‹ Œuvres complètes de Blaise PascalChapitre 50 sur 65 · FACTUM POUR LES CURÉS DE NE VERS · texte numérisé non relu

FACTUM POUR LES CURÉS DE NE VERS

le méchant livre de Y Apologie des casuistes se répandre dans l'Église; parce que nous avons reconnu qu'il n'y avoit rien de plus capable de retirer les fidèles de la sainteté des mœurs , et de confirmer les hérétiques dans leur obstination et dans leur schisme. Et il ne faut pas douter que nous n'en eussions vu d'étranges effets , si la providence de Dieu , qui veille incessamment sur son Église , n'avoit suscité la puissante opposition des pasteurs ordinaires à l'entreprise si dangereuse des casuistes corrompus.

Nous les avons vus , ces généreux pasteurs , s'élever de tous côtés , et surtout ceux de la ville de Paris , pour défendre l'Église en ces deux parties où elle étoit attaquée. Et nous avons béni Dieu de ce que leur zèle a été conduit avec tant de lumière et de prudence , qu'ils ont pris un soin tout particulier de porter les remèdes à ces deux maux qu'on devoit principalement appréhender.

Car ils ont fait voir , par leurs premiers écrits , combien les fidèles seroient coupables de se laisser séduire par ces molles douceurs dont on vouloit les corrompre , puisque les casuistes ne pourroient pas les excuser devant Dieu par leur autorité ; mais que les saints Pères et Docteurs de l'Église les condamneroient par une doctrine toute contraire. Et ils ont fait voir ensuite dans leur cinquième écrit , que les hérétiques n'ont aucun fondement dans les calomnies dont ils entreprennent de noircir l'Église , en lui imputant des erreurs qui n'appartiennent qu'aux casuistes et aux jésuites.

Ainsi on a vu l'Église affermie par leurs écrits contre tous les desseins et des casuistes , et des hérétiques , dont nous avons une joie particulière , parce que nous voyons de plus près la nécessité qu'il y avoit de bien établir ces deux chefs , tant à cause du relâchement qui prenoit à nos yeux de nouvelles forces de jour en jour par les entreprises des casuistes , qu'à cause de l'insolence avec laquelle les hérétiques , dont nous sommes environnés, triomphoient déjà par les avantages qu'ils tiroient de ces pernicieuses doctrines, qui semblent n'être sorties de l'enfer que pour affoiblir les fidèles et fortifier les hérétiques.

Car qu'y a-t-il de plus capable de retirer les peuples du respect de nos saints mystères , et d'exciter le mépris qu'en font les calvinistes , que d'en parler avec l'irrévérence et l'extravagance que font ces auteurs ? comme quand ils disent (p. 153) : « qu'en entendant la messe avec un respect extérieur , accompagné de désirs impurs , on satisfait par là au précepte de l'Église selon plusieurs théologiens ; » sur quoi Escobar , enchérissant par-dessus les autres , dit : a que si on trouve quatre messes si bien ajustées , que les quatre quarts de ces messes en fassent une entière , en entendant ces quatre quarts tous ensemble de différens prêtres , on entendra une messe entière. » Que peuvent dire les hérétiques , qui ne cherchent que l'occasion de tourner en raillerie ce saint sacrifice , en voyant que les catholiques mêmes leur en donnent un si grand sujet , et parlent en cette manière de ce. mystère qui est appelé terrible par les saints Pères , et de cette action toute sainte , révérée des anges mêmes , où Jésus-Christ est présent pour s'immoler à Dieu pour nous , et où nous sommes obligés d'assister pour nous y immoler avec lui?

266 FÀCTOM

Est-ce porter à Cette action la révérence que Ton doit , de croire que nous aurons satisfait à ce que l'Eglise nous en ordonne, en entendant quatre quarts de ces messes ainsi ajustées, avec une contenance extérieurement respectueuse, ayant le cœur cependant occupé de désirs infâmes et criminels ? Que ne diroient les ennemis de h religion , de voir des prêtres et des religieux qui veulent passer pour des docteurs graves proposer cette doctrine au peuplé de Dieu, si nous ne nous opposions à ces impiétés avec tant de force et tant de vigueur , que nous fermassions la bouche à ceux qui nous imputeraient ces égaremens ?

Ces casuistes ne causent-ils pas de même un pareil scandale sur le sujet des ordres sacrés, qui sont encore l'objet et de la vénération des fidèles, et du mépris des hérétiques; lorsque, pour justifier qu'on n'est pas obligé de quitter les occasions prochaines de pécher, ils osent dire (p. 49] : a que les ordres sacrés soiit une occasion de pécher , et que puisque l'Eglise y engage ainsi les prêtres , c'est une preuve qu'on n'est pas obligé de renoncer à une profession où l'on court risque d'offenser souvent Dieu et de se perdre ? » Que ne diroit-on point contre des hérétiques qui parleraient de cette sorte ? Et que peut-on penser de voir des prêtres écrire en ces termes sur le sujet d'un sacrement par lequel les nommes sont élevés à la plus haute dignité où ils puissent arriver en cette vie, et qui les unit à Jésus-Christ pour être part ici pans de sa puissance sacerdotale , et pour ne pas être seulement les plus chastes des hommes , mais encore le soutien de la chasteté du reste des hommes , et un exemple de pureté pour toutes sortes de conditions , et pour les religieux mêmes ?

