TRAITÉ
DE L'OR POTABLE
Théorique.
||fef£§W UAND tu m'alleguerois toutes les plus belles raisons W du monde, si est ce, que tu ne me scaurois faire
^ % mespriser l'alchimie : car ie sçay que plusieurs font ffi^Wffi de belles choses, et quasi des miracles en la médecine, par le moyen d'icelle , tesmoing l'or potable que les alchimistes ont inuenté : chose de grand poids et digne de louange. Car il fait quasi resusciter les morts : il guarist toutes maladies, il entretient la beauté, il prolonge la vie, et tient l'homme ioyeux : que sçaurois tu contredire à cela?
Practique.
Et comment es tu encores en ces resueries? n'as tu point veu vn petit liure que ie fis imprimer durant les premiers troubles, par lequel i'ay suffisamment prouuéque l'or ne peut seruir de restaurant, ains plustost de poison (1) ; dont plusieurs docteurs en médecine ayant veu mes raisons furent de mon party : tellement que depuis quelque temps il y a eu vn certain médecin docteur et regent en la faculté de médecine , lequel estant à Paris en la chaire , a confirmé mes propos , les pro-
(1) Ce petit livre est évidemment la Recepte véritable, publiée en 1563, et dans laquelle se trouvent, en effet (de la page 54 à la page 57 de cette édition) , la plupart des arguments reproduits ici avec quelque extension. C'est donc a tort que Gobet affirme qu'il n'est pas question d'or potable dans le livre imprimé, en 1563, à La Rochelle. Quant à la conformité qu'il trouve entre cette dissertation et ce qu'on lit à ce sujet dans la Déclaration des abus et ignorances des médecins , qu'il lui attribue, on verra que cette analogie est loin de justifier l'opinion que Palissy soit l'auteur de ce dernier opuscule.
DE L'OR POTABLE
posant à ses disciples comme doctrine bien asseiirée (4). Quand il n'y auroit que cela , c'est assez pour te rendre confus en tes arguments.
Théorique.
Et comment oses tu tenir vn tel propos? veu que tant de milliers de médecins ont de si long temps ordonné de l'or pour seruir de restaurant aux malades, et mesmes les médecins Arabes en vsoyent, qui estoyent les plus excellens de tous les autres.
Practique.
le t'accorde qu'il y a vn nombre infini de médecins qui ont fait bouillir des pièces d'or dedans des ventres de chapons, et puis faisoyent boire le bouillon aux malades , et disoyent que le bouillon auoit retenu quelque substance de l'or, par ce que lesdittes pièces estoyent vn peu blanchies sur la superficie à cause du sel et de la graisse : Ce qui estoit faux, et s'ils eussent poisé lesdittes pièces, après les auoir bouilli, ils les eussent trouué aussi poisantes que deuant. Autres faisoyent limer lesdites pièces d'or, et faisoyent manger la limeure aux malades, parmy quelque viande : ce qui estoit pire que s'ils eussent mangé du sable. Autres prenoyent de l'or en feuille de quoy vsent les peintres : mais tout cela seruoit autant d'vne sorte que d'autre.
Encores que l'or ne serue rien aux malades en la sorte que tu dis, tu ne peux nier qu'il ne leur serue quand il est potable. Car les alchimistes qui le rendent potable le calcinent en poudre fort subtile, et quand il est meslé parmy quelque liqueur, il s'incorpore aussi bien comme pourroit faire la graisse de chapon parmy le bouillon. Voila comment et par quel moyen l'or peut seruir à restaurer et nourrir le malade. Practique.
Tu n'entens pas bien ce que tu dis. Car tu sçais bien que les fournaises de feu ne peuuent consommer l'or pur ; comment seroit il donc possible que l'estomac d'vn malade le peut
(1) Gobet assure que ce médecin était Germain Courtin, qui publia un livre sous ce titre: Germani Courtini, medici Parisiensis, adversùs Paracclside tribus principiis, auro polabili, tolâque pyrotechniâ portentosas opiniones, diaputatio. In-4°, Parisiis, 1579.
