‹ Œuvres complètes de Blaise PascalChapitre 51 sur 65 · FACTUM POUR LES CURÉS DE NE VERS · texte numérisé non relu

FACTUM POUR LES CURÉS DE NE VERS

peu à craindre qu'on prit croyance en eux; mais que des gens qui font profession de piété et de science publient de telles doctrines , c'est en cela qu'est le péril. Et c'est en effet ce qui auroit pu corrompre une infinité de monde , si on n'eût pas vu en même temps des personnes bien plus autorisées , et par leur réputation , et par leur dignité , les confondre et les condamner. Mais grâces à Dieu Û ne reste plus aujourd'hui aucun prétexte de suivre leur lâche et pernicieuse conduite, après qu'elle a été publiquement décriée et condamnée , et par les prélats , et par les docteurs , et par tous les pasteurs ordinaires ; après que ceux de Rouen , qui ont commencé glorieusement cette poursuite , ont été admirablement soutenus par ceux de Paris , qui ont été suivis incontinent de ceux de tant de diocèses ; après que trois cents curés du diocèse de Beauvais ont signé la requête où ils en demandent la condamnation ; après que M. l'évêque d'Orléans en a depuis peu fait publier sa censure dans toutes ses paroisses ; après que la Sorbonne (qui ne peut leur être suspecte) l'a censurée , et qu'on voit les ministres de l'Église s'élever de tous côtés pour la purifier de ce venin que le démon y avoit jeté pour la corrompre.

Nous nous trouvons bien heureux d'être au nombre de ceux qui travaillent à un dessein si glorieux à l'Église. Nous demandons à Dieu la grâce de nous y soutenir , et d'incliner les cœurs des peuples qu'il a commis à notre garde , à éviter ces corruptions , et à préférer les lumières de l'Évangile aux ténèbres de l'esprit humain.

A Ne vers, le 4 6 juillet 4658.

Pour les curés d'Amiens , présenté à Jf. leur évéque étant en son hôtel épiscopal de Montiers, le 27 juillet 1658, contenant les raisons qu'ils ont eues de lui demander la condamnation des erreurs enseignées par l'Apologie des casuistes , et dictées par trois professeurs jésuites dans le collège de la même ville.

Lorsque«MM. les curés de Paris et de Rouen , nos confrères , se sont élevés publiquement contre V Apologie pour les casuistes , et qu'ils ont entrepris de (aire condamner un livre qui sera le déshonneur éternel de notre siècle , nous avons cru qu'il suffisoit de demander à Dieu l'abondance de ses lumières et la force de son esprit, pour ces généreux défenseurs de la morale chrétienne. Comme ils combattent pour nous , en prenant les armes pour toute l'Église , nous avons tâché de ne pas être d'inutiles spectateurs de cette guerre spirituelle , dont le succès est de la dernière importance ; et nous aurions manqué à nousmêmes , si nous n'avions accompagné leurs travaux de nos souhaits et de nos vœux.

Mais , outre ces devoirs généraux dont nous ne pouvions nous dispenser en qualité de prêtres et de pasteurs , nous sommes maintenant réduits à une pressante nécessité de rompre notre silence. Car l'embra

sèment funeste qui menaçoit toute l'Église , est passé jusqu'à nous ; et nous nous rendrions coupables devant Dieu et devant les hommes , si nous n'élevions nos voix pour demander du secours , et si nous ne cherchions nous-mêmes de l'eau pour éteindre cet incendie. Les plus grands excès de Y Apologie des casuistes s'enseignent publiquement par les jésuites dan3 leur collège de cette ville. Les plaintes qu'on en a portées depuis deux ans devant plusieurs tribunaux ecclésiastiques , n'ont pas empêché le P. Poignant d'établir , dans ses leçons de théologie morale , les plus dangereuses erreurs dont on tâchoit de procurer la censure. Pendant la dernière assemblée générale du clergé de France , il dictoit hautement à ses disciples les plus horribles propositions dont on accusoit ses confrères ; et pour insulter à l'autorité des prélats , il enchérissoit en plusieurs points sur les plus étranges relâchemens des casuistes les plus corrompus.

Nous étions en disposition de nous plaindre d'une hardiesse si insupportable , aussitôt que nous en eûmes quelque connoissance ; et nous l'aurions fait dès ce temps-là > si ces pères n'avoient employé toutes sortes d'artifices , pour nous ôter les moyens de les convaincre. Mais comme ils exercent une domination absolue sur leurs disciples , ils ont fait tous leurs efforts pour retirer de leurs mains les écrits qu'ils avoient dictés , et pour empêcher ces ouvrages de ténèbres d'être confondus par la présence de la lumière. Ils voyoient que l' Apologie des casuistes étoit détestée par toutes les personnes raisonnables ; et dans la plupart des conversations l'instinct de notre religion , et les principes du christianisme , obligeoient quelques-uns de leurs amis à leur reprocher l'énormité de l'excès que leurs confrères sont accusés d'avoir commis , par la publication d'un livre si scandaleux et si infâme. On les condamnoit sans y penser , en la personne de leurs confrères , dont ils suivoient les égaremens dans leurs leçons ; et pour se défendre sous le nom de leurs complices, ils disoient partout qu'il ne s'agit en cela que des mœurs, et non pas de la foi ; tâchant par là de donner au peuple cette fausse idée , qu'on ne doit se mettre en peine que des opinions qui sont contre l'intégrité de la foi , et non pas de celles qui ne sont que contre la pureté de la morale.

