HO DES GLACES
des fosses et concauitez du fond de la riuiere : et outre cela, il ne se pourroit faire qu'ils n'apportassent auec eux de la terre ou sable du lieu où ils se formeroyent : et ï-i ainsi estoit que les eaux se gelassent au fond , il faudroit que les froidures vinssent du dessous de la terre : ce qui seroit contre vérité. Car si elles venoyent du fond de terre il faudroit que toutes les sources des fontaines gelassent les premières , et conséquemment les puits, et les vins qui sont dans les caves : et si la froidure vient de l'air ( comme la vérité est telle ) et qu'elle eausast geler les eaux au fond, il faudroit que la riuiere fut plus spongieuse que nulle chose de ce monde , encores geleroit elle dessus le premier, puis qu'ainsi est que la froidure vient de l'air. Mais tant s'en faut qu'elle soit spongieuse , que ie ne trouue rien plus allié qu'elle est : et qu'ainsi ne soit, tu le peux connoistre par elle mesme , quand elle est glacée : car il n'y a ny trou , ny veine, ny artère : tu le peux aussi connoistre par les diamans , qui sont d'vne eau pure congelée : que s'ils estoyent tant peu soit poreux, ils ne prendroyent nul polissement. Il faut donc conclure que la froidure vient dq l'air, et que la riuiere est alizé ou condensée comme le cristal, et que la froidure de l'air vient dessus , et ne sçauroit passer iusques au fond de l'eau, et qu'il y a vne chaleur naturelle au fonds d'icelle , aidée en partie par plusieurs petites sources, qui procèdent du fond de la terre, qui causent que les poissons conseruent leur vie au plus profond des eaux.
Théorique.
Pose le cas qu'ainsi soit : toutesfois il me semble qu'il n'es* toit pas besoin d'en faire si long discours, et que le temps seroit bien mieux employé à parler des autres choses , dont tu m'as fait promesse.
DES SELS DIVERS
n'est nulle chose sans sel. Si tu es homme d'esprit (comme ie t'estime) tu connoistras plusieurs secrets en parlant desdits sels , qui te pourront mieux asseurer de l'impossibilité de la génération des métaux : et ce d'autant que les sels seruent beaucoup à ceux qui se meslent d'adultérer, augmenter et sophistiquer les métaux.
Et comment? tu dis des sels, comme s'il y en auoit de plusieurs sortes.
le te di qu'il y en a vn si grand nombre qu'il est impossible à nul homme de les pouuoir nommer, et te dis d'auantage, qu'il n'y a nulle chose en ce monde, qu'il n'y aye du sel, soit en l'homme, la beste , les arbres, piantes , ou autres espèces de végétatif : voire mesme és métaux : et di encores plus-, que nulles choses vegetatiues ne pourroient végéter sans l'action du sel, qui est és semences; qui plus est, si le sel estoit osté du corps de l'homme, il tomberoit en poudre en moins d'vn clin d'œil. Si le sel estoit séparé des pierres qui sont és bastiments , elles tomberoyent soudain en poudre. Si le sel estoit extrait des poutres , soliues et cheurons, le tout tomberoit en poudre. Autant en dis-ie du fer, de l'acier, de l'or et de l'argent, et de tous métaux. Qui me demanderoit combien il y a diverses espèces sels, ie respondrois qu'il y en a autant que de diuerses espèces de saueurs et senteurs,
Practique.
Théorique.
Practique.
DES SELS DIVERS
Théorique.
Si tu veux que ie croye ce que tu dis , nommes en donc quelques vues.
Practique.
La coperose est un sel , le nitre est vn sel , le vitriol est vn sel, l'alun est sel, le borras est sel, le sucre est sel, le sublimé, le salpestre , le sel gemme , le sahcor, le tartre , le sel armoniac, tout cela sont sels diuers. Si ie les voulois nommer tous, ie n'aurois iamais fait.*Le sel que Ips alchimistes appellent salis Alkali , est extrait d'vne herbe qui croit és marez salans des isles de Xaintonge. Le sel de ïartare n'est autre chose que le sel des raisins, qui donne goust et saueur au vin, et empesche la putréfaction d'iceluy, partant ie dis encores, que la saueur de toutes choses est par le sel, lequel mesmes a causé la végétation , perfection, maturité, et la totalle bonté de la chose alimentaire (1). Et combien qu'il y ait beaucoup d'arbres et d'espèces de végétatifs, desquels le sel est plus fixe et de plus dure dissolution que celuy de la vigne et du salicor : si est ce qu'il. y en a en tous les arbres et plantes , ie di autant ou peu s'en faut qu'aux susdites. Et autrement plusieurs espèces de cendres ne vaudroyent rien à blanchir le linge; en l enect desdites cendres, tu peux connoistre qu'il y a du sel en toutes choses. Et ne faut que tu penses que les cendres ayent pouuoir de blanchir sinon par la vertu du sel, autrement elles pourroyent servir plusieurs fois. Mais d'autant que le set qui est dedans lesdites cendres, se vient à dissoudre en l'eau que l'on met dans le cuuier, il passe au trauers du linge, et par sa vertu et acuité , ou mordication , les ordures du linge sont dissipées , mollifiées et emmenées en bas auecques l'eau, laquelle après se nomme lexiue , à cause qu'en icelle demeure le sel qui estoit aux cendres, estant dissout par l'action de l'eau , et les cendres estant ainsi dessalées n'ont aucune vertu de plus blanchir le linge, et on les iette comme inutiles. Autre exemple. Quand les salpestreux font attraction du salpestre qui est en terre , ils le font par une telle manière que la
(1) Le mot de s l n'avait pas encore été aussi généralisé. Il résulterait de ce passage que Palissy donnait le nom de sel à toute substance soluble dans l'eau, pourvue d'une saveur ou d'une odeur quelconque. La définition qu'il en donne à la fin de ce chapitre, bien qu'un peu embatrassée , rentre néanmoins dans ce sens général.