DE L'OR POTABLE
consommer? attendu qu'il est dosia si débile qu'il ne seauroil digérer vne pomme cuittc.
Théorique.
Et tu te moques bien de moy ; l'or n'est il pas desia consommé quand il est potable? l'alchimiste qui l'a rendu potable l'a rendu aussi liquide que de l'eau claire.
Practique.
Tu t'abuses, et n'entens rien de tous mes propos, ou bien tu fais semblant de n'en vouloir rien entendre : Car quand tous les alchimistes auroyent mis l'or en potage plus subtil que la line essence ou quinte distilation de vin , encores dirois ie qu'ils n'ont rien fait à ce qu'il puisse seruir de nourriture. Vray est que s'ils pouuoyent dissoudre l'or sans aucune addition, alors ie serois de leur party, moyennant aussi qu'il se peust dissoudre à vne chaleur du tout semblable à celle de l'estomac : Car autrement quel proufit pourroit faire vne matière à l'estomac si la chaleur naturelle n'est capable de la dissoudre, comme elle fait les viandes qui luy sont données pour nourriture? Mais quoy ! ils ne font qu'adultérer, calciner et pulueriser , et puis mettent autres liqueurs pour le faire boire. Ne sçay ie pas bien que toutes choses dures, seiches et altérées, estant puluerisées se peuuent boire auec autres liqueurs? ce n'est pas à dire pourtant qu'elles puissent seruir de nourriture : tu pourras bien boire du sable et autres poussières; diras tu pourtant que cela te soit nourriture? l'on sçait bien que non.
Théorique.
Ce n'est pas tout vn : car on prend l'or pour restaurant, comme le plus parfait de tous les alimens, et dit on qu'vn homme qui se nourriroit d'or seroit immortel , ainsi que l'or ne se peut consommer, et dure à iamais.
Practique.
Vrayement tu as bien dit à ce coup : car si vn homme se pouuoit nourrir d'or , ô que ce seroit vn bel idole ! le m'esmerueille que tu n'as honte de mettre vn tel propos en auant : d'autant que ce propos est suffisant pour vaincre toutes tes disputes. Tu dis que l'or est éternel selon le cours de ce siècle. Or s'il est éternel, l'estomac de l'homme n'aura donc garde de le consommer, puis que le temps, la terre, l'air ny le feu ne le peuuent consommer, par quel moyen sera il donc con-
DE L'OR POTABLE. W
sommé en l'estomac? car l'efïect de l'estomac de l'homme est de cuire et consommer ce qui luy est donné : et ce qui est bon pour la nourriture est enuoyé par tous les membres, pour augmenter la chair et le sang et tout ce qui est en l'homme , et le surplus il l'enuoye hors aux excréments. Or ie te demande, vn homme qui seroit nourri d'or sans manger autre chose , pourroit il engendrer quelque excrément? si tu disqu'ouy, l'or n'est donc pas éternel : si tu dis que non, il ne faudra pas de priuez, ny de chaires percées, pour ceux qui seroyent nourris d'or potable.
Il est impossible de vaincre tes opinions : toutefois plusieurs ont escrit que l'or potable a des vertus merueilleuses. N'as tu pas veu unliure imprimé depuis n'agueres(l), qui ditqueleParacelse, médecin Alemand, medecinalement a guari vn nombre de ladres ( lépreux) par le moyen de l'or potable. Et toy qui n'es qu'vn tarracier desnué de toutes langues , sinon de celle que ta mere Ta apris , oses tu bien parler contre vn tel personnage, qui a composé plus de cinquante Hures de médecine , lequel est estimé vnique , voire monarque entre les médecins ?
Practique.
Quand le Paracelse et tous les médecins qui furent iamais m'auroyent presché , ie diray tousiours que si l'or potable estoit mis dedans vn creuset , et soudé , que la liqueur qui auroit esté mise auec l'or se viendroit à exailer , brusler et consommer, For qui auroit esté potagé se rendroit en vn lingot , et si l'estomac de l'homme estoit aussi chaud qu'vne fournaise, il feroit aussi venir cest or potable en vne masse ou lingot : et s'il estoit autrement , l'or ne pourroit estre appellé fixe ou éternel, comme tu dis.