Enfin toutes leurs précautions politiques ont été vaines , et ces écrits monstrueux nous étant tombés entre les mains , nous avons cru qu'il n'étoit plus temps de nous taire , puisque la providence de Dieu nous obligeoit à la défense de sa vérité , que ces pères veulent opprimer par la conspiration universelle d'une société si puissante et si nombreuse.

Comme les prêtres qui travaillent dans nos paroisses , pour y administrer les sacremens , ont souvent écouté ces maîtres 7 et assisté aux leçons qu'ils leur ont faites dans la chaire de pestilence , nous avons sujet de craindre que ce venin ne se communique jusqu'au cœur de nos paroissiens , et qu'il ne corrompe des âmes dont le souverain Pasteur nous a confié la conduite. Nous savons de plus avec quel empressement ces pères assiègent les riches et les puissans du siècle , pour leur imprimer ces maximes abominables. Nous ne connoissons que trop , par une continuelle expérience , le soin qu'ils prennent de s'insinuer

chez les personnes qualifiées , pour les assister dans leurs maladies , sans même y être mandés. Enfin nous croirions participer \ tous leurs excès, si nous n'arrêtions, autant qu'il nous est possible, le cours de cette doctrine pernicieuse , qui flatte si agréablement la cupidité des hommes.

C'est ce qui nous a contraints d'implorer la justice de jk. d'Amiens , qui s'étant déclaré si hautement , en tant d'occasions , contre Y Apologie des casuistes , ne souffrira pas sans doute que l'on enseigne impunément dans sa ville , et en sa présence , des dogmes qui ne tendent qu'au renversement général des vérités de l'Évangile. Nous lui avons porté nos justes plaintes par une requête que nous lui avons présentée , et nous y avons joint un extrait des plus grossières erreurs que nous avions remarquées dans les écrits du P. Poignant : ceux du P. Simon de Lessau, qui avoit occupé ici devant lui la chaire de théologie morale, et ceux du P. Longuet , prédécesseur immédiat du P. de Lessaù dans la profession des cas de conscience à Amiens , ne nous étant tombés entre les mains que depuis fort peu de jours.

Après avoir conféré ces écrits l'un avec l'autre , nous avons remarqué , plus que jamais, que les erreurs de ces pères sont une conspiration; qu'ayant partout les mêmes sentimens, ils parlent aussi partout le même langage; qu'ils sont de concert pour donner des inventions de commettre innocemment toutes sortes de simonies et d'usures ; qu'ils autorisent également en tous lieux les occasions prochaines du péché, comme des engagemens innocens ; qu'ici comme ailleurs ils permettent le larcin et l'homicide ; et qu'ils ne se sont jamais expliqués plus nettement qu'en cette ville sur le sujet de leur doctrine de la probabilité ; qui est le principe le plus ruineux dont on puisse se servir pour renverser la solidité de toute la doctrine chrétienne. Que s'il suffit d'avoir des yeux pour être pleinement convaincu de la conformité de leurs erreurs , aussi est-ce assez d'avoir les premières teintures de la religion , pour avouer qu'il n'y a rien de plus opposé à ces principes , ni de plus digne d'être réprimé par les anathèmes de l'Église , que cette malheureuse excuse qu'ils allèguent , en prétendant que cette contestation est une chose de peu de conséquence , puisqu'il ne s'y agit pas de la foi , mais seulement de la morale.

Certes nous n'ignorons pas , et le rang que nous tenops dans l'Église nous oblige de le prêcher au peuple , qu'il n'y a pas de justice chrétienne dont la foi ne soit le principe , puisqu'elle est la vie du juste , et que sans elle il est impossible de plaire à Dieu. Mais il n'y a point de catholique qui ne soit obligé de. savoir que cette foi doit agir par charité , et que tant s'en faut qu'il faille lui attribuer , et non pas à la charité et aux bonnes œuvres, la dernière fin de notre justification; qu'au contraire la foi n'en est que le moyen , et la charité et les bonnes œuvres en sont la fin : la foi et la grâce même n'étant données que pour nous faire vivre d'une vie sainte. Qui peut donc souffrir que des hommes de cette condition entreprennent de diviser Jésus-Christ , qui s'est appelé lui-même la Vérité , et qu'ils aient la hardiesse de vouloir se justifier par cette maxime détestable , que les seules questions de la foi de*

mystères sont d'importance dans l'Église , et que ïes nouveautés qui tendent à la corruption de la doctrine des mœurs , ne sont nullement considérables? Qui peut souffrir que l'on se contente de dire que c'est une horrible cruauté de crever les yeux dés fidèles , en leur faisant perdre la foi par l'hérésie , et que Ton soutienne en même temps que c'est presque une action indifférente de corrompre le cœur des chrétiens par le poison mortel d'une morale pernicieuse? Enfin, qui peut souffrir qu'au lieu que le Fils de Dieu , en venant au monde , a voulu faire autant d'ïmages vivantes de sa divinité sainte , qu'il devoit avoir d'adorateurs et de disciples , il ne tienne pas à ceux qui font gloire de porter son nom , que les chrétiens ne deviennent semblables aux démons qui croient et tremblent, comme dit l'apôtre saint Jacques? étant certain que toute là doctrine et toute la foi sans les œuvres est morte , et ne sert qu'à nous rendre plus coupables.

