Cette pièce a été composée vers
et où j'ai mis mon cœur ! Dieu , qui devez consumer au dernier j\ le ciel et la terre et toutes les créatures qu'ils contiennent, pour mo\ trer à tous les hommes que rien ne subsiste que vous, et qu'ainsi rie\ n'est digne d'amour que vous , puisque rien n'est durable que vous ! \ , Dieu , qui devez détruire toutes ces vaines idoles et tous ces funestes ' objets de nos passions! Je vous loue, mon Dieu , et je vous bénirai tous les jours de ma vie , de ce qu'il vous a plu prévenir en ma faveur ce jour épouvantable , en détruisant à mon égard toutes choses , dans l'affoiblissement où vous m'avez réduit. Je vous loue , mon Dieu , et je vous bénirai tous les jours de ma vie, de ce qu'il vous a plu me réduire dans l'incapacité de jouir des douceurs de la santé et des plaisirs du monde, et de ce que vous avez anéanti en quelque sorte , pour mon avantage , les idoles trompeuses que vous anéantirez effectivement pour la confusion des méchans au jour de votre colère. Faites, Seigneur, que je me juge moi-même , ensuite de cette destruction que vous avez faite à mon égard , afin que vous ne me jugiez pas vous-même , ensuite de l'entière destruction que vous ferez de ma vie et du monde. Car, Seigneur, comme à l'instant de ma mort je me trouverai séparé du monde , dénué de toutes choses, seul en votre présence, pour répondre à votre justice de tous les mouvemens de mon cœur, faites que je me considère en cette maladie comme en une espèce de mort, séparé du monde, dénué de tous les objets de mes attachemens , seul en votre présence , pour implorer de votre miséricorde la conversion de mon cœur; et qu'ainsi j'aie une extrême consolation de ce que vous m'envoyez maintenant une espèce de mort pour exercer votre miséricorde , avant que vous m'envoyiez effectivement la mort pour exercer votre jugement. Faites donc , ô mon Dieu, que comme vous avez prévenu ma mort, je prévienne la rigueur de votre sentence , et que je m'examine moi-même avant votre jugement, pour trouver miséricorde en votre présence.
IV. Faites , ô mon Dieu ! que j'adore en silence l'ordre de votre providence adorable sur la conduite de ma vie ; que votre fléau me console ; et qu'ayant vécu dans l'amertume de mes péchés pendant la paix , je goûte les douceurs célestes de votre grâce durant les maux salutaires dont vous m'affligez! Mais je reconnois, mon Dieu, que mon cœur est tellement endurci et plein des idées , des soins , des inquiétudes et des attachemens du monde, que la maladie non plus que la santé, ni les discours, ni les livres, ni vos Écritures sacrées, ni votre Évangile, ni vos mystères les plus saints , ni les aumônes , ni les jeûnes, ni les mortifications , ni les miracles . ni l'usage des sacremens , ni le sacrifice de votre corps , ni tous mes efforts, ni ceux de tout le monde ensemble , ne peuvent rien du tout pour commencer ma conversion , si vous n'accompagnez toutes ces choses d'une assistance toute extraordinaire de votre grâce. C'est pourquoi, mon Dieu, je m'adresse à vous, Dieu tout-puissant , pour vous demander un don que toutes les créatures ensemble ne peuvent m'accorder. Je n'aurois pas la hardiesse de vous adresser mes cris , si quelque autre pouvoit les exaucer. Mais , mon Dieu , comme la conversion de mon cœur, que je vous demande, est un ouvrage qui passe tous les efforts de la nature , je ne puis m'adresser qu'à l'auteur et
au maître tout-puissant de la nature et de mon cœur. A qui crierai -je, Seigneur, à qui aurai-je recours, si ce n'est à vous? Tout ce qui n'est pas Dieu ne peut pas remplir mon attente. C'est Dieu même que je demande et que je cherche; et c'est à vous seul, mon Dieu, que je m'adresse pour vous obtenir. Ouvrez mon cœur , Seigneur ; entrez dans cette place rebelle que les vices ont occupée. Ils la tiennent sujette. Entrez-y comme dans la maison du fort * ; mais liez auparavant le fort et puissant ennemi qui la maîtrise , et prenez ensuite les trésors qui y sont. Seigneur, prenez mes affections que le monde avoit volées; volez vousmême ce trésor , ou plutôt reprenez-le , puisque c'est à vous qu'il appartient , comme un tribut que je vous dois , puisque votre image y est empreinte. Vous l'y aviez formée, Seigneur, au moment 6> mon baptême qui est ma seconde naissance ; mais elle est toute effacée. L'idée du monde y est tellement gravée , que la vôtre n'est plus connoissable. Vous seul avez pu créer mon âme ; vous seul pouvez la créer de nouveau; vous seul y avez pu former votre image, vous seul pouvez la reformer, et y réimprimer votre portrait effacé, c'est-à-dire Jésus- Christ mon Sauveur, qui est votre image et le caractère de vetre, substance.