DES SELS DIVERS
Iexiue , et quand ils ont tiré le salpestre , les cendres et la terre duquel ils ont extrait le sel, sont inutiles : par ce que le sel qui causoit l'opération n'y est plus. Si tu n'as assez d'exemples pour croire qu'il y a du sel en tous les bois et plantes, considère les Tanneurs de cuirs , il prennent de l'escorce de chesne? et l'ayant seichée et puluerisée, ils la meslent entre les cuirs qu'ils font tanner dans un certain réceptacle : et quand le cuir a demeuré le temps préordonné parmy ladite escorce, le tanneur prend son cuir et iette l'escorce hors , comme chose inutile : vray est qu'és lieux où le bois est cher, l'on fait des mottes de ladite escorce, en forme de fromage , lesquelles on fait sécher pour les brusler à faute de bois : mais les cendres n'en valent rien :-à cause que le sel est en dehors. Ne peuxtu pas connoistre par là que ce n'est pas l'escorce qui a en~ durcy et tanné le cuir, mais que c'est le sel qui estoit en icelle? Car autrement l'escorce pourroit seruir plusieurs fois : mais d'autant que le sel est dissout , il s'est mis dedans le cuir, à cause de son humidité, et en a fait attraction, pour seruir à soy mesmes. Il faut que tu nottes qu'en toutes espèces de bois le sel est presque tout à l'escorce : aussi le bois sans escorce ne produit jamais bonnes cendres. Monsieur Sifly, médecin du Duc de Montpensier, me montra quelque fois vne verge de balsamum, ou de canelle , la quelle contenoit enuiron quatre pieds en longueur et en grosseur vn pouce ou enuiron : il me fit gouster de l'escorce , qui auoit saveur naturelle de fine canelle : mais quant au reste du bois , il n'avoit non plus de saueur qu'vne pierre. Voila pourquoy les tanneurs ne se servent que de l'escorce : par ce que le sel y est, autrement le surplus du bois estant puluerisé pourroit aussi bien seruir que l'escorce. Et en continuant mes preuues, qu'il y a du sel en toutes choses : Les Egyptiens auoyent de coustume de saler les corps de leurs Roys et Princes, ce que nous appelons embaumer. Les histoires disent qu'ils les embaumoyent de nitre et d'espiceries aromatiques. Il te faut noter que le nitre est vn sel conseruatif , et qui empesche la putréfaction : toutesfois il n'eust sçeu empescher la putréfaction par tant de mil années, n'eust esté lesdites espiceries aromatiques, desquelles le sel a causé l'incorruption desdits corps, qui en estoyent embaumez. Et outre , la chair desdits corps est appellée mommye, à cause desdites espiceries, dont ils estoyent pou-
m DES SELS DIVERS.
(Irez. Les Princes Egyptiens gardent ladite mommye pour leur seruir en leurs maladies. le croiray plustot qu'une telle manducation seroit plus vtile que l'or potable. Quelques modernes ont voulu imiter les anciens, voulants faire de la mommye de quelques pendus ou décapitez : Mais qui la meltroit vn peu tremper, on la feroit retourner en puante charogne : par ce qu'elle n'a pas esté confitte d'espiceries ayant telle vertu que celles des anciens Egyptiens. Aussi dit on communément que les odeurs et Rubarbes , gommes et espiceries aromatiques , sont toutes adultérées au parauant qu'elles soyent venues iusques à nous. Et le sel commun n'a pas la vertu de conseruer comme les aromatiques qui viennent de l'Arabie heureuse et autres pays chauds. Et par ce que nostre propos est de prouver qu'il y a du sel en toutes choses, ie mettray ce poinct en auant, qui est que l'on peut faire du verre de toutes cendres : combien que les vnes sont plus dures à la fonte que non pas les autres : et s'il n'y auoit du sel és bois et és herbes , il seroit impossible d'en pouuoir faire verre.