Notre divin Maître , qui n'a enseigné aux hommes que la doctrine qu'il a tirée de toute éternité du sein adorable de son Père , n'est pas seulement l'auteur et le consommateur de la foi , selon la parole de l'apôtre des nations ; mais il est aussi le principe et le modèle de la sainteté de ses membres. 11 s'est fait voir sur la terre plein de grâce et de vérité , pour ruiner la tyrannie du diable , qui régnoit dans toute l'étendue de la terre , ou par les ténèbres de l'idolâtrie , ou par le déluge de toutes sortes de vices. Ce docteur céleste n'a commencé à ouvrir la bouche , après un silence de trente ans , que pour rétablir d'abord la véritable morale , qui est comprise dans le merveilleux sermon qu'il a fait sur la montagne. Et quoique le témoignage qu'il a rendu depuis ce temps-là à sa divinité , ait été la cause de sa mort sanglante , néanmoins il a voulu commencer son ministère par la prédication de la pénitence , et par un discours qui renferme l'intelligence de la loi et la doctrine des mœurs , que la malice des hommes et la subtilité des pharisiens avoient obscurcie. Quand il a voulu donner des règles pour connoître ceux qui soht à lui , il nous avertit d'en considérer les œuvres : un bon arbre ne pouvant produire de mauvais fruits , comme un mauvais arbre n'en peut produire de bons. Quand il parle de ce jugement dernier , qui sera le jour de sa gloire, et la décision terrible de la félicité éternelle, ou du malheur de tous les hommes , il déclare qu'il se fera sur les œuvres. Et pour nous servir de la réflexion de saint Augustin , le même Jésus-Christ qui a dit dans l'Évangile : « Celui qui n'aura pas reçu une seconde naissance de l'eau et de l'esprit , n'entrera pas dans le royaume des deux , » a aussi dit dans l'Évangile : « Si votre justice n'est plus grande que celle des scribes et des pharisiens , vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux. »

N'est-ce donc pas un attentat inouï , de vouloir séparer deux choses que le Sauveur de tous les hommes a unies si étroitement? Et quel véritable zèle peut-on avoir pour les vérités de la foi , quand on a une si malheureuse indifférence pour celles de la morale?

Aussi ses apôtres , qui avoient été instruits dans son école et dans celle de son esprit saint, n'ont jamais fait cette nouvelle distinction. lia ont également prêché les maximes de la foi et celles de la justice chré-

tienne; et ils ont été obligés de combattre en même temps contre l'orgueil de la sagesse du monde et contre la corruption universelle des hommes sensuels et voluptueux. Mais comme leur divin Maître ne leur avoit enseigné que ce qu'il avoit puisé du sein de son Père , aussi ontils fait profession de ne rien avancer d'eux-mêmes, et de prêcher les dogmes de son Évangile dans toute son étendue. Et celui d'entre eux qui a travaillé plus que tous les autres pour l'établissement de l'empire spirituel , est si éloigné d'inventer des nouveautés , qu'au contraire il déclare hautement , en écrivant aux Galates , que si un ange descendoit du ciel , et leur enseignoit le contraire de ce qu'il leur a prêché ; ou que si lui-même venoit leur prêcher une doctrine différente de celle qu'ils ont reçue par son ministère , il les oblige de l'avoir en exécration , et de le tenir pour anathème. Ce qui porte Vincent de Lérins à tirer ■ cette juste conclusion , que comme d'un côté il n'a jamais été permis à ceux qui sont chrétiens et catholiques , qu'il ne l'est en nulle rencontre et ne le sera jamais , de rien enseigner de contraire aux choses qu'ils ont apprises : aussi , d'une autre part , il a toujours été nécessaire , il l'est encore en toutes occasions , et il le sera toujours à l'avenir, de prononcer anathème contre ceux qui enseignent quelque chose de contraire à celles qu'ils ont apprises.

Si cela est , comme c'est un principe indubitable , quelle horreur ne doit-on pas avoir du principe ruineux de ces personnes qui veulent soutenir une infinité d'erreurs par cette erreur capitale? Où ont-ils appris que l'on peut corrompre toute la morale , sans blesser la religion? Est-ce dans l'école du Saint des saints, qui ne donne point d'autre modèle de perfection à ses disciples que celle de son Père céleste? Est-ce dans les épltres des apôtres, qui sont les règles inviolables de la pureté des moeurs , comme elles sont les premiers commentaires de l'Évangile? Est-ce dans la conduite de l'Église, qui ne s'est pas moins opposée au relâchement et à la dépravation des mœurs , qu'elle a toujours eu de zèle pour conserver l'autorité des oracles de la foi? Ne voit-on pas que cette mère des fidèles ne s'est pas moins élevée contre les hérétiques , qui ont voulu empoisonner la source des bonnes œuvres, en autorisant des actions criminelles et abominables, pour attirer des sectateurs par le charme de la volupté ; qu'elle s'est animée contre ceux qui ont voulu substituer leurs imaginations et leurs songes en la place des articles fondamentaux de notre religion? Quand elle a condamné les gnostiques , les manichéens , les priscillianistes , et une infinité d'autres monstres que l'enfer a fait sortir de temps en temps du plus profond de son abîme , ne s'est-elle déclarée que contre les nouveautés spéculatives de ces esprits déréglés? et s'est-elle tenue dans le silence sur le sujet des impuretés et des abominations dont ils vouloient faire des règles et des principes?