Y. mon Dieu ! qu'un cœur est heureux qui peut aimer un objet si charmant, qui ne le déshonore point, et dont l'attachement lui est si salutaire t Je sens que je ne puis aimer le monde sans vous déplaire, sans me nuire et sans me déshonorer; et néanmoins le monde est encore l'objet de mes délices. mon Dieul qu'une âme est heureuse dont vous êtes les délices , puisqu'elle peut s'abandonner & vous aimer, non-seule* ment sans scrupule, mais encore avec mérite! Que son bonheur est ferme et durable , puisque son attente ne sera point frustrée , parce que vous ne serez jamais détruit , et que ni la vie ni la mort ne la sépareront jamais de l'objet de ses désirs ; et que le même moment qui entraînera les méchans avec leurs idoles dans une ruine commune , unira les justes avec vous dans une gloire commune ; et que comme les uns périront avec les objets périssables auxquels ils se sont attachés , les autres subsisteront éternellement dans l'objet éternel et subsistant par soi-même auquel ils se sont étroitement unis 1 Oh 1 qu'heureux sont ceux qui avec une liberté entière et une pente invincible de leur volonté aiment parfaitement et librement ce qu'ils sont obligés d'aimer nécessairement!
VI. Achevez, ô mon Dieu, les bons mouvemens que vous me donnez. Soyez-en la fin comme vous en êtes le principe. Couronnez vos propret dons; car je reconnois que ce sont vos dons. Oui, mon Dieu; et bien loin de prétendre que mes prières aient du mérite qui vous oblige de les accorder de nécessité , je reconnois très-humblement qu'ayant donné aux créatures mon cœur, que vous n'aviez formé que pour vous, et noff pas pour le monde , ni pour moi-même , je ne puis attendre aucune grâce que de votre miséricorde , puisque je n'ai rien en moi qui vous y puisse engager, et que tous les mouvemens naturels de mon cœur, se portant
4 • Le démon.
vers les créatures ou vers moi-même, ne peuvent que vous irriter. Je vous rends donc grâces, mon Dieu, des bons mouvemens que vous me donnez , et de celui même que vous me donnez de vous en rendre grâces.
VII. Touchez mon cœur du repentir de mes fautes , puisque , sans cette douleur intérieure, les maux extérieurs dont vous touchez mon corps me seroient une nouvelle occasion de péché. Faites-moi bien connoître que les maux du corps ne sont autre chose que la punition et la figure tout ensemble des maux de l'âme. Mais, Seigneur, faites aussi qu'ils en soient le remède, en me faisant considérer, dans les douleurs que je sens, celle que je ne sentois pas dans mon âme, quoique toute malade et couverte d'ulcères. Car, Seigneur, la plus grande de ses maladies est cette insensibilité et cette extrême foiblesse, qui lui avoitôjé tout sentiment de ses propres misères. Faites-les-moi sentir vivement, et que ce qui me reste de vie soit une pénitence continuelle pour laver les offenses que j'ai commises.
VIII. Seigneur, bien que ma vie passée ait été exempte de grands crimes , dont vous avez éloigné de moi les occasions , elle vous a été néanmoins très-odieuse par sa négligence continuelle, par le mauvais usage de vos plus augustes sacremens, par le mépris de votre parole et de vos inspirations , par l'oisiveté et l'inutjlité totale de mes actions et de mes pensées , par la perte entière du temps que vous ne m'aviez donné que pour vous adorer , pour rechercher en toutes mes occupations les moyens de vous plaire, et pour faire pénitence des fautes qui se commettent tous les jours, et qui même sont ordinaires aux plus justes; de sorte que leur vie doit être une pénitence continuelle sans laquelle ils sont en danger de déchoir de leur justice. Ainsi, mon Dieu, je vous ai toujours été contraire.
IX. Oui , Seigneur , jusqu'ici j'ai toujours été sourd à vos inspirations , j'ai méprisé vos oracles; j'ai jugé au contraire de ce que vous jugez; j'ai
' contredit aux saintes maximes que vous avez apportées au monde du sein de votre père éternel , et suivant lesquelles vous jugerez le monde. Vous dites : « Bienheureux sont ceux qui pleurent, et malheur à ceux qui sont consolés ' 1 » Et moi j'ai dit : « Malheureux ceux qui gémissent , et très-heureux ceux qui sont consolés I » J'ai dit : « Heureux ceux qui jouissent d'une fortune avantageuse, d'une réputation glorieuse et d'une santé robuste ! » Et pourquoi les ai-je réputés heureux , sinon parce que tous ces avantages leur fournissoient une facilité très-ample de jouir des créatures, c'est-à-dire de vous offenser? Oui, Seigneur, je confesse que j'ai estimé la santé un bien, non pa3 parce qu'elle est un moyen facile pour vous servir avec utilité , pour consommer plus de soins et de veilles à votre service, et pour l'assistance du prochain; mais parce qu'à sa faveur je pouvois m'abandonner avec moins de retenue dans l'abondance des délices de la vie , et en mieux goûter lés funestes plaisirs. Faitesmoi la grâce , Seigneur , de réformer ma raison corrompue , et de conformer mes sentiment aux vôtres. Que je m'estime heureux dans lWflic-