‹ Œuvres complètes de Blaise PascalChapitre 24 sur 65 · Luc, vi · texte numérisé non relu

Luc, vi

tion v et que dans l'impuissance d'agir au dehors , tous purifiiez tellement me3 sentimens qu'ils ne répugnent plus aux vôtres; et qu'ainsi je vous trouve au dedans de moi-même , puisque je ne puis vous chercher au dehors à cause de ma foiblesse. Car , Seigneur , votre royaume est dans vos fidèles ; et je le trouverai dans moi-même , si j'y trouve votre esprit et vos sentimens.

X. Mais , Seigneur , que ferai-je pour vous obliger à répandre votre esprit sur cette misérable terre? Tout ce que je suis vous est odieux, et je ne trouve rien en moi qui vous puisse agréer. Je n'y vois rien , Seigneur, que mes seules douleurs , qui ont quelque ressemblance avec les vôtres. Considérez donc les maux que je souffre et ceux qui me menacent. Voyez d'un œil de miséricorde les plaies que votre maki m'a faites , ô mon Sauveur, qui avez aimé vos souffrances en la mort! ô Dieu , qui ne vous êtes fait homme que pour souffrir plus qu'aucun homme pour le salut des hommes 1 ô Dieu, qui ne vous êtes incarné après le péché des hommes et qui n'avez pris un corps que pour y souffrir tous les maux que nos péchés ont mérités l ô Dieu , qui aimez tant les corps qui souffrent , que vous avez choisi pour vous le corps le plus accablé de souffrances qui ait jamais été au monde t Ayez agréable mon corps , non pas pour lui-même , ni pour tout ce qu'il contient , car tout y est digne de votre colère , mais pour les maux qu'il endure , qui seuls peuvent être dignes de votre amour. Aimez mes souffrances , Seigneur , et que mes maux vous invitent à me visiter. Mais pour achever la préparation de votre demeure, faites, ô mon Sauveur, que si mon corps a cela de commun avec le vôtre qu'il souffre pour mes offenses, mon âme ait aussi cela de commun avec la vôtre , qu'elle soit dans la tristesse pour les mêmes offenses; et qu'ainsi je souffre avec vous, et comme vous, et dans mon corps , et dans mon âme , pour les péchés que j'ai commis.

XI. Faites-moi la grâce, Seigneur, de joindre vos consolations à mes souffrances , afin que je souffre en chrétien. Je ne demande pas d'être exempt des douleurs ; car c'est la récompense des saints : mais je demande de n'être pas abandonné aux douleurs de la nature sans les consolations de votre esprit; car c'est la malédiction des juifs et des païens. Je ne demande pas d'avoir une plénitude de consolation sans aucune souffrance ; car c'est la vie de la gloire. Je ne demande pas aussi d'être dans une plénitude de maux sans consolation ; car c'est un état de judaïsme. Mais je demande , Seigneur , de ressentir tout ensemble et les douleurs de la nature pour mes péchés , et les consolations de votre esprit par votre grâce ; car c'est le véritable état du christianisme. Que je ne sente pas des douleurs sans consolation ; mais que je sente des douleurs et de la consolation tout ensemble , pour arriver enfin à ne sentir plus que vos consolations sans aucune douleur. Car, Seigneur, vous avez laissé languir le monde dans les. souffrances naturelles sans consolation , avant la venue de votre Fils unique : vous consolez maintenant et vous adoucissez les souffrances de vos fidèles par la grâce de votre Fils unique; et vous comblez d'une béatitude toute pure vos saints dans la gloire de votre Fils unique. Ce sont les admirables degrés par lesquels vous conduisez vos ouvrages. Vous m'avez tiré du premier : faites-moi passer

par le second , pour arriver au troisième. Seigneur , c'est la grâce que je vous demande.