Certes , ces pères , qui veulent éblouir les esprits simples par ces vaines distinctions de questions de la foi et de la morale , continuent de plus en plus à faire voir qu'ils ne se mettent nullement en peine de se conduire par l'exemple des saints Pères de l'Église ; car s'ils les avoient choisis pour leurs conducteurs et pour leurs maîtres , ils ne seroient

pas tombés dans un si funeste égarement; et saint Bernard seul suffirait pour leur apprendre que ceux qui aiment sincèrement Jésus-Christ , ne s'excitent pas d'un moindre zèle contre les nouveautés qui tendent à détruire l'innocence de ses membres , que contre celles qui vont à ruiner les fondemens de la foi. Ce saint abbé , le rare ornement de notre France et de son siècle , ne se fût pas armé avec tant de force et tant de ferveur d'esprit contre Abélard , s'il n'eût considéré que les vaines subtilités de ce philosophe n'étoient pas moins funestes aux mœurs des chrétiens , qu'elles étoient préjudiciables aux vérités primitives de la foi que l'Église garde en dépôt. Que n'a-t-il pas écrit sur ce sujet au pape Innocent II? Plût à Dieu que les défenseurs de V Apologie y eussent fait une réflexion sérieuse ! « Ses livres , disoit saint Bernard , continuant de parler d'Abélard , volent maintenant de tous côtés ; on fait avaler à tout le monde du poison au lieu de miel ; ou plutôt on le présente à boire dans du miel. On forge un nouvel Évangile pour les peuples et les nations : on propose une foi nouvelle : on établit un autre fondement que celui qui a été établi : on ne parle pas des vertus et des vices selon la morale chrétienne , ni des sacremens de l'Église selon la foi catholique , ni des secrets de la sainte Trinité selon la simplicité et la retenue des anciens ; mais on altère toute la doctrine : on en fait une nouvelle et différente de celle que nous avons reçue par la tradition de nos ancêtres. »

N'est- il pas visible , par ces paroles de saint Bernard , qu'il étoit aussi vivement touché des nouveautés qu' Abélard vouloit introduire dans la morale chrétienne , que de ses rêveries et de ses erreurs sur le -mystère de la sainte Trinité? Il commence même par les désordres de ce sophiste sur la matière de la morale , plutôt que par ses égaremens sur ses questions de la sainte Trinité , parce que toutes sortes de personnes étoient capables de se corrompre facilement par la doctrine des choses qu'il enseignoit touchant les mœurs et les sacremens; au lieu qu'il n'y avoit que les curieux et les doctes qui pouvoient se laisser surprendre par les nouveautés qu'il avançoit sur le plus incompréhensible de tous nos mystères. Et cela seul ne nous fait-il pas assez paraître que , quand Abélard n'auroit jamais été répréhensible sur les matières de la foi , comme il l'étoit au jugement de saint Bernard , ce saint n'auroit pas laissé de se déclarer contre lui avec toute la générosité chrétienne et ecclésiastique , dont on voit encore dans ses lettres des étincelles si vives et si embrasées? Que ne diroit-il donc pas maintenant , s'il voyoit une corruption si publique dans tout le corps de la morale , une destruction si téméraire de l'Évangile du Fils de Dieu , une justification si insolente de toutes les iniquités des hommes, une manière si criminelle de soutenir les plus grands excès par un principe si dangereux?

Aussi tant s'en faut qu'il soit vrai qu'une erreur ne soit considérable que quand elle est contre la foi, que c'est au contraire une grande erreur contre la foi de dire qu'il n'y ait que celles-là de considérables , si ce n'est. peut-être que l'on puisse détruire tout le Décalogue sans blesser la religion ; et que ce ne soit pas une entreprise contre la foi

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que de Touloir anéantir, par des ouvrages de cette nature, toute l'autorité des livres saints.

L'Écriture sainte , selon la remarque très-solide et très-spirituelle de saint Augustin , ne commande que la charité et ne blâme que la cupidité ; et c'est la manière dont elle se sert pour former les mœurs des hommes: a Non prœcipit Scriptura, nisi charitatem; nec culpat, nisi « cupiditatem ; et eo modo informat mores hominum. » Mais , comme si les oracles du Saint-Esprit dévoient céder au? rêveries de ces écrivains modernes , on soutient publiquement un livre qui n'a été écrit que pour dispenser les hommes des effets de la charité , et pour flatter la cupidité des pécheurs en leur promettant toute sorte d'impunité dans la recherche criminelle des biens temporels, des honneurs et des plaisirs. N'est-ce donc pas une chose insupportable que ceux qui avouent avec tout le reste des catholiques que c'est un attentat contre la foi et contre la religion d'altérer ou de corrompre l'Écriture dans le moindre article, soient assez aveugles et assez téméraires pour vouloir dire que Ton puisse innocemment prescrire aux hommes des règles trompeuses , qui ruinent toute la fin et tout le corps des Écritures , eu autorisant la cupidité qui est condamnée par ce livre auguste et adorable , dont il n'y a que Dieu seul qui soit l'auteur?

Quoi donc t ce n'est pas blesser la religion que d'enseigner comme a fait le P. Longuet en cette ville , imité en cela par son successeur le P. de Lessau : « Qu'il est permis de tuer pour défendre son honneur et se garantir de l'infamie. Qu'un gentilhomme , pour s'empêcher d'avoir des coups de bâton , peut tuer son ennemi , s'il ne peut s'en défendre d'une autre manière , parce que cela est infâme à un gentilhomme. Que si un homme , étant attaqué par un autre , ne peut fuir sans déshonneur, il n'y est pas obligé; et que, s'il ne peut éviter d'être blessé, il peut tuer celui de qui il est sur le point de recevoir une blessure. Qu'enfin il est permis de tuer pour la conservation de son bien. »