Théorique.
Et que deuiendra donc le dire du Paracelse qui en a guari tant de ladres?
Practique.
le me doute que le Paracelse est plus fin que toy ny moy :
(1) Il s'agit de l'ouvrage de Rocli Le Baillif, publié en 3580, intitulé : Traité de l'homme, de ses maladies, médecine et absolus remèdes, h teintures d'or, corail et antimoine, magistère de perles, etc. Le Baillif. qui devint par la suite médecin de Henri IV, était un zélé partisan de Paracelse.
DE L'OR POTABLE
Car peut estre qu'après qu'il a eu trouué quelque rare médecine, par le moyen des métaux imparfaits, marcassites, ou autres simples , il fait accroire que c'est or potable , pour la faire trouuer meilleure , et s'en faire mieux payer. C'est la moindre finesse de quoy il se pourroit aduiser : l'en ay bien veu de plus fines en vne petite ville de Poitou, où il y auoit vn médecin aussi peu sçauant qu'il y en eut en tout le pays, et toutesfois par vne seule finesse il se faisoit quasi adorer (1). Il auoit vne estude secrète bien près de la porte de sa maison, et par vn petit trou voyoit venir ceux qui luy apportoyent des vrines, et estants entrez en la court, sa femme bien instruite se venoit assoir sur vn bois , près de l'estude où il y auoit vne fenestre fermée de châssis , et interrogeoit le porteur d'vrines d'où il estoit , et que son mari estoit en la ville, mais qu'il viendroit bien tost , et les faisant assoir auprès d'elle les interrogeoit du iour que la maladie print au malade, et en quelle partie du corps estoit son mal, et consequemment de tous les effects et signes de la maladie; et pendant que le messager respondoit aux interrogations , Monsieur le Médecin escoutoit tout, et puis sortoit par vne porte de derrière, et rentroit par la porte de deuant, par où le messager le voyoit venir, lors la dame luy disoit : voyla mon mari, parlez à luy. Ledit porteur n'auoitpas si tost présenté l'vrine, que Monsieur le Médecin ne la regardast auec fort belle contenance, et après il faisoit vn discours de la maladie, suyuant ce qu'il auoit entendu du messager par son estude : Et quand ledit messager estoit retourné au logis du malade , il contoit comme par vn grand miracle le grand sçauoir de ce Médecin, qui auoit conneu toute la maladie soudain qu'il auoit veu l'vrine , et par ce moyen le bruit de ce Médecin augmentoit de iour à autre. Voyla pourquoy ie t'ay dit que peut estre Para-
(1) Gobet pense que PaUssy a voulu désigner Sébastien Colin , médecin de Fontenay-le- Comte , en Poitou, auteur du livre intitulé : Déclaration des abus et tromperies que font les apothicaires. Tours (Poitiers), 1553, plusieurs fois réimprimé sous le pseudonyme de Lisset Benancio, anagramme de son nom. C'est à cet ouvrage de S. Colin que répondait l'opuscule ayant pour titre : Déclaration des abus et ignorance des médecins^ Lyon, 1557, que le même éditeur s'efforce d'attribuer à Palissy, et sur l'origine duquel nous exprimons ailleurs nos doutes. S. Colin, outre quelques traductions , avait publié un livre intitulé : Bref dialogue contenant les causes , jugemens , couleurs et hyposlases des urines, etc. Poitiers, 1558, in-8".
DE L'OR POTABLE. m
celse i'aisoit à croire que sa médecine estoit d'or potable , et qu'il n'en vsa iamais.
Théorique.
le ne sçay comment tu l'entends : tu as dit cy dessus que peut-estre le Paracelse faisoit quelque médecine pour la lèpre , de quelques métaux ou autres simples, et puis faisoit à croire que c'estoit or potable, afin d'estre payé. Puis qu'il peut faire médecine de métaux , pourquoy l'or ne pourra il aussi bien seruir à la médecine comme les autres métaux?
