DES GLACES
Théorique.
^S®® e ne vis iamais homme si opiniastre que toy : car ° 0 °g£ depuis que tu as quelque chose en ta teste , il est » l rcS impossible de te faire croire le contraire. Cela me °X fait souuenir d'un iour que tu estois au long de la
Co^S^o^ riuiere de Seinne, vis à vis des tuileries , où plusieurs personnes, mesmedes bateliers, disoyentetsoustenoyent que les glaces qui courent sur la riuiere, quand il gele fort, sortoyent du fond d'icelle, toutefois tu soustenoisle contraire par ton opiniastreté.
Practique.
Appelles tu opiniastreté de soustenir la vérité? Théorique.
Et quoy persistes tu encores en ta folle opinion?
(1) C'est le maigue, fégaro, ou aigle de mer, sciœna aquila, C.
DES GLACES. 237 Practique.
Jy persiste et y persisteray tant que ie viuray : car iesçay que mon dire est véritable, que l'eau ne se peut geler au fond de la riuiere que premièrement toute la superficie ne soit gelée , et qu'elle n'aye entièrement perdu son cours : et suis fort aise que tu m'as reproché vn tel propos : par ce qu'il me seruira d'argument pour prouuer que si en vne chose visible et aisée à connoistre vne si grande multitude d'hommes soustiennent le contraire de vérité , disans que les glaçons que la riuiere porte ont esté gelez au fond d'icelle, combien plus se peuuent ils estre abusez és choses intérieures, comme ils ont fait du restaurant d'or , qui m'a incité à disputer du Mitridat.
Théorique.
Ne sçais tu pas que plusieurs t'ont maintenu en barbe qu'en temps de gelée ils voyent ordinairement monter les glaçons du fond de l'eau ? Ne sçais-tu pas aussi que plusieurs gens doctes t'ont maintenu par raisons philosophiques (que tu n'as sçeu conuaincre) que cela estoit véritable?
Practique.
Tant plus tu veux confondre mon dire , et plus ie suis asseuré en mon opinion , et n'y a homme en ce monde qui m'en sceut faire rougir, car ie sçay qu'il est impossible que les glaces puissent estre formées au fond de l'eau.
Théorique.
Mais puis que tes contraires t'allèguent raisons naturelles tu deusses aussi produire les tiennes en auant : afin que l'onconneut si elles sont meilleures que les leurs.
Practique.
Si ie me voulois estudier à chercher les raisons, i'en trouuerois vn millier de plus suffisantes que non pas celles que mes contredisants allèguent. Premièrement il faut tenir pour chose certaine que si les riuieres se glaçoyent au fond, comme ils disent, que tous les poissons qui sont en l'eau mourroyent, et de cela n'en faut douter. Il ne se trouueroit glaçon montant de l'eau qui ne fut tout lardé de poissons. le croy que tu ne connois pas quels sont les effects mortels des glaces : leur action pernicieuse est telle que comme l'eau se conglace, elle fait vne compression si grande, que les choses qui sont meslées parmy icelle ne la peuuent endurer, mesmement les cho-
m DES GLACES.