Si ce que ces deux jésuites enseignent ne peut être ouï sans horreur par des oreilles chrétiennes, que deviendra cette parole de Jésus-Christ, qui oblige ses disciples d'être dans cette préparation de cœur, que «si on leur donne un soufflet sur la joue droite , ils présenteront encore la gauche?» Et ne faut-il pas effacer des œuvres de saint Grégoire de Nazianze cette généreuse et charitable expression , que si un chrétien avoit une troisième joue il la présenteroit encore très-volontiers pour enseigner la patience à celui qui lui feroit cet outrage , et pour lui persuader par ses actions ce qu'il ne pourroit pas lui apprendre par ses paroles? N'est-il pas étrange qu'après que notre divin Sauveur nous a obligés , dans l'Évangile , â cette préparation de cœur , de donner notre manteau à celui qui nous fait un procès pour nous ôter notre robe , le P. de Lessau ait osé avancer cette proposition : a qu'il est permis de tuer un voleur pour la défense de son propre bien , si ce bien est une chose de grande importance, et qu'il n'y ait pas d'apparence probable de pouvoir le recouvrer autrement ? »

Notre roi très-chrétien n'a-t-il pas armé son autorité royale pour la défense de la religion, aussi bien que pour la conservation de son État,

quand il a renouvelé la sévérité de ses ordonnances contre la maiâe des duels , qui sont autant de sacrifices sanglans que les hommes vindicatifs et superbes offrent au démon? Et M. d'Amiens n'en a-t-il pas jugé le crime si abominable , qu'il a réservé à sa seule personne d'en absoudre ? nonobstant tout cela , les PP. Longuet et de Lessau n'ont-ils pas flatté la passion de ces malheureux gladiateurs , en enseignant : « qu'un homme qui est injustement attaqué peut tuer son ennemi en duel , et qu'il est n'errais d'offrir ou d'accepter le duel quand il est absolument nécessaire pour conserver ou pour recouvrer des biens de grande importance ? » Et , quoique la justice des édits du roi condamne aussi bien les rencontres préméditées que les combats singuliers qui se font avec une conspiration réciproque , néanmoins le P. de Lessau prescrit lui-même ces malheureuses défaites et ces vaines palliations. a On peut, dit-il, refuser le duel sans perdre l'honneur, 1° si celui qui est attaqué répond en ces termes : « Je ne veux rien faire contre les édits du roi et « contre les commàndemens de l'Église ; mais si vous m'attaquez devant ce tout le monde et sans trahison , vous trouverez que je suis homme de « cœur ; » 2° Si ce même homme à qui on présente le cartel répond : « Je me mettrai demain en chemin , et passerai par tel lieu ; que si vous « m'y rencontrez , je ne me détournerai pas de mon chemin pour vous.»

La religion n'a-t-elïe rien à souffrir quand des auteurs marquent les moyens de commettre la simonie en sûreté de conscience? Hél quia jamais été plus hardi pour autoriser ce crime que le P. Longuet , et le P. Poignant , son successeur ?

Le P. Longuet a enseigné dans ses écrits « que ce n'est pas un péché de simonie de donner un office spirituel , lorsqu'on a pour principale intention d'en tirer quelque profit ; parce que l'on suppose qu'on ne regarde point ce profit comme un prix fait ; ce qui est , dit-il , nécessaire pour commettre une simonie. » Il a établi en général ce faux principe : « que toute sorte de don d'une chose sacrée pour une temporelle n'est pas simonie ; mais que ce nom ne doit être donné qu'au don que l'on fait d'une chose temporelle pour une spirituelle par manière de prix , de pacte et de récompense.» Et il a même ajouté : «que toute sorte de condition , même par manière de convention et de pacte , ne fait pas la simonie ; mais qu'une condition , pour être simoniaque , doit tenir lieu de prix et de récompense , et apporter avec elle une nouvelle charge et une obligation qui tienne de la justice commutative. »

Le P. de Lessau s*est servi de la même invention pour autoriser le trafic des choses saintes , et les ecclésiastiques qui ont étudié sous lui ont appris dans son école cette subtile et solide distinction : a que ceux qui vendent des reliques et les exposent pour en tirer quelque profit , de telle sorte qu'ils ont pour but et pour intention ce profit , en le considérant comme prix d'une chose spirituelle, commettent un grand péché ; mais qu'il n'y a pas d'offense (l'avoir l'intention de ce profit , en le regardant comme une chose qui est due pour l'entretien et la subsistance temporelle ou en qualité d'aumône. »

Mais le P. Poignant , qui est monté après eux dans la chaire de théologie morale , n'a pas voulu dégénérer de la hardiesse de ses deux pré*

décesseurs , et il a dicté à ses disciples : « qu'il est de la nature de la simonie que l'on égale en valeur une chose temporelle avec une spirituelle ; que ce n'est pas simonie de donner une chose temporelle pour une spirituelle par quelque motif que ce puisse être , pourvu que ce ne soit pas comme un prix de cette même chose spirituelle ; que , pourvu qu'un homme ait quelque motif honnête , il ne commet pas de simonie, quoiqu'en donnant de l'argent il ait pour intention immédiate et prochaine de recevoir un bénéfice , voire même que cette vue soit sa principale intention , pourvu qu'il n'y ajoute pas celle de donner cet argent comme un prix ; que ce n'est pas un péché de simonie d'exprimer , en donnant quelque chose de temporel , le désir que l'on a que celui à qui on fait ce présent témoigne sa reconnoissance en donnant quelque autre chose spirituelle , pourvu que l'on ait précisément l'intention que cette personne s'acquitte de l'obligation qu'elle a de faire un don pour un autre.»