C'est assez prouué qu'il y a du sel en toutes choses : parlons de leurs vertus , qui sont si grandes que nul homme ne les connut iamais parfaictement. Le sel blanchist toutes choses : le sel endurcist toutes choses : il conserue toutes choses : il donne saueur à toutes choses; c'est vn mastic qui lie et mastique toutes choses : il rassemble et lie les matières minérales : et de plusieurs milliers de pièces il en fait vne masse. Le sel donne son à toutes choses : sans le sel nul métal ne rendroit sa voix. Le sel resiouyst les humains : il blanchist la chair, donnant beauté aux créatures raisonnables : il entretient l'amitié entre le maie et la femelle , à cause de la vigueur qu'il donne és parties genitalles : il aide à la génération : il donne voix aux créatures comme aux métaux. Le sel fait que plusieurs cailloux puluerisez subtilement, se rendent en vne masse pour former verres et toutes espèces de vaisseaux : par le sel on peut rendre toutes choses en corps diafane. Le sel fait végéter et croistre toutes semences : Et combien qu'il y ait bien peu de personnes qui sçachent la cause pourquoy le fumier sert aux semences et qu'ils l'apportent seulement par coustume et non pas par philosophie ; Si est ce , que le fumier que l'on porte aux champs ne serviroit de rien , si ce n'estoit le sel que les pailles et foins y ont laissé en se pourrissant , parquoy ceux qui laissent leurs
DES SELS DIVERS. MÛ
fumiers à la mercy des pluyes, sont fort mauuais mesnagers, et n'ont guère de philosophie acquise ny naturelle (4). Car les pluyes qui tombent sur les fumiers, découlant en quelque valee emmeinent auec elles le sel dudit fumier, qui se sera dissout à l'humidité, et par ce moyen il ne servira plus de rien, estant porté aux champs : la chose est assez aisée à croire : et si tu ne le veux croire, regarde quand le laboureur aura porté du fumier en son champ, il le mettra (en deschargeant) par petites pilles, et quelques iours après il le viendra espandre parmi le champ, et ne laissera rien à l'endroit desdites pilles : et toutesfois après qu'vn champ sera semé de bled , tu trouueras que le bled sera plus beau , plus verd et plus espois à l'endroit où lesdites pilles auront reposé que non pas en autre lieu, et cela aduientparce que les pluyes qui sont tombées sur lesdits pilots , ont prins le sel en passant au trauers et descendant en terre. Par là tu peux connoistre que ce n'est pas le fumier qui est cause de la génération : ains le sel que les semences auoyent pris en la terre. Encores que i'aye déduit autrefois ce propos des fumiers, en vn petit liure que ie t'ay dit que ie fis imprimer dès les premiers troubles (2), si est ce qu'il me semble qu'il n'est point superflu en cest endroit : car par là tu entendras aussi la cause pourquoy tous excréments peuuent aider à la génération des semences. le di tous excréments, soit de l'homme ou de la beste. C'est touiours confirmation d'vn propos que i'ay répété plusieurs fois en parlant de l'alchimie, que quand Dieu forma la terre il la remplist de toutes espèces de semences : Mais si quelqu'vn seme vn champ par plusieurs années sans le fumer, les semences tireront le sel de la terre pour leur accroissement , et la terre par ce moyen se trouuera desnuée de sel et ne pourra plus produire : parquoy la faudra fumer, ou la laisser reposer quelques années, afin qu'elle reprenne quelque salsitude, prouenant des pluyes ou nuées. Car toutes terres sont terres ; mais elles sont
(1) Palissy rappelle ici sa théorie des fumiers , déjà émise dans la Receple véritable (voy. p. 23, 24).
(2) Il est évident, par cette citation , que le livre de Palissy, imprimé dès les premiers troubles, n'est autre chose que la Receple véritable, publiée à La Rochelle en 1563, quoi qu'en disent Faujas de Saint-Fond et Gobet. L'opuscule des Abus et ignorances des médecins ne contient pas un mot sur la théorie des sels ni des engrais.
DES SELS DIVERS
bien plus salées les vnes que les autres. le ne parle pas d\n sel commun seulement, mais ie parle des sels végétatifs. Aucuns disent qu'il n'y a rien plus ennemy des semences que le sel, et pour ces causes, quand quelqu'vn a conimis quelque grand crime, on le condamne que sa maison soit rasée et la solle labourée et semée de sel afin qu'elle ne produise iamais semence. Je ne sçay s'il y a quelque pays où le sel soit ennemy des semences : Mais bien sçay-ie que sur les bossis des marez sallants de Xaintonge, l'on y cueille du bled autant beau qu'en lieu où ie fus iamais : et toutesfois lestlits bossis sont formez des vuidanges desdits marez : ie di des vuidanges du fond du champ des marez , lesquelles vuidanges et fanges sont aussi salées que l'eau de la mer : toutes-fois les semences y viennent autant bien qu'en nulle terre que i'aye iamais veue : ie ne sçay pas où c'est que nos iuges ont pris occasion de faire semer du sel en vne terre en signe de malédiction, si ce n'est qu'il y aye quelque contrée où le sel soit ennemi des semences.
Théorique.
Peut estre que les iuges ne le font pas pour l'occasion que le sel soit ennemi des semences, mais ils le fontplustot par ce que le sel est vne semence qui ne végète point.
Practique.