XII. Ne permette/ pas que je sois dans un tel éloignement de vous , que je puisse considérer votre âme triste jusqu'à la mort , et votre corps abattu par la mort pour mes propres péchés , sans me réjouir de souffrir et dans mon corps et dans mon âme. Car qu'y a-t-il de plus honteux , et néanmoins de plus ordinaire dans les chrétiens et dans moi-même., que tandis que vous suez le sang pour l'expiation de nos offenses , nous vivons dans les délices; et que des chrétiens qui font profession d'être à vous , que ceux qui par le baptême ont renoncé au monde pour vous suivre, que ceux qui ont juré solennellement à la face de l'Église de vivre et de mourir avec vous , que ceux qui font profession de croire que le monde vous a persécuté et crucifié , que ceux qui croient que vous vous êtes exposé à la colère de Dieu et à la cruauté des hommes pour les racheter de leurs crimes ; que ceux , dis-je , qui croient toutes ces vérités, qui considèrent votre corps comme l'hostie qui s'est livrée pour leur salut, qui considèrent les plaisirs et les péchés du monde comme l'unique sujet de. vos souffrances, et le monde même comme votre bourreau , recherchent à flatter leurs corps par ces mêmes plaisirs , parmi ce même monde; et que ceux qui ne pourroient, sans frémir d'horreur, voir un homme caresser et chérir le meurtrier de son père qui se seroit livré pour lui donner la vie, puissent vivre comme j'ai fait, avec une pleine joie , parmi le monde que je sais avoir été véritablement le meurtrier de celui que je reconnois pour mon Dieu, et mon père , qui s'est livré pour mon propre salut , et qui a porté en sa personne la peine de mes iniquités ? Il est juste , Seigneur , que vous ayez interrompu une joie aussi criminelle que celle dans laquelle je me reposois à l'ombre de la mort.

XIII. Otez donc de moi, Seigneur, la tristesse que l'amour de moimême me pourroit donner de mes propres souffrances et des choses du monde qui ne réussissent pas au gré des inclinations de mon cœur, et qui ne regardent pas votre gloire; mais mettez en moi une tristesse conforme à la vôtre. Que mes souffrances servent à apaiser votre colère. Faites-en une occasion de mon salut et de ma conversion. Que je ne souhaite désormais de santé et de vie qu'afin de l'employer et la finir pour vous , avec vous et en vous. Je ne vous demande ni santé , ni maladie, ni vie, ni mort; mais que vous disposiez de ma santé et de ma maladie , de ma vie et de ma mort , pour votre gloire , pour mon salut et pour l'utilité de l'Église et de vos saints., dont j'espère par votre grâce faire une portion. Vous seui savez ce qui m'est expédient : vous êtes le souverain maître , faites ce q \e vous voudrez. Donnez-moi , ôtez-moi ; mais conformez ma volonté à la vôtre ; et que dans une soumission humble et parfaite et dans une sainte confiance, je me dispose à recevoir les ordres de votre providence éternelle, et que j'adore également tout ce qui me vient de vous.

XIV. Faites, mon Dieu, que dans une uniformité d'esprit toujours égale je reçoive toutes sortes d'événemens , puisque nous ne savons ce Que nous devons demander , et que je n'en puis souhaiter l'un plutôt

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que l'autre sans présomption, et sans me rendre juge et responsable des suites que votre sagesse a voulu justement me cacher. Seigneur, je sais que je ne sais qu'une chose ; c'est qu'il est bon de vous suivre , et qu'il est mauvais de vous offenser. Après cela, je ne sais lequel est le meilleur ou le pire en toutes choses ; je ne sais lequel m'est profitable de la santé ou de la maladie , des biens ou de la pauvreté , ni de toutes les choses du monde. C'est un discernement qui passe la force des hommes et des anges , et qui est caché dans les secrets de votre providence que j'adore et que je ne veux pas approfondir.

XV. Faites donc , Seigneur, que tel que je sois je me conforme à votre volonté ; et qu'étant malade comme je suis , je vous glorifie dans mes souffrances. Sans elles je ne puis arriver à la gloire; et vous-même, mon Sauveur , n'y avez voulu parvenir que par elles. C'est par les marques de vos souffrances que vous avez été reconnu de vos disciples ; et c'est par les souffrances que vous reconnoissez aussi ceux qui sont vos disciples. Reconnoissez moi donc pour votre disciple dans les maux que j'endure et dans mon corps et dans mon esprit , pour les offenses que j'ai commises , et parce que rien n'est agréable à Dieu s'U ne lui est offert par vous , unissez ma volonté à la vôtre , et mes douleurs à celles que vous avez souffertes. Faites que les miennes deviennent les vôtres. Unissez-moi à vous ; remplissez-moi de vous et de votre Esprit saint. Entrez dans mon cœur et dans mon âme, pour y porter mes souffrances, et pour continuer d'endurer en moi ce qui vous reste à souffrir de votre passion , que vous achevez dans vos membres jusqu'à la consommation parfaite de votre corps , afin qu'étant plein de vous , ce ne soit plus moi qui vive et qui souffre , mais que ce soit vous qui viviez et qui souffriez en moi, ô mon Sauveur l et qu'ainsi ayant quelque petite part à vos souffrances , vous me remplissiez entièrement de la gloire qu'elles vous ont acquise, dans laquelle vous vivez avec le Père et le Saint-Esprit, par tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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