La religion chrétienne étant une confirmation du Décalogue , elle établit l'autorité paternelle , et commande à tous les enfans de rendre aux auteurs de leur naissance l'honneur et l'obéissance qui leur sont dus. Mais le P. de Lessau est un nouveau législateur , qui abolit tout d'un coup les plus étroites obligations de la loi de la nature et de celle de Jésus-Christ. Car, pour flatter la révolte et la dureté des enfans, il soutient : « qu'un père ne peut pas obliger son fils de le servir et de demeurer avec lui. »

Ce n'est pas dans l'école de ce père que la sanctification des fêtes consiste en partie à s'abstenir des œuvres serviles , puisqu'il déclare : « que ceux-là ne pèchent point, qui, aux jours des fêtes solennelles, travaillent toute la nuit jusqu'à six heures , voire même jusqu'à neuf du matin , pour faire des habits et des souliers dont on a besoin , lorsqu'ils n'ont pu les achever le jour précédent. »

Ce jésuite fait presque un jeu de la récitation de l'office , et il veut qu'une occupation temporelle soit une raison légitime à un ecclésiastique pour pouvoir s'en dispenser. « Un prêtre , dit-il , qui est occupé en des affaires publiques, même séculières, de grande importance, est excusé de l'office qu'il seroit obligé de réciter , s'il ne peut le faire commodément et sans quelque préjudice. » Et , sans avoir même recours à ces excuses particulières , il décharge de l'obligation de restituer , tous les ecclésiastiques qui ne veulent pas se donner la peine de prier Dieu. Voici ses paroles : « Les bénéficiera qui ne récitent pas leur office ne sont pas tenus à la restitution des fruits par la nature de la chose et en vertu de leurs bénéfices , parce que ni l'Église ni les fondateurs n'ont aucun droit sur cela. Les fondateurs n'en ont point , puisqu'une seule récitation de la prière du Seigneur est plus que suffisante pour s'acquitter envers eux de tout le droit qu'ils pourroient s'attribuer : cette prière ne pouvant entrer en compensation avec nul prix temporel. L'Église n'a pas aussi ce droit , quand même elle donneroit ce bénéfice à condition que l'on réciteroit l'office, parce qu'il n'y a point d'égalité entre l'office , qui n'est pas une chose que l'on puisse estimer à prix d'argent , et le prix du même offjce. » Ceux qui ont ces sentimens ne se jouent-ils pas de la piété et de la religion des fidèles?

Gomme la charité est l'âme de la religion et la fin des commandemens de Dieu, n'est-il pas visible que cette divine vertu est ruinée par l'usure > qui est en même temps la destruction de l'humanité et de la justice? Mais si on en croit le P. Longuet, l'usure n'est plus un péché que pour ceux qui ne savent pas dresser leurs intentions. Car , selon lui , « il est permis de tirer profit de quelque prêt par le moyen de la bienveillance et de la gratitude; et on peut, en cette rencontre, avoir ce motif devant ses yeux, non-seulement comme une seconde fin et un accessoire , mais comme la première et principale fin de son action. 11 est aussi permis de recevoir effectivement cette sorte de profit. Un homme peut prêter à un autre, à condition qu'il achètera en sa boutique , qu'il moudra à son moulin , ou qu'il lui rendra quelque autre service , s'il est pressé de le faire par le droit de la bienveillance et de l'amitié. Je ne commets pas d'usure, si je vous fais quelque prêt, à condition que vous donnerez un office temporel, ou à moi, ou à quelque autre personne , par un motif d'amitié , selon le pacte que nous en avons fait l'un avec l'autre. La compensation d'un prêt qui se fait par quelque service temporel, que l'on peut estimer à prix d'argent, n'est pas usure , si ce n'est que cet argent se donne par une espèce d'échange • pour satisfaire à la justice commutative. Ce n'est ni usure ni simonie, si je vous prête de l'argent, à condition que vous me donnerez un bénéfice ecclésiastique par un pacte et un traité d'amitié. Quand il y a danger de perare le sort principal , il est permis d'exiger quelque chose au delà de sa juste valeur. Il est permis de tirer profit d'un prêt, à raison de quelque peiné dont on est convenu ; par exemple , si au bout d un certain temps limité , vous ne me rendez pas ce que je vous prête , vous me payerez une certaine somme d'argent, qui vous tiendra lieu de peine; ou si au bout d'un temps préfix vous ne me rendez pas ce que je vous ai prêté , après cela vous m'en payerez l'intérêt. » Ce sont les palliations de ce père pour couvrir l'usure, ou plutôt les subtilités qu'il invente pour l'anéantir, en l'introduisant comme une pratique innocente dans le commerce du monde. . . .

Ceux qui justifient le larcin ne sont-ils pas ennemis de la religion chrétienne , aussi bien que perturbateurs de la société civile? Et . n est-ce pas ce que fait le P. Longuet , quand il permet aux enfans de dérober le bien de leurs pères, en enseignant : «que si les enfans sont grands, et qu'ayant travaillé pour leurs parens , ou aux champs , ou en .eurs boutiques, ils n'en reçoivent pas la satisfaction qui leur est due après avoir déduit la dépense que font leurs parens pour les nourrir , ils peuvent, ^ à raison de leur travail et de leur industrie, prendre autant de ^ eur argent qu'ils en donneroient à une personne étrangère?» Pouvoit-u porter plus loin cette dangereuse maxime qu'en disant : «que , m i les enfans , après avoir souvent prié et sollicité leurs parens de leur donner de quoi se divertir, ne peuvent rien gagner sur eux, il leur est perm s d'en prendre en cachette autant que la coutume le souffre , et selon leur condition?» Enfin pouvoit-il favoriser plus clairement la mauva^e foi qu'en enseignant : « que ceux qui font banqueroute ne sont pas oDligés à restitution; qu'en ces rencontres ils peuvent garder pour eux-mêmes

et pour les leurs les choses qui leur sont nécessaires pour conserver leur état avec quelque sorte de modération ; que leurs femmes et leurs enfans peuvent (aire la même chose, et ne sont pas obliges k restituer avec une si grande perte? »