Tu diras ce que tu voudras , mais ie sçay bien que plusieurs médecins et autres personnes , m'ont voulu maintenir que le sel estoit ennemy des semences : Et c'est pourquoy i'ay mis ce propos en auant , afin de parler amplement des sels : Et en continuant encores mon propos,, pour te monstrer que le sel n'est pas ennemi des natures vegetatiues, ny sensibles , les vignes du pays de Xaintonge , plantées au milieu des marez salans, apportent d'vn genre de raisins noirs, qu'ils appellent chauchetz , desquels on fait du vin qui n'est pas moins à estimer que hyppocras , et y fait on des rosties tout ainsi qu'à l'hyppocras. Et lesdites vignes sont si fertiles qu'vne plante de vigne apporte plus de fruit que non pas six de celles de Paris. Voila pourquoy ie dis que tant s'en faut que le sel soit ennemy des natures, qu'au contraire il aide à la bonté, douceur et maturité , génération et conseruation desdits vins. Et non seulement le sel aide à ces choses , mais aussi l'air duquel les exalations sont salées. Ausdites isles et parmy les
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marez sallans, on y cueille de l'herbe salée, de laquelle ou fait les plus beaux verres, laquelle on appelle salicor : aussi on y cueille de l'absinte appelée Xaintonnique , à cause du pays de Xaintonge. Ladite herbe a telle vertu que quand on la fait boullir, et prenant de sa décoction, on en destrempe de la farine pour en faire des bignets fricassez en sein (graisse) de porc ou en beurre, et que l'on mange desdits bignets, ils chassent et mettent hors tous les vers qui sont dans le corps , tant des hommes que des enfanSc Au parauant que i'eusse la connoissance de ladite herbe, les vers m'ont fait mourir six enfans, comme nous l'auons connu tant pour les auoir fait ouurir, que par ce qu'ils en rendaient souuent par la bouche; et quand il estoyent près de la mort, les vers sortoyent par les nasaux. Les pays de Xaintonge , Gascogne , Agenès. ? Quercy, et le paysdeuers Toloze, sont fort sujets ausdits vers, et y a peu d'enfans qui en soyent exempts : à cause que les fruits desdits pays sont fort doux, le Je di parce que les médecins de Paris m'ont attesté que c'estoit chose rare de trouuer des vers és enfans dudit lieu : toutesfois és pays des Ardennes ils y sont fortsuiets. le nesçaysi c'est à cause de la bière, ou des laitages. Ienepuis rendre tesmoignage sinon des paysquei'ay fréquentez. Dans les rochers des isles de Xaintonge l'on y cueille aussi de la criste-marine, autrement appellée perce-pierre, laquelle a vne merveilleuse bonté et senteur, à cause de la vapeur de la mer; quand elle est fraische, les sallades en sont fort bonnes, et plusieurs en font confire pour toute l'année. A Paris quelques vns ont planté de ladite criste-marine : mais n'a garde d'auoir la bonté de celle qui vient naturellement sur les rochers limitrophes de la mer. le ne veux pas prouver par là que le sel commun soit plaisant à toutes espèces de plantes : Mais ie sçay bien que les terres salées de Xaintonge portent de toutes espèces de fruits qui y sont plantez , lesquels ont vne telle douceur et autant suaue qu'en lieu là où faye iarnais esté. Les herbes sauuages, espines et chardons y croissent autant gaillardes qu'en nuls autres pays. C'est tousiours confirmation de mon argument, contre ceux qui disent que le sel est ennemy des plantes. S'il estoit ennemi des plantes , il seroit ennemi des natures humaines. Les Bourgongnons ne le diront pas : car s'ils eussent connu que le sel fut ennemi de nature humaine, ils n'eussent ordonné de mettre du sel en la bouche
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des petits enfans quand on les baptise, et on ne les appelleroit pas Bourgongnons salez , comme l'on fait. Les natures brutales ne diront pas que le sel leur soit ennemi : car les cheures en mangeront autant qu'on leur en sçauroit bailler, et mesmes vont cherchant les murailles pisseuses, pour les lécher, à cause du sel des vrines; les pigeons ne pouuans trouuer du sel à leur commodité, quand ils trouuent quelque vieille muraille, de laquelle le mortier ait esté fait de chaux et de sable, et qu'elle soit tant peu commencée à ruiner, on verra les pigeons tous les iours après ladite muraille; et les hommes qui viuent sans philosophie disent que les pigeons mangent le sable. Mais c'est vne moquerie : ce seroit l'or potable de pigeons : car il est indigest, et ne faut penser qu'ils cherchent autre chose que la chaux , qui est dans le mortier, à cause de sa salsitude, et s'ils aualent quelque grain de sable, c'est contre leur volonté et intention. Les huistres se nourrissent la plus grand part de sel, et leurs coquilles en sont faites, lesquelles elles mesmes ont basties; et qu'ainsi ne soit, on le void euidemment : par ce que lesdites coquilles estant iettées dans le feu , elles pettent en pareille sorte que le sel commun. Et si le sel a ceste vertu d'esmouuoir les parties genitalles (comme i'ay dit) c'est une chose certaine et bien approuuée que les huistres causent vne mesme action ; qui est attestation de ce que i'ay dit, que les huistres sont nourries la pluspart de sel. Et pour mieux monstrer que le sel n'est pas ennemi des natures vegetatiues, voyons vn peu la manière de faire des laboureurs Ardennois; en certaines contrées des Ardennes ils coupent du bois en grande quantité , le couchent et arrangent en terre , en sorte qu'il puisse auoir air par dessouz : après ils mettent vn grand nombre de mottes de terre sur ledit bois , sçauoir est de la terre herbeuse en forme de gasons, puis ils font brusler le bois au dessouz desdittes mottes, en telle sorte que les racines des herbes qui sont en ladite terre sont bruslées, et quand laditte terre et racines ont souffert grand feu, ils l'espandent parle champ comme fumier, puis labourent la terre et y sèment du seigle : au lieu qui au parauant n'estoit que bois le seigle s'y treuue fort beau : et font cela de seize ans en seize ans : car ils la laissent reposer seize années, et en quelques endroits six années , et en d'autres que quatre : durant lequel temps la terre n'estant point labourée,