Car s'ils parlent des prêtres bien appelés, c'est une fausseté horrible, et une injure insupportable au sacrement de l'ordre, de dire que l'obligation au célibat leur soit une occasion prochaine de pécher : au lieu que ce sacrement même leur communique une grâce toute particulière pour vivre dans une pureté digne d'un état si sublime. Et s'ils parlent des prêtres mal appelés , et qui s'ingèrent dans ce ministère sans avoir consulté Dieu et éprouvé leurs forces , c'est encore une aussi grande fausseté de dire que l'Église les y engage , ou qu'elle approuve en aucune sorte que ceux qui se sentiraient dans cette faiblesse , s'exposent à un aussi grand sacrilège qu'est la profanation d'un ministère si divin, par une vie impure et souUlée de crimes.

Mais il n'y a rien de si saint que ces nouveaux auteurs ne profanent de cette sorte ; et quand on a vu en quels termes ils osent parler des sacremens de pénitence et d'eucharistie, on a un juste sujet de rendrA grâces à Dieu de tout ce que les pasteurs font aujourd'hui contre ces impiétés , puisqu'on voit assez que l'Église étoit par là attaquée au cœur, et que la plaie qu'on lui faisoit fût devenue bientôt incurable. Certainement on ne peut avoir assez d'horreur de la manière toute profane dont ils portent à user des sacremens sans changement de vie. sans amour de Dieu et sans regret de ses péchés , sinon pour le mal temporel qu'on en ressent. On n'a qu'à voir sur ce sujet les extraits qui sont publiés de ce livre , ou le livre même ; et on dira sans doute après cela qu'il étoit temps ou jamais qu'il se fît une opposition générale à la faction générale

qu'on avoit faite au milieu de l'Église , pour la destruction de tout ce qu'elle a de plus saint et de plus inviolable.

Nous n'aurions jamais fait si nous voulions rapporter toutes les prises que ces casuistes donnent aux hérétiques, soit par. le mépris qu'ils font des pasteurs de l'Église , lesquels ils outragent injurieusement dans cette Apologie; soit par la manière dont ils déchirent des maisons de vierges religieuses , dont ils parlent comme d'un sérail ; soit par les abus et les faussetés qu'ils mêlent à leurs indulgences , commtf nous Jes en avons convaincus en cette ville ; soit par tout le reste de leurs actions et de leur conduite . qui est telle qu'on ne peut avoir trop de zèle pour les réprimer , et qu'on a bien sujet de dire avec MM. les curés de Paris , nos confrères , que l'Église s'est vue dangereusement attaquée et au dehors et au dedans , c'est-à-dire , tant par les hérétiques qui veulent abolir les sacremens , qui sont les canaux de la grâce v que par les faux casuistes, qui portent à profaner les sacremens*, en sorte qu'on n'y trouve que sa condamnation : et qu'ainsi il n'y a nul salut à espérer , ni en suivant le schisme hérétique des uns, ni en suivant les méchantes doctrines des autres.

C'est ce que nous sommes obligés en conscience de publier de notre part, et de crier incessamment que l'on se garde de ce levain contagieux , qui infecteroit la masse entière des meilleures actions. Et si ce que nous disons ne sert pas à ramener ces personnes égarées , nous espérons qu'il servira à empêcher que nos peuples ne se laissent égarer avec eux, et à porter les puissances de l'Église à interposer l'autorité que Dieu leur a donnée à cette fin : pour le moins cela servira à notre décharge , et à la satisfaction du devoir que Dieu nous a imposé , d'instruire nos peuples de la sainte et salutaire doctrine de l'Évangile , et de ne pas souffrir qu'on leur en donne une fausse , pernicieuse , abominable , pire en une infinité de points , que celle non-seulement des hérétiques , mais enoore des païens et des Turcs , étant certain que l'Alcoran défend et l'homicide , et la vengeance , et le vol , et la calomnie , que ces misérables casuistes permettent. De sorte que comme Jésus-Christ , parlant des excès des juifs et des pharisiens , qui , ayant ouï sa parole , suivoient néanmoins leurs traditions humaines , dit d'eux qu'ils seront jugés non pas par lui-même , ni par ceux qui ont été envoyés avec autorité de sa part , comme Moïse et les prophètes , mais par des personnes étrangères , et qui n'étoient pas du peuple de Dieu : ainsi on peut dire que pour condamner ces maximes détestables , « qu'on n'est pas obligé d'aimer Dieu; qu'on peut tuer son prochain par la lumière naturelle de sa raison; et qu'on peut le calomnier sans crime s'il médit de nous; » il ne sera pas nécessaire que la parole de Dieu , qui doit juger le commun des chrétiens < se présente ; elle est trop disproportionnée à leurs égaremens ; mais que Mahomet et les infidèles , ennemis de Jésus-Christ et de sa croix , s'élèveront en jugement , et condamneront , par la seule raison humaine , les sentimens que ces auteurs ont voulu nous donner pour être conformes à la religion chrétienne , de laquelle ils sont les ministres. C'est ce qui rend leurs excès si dangereux : car si ceux qui parlent de cette sorte faisoient profession publique de libertinage , il y auroit

Page 1