Le P. de Lessau étoit revêtu de son esprit, quand il a pris sa. place pour prononcer les mêmes oracles du haut de sa chaire. Car il a dit nettement : « que les enfans ne sont pas obligés à la restitution du bien qu'ils ont pris à leurs pères et à leurs mères , lorsqu'ils jugent de bonne foi que leurs pères et leurs mères le leur donneroient s'ils avoient la hardiesse de le leur demander. » Il a établi pour principe : * qu'une femme peut , comme il lui plaît , faire des aumônes et des dons , quelque défense que lui en fasse 6on mari , quand la coutume est telle parmi les autres personnes de son état ; qu'il est de l'honnêteté de sa subsistance qu'elle puisse faire les aumônes que les autres ont accoutumé de faire , et qu'elle peut faire de la dépense pour jouer ; se divertir et 6e parer. » Enfin il a enseigné : « que les domestiques ou autres personnes ne commettent aucun péché s'ils prennent quelque chose à leur maître , en présumant qu'il le veut bien , parce qu'ils se persuadent raisonnablement que leur maître n'en sera pas fâché quand il le saura. » Ce qui est ouvrir la porte à toutes sortes de vols., approuver le libertinage des enfans , l'infidélité des femmes et le larcin des domestiques.

Que si c'est détruire la religion que de ruiner l'amour de Dieu et la pénitence, il semble que les PP. de Lessau et Poignant aient eu ce dessein quand ils ont enseigné l'un après l'autre les mêmes maximes ; car le P. de Lessau a avancé : * qu'un homme qui sent sa conscience ' chargée d'un péché mortel à la mort, est obligé, à la vérité, d'en avoir de la contrition ; mais il n'y est tenu qu'en vertu du commandement qui l'oblige de s'aimer soi-même , et non pas en vertu d'aucun amour qu'il doive porter à Dieu. » Ce qui est renverser tous les principes de la justification des pécheurs , détruire le rondement des conversions véritables , ruiner la doctrine du saint concile de Trente , et éteindre la piété des fidèles. Et pour abolir entièrement l'obligation d'aimer Dieu, ce même jésuite assure encore dans ses écrits : « qu'un homme n'est tenu d'aimer Dieu en vertu du premier commandement , ni tous les jours de fête , ni à l'article de la mort , ni lorsqu'il a reçu de Dieu quelque bienfait particulier , ni quand il est obligé de faire un acte de contrition , ni quand il entend blasphémer le nom de Dieu , ni quand il faut souffrir le

Le P. Poignant , son successeur , l'a secondé dans cette entreprise , qui tend à ruiner d'un même effort le grand commandement de la loi nouvelle et le sacrement de pénitence. Car il dit : * que l'attrition qui suffit avec le sacrement , est la douleur d'un péché que l'on a commis avec résolution de ne plus le commettre à l'avenir ; douleur qui procède , à la vérité, d'un motif honnête et surnaturel, mais autre que celui de la charité , qui est Dieu même en tant que souverain bien. ^ Et pour donner encore une plus grande confiance aux pécheurs impénitens, il

POUR LES cûwfe d'amiens. 279

ajoute : « qu'un homme qui, sans atoif en lui-triêine cette àttrition, s'approche de bonne foi du sacrement de pénitence , tandis que cette bonne foi subsisté , n'est pas oblige à recommencer sa confession ; vu principalement que les péchés qu'il a déclarés dans cette confession , peuvent être remis indirectement par les bonnes confessions qu'il fera ensuite. *

N'est-ce rien faire contre la religion que de permettre aux hommes de demeurer dans les occasions des plus grands crimes , et de dire , comme le P. Poignant a donné pour règle à ses disciples : a qu'un pécheur peut recevoir l'absolution quand même il demeureroit dans l'occasion prochaine du péché , pourvu qu'il y ait une cause notable qui empêche cette séparation , comtne le scandale , l'infamie , où quelque grande incommodité qui pburroit en arriver ? » Certes ce père , qui renvoie ses écoliers au P. Bauny polir s'instruire plus au long de cette détestable maxime, devrait lui-même avoir recoure aux lumières du christianisme , qui , dans ses premières notions , nous apprend à faire moins d'état de la subsistance temporelle que de la grâce de Dieu , et de la nourriture du corps que du pain de l'âme. « La foi , dit Tertullien {De idol, cap. xn), ne craint pas la faim. Elle se sent obligée de la mépriser pour l'amour de Dieu , aussi bien que tout autre genre de mort. Comme elle a appris à ne pas considérer la vie même , seroit-il possible qu'elle eût égard au vivre et à la subsistance temporelle? « Fides famem non timet. Scit etiam famem non minus sibi conteni- « nendam propter Deum , quàm omné mortis genus. Didicit non respicert « vitam : quanto magis victum. »