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produit du bois aussi grand et espois comme il esloit ou pa~ rauant; et autant comme il leur faut de terre pour ensemencer vne année , ils coupent des bois, et font brusler des mottes, comme i'ay desia dit, et consequemment tous les ans, iusques au nombre de seize : et alors recommencent à la première pièce de terre qu'ils auoyent labourée seize ans au parauant, en laquelle ils trouuent le bois aussi grand comme la première fois. I'ay dit cecy pour deux occasions, l'vne par ce que mon propos du sel n'est pas encores finy, et par ce que les laboureurs dudit pays disent, que la terre est eschauffée par ce moyen , et qu'autrement elle ne produiroit rien , à cause que le pays est froid ; surquoy ie di que comme l'eau qui a esté boulie est plus subiecte à geler que l'autre , aussi le feu qu'ils y font , ne cause pas l'accroissement des fruits, ains faut croire que c'est le sel que les arbres, herbages et racines bruslées y ont laissé. L'autre cause est pour donner à connoistre combien sont heureux ceux qui habitent és régions modérées et fertiles, qui produisent tous les ans. Ces pauures gens sont en grand peine quand l'année est pluuieuse , qu'ils ne peuuent brusler leurs bois en la saison conuenable; en la meilleure de leurs années ils ne cueillent. ny vin, ny fruits, ny aucune chose, que du seigle : et en chacun village le pauure a autant de terre que le riche, pour faire son cultiuage. Si le sel estoit ennemy des semences , il est certain que le bois et herbes qu'ils font brusler n'amenderoit point la terre, mais la rendroit inutile : par ce qu'en bruslant lesdits bois, le sel qui est en iceux demeure en la terre (1). Si ie connoissois toutes les vertus des sels, ie pen^ serois faire des choses merueilleuses. Aucuns alchimistes blanchissent le cuiure auecques du sel de Tartare ou autres espèces de sel, le sel est fort vtile aux teintures. L'alun, qui est vn sel, attire à soy les couleurs du bresil, de la galle, et autres matières, pour les donner aux draps, aux cuirs ou soyes, tellement que les teinturiers quelque fois voulant teindre vn drap blanc en rouge , le trempent dans de l'eau d'alun : le sel d'alun estant dissout dans l'eau , sera cause que le drap receura la teinture que l'on luy aura préparée, et vn autre drap qui ne sera point
(l) Il y a une véritable prévision du génie dans cette longue dissertation sur le rôle que jouent les sels dans l'acte de la végétation. La plupart des arguments de Palissy se trouvent confirmés par l'expérience et font aujourd'hui partie des principes de l'agronomie.
DES SELS DIVERS
trempé en l'eau d'alun ne le pourra faire. Le sel donc est vne chambrière qui oste la couleur à Tvn pour la bailler à l'autre. Aucuns sels endurcissent le fer et le trenchant des armes, en telle sorte que on en coupe du fer comme si c'estoit du bois. le ne suis point capable de descrire l'excellence des sels, ny leurs vertus merueilleuses : ïoutesfois en parlant des pierres i'en diray quelque chose de ce qui aura esté oublié , aussi que l'on ne sçauroit traiter d'icelles sans parler quelquesfois des sels.
Théorique.
Il y a long temps que tu parles des sels , mais iusques icy tu n'as point dit vn mot de la définition de sel, et toutesfois c'est le principal que d'entendre que c'est que sel.
Practique.
le n'en sçaurois dire autre chose sinon que le sel est vn corps fixe, palpable, et conneu en son particulier, conseruateur et générateur de toutes choses , et en autruy, comme és bois et en toutes espèces de plantes et minéraux. C'est vn corps inconneu et inuisible, comme vn esprit, et toutesfois tenant lieu, et soustenant la chose en laquelle il est enclos, et si iamais il ne sentoit d'humidité, plusieurs choses , où il est enclos , seroyènt perpétuelles : comme le sel qui est au bois empescheroit qu'il ne pourriroit iamais : et s'il ne receuoit aucune humidité, il ne s'engendreroit iamais de vers dans ledit bois : Car iamais ne se peut faire de génération sans qu'il y ait vne humeur eschaufée par putréfaction. Si le foin, la paille et choses semblables estant bien seichées, sans receuoir aucune humidité , estoyent gardées en lieu sec , ils seroyent perpétuels par la vertu du sel qui y est. Il y a aucuns sels lesquels estant és lieux secs tiennent la forme qui leur aura esté donnée , et estants mis en lieu humide se réduisent en huile, desquels le Tartare est vn , et le sel de salicor vn autre. Ce point bien entendu peut beaucoup aider à l'intelligence des propos que i'ay tenus en parlant de la génération des métaux : parlant il est de besoing que tu entendes bien le tout : par ce que toutes ces matières sont si bien concatenées ensemble, que l'vne donne intelligence de l'autre.
DV SEL COMMVN.
Théorique.
i: n'eusse pas pensé qu 'il y eust eu tant d espèces f^"^lpf de se^s' ne qu'ils eussent eu tant de vertus , si tu ! p| ne me l'eusses dit : Mais puis que nous sommes Sœ^œ^sus le propos des sels, deuant que passer outre, f ie te prie me faire le discours de la manière de
faire le sel commun , comme il s'en fait aux isles de Xaintonge, et me monstre la figure de la forme comme sont fait les marez salans : car lu le sçais bien , d'autant que ie t'ay ouy dire qu'autrefois tu as esté sur les lieux auec commission de ligurer lesdits marez.
PlUCTIQlE.
Ce qui est vray; ce fut du temps que l'on vouloit ériger la gabelle audit pays. Or puis que tu as enuie d'entendre ces choses, donne moy audience et ie t'en feray volontiers le discours , et puis ie t'en monstreray vne figure.