PRACTIQUE
Tu te trompes * le désir que tu as de faire trouuer ta cause bonne, t'empesche d'entendre mon propos. Car ie ne t'ay pas dit que le Paracelse prenoit des métaux , mais bien des métaux imparfaits , ou quelques marcassites , ou autre minerai , comme pourroit estre l'anthimoine, duquel plusieurs font ertat en la médecine.
Théorique.
Te voyla pris par ta propre bouche : car puis que tu confesses que l'anthimoine peut seruir en la médecine, ie di que l'or y peut aussi bien seruir, car l'antimoine est vn métal, partant la victoire me demeure, et faut que tu confesses estre vaincu.
Practique.
Te voila aussi sage qu'au parauant, de dire que l'anthimoine êst vn métal, et qu'il sert en médecine. Et tu sçais bien que toute nostre dispute n'est que sur le fait du restaurant, qui vaut autant à dire comme réparation de nature : en premier lieu tu parles fort mal de dire que l'anthimoine est vn mêlai ; car il est certain que ce n'est qu'vne espèce de marcassite, ou bien commencement de métal : d'autre part tu dis que i'ay dit qu'il sert en médecine : ouy bien : mais non pas de restaurant. Car s'il pouuoit seruir de restaurant, l'on en pourroit manger comme d'vne autre viande. Mais tant s'en faut : car l'homme qui en prendra plus de quatre ou six grains se met en hazard de mourir. Or ceux qui veulent faire valoir l'or potable disent qu'vn malade en peut prendre deux fois par chacun iour : parquoy l'anthimoine n'est pas à propos pour prouuer le restaurant d'or. Car vn métal parfait ne se peut mouuoir à la chaleur de l'estomac. Mais il n'est pas ainsi de l'anthimoine.
DE L'OR POTABLE
Car son action est vénéneuse , et par sa venenosité il esmeut toutes les parties de l'estomac, du ventre, et de tout le corps, et cela se fait par une exalation qui est causée de luy mesme, par ce qu'il est imparfait , et qu'il a esté tiré de la minière auparauant que sa décoction fut venue en sa perfection : comme ainsi soit que les métaux parfaits ne pourroyent esmouuoir aucune vapeur en l'estomac comme fait l'anthimoine. Voila comment il faut parler des choses auecques preuues fondées sur quelque raison , non pas aller chercher les corps célestes , comme aucuns qui, pourprouuer le restaurant d'or, montent iusques au ciel, et vont chercher vn sol,luna, mercure, et autres planettes, iusques au nombre de sept : disans qu'elles ont domination sur les métaux et sur les corps humains : ie n'entends rien en l'Astrologie , mais bien sçay-ie que le corps humain ne peut estre nourry que de choses suiettes à putréfaction : et d'autant que l'or ne se peut putrifier ny consommer au corps de l'homme , ie dy et maintiens qu'il ne peut seruir de médecine, ny de restaurant; et que toutes choses desquelles la langue ne peut faire attraction de saueur, ne peuuent seruir à la nourriture. Car Dieu a mis la langue pour sonder les choses qui sont vtiles, pour les autres parties du corps , et faut noter que quand vn homme est fort malade, on lui baille des viandes les plus tendres ; si on luy baille du fruit, on le fait cuire afin qu'il soit plutost mis en putréfaction : Autrement l'estomac débile ne les pourroit consommer pour enuoyer la liqueur nutritiue à toutes les parties du corps, et le marc aux parties excrementales. Si ainsi est qu'vn estomac débile trauaille beaucoup à digérer vne pomme cuilte, comment peuxtu croire qu'il peut consommer l'or? et veu que le corps ne peut rien consommer sinon les choses desquelles la langue puisse tirer quelque saueur auparauant qu'elles aillent plus outre, comment pourra il consommer l'or? tu l'as beau taster à la langue, tu n'as garde d'en tirer aucune saueur. Veux tu que ie te die vn beau trait auant que finir mon propos? Si la langue pouuoit tirer quelque saueur d'vne pièce d'or , ie te puis asseurer qu'elle amoindriroit de poids , d'autant que la langue en auroit attiré. Aussi ie di que quelque fleur que tu flaires auec le nez, que tu diminues sa vertu, d'autant que tu en prends auec le nez. Et note encores ce poinct, que toutes les choses que tu présentes à la langue , et que lu en tires
DV MITRIDAT.
