopiiiE ^,nl\l•:TI^:^■^•K 395

(c vie n'osl (jiio succession, dissipa tion. Mais votre main a m'a rassemblé dans le Christ, mon Seigneur, mé- (( diateur entre votre unité et notre multitude, afin que, (( ralliant mon être dissipé au caprice de mes anciens « jours, je demeure à la suite de votre unité, sans souci venance de ce qui n'est plus, sans aspiration inquiète (( vers ce qui doit venir (1). )>

Ainsi, vous le voyez, la raison le ramène à l'amour, tout comnu; Tamour l'a ramené à la raison; toute la |)hilosophie mystique de saint Vuii^ustin, conduite par l'amour, aboutirait à l'idée rationnelle et pure de Dieu, et toute la pliilosophie dogmatique de saint Augustin, conduite par la raison, aboutirait à l'amour de Dieu. C'est le caractère de la philosophie chrétienne de ne pouvoir séparer ces deux grandes puissances de l'Ame : l'amour et la raison. L'antiquité nous représente le vieil OEdi])e coupable, puni et aveugle, s'avançant péniblement appuyé sur ses deux filles, Antigone et Ismène, qui guident ses pas : l'esprit humain, ce vieil et royal aveugle, qui s'en va, depuis le commencement des temps, pour chercher son Dieu, n'a pas trop de ses deux filles, l'amour et la raison, pour arriver à son terme, pour arriver jusqu'à Dieu; ne lui ôtons ni l'une ni l'autre.

Tout ce progrès de la philosophie obtenu par saint Augustin, ce dogmatisme nouveau, qui arrive à un Dieu véritable, c'est-à-dire à un Dieu créateur, seul, libre, ce dogmatisme, qui arrive à un Dieu aimable et réelle-

(I) Cmife^s., \. XI, c. wîx.

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ment ainio, ne s'arrêtera pas à saint Augustin. Je vous ai dit que la vérité était comme éparse dans le nombre infini de ses livres, et que, si l'on peut reprocher quelque chose à ce grand génie d'Hippone, c'est la diffusion inévitable de ses pensées au milieu de ses œuvres innombrables, interrompues par les devoirs d'une vie si remplie. Mais ces germes ne seront pas inutiles, ils fructifieront, ils seront emportés à travers les siècles orageux du moyen âge, et le vent qui les emporte les jettera dans des terres fécondes, dans ces terres de France, d'Italie, d'Espagne, où vont se lever tant de grands esprits, et un jour paraîtra saint Anselme, cet autre grand métaphysicien, ce profond penseur, qui ne fera pas autre chose que resserrer les preuves de l'existence de Dieu données par saint Augustin, que les rassembler et les mettre sous une forme plus méthodique et plus rigoureuse.

A son tour, saint Thomas d'Aquin développera les théories de saint Anselme sur les preuves de l'existence de Dieu; enfin, quand viendra le dix-septième siècle, qui peut-être avait quelque droit d'être difficile en matière de génie, de philosophie, de vérité, le dix- septième siècle ne trouvera rien de plus grand à faire que de remettre en lumière, sous une autre forme, les doctrines de saint Augustin; et Descartes, Leibnitz, noteront pas autre chose que reproduire sa métaphysique pour lui donner plus de rigueur et de correction. Ce sera tout l'effort de ces grands hommes et tout le travail de Malebranche dans son ou-

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vragc (lo la Recherche de la vérité, de Malebranclie qui, dans l'i'pigraphe de ses œuvres, se fera gloire, comme saini Augustin, d'écouter le maître intérieur qui nous parle une langue éternelle, de Malebranclie enfin qui fera profession de tout voir en Dieu.

C'est cette grande et puissante métaphysique chrétienne à laquelle a été suspendu, depuis le cinquième siècle jusqu'il nos jours, tout l'ensemble de la civilisation moderne. Son action reste inaperçue au milieu des passions et du tumulte des affaires présentes; mais, chez les nations sérieuses, éclairées, des temps modernes, c'est la métaphysique qui est au fond de toutes choses et qui les conduit; c'est elle qui a formé l'opinion publique des peuples chrétiens; c'est elle qui gouverne tout, qui a donné la raison première de toules les institutions au milieu desquelles nous vivons. Dante, arrivé au sommet du paradis, voit Dieu comme un point mathématique, qui n'a ni longueur, ni largeur, mais autour (luqiiel roulent les cieux :

Da quel piinto Dipende il cielo et tiitta !:i luUiirn.

La métaphysique, l'idée de Dieu, est ce point auquel est suspendu tout le ciel de nos pensées, de notre nature, de nos éducations, toute la société, toute la civilisation chrétienne. Tant qu'on n'aura pas ébranlé ce point, tant qu'on n'aura pas touché à cette idée de Dieu, je n'ai pas peur pour cette civilisation.

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