Premièrement, tu dois entendre que d'autant que la mer est presque toute bordée de grands rochers ou de terres plus hautes que non pas la mer, pour faire les marez salans, il a fallu trouuer nécessairement quelque plaine plus basse que la mer : Car autrement il eut esté impossible de trouuer moyen de faire du sel à la chaleur du soleil : Et faut croire que si l'on eut trouué en quelque autre partie de la France limitrophe de la mer, lieu propre pour former marez, qu'il y en auroit eu plusieurs endroits. Or ce n'est pas assez d'auoir trouué vn platin ou campagne plus basse que la mer : mais il est aussi requis que les terres où l'on veut ériger marez, soyent tenantes, glueuses, ou visqueuses, comme celles dequoy on fait les pots , briques et tuilles. Il y a vn seigneur d'Anuers qui a beaucoup despendu pour faire des marez és pays bas, en la forme etsemblance de ceux des isles deXaintonge . Mais combien qu'il ait trouué assez de lieux bas pour faire venir leau
I)V SEL COMMVN,
de la mer, ce neantmoins d'autant que la terre n'estoit pas glueuse ny tenante comme celle de Xaintonge, il n'a peu venir au bout de son intention , et sa despence a esté perdue : d'autant que les terres qu'il auoit fait creuser pour former les dits marez estoyent arides et sableuses, qui ne pouuoyent contenir l'eau.
Combien que nos prédécesseurs des isles Xaintoniques ayent trouué certains platins, ou lieux bas, limitrophes de la mer, et que les terres du fond ayent esté trouuées naturelle* ment glueuses ou argileuses, cela n'a pas suffi pour paruenir à leur dessein : car il a fallu inuenter une manière de conroyer ladite terre en la sorte et manière que ie te diray cy après.
Si nosdits prédécesseurs n'eussent eu vn grand iugement et considération en formant les marez sallans, ils n'eussent rien fait qui eut valu : ayans donc considéré les platins plus bas que la mer , ils ont trouué qu'il faloit trancher vn canal qui peut amener aisément l'eau de la mer iusques aux lieux prétendus, pour faire le sel. Ayant ainsi creusé certains canaux ils ont fait venir l'eau de la mer iusques à vn grand réceptacle qu'ils ont nommé le iard (1 ), et ayant fait vne écluse audit iard ils ont fait au bout d'iceluy d'autres grands réceptacles, qu'ils ont nommé conches (2), dedans lesquelles ils laissent couler de l'eau du iard en moindre quantité que non pas audit iard, et d'icelles conches ils font passer l'eau dedans le forans par vne tronce de bois percée , qu'ils appellent l'Amezau , lequel est par dessouz le bossis , et d'iceluy forans la font passer par deux bois percez qu'ils appellent les pertuis des poelles, pour entrer dedans certains lieux qu'ils nomment entablements, viresons , et moyens, lesquels sont faits par une telle mesure, que l'eau de laquelle l'on veut faire sel, faut qu'elle tourne et enuironne vn bien long chemin et par diuers degrez , au parauant que l'on la laisse entrer dedans les parquets du quarré destiné à faire le sel. Il faut noter que combien que l'on face passer laditte eau par plusieurs degrez enclos aux réceptacles, si est ce que de réceptacle en autre l'eau est mise en moindre quantité, découlant de l'vn à l'autre tousiours en diminuant,
(1) Probablement du mot anglais yardy cour, surface de terrain plate ut limitée , lequel sans doute est aussi la racine du mot jardin.
(2) Réservoirs; de coucha, coquille.
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afin que ladite eau soit bien préparée et eschaufée au parauant qu'elle soit mise dedans les aires salans, ausquels l'on l'a fait congeler en sel , c'est à dire auant que ouuerture luy soit faite pour entrer dedans lesdits aires. Car il y a certaines petites tablettes que l'on hausse pour laisser descouler dedans les aires , l'eau qui vient des viresons et entablements et autres degrez.
