XXX PRÉFACE
«reviens à noire sujet favori. Oh! pour celui-là, c( ce n'est point un rêve de jeune homnme, c'est nn a germe fécond déposé dans notre esprit pour se déve- « lopper et se produire ensuite au dehors sous une « forme magnifique. Là-dedans est tout notre avenir, (( notre vie entière... Vois-tu! ajoutait-il, nous avons <( besoin de quelque chose qui nous possède et nous « transporte, qui domine nos pensées et nous élève. » Sans doute il songeait à cette entreprise de sa jeunesse, quand, plus tard, il disait : a Le moment est venu de <( tenir à Dieu les promesses de mes dix-huit ans. »
En 1831 parurent à Lyon les réflexions sur h doctrine de Saint-Simon; Ozanam opposait à cette doctrine antichrélienne et nouvelle à la fois l'Evangile et l'antiquité, cherchant dès lors, d'une main novice encore, mais déjà résolue, à saisir l'enchaînement des traditions du genre humain. C'était comme une préface du livre auquel il devait travailler jusqu'à son dernier jour.
Il reste à montrer quelque chose de plus beau que la constance de ce dessein poursuivi dès sa jeunesse, c'est le sacrifice de ce dessein et de la vie elle-même à la volonté divine.
Il n'y a pas encore deux ans, quand cette vie si courte était près de finir, quand la mort le menaçait, en voyant qu'il ne pourrait tenir à Dieu sa promesse tout entière, le cœur brisé et résigné, il renonçait, non sans un déchirement profond, mais avec une soumission
PHKFACI-. XXXI
parfaile, à racconiplissernont de la pensée de toute sa vie. Une préface lilléraire n'est pas digne sans doute de recueillir cette sublime prière d'un mourant; mais qu'on oublie la préface et celui qui l'écrit, et qu'on ne voie que les sentiments admirables qui ont dicté cette touchante prière. Et pourquoi une prière ne clorait-elle pas l'exposé de ces travaux, qui ne furent eux-mêmes qu'une longue prière, c'est-à-dire une aspiration incessante vers le vrai, le beau, le bien et vers leur source suprême, vers Dieu?
Pise, lo 25 avril I8à5.
a J'ai dit Au milieu de mes jours, j'irai aux portes (( de la mort.
(c J'ai cherché le reste de mes années. J'ai dit : Je ne « verrai plus le Seigneur mon Dieu sur la terre des « vivants.
« Ma vie est emportée loin de moi, comme on replie « la tente des pasteurs.
« Le fil que j'ourdissais encore est coupé comme sous c< les ciseaux du tisserand. Entre le matin et le soir, « vous m'avez conduit à ma lin.
« Mes yeux se sont fatigués à force de s'élever au « ciel.
« Seigneur, je souffre violence : Répondez-moi. Mais c< que dirai-je et que me répondra celui qui a fait mes « douleurs?
Tixxu riiKFACl::.
« Je repasserai devanl vous loulesmes années clans « ramertumc de mon cœur. »
a C'est le commencement du cantique d'Ezécliias : a Je ne sais si Dieu permettra que je puisse m'en ap- (( pliquer la fin. Je sais que j'accomplis aujourd'hui ma « quarantième année, plus que la moitié du chemin (( ordinaire de la vie. Je sais que j'ai une femme jeune a et bien-aimée, une charmante enfant, d'excellents (( frères, une seconde mère, beaucoup d'amis, une « carrière honorable, des travaux conduits précisément a au point oii ils pouvaient servir de fondements à un c( ouvrage longtemps rêvé. Voilà cependant que je suis (( pris d'un mal grave, opiniâtre, et d'autant plus danf( gereux qu'il cache probablement un épuisement « complet. Faut-il donc quitter tous ces biens que vous- <( même, mon Dieu, m'avez donnés? Ne voulez-vous c< point, Seigneur, vous contenter d'une partie du sa- (( crifice? Laquelle faut-il que je vous immole de mes « affections déréglées? N'accepterez -vous point l'holoc< causte de mon amour- propre littéraire, de mes am- (i bitions académiques, de mes projets même d'étude « où se mêlait peut-être plus d'orgueil que de zèle pour c( la vérité? Si je vendais la moitié de mes livres pour c( en donner le prix aux pauvres, et si, me bornant 5 « remplir les devoirs de mon emploi, je consacrais le c< reste de ma vie à visiter les indigents, à instruire les
rnÉKACE. xxxiM
(( ap[)ronlis el les soldats, Seigneur, seriez-vous satisc( fait, et me laisseriez-vous la douceur de vieillir auprès « de ma femme et d'achever réducaiion de mon enfant? « Peut-être, mon Dieu, ne le voulez-vous point? Vous « n'acceptez pas ces offrandes intéressées : vous reje- « lez mes holocaustes et mes sacrifices. C'est moi que a vous demandez. Il est écrit au commencement du « livre que je dois faire votre volonté. Et j'ai dit : Je c< viens, Seigneur. »
Je ne me permettrai pas d'ajoulei' à de telles paroles, mais je placerai ici quelques lignes qu'Ozanam écrivait à l'âge de vingt ans.
« Nous ne sommes ici-bas que pour accomplir la voce lonté de la Providence. Cette volonté s'accomplit jour c( par jour, et celui qui nieurl laissant sa tache ina- (( chevée est aussi avancé aux yeux de la suprême jusce lice que celui qui a le loisir de l'achever tout ence tière. »