quelque saueur, ladite saueur n'est autre chose que le sel qui est en la chose que tu tastes. Car le sel est de telle nature qu'il se dissoult à l'humidité et quand l'humidité est chaude il se dissoult plus promptement. Or la langue apporte auec soy vne humeur chaude, qui cause soudain faire attraction de quelque peu de sel de la chose qui luy est présentée. Voyla pourquoy je di que si la langue pouuoit tirer quelque saueur de l'or ce seroit cju sel , et l'or diminueroit , d'autant que la langue en auroit attiré, et n'en pouuant rien tirer comme des alimens nutritifs, il est aisé à conclure que l'or ne peut seruir de nourriture.
DV MITRIDAT, OV THERIAQUE.
r ayant desconfit vne erreur de si long temps inue- 3£° terée, touchant le restaurant d'or, il m'est pris enuie $ de parler vn peu du Mitridat, auant que de parler p des sels.
Théorique.
Et as-tu quelque chose à dire contre le Mitridat? Practique.
Ouy bien : mais afin de ne rendre mal contents les médecins , et que par là ils ne prennent occasion de detracter de mes autres œuures , ie n'en parleray sinon par manière de dispute , prenant mon argument sur ce que aucuns disent qu'il faut de trois cents sortes de drogues pour le composer, ce que ie trouue bien fort eslongné de ma capacité, et ne puis penser, que tant de sortes de simples puissent loger ensemble dans vn estomac, sans faire ennuy l'vn à l'autre.
Théorique.
Si tu mets vn tel propos en auant tu te feras hayr de beaucoup de gens, voudrois tu bien entreprendre de contredire n
DV MITR1DAT.
tant (le notables médecins, qui ont plusieurs fois examiné diligemment vne telle matière, et a esté disputé plusieurs fois aux vniuersitez et escoles de médecine? ie sçay qu'en vne ville d'Alemaigne fut commandé aux médecins dudit lieu , par les magistrats, de s'assembler pour aduiser ensemble de donner quelque moyen contre le venin de la peste, qui estoit pour lors en ladite ville. Suyuant quoy les médecins ne trouuerent rien meilleur que le Mitridat qu'ils ordonnèrent, et fut composé du nombre des simples susdits. Voyla pourquoy ie te di que si tu parles contre tant de sçauans hommes, l'on t'estimera fol, Practique.
Mais n'est il pas aussi possible que les médecins se puissent tromper en la composition du Mitridat , comme ils se sont trompez, adhérant à l'opinion des 4rabes, touchant le restaurant d'or? Car tu as bien entendu cy dessus que c'est vn abus manifeste, les médecins sages n'auront garde de trouuer mauuais ce que i'en dis : par ce que c'est par manière de dispute , et cela les incitera à penser s'il y a quelques raisons en mes arguments.
Théorique.
Et quels sont tes arguments?
Practique.
Ils sont bien notables, et entre les autres i'en ay trois singuliers : le premier est la considération d'vn bouquet composé de plusieurs fleurs ; iamais la senteur dudit bouquet ne sera si amiable comme s'il estoit d'vne fleur seulement , et par là tu connoistras que les senteurs meslées ensemble font vne confusion telle que tu ne sçaurois iuger laquelle est la suprême et meilleure d'icelles. Item , si tu prens vn chapon, vne perdrix, vne bécasse, vn pigeon et de toutes sortes de chairs, le tout bien cuit et préparé, puis que tu les mettes dans un mortier et les pilles ensemble pour les manger, elles seront bonnes ; mais y trouueras tu aussi bon goust comme si tu les mangeois particulièrement? l'on sçait bien que non. Item, si tu prens de l'azur, du vermillon, du massicot et de toutes autres couleurs, et que tu les broyés toutes ensemble, et en face un meslinge , tu connoistras que la moindre de toutes estoit plus belle à part soy, qu'elles ne sont toutes meslées ensemble. Cela me fait penser que tant de simples ensemble ne peuuent estre qu'ils n'effacent et destruisent la vertu l'vn de
DU MITRIDAT.