Mais pour monstrer qu'elles n'ont pas esté faites sans grand labeur et auec vn bien long temps, il a fallu creuser la quadrature du champ des marez, plus bas que le canal venant de la mer, ni que les iards et conches, afin de donner pente ou inclination és degrez et membres susdits : afin d'amener l'eau iusques à la grande quadrature du champ de marez. Et faut noter qu'en creusant celle grande quadrature il a fallu apporter les terres et vuidanges tout à l'entour de ladite quadrature, laquelle estant mise tout à l'entour, fait vne grande platte forme que l'on appelle bossis, laquelle sert pour mettre de grands monceaux de sel qu'ils appellent vaches de sel; et quand ce vient en hyuer que la saison de faire sel est passée , ils couurent lesdits monceaux de sel auec des ioncs, lesquels se vendent bien, à cause de leur vtilité. Lesdits bossis seruent aussi pour aller de marez en marez , pour passer les hommes et cheuaux en tous temps : il est requis qu'ils ayent vne grande largeur, par ce que quand quelqu'vn a vendu vne vache de sel ou deux, selon que la distance est longue, pour apporter le sel dedans le nauire , il est requis pour les lieux lointains vn grand nombre de bestes pour porter le sel à bord, et cela se fait auec vne merueilleuse diligence, tellement que Ton diroit qui n'en auroit iamais veu, que ce sont esquadrons qui veulent combatre les vns contre les autres. Il y a gens sur le bord du bateau , qui ne font que vuider les sacs, et vn autre qui marque, et chacune beste ne porte qu'vn sac à la fois , et ceux qui touchent les cheuaux sont communément petits garçons, qui soudain que le chenal est deschargé et le sel vuidé, se ietlent de vitesse sur le cheual , et ne cessent de courir la poste iusques à la vache de sel, où il y a autres hommes qui emplissent les sacs et les chargent sur les cheuaux, et estants rechargez lesdits garçons les remeinent en diligence iusques au nauire. Et d'autant que les vns et les autres vont et viennent tous en diligence, il est requis que les bossis ou plattefor-
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mes soyent bien larges : car les cheuaux se rencontreroyent l'vn l'autre. Entens maintenant l'industrie de laquelle il a fallu vser pour rendre les marez propres pour garder que la terre ne succe l'eau qui y est mise, pour saller. Quand la grande quadrature a esté creusée et les vuidanges ostées , au parauant que former les voyes et parquetages , ils ont vn nombre de cheuaux et iuments , lesquels ils attachent l'vn à l'autre en quelque sorte , pour les pourmener , puis les mettent dedans icelle grande quadrature , où ils veulent former les marez , il y a vn personnage qui tient le premier cheual d'vne main , et de l'autre main vn fouet, lequel pourmene lesdits cheuaux et iuments en diligence, iusques à tant que la terre de solle soit bien conroyée, et qu'elle puisse tenir l'eau, comme un vaisseau d'airain. Et la terre estant ainsi bien conroyée, ils dressent leurs voyes et parquetages par lignes directes , donnant la pente requise de degré en degré, en telle sorte qu'il n'y a maçon ny geometrien qui la sçeut mieux niueler auec tous les outils de géométrie, qu'ils la niuellent auec de l'eau : car l'eau leur donne à connoistre clairement les lieux plus hauts ou plus bas.
Apres di-ie que la terre est ainsi conroyée, ils forment leurs voyes et parquetages ainsi que si c'estoit de la terre à potier, vovia pourquoy ie t'ay dit ci deuant que ores que l'on peut trouuer des lieux plus bas que la mer, il seroit impossible de dresser marez sallans si la terre n'es naturellement argileuse ou visqueuse comme celle des potiers.
Il y a encores vn grand labeur qu'il a conuenu faire à nos prédécesseurs pour dresser les marez ; il ne faut point douter que les premiers qui en ont érigé, n'ayent choisi les lieux les plus proches de quelque canal naturel : car s'il n'y auoit point de canal , il seroit difficile d'amener le sel qui se fait sur les marez, iusques au nauire dedans la grande mer, par ce que les grands nauires ne peuuent approcher du bord, à cause de leur grandeur : parquoy ceux qui vendent du sel ameinent des petites barques qui entrent au dedans du platin le plus près qu'ils peuuent du sel qu'ils auront vendu ; ils posent l'ancre , et ainsi l'on apporte ledit sel premièrement en la barque, puis l'on meine ladite barque pour descharger dans le nauire : et faut noter que le plus souuent en certains canaux l'on n'y peut entrer que au plein : et pour en sortir, si la mer s'en est al-
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lée, il faut attendre qu'elle soit de rechef au plein : Et combien que aucuns canaux ont esté trouués naturels, ce neantmoins il a esté nécessaire d'aider à nature , afin que les barques et petits nauires puissent approcher des lieux où l'on fait le sel : et ne faut douter que nos prédécesseurs n'ayent aussi esté contraints de former des canaux és lieux où il ne s'en est point trouué de nature : car autrement ils ne pourroyent tirer le sel desdits marez : d'autant que les plates formes sont faites si fort obliques, qu'il semble que c'est vn labyrinte, et ne sçauroit on faire vne lieue au trauers qu'elle n'en monte à plus de six, à cause des enuironnements qu'il faut faire pour en sortir : et si quelque estranger y estoit enclos , à peine en pourroit il sortir sans conduite , par ce qu'il faut trouuer vn grand nombre de pontages, qu'il faut chercher Fvn à dexlre et l'autre à senestre , quelque fois tout au contraire du lieu où l'on veut aller : Car il faut entendre que tout le platin des marez est concaué de canaux, de iards, de conches, ou de champ de marez; aucuns desdits champs sont quarrez, et autres longs et estroits, d'autres en forme d'esquerre ; afin que toute la terre soit employée en façon de marez : tout ainsi qu'en vne ville les premiers edifians ont pris place communément quarrée à leur commodité, et les derniers ont pris les places et restes des autres , ainsi qu'elles se sont trouuees : le semblable s'est fait és marez, car les premiers ont pris place à leur commodité le plus près des canaux et de la mer qu'il leur a esté possible , et les derniers venus ont pris les places, non pas telles qu'ils desiroyent , mais ils les ont édifiées quelque fois és lieux bien lointains des canaux et riues de la mer, qui cause que ceux là ne se sont pas tant vendus : d'autant que les frais de l'aménage du sel sont par trop grands.