ses animées, faut qu'elles rendent L'esprit, quelques puissantes qu'elles soyent. Regarde les bleds quand ils sont gelez, tu ne connoistras point qu'ils soyent perdus iusques au desgel. Mais quand il sera desgelé, tu connoistras que la compression de la gelée aura coupé la iambe du bled, et qu'il n'y a autre cause qui l'ay fait mourir. Si tu pensois me faire croire que les poissons fussent plus durs à la gelée que les pierres , tu t'abuserois. le sçay que les pierres des montaignes d'Ardenne sont plus dures que le marbre : et ce neantmoins les habitans du pays ne tirent point desdites pierres en hyuer : à cause qu'elles sont suiettes à la gelée : et plusieurs fois l'on a veu les rochers tomber au parauant qu'estre coupez : dont plusieurs personnes en ont esté tuées , au temps que lesdites roches desgeloyent. Tu sçais bien que l'eau des puits est plus chaude en hyuer qu'en esté : car l'air, qui est chaud en tems d'esté, se retire en temps de froidure, pour fuir son contraire, et qu'ainsi ne soit , te souvient il point quand nous allasmes dans les carrières de saint Marceau , au dedans desquelles i'estois tout degoustant de sueur, combien que dehors l'air estoit fort froid; et si c'eust esté en temps de chaleurs, nous eussions trouué le dedans desdittes carrières froid. Aucuns disent que pour ces causes l'homme mange mieux en hyuer qu'en esté : par ce que la chaleur naturelle se tient serrée au dedans, aidant à la concoction de l'estomac. Voicy à présent vne autre exemple, qui te deura suffire pour toutes preuues. Lors que les riuieres se gèlent, elles commencent aux extrêmes parties et sur la superficie , et quand elles ont gelé vne nuit le cours principal et le résidu de l'eau qui n'est point gelée se baisse, et quand elle est vn peu baissée, et qu'elle a laissé ses glaçons atiachez contre les terres des extremitez, il aduient qu'ils tombent dedans l'eau, emporlans auec eux grande quantité de terre et de pierre, qui causent enfoncer lesdits glaçons , et les glaçons estans au dedans de l'eau , et trouuant la chaleur du fond , se viennent à dissoudre, et ainsi qu'ils commencent à eschauffer , la terre et pierre qui les auoyent contraints d'aller au fonds tombent et laschent lesdits glaçons , et eux estant allégés , s'esleuent en haut sur la superficie ; et quand il y en a grande quantité, l'eau les amené iusques à ce qu'ils ayent trouué quelque retour ou obstacle , pour les arrester ; et ayant trouué arrest, ils se soudent l'vn
DES GLACES. m
contre l'autre, et par tel moyen les riuieres se glacent tout au trauers. Voila la cause qui les trompe , et qui leur fait soustenir que la riuiere se glace au fond (1 ) . Si ainsi estoit, où est ce que les poissons habiteroyent, quand les riuieres seroyent gelées ? C'est vne chose toute certaine que plusieurs poissons maritimes se retirent au fond de la mer durant les grandes froidures : Ce qui se peut vérifier par les pescheurs Xaintonniques, qui en temps d'esté peschent des maigres et des seiches en si grand nombre , qu'il y a tel homme qui en fait saler et sécher pour plus de cinq cents liures tous les ans : desquels ne s'en pesche pas vn en hyuer : et si ainsi est des poissons de la mer, combien plus de ceux des riuieres? il n'est pas iusques aux grenouilles qu'elles ne se plongent au fond de l'eau, mesme dans les vases, pour conseruer leur vie durant le froid. Car autrement tous les poissons mourroyent; aucuns ayans fréquenté en Moscouie , Prusse et Pologne , disent qu'en temps d'hyuer, les pescheurs de ces pays là prennent grand peine à rompre les glaces de certaines riuieres , ou lacs : et ayant fait vn trou d'vn costé et vn d'vn autre il mettent les filets a l'vn des trous, et par l'autre ils chassent le poisson , et par ce moyen prennent vne grande quantité de poissons. Brouille et fagotte à présent tes opinions, tu n'as garde de me faire croire que la riuiere soit aussi gelée au fond , et que l'habitation des poissons soit entre deux glaces. Autre exemple, considères vn peu la forme des glaçons lorsque la riuiere commence à glacer , ils n'ont autre forme que platte, comme le verre duquel les vitriers besongnentj et s'ils ne sont ainsi à niueau , les formes bossues y sont venues à la seconde gelation h par l'empeschement des premiers glaçons , qui causent faire quelques sauts és eaux qui donent contre , et après vient plus grande quantité de glaçons qui sont contrains par le poussement de l'eau , de se ietter l'vn sur l'autre. Or si lesdits glaçons estoyent formez au fond de la riuiere, il faudroit qu'ils tinssent nécessairement la forme
(1) La question de l'origine des glaces flottantes n'était point encore entièrement résolue, il y a peu d'années, comme on le voit par la notice que M. Arago a donnée à ce sujet dans l'un des annuaires du bureau des longitudes. Quelque opinion que l'on accepte relativement à la congélation des eaux courantes, les réflexions de Palissy n'en sont pas moins d'un bon espri et d'un habile observateur.