l'autre : tout ainsi que les senteurs, saueurs et couleurs (4). le te prie aussi considère vn peu quel accord pourroit estre en vne musique de trois cens musiciens chantans tous ensemble. Depuis quelques iours i'ay veu vn liure duquel les Apotiquaires se seruent pour les compositions de leurs drogues , et ayant demandé à l'Apotiquaire qu'il me dit en François les drogues du Mitridat, il le fit volontiers, entre autres il me nomma le gif (gypse) et l'alebastre : Ce qui me fait parler plus asseurement, parce que ie sçay que l'vn et l'autre sont indigest : Et quand ils sont calcinez ce n'est autre chose que piastre. I'ay veu quelque liure ancien qui dit que le piastre est mortel : par ce (dit il) qu'il estoupe les conduits, par là ie connois que plusieurs escriuent des choses qu'ils n'entendent pas. Car par ce qu'ils ont veu quelques fois fermer des trous de murailles auec du piastre, ils ont pensé qu'il pourroit faire le semblable dans le corps de l'homme, chose fort mal entendue : car le piastre ne durrist iamais quand il est rendu potable, et si l'on y met de l'eau plus qu'il n'en faut, il perd toute sa force. L'argument est donc mal fondé , de dire que le piastre estoupe les con-^ duits. le croy qu'il est aussi bon au Mitridat comme à autre médecine. Si ie voulois composer vn electoire ou médecine de pierreries, ie voudrois premièrement connoistre deux choses : l'vne de quelle matière les pierres sont formées, et l'autre , si l'estomac est capable de les digérer. Or puis que les pierres verdes sont teintes par la couperose elles ne peuuent estre qu'ennemies de nature.
Or ça, pour les mesmes causes que tu dis, l'on met plusieurs simples ensemble, parce qu'aucuns sont trop rudes, mordicatifs, corrosifs, et laxatifs : et mesmes aucuns pernicieux , estants pris particulièrement : mais pour les corriger l'on y mesïe des matières douces.
Practique.
En cela ie trouue une difficulté bien grande , qui est telle ,
(1) Le simple raisonnement avait appris à un homme étranger jusqu'à certain point aux connaissances médicales, que ces mélanges monstrueux des anciennes pharmacopées ne pouvaient avoir qu'une action complexe , et par conséquent douteuse, lorsqu'elle n'était pas nuisible. Ce qui n'a point empêché ces compositions bizarres de ïigurer jusqu'à nos jours dans les dispensaires pharmaceutiques, tant une vieille erreur est difficile à déraciner.
m HV MJTRIDAT.
que ie sçay qu'vne composition de trois cents simples no peut estre qu'il n'y en ait plusieurs d'iceux de plus dure digestion que les autres, qui me fait penser qu'estans dans l'estomac, les plutost cuittes. sont enuoyées les premières en nourriture , suyuant l'ordre naturel ; tout ainsi que ie t'ay montré par certaines marcassites , que les matières , qui ont quelque affinité, se sçauent séparer et ioincjre ensemble en la matrice de la terre; cela, dis— ie, se peut aussi bien faire dans l'estomac, sçauoir est que les, matières nutriliues seront dispersées par les membres, et les ennemies de la nature seront envoyés aux excremens, et si entre tant de simples il y en a quelqu'vn que l'estomac ne puisse digérer, comment pouuons nous espérer qu'il puisse seruir? Aussi ie trouue fortestrange des electoires , qui est vne médecine faite de pierres pilées , lesquelles je seay qu'il y en a aucunes si fixes, qu'il est impossible à l'estomac de les digérer. Dr une matière indigeste ne peut seruir à vn estomac.