Autres ont édifié des marez qui sont de peu de valeur, parce que bien soutient l'eau leur défaut au plus grand besoing, d'autant que les canaux , iards et conches ne sont pas assez bas en terre, pour recouurer de l'eau de la mer à leur souhait, et faut icy noter vn poinct singulier, qui est qu'en chacun marez il y a vn canal fait à force d'hommes, pour amener l'eau de la mer dans le iard, et autres canaux comme petites riuieres, qui seruent pour amener les barques entre plusieurs marez , dedans lesquelles on porte le sel au grand nauire > comme i'ay dit vne autre fois : par tel moyen toute la terre
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de la vallée des marez est labourée , fossoyée et retranchée pour l'vtilité et seruice dudit sel, et pour ces causes ai-ie dit cy dessus que si vn estranger estoit au milieu des marez , ores qu'il verroit le lieu où il voudroit aller, à peine en pourroit il sortir : d'autant que bien souuent il luy faudroit tourner le dos pour chercher les pontages : aussi qu'il n'y a chemin ne voye que seulement les bossis, qui sont érigez par lignes obliques, et n'est possible de trouuer chemin ne voye dans lesdits marez autre que les bossis, lesquels sont haut esleuez, par ce que toutes les vuidanges des champs des marez y ont esté mises , et si l'on y estoit en hyuer l'on verroit tous lesdits champs couuerts d'eau, comme de grands estangs, sans apparoir aucune forme d'iceux. Ce qui a fait que aucuns peintres ayants esté enuoyez és isles pour sçauoir la cause pourquoy il est impossible de passer vne armée au trauers desdits marez, ont esté deceus : d'autant qu'ils y sont allez és saisons que l'eau estoit dedans lesdits marez , et en ont rapporté des figures incertaines. Du temps que Ton vouloit ériger la gabelle au pays de Guienne, le sieur de la Trimouille et le gênerai Boyer, enuoyerentun maistre Charles (peintre fort excellent) sur les isles pour remarquer les passages; ledit peintre apporta figure certaine et au vray des bourgs et villages : Mais quant est des formes des marez, ce n'estoit que confusion en sa figure : d'autant que pour lors les marez estoyent couuerts d'eau; et pour mieux te le faire entendre, il faut nécessairement qu'après que les chaleurs sont passées, et qu'il n'y a plus d'apparence de faire du sel, les sauniers, pour la conseruation des marez, ouurent certaines bondes des canaux qui passent par le iard et par ces conches , et laissent entrer l'eau dans lesdits marez iusques à ce que toutes les formes soyent couuertes. Car s'ils laissoyent lesdits marez descouuerts, les gelées les dissiperoyent en telle sorte qu'il les faudroit refaire tous les ans : mais par le moyen de l'eau ils sont conseruez d'vne année à autre.
Et afin que tu entendes mieux que le sel n'est pas vne chose qui se puisse faire aisément et à peu de frais, il conuient noter que l'on n'en peut faire que durant trois ou quatre mois de l'année , pendant les grandes chaleurs. Et pour le premier preparatif du sel , il faut prendre l'eau de la mer au plein de la lune du mois de Mars. Car en ce temps là , la mer est pins
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haute et enflée qu'en nulle saison, et lors qu'elle est en sa pleine grandeur, les sauniers desbondent les conduits des canaux et grandes tranchées, pour emplir ce grand réceptacle qu'ils appellent iard, lequel faut qu'il contienne autant d'eau qu'il en faitbesoing, pour faire le sel iusques à la pleine lune du mois de Iuillet, auquel temps la mer se remet en sa grandeur et hautesse comme celle de Mars, et alors vn chascun saunier se trauaille à remplir le iard : toutesfois quelque labeur et diligence que nos prédécesseurs sauniers ayent sçeu faire , si est ce que quand vn esté est fort sec, il y a plusieurs marez qui ne font rien vne parlie de l'esté : Car l'eau du iard estant faillie deuant le temps, ils n'ont aucun moyen d'en remettre d'autre , si ce n'est au temps des grandes malignes ( qu'ils appellent) qui est lors que la mer est en sa superbe grandeur. Voila pourquoy les marez qui sont près du port, et qui peuuent auoir de l'eau au plein de toutes les lunes sont beaucoup plus estimez que les autres.
Il faut aussi noter vn poinct qui est, que si durant que l'on fait le sel il aduenoit vne pluye l'espace d'vne nuict ou d'vn iour, mesmes seulement deux heures, Ton ne sçauroit faire de sel de quinze iours aprez : par ce qu'ils faudroit nettoyer tous les marez et oster l'eau d'iceux, aussi bien la salée que la douce , tellement que s'il pleuuoit tous les quinze iours vne fois, l'on ne feroit iamais de sel à la chaleur du Soleil : parquoy faut croire qu'aux régions et contrées pluuieuses et froides, l'on n'y sçauroit faire de sel à la manière qu'il se fait és isles de Xaintonge , encores qu'ils eussent toutes les autres commoditez cy dessus alléguées.
Il est encores besoing d'entendre qu/auparauant que faire le sel il faut espuiser toute l'eau qui est dans les marez , laquelle y auoit esté mise pour les conseruer en hyuer : ce qui n'est pas vn petit labeur ; et ayant nettoyé tous lesdits marez communément au mois de May, quand le temps vient à s'eschauffer, ils lâchent les bondes pour laisser passer telle quantité d'eau qu'ils veulent , laquelle ils font coucher dedans les conches , entablements , moyens et viresons , afin qu'elle se commence à eschaufer, et estant eschaufée, ils la mettent à sobriété dedans les aires où l'on fait cresmer le sel. Et pour mieux te monstrer encores la despense desdits marez, il faut entendre qu'en chascun champ de marez il y a deux escluses