Comment oses-tu reprouuer le Mitridat? lequel de si long temps a esté approuué, et plusieurs en ayans mangé à ieun, ont esté garantis de poison , et mesme que le Roy Mitridates fut mort, l'on trouua en son cabinet la recepte dudit Mitridat au milieu de s.es besongnes les plus précieuses, et parce nij'jj en prenoit tous les malins, il ne peut estre empoisonné. Piuctique.
Ce propos ne fait rien contre moy : parce que le contrepoison de Mitridates n'estoit çoipposé que de quatre simples, sçauoir est , de noix, de figues, de rue et de sel ; c'est bien loing de trois cens (1). Pour connoistre si vne matière peut seruir contre le poison , il faut premièrement sçauoir que c'est que poison. Quelqu'vn a mis en ses esprits qu'il y en a de trois cens sortes. Si ainsi est, qui sera celuy qui dira qu'vn Mitridat puisse seruir à toutes espèces de poison? Quant est du contre poison de Mitridates, il y a quelque grande raison par laquelle
- (1) L'électuaire inventé par Mithridate était en effet composé de cinquantequatre subst ances. Pompée en trouva la formule dans les papiers de ce prince, après sa défaite et sa mort. I! en découvrit aussi une seconde, qui était composée seulement de sel , de figues, d'amandes de noix et de feuilles de itié. C'est cette dernière que l'on regarda comme le contre-poison dont Mithridate prenait une certaine dose chaque matin.
DY MITRIDAT
l'on peul juger de son vtilité, et pour en donner quelque jugement, il faut auoir esgard à ee que le sublimé qui est le plus commun poison, n'est pas de matière oléagineuse , ains d'vne matière aqueuse, et les matières oléagineuses n'ont aucune affinité auec les aqueuses : il faut donc croire que celuy qui composa le contrepoison du Mitridat de quatre simples, eut esgard à ce que le sublimé et aucuns autres poisons, estans dans l'estomac, ou boyaux , s'attachent et incisent la partie où ils reposent , et par tel moyen leur action est pernicieuse et mortelle : et pour obuier à vn tel effet il estoit d,e besoin qiie Jedit contrepoison fut composé de matières oléagineuses et bonnes à manger, afin que l'estomac ne les abominast. Nous ne pouuons nier que les noix ne soyent oléagineuses et plaisantes à manger, les figues consequemment ont vn sel en elles si fort corrosif et dissolutif , qu'au pays d'Agenés et lieux circonuoisins , où il y a grande quantité de figuiers , ceux qui mangent les figues auant qu'elles soyent meures ont les leures fendues , à cause d& la mordication du laict desditles figues. Le laict desdittes figues a grande vertu de dissoudre les choses visqueuses : quand les peintres se veulent seruir de blanc d'œuf pour destremper leurs couleurs, ils y mettent des petites figues découpées, ou bien des gittes des branches de figuier, et soudain que cela est remué parmy ledit blanc d'œuf, il se vient à dissoudre, et se rend aussi clair qu'eau de fontaine, sans aucune visquosité. le dis cecy pour donner à entendre que le Mitridat composé de ces quatre choses pouuojt engraisser l'estomac et les boyaux, par la vertu oléagineuse des noix, et dissoudre le poison par la vertu des figues et de la rue : quant est du sel , c'est une cho§e certaine qu'il est contraire au venin, comme ie le diray en parlant des sels. Voila comment le Mitridat ne peut estre mauuais : non pas qu'il soit vtile pour tous poisons ou venins. Si ie connoissois la cause i'en pourrois parler. Le venin de la peste est inuisible. Il va de iour et nuit ainsi que Dieu luy a commandé. Aucuns disent que les causes de la vérole, de la peste, et de la lèpre sont inconnues. le sçay que toutes maladies se guarissent par leurs contraires : et si ie ne connois la maladie , comment connoistray-ie son contraire? ii ne faut point douter qu'il n'y ait aucunes choses qui sont mortelles par leur frigidité, et autres par leur grande chaleur et mordication ex-