Mais le P. de Lessau, prédécesseur du P. Poignant, avoit sans doute devant les yeux d'autres principes que ceux de la religion. et de l'Évangile , quand il soutenoit dans ses écrits : « que les taverniers et câbaretiers ne pèchent pas en donnant du vin à ceux qui viennent chez eut pour s'enivrer, quand ils ne peuvent agir autrement sans se causera eux-mêmes uri notable préjudice, tel que seroit celui d'être abandonnés par leurs hôtes , et de ne rien vendre dans les lieux où l'ivrognerie est un vice ordinaire ; qu'ils peuvent servir de la viande aux jours défendus dans les lieux où il y a grand nombre d'hérétiques; qu'il leur est aussi permis, aux jours de jeûne, de donner à manger à tous ceux qui leur en demandent , à quelque heure du jour que ce puisse être; que même ils ne. pèchent pas en donnant à souper à ceux qui rompent le jeûne , quand ils pourroiènt en trouver ailleurs. »

Et au lieu que le Fils de Dieu , qui se homme la Vérité dans l'Évangile , prononce de si effroyables malédictions contre ceux qui donnent aux autres quelque occasion de péché et de scandale ; ce jésuite n'apporte point d'autre règle ni d'autre décision que celle de la coutume pour justifier les personnes dont le diable se sëtt tous les jours pour faire tomber les autres dans ses pièges. Certainement la complaisance de ce père envers les femmes mondaines ne pouvoit le porter à de plus grands relâchemens et de plus déplorables excès , qu'en lui faisant dire : « que les femmes ne pèchent pas mortellement quand elles s'exposent à la vue des jeunes gens , encore qu'elles sachent bien qu'ils les regarde-

ront avec des yeux impudiques , si elles le font par nécessité , ou utilité, ou pour ne pas perdre leur liberté , ou le droit de sortir de leur maison , ju de ne pas se tenir à leurs portes ou à leurs fenêtres ; qu'elles ne pèchent pas aussi mortellement quand elles se parent d'ornemens superflus , ou qu'elles se servent d'habits si déliés qu'on voit leur sein , ou quand même elles découvrent leur sein , si elles le font selon la coutume du pays , et non par aucune mauvaise intention. » On ne sauroit , sans rougir , transcrire ces maximes licencieuses. Cependant ces pères veulent que ce soient des choses de très-petite conséquence , et qui n'importent nullement à la plus pure et à la plus sainte de toutes les religions.

Saint Augustin, ayant entrepris de répondre à quelques mauvais politiques qui parloient de l'Évangile comme d'une chose préjudiciable aux intérêts de l'État , se sert de ces excellentes paroles dans la cinquième de ses lettres qu'il écrit à un officier de l'empire : « Que ceux , dit-il , qui estiment que la doctrine de Jésus-Christ est contraire à la république , nous donnent une armée qui soit composée de soldats de la qualité de ceux que la doctrine de Jésus-Christ demande aux personnes qui vivent dans les armées ; qu'ils nous donnent de tels officiers de provinces, de tels maris, de telles femmes, de tels pères, de telles mères et de tels enfans ; de tels serviteurs , de tels maîtres , de tels rois . de tels juges , de tels financiers et de tels payeurs de tributs que la doctrine de Jésus-Christ veut qu'ils soient. Mais si cela ne leur est pas possible , ils ne doivent pas aussi se donner la hardiesse de dire que cette doctrine sainte est contraire à la république ; ou plutôt ils ne doivent pas faire difficulté d'avouer que ses maximes sont le salut des États , et leur plus visible conservation. » Cependant la religion chrétienne perd tous ces avantages si glorieux par les nouveautés des casuistes corrompus , et de leurs apologistes aussi corrompus. Les valets qui s'instruisent en leur école , y apprennent à se payer de leurs gages par leurs propres mains; les juges à recevoir des présens devant et après le procès jugé, et à tenir pour constant qu'ils ne sont pas obligés de rendre ce qu'ils ont reçu de ceux en faveur desquels ils ont rendu une sentence ou arrêt' injuste ; les filles à disposer de leur virginité contre le gré de leurs parons : les femmes de condition à dérober à leurs maris de quoi jouer ; les riches à ne pas faire l'aumône de leur superflu ; et à traiter de séditieux, de perturbateurs du repos public et suspects d'être possédés par l'esprit de Judas , ceux qui les y tiennent obligés sous peine de péché mortel ou véniel. Y a-t-il donc rien de plus contraire à notre religion que l'entreprise de ces corrupteurs publics de la fidélité des domestiques , de l'intégrité des juges , de la pureté des filles , de la charité des personnes opulentes , et de la conscience de tous les chrétiens ?

Enfin un des avantages de notre religion , au-dessus de toutes les sectes du monde , c'est d'être ferme , constante et invariable. Et c'est ce qui a fait dire au grand saint Basile , en sa lettre lxxxii : « Que les commandemens de l'Évangile, ne se changent , ni par la considération des temps, ni par les différentes circonstances des choses humaines, et qu'ils demeurent toujours dans la même solidité , et dans l'immutabilité toute constante qu'ils ont tirée de la bouche bienheureuse et infaillible

POUR LES CURÉS D*AMIENS. 28 i

de celui qui les a prononcés : au lieu que les hommes sont semblables aux nuées qui s'emportent deçà et delà par les différentes agitations de l'air et du vent. » Mais dans cette théologie des casuistes , et de ceux qui composent des apologies pour les défendre , toutes choses sont douteuses; et il n'y a rien de si douteux, qui n'y soit très-constant et trèsassuré. L'Évangile n'a plus de force dans ses plus indubitables sentimens , depuis que les subtilités de quelque auteur grave lui ont fait perdre cette ancienne possession d'être consulté comme la règle de la vérité. Les probabilités de ces écrivains sont les uniques décisions de l'Église.

Mais cette doctrine de la probabilité n'a jamais été enseignée avec plus de particularités et plus d'étendue , que par le P. Poignant. Car , après avoir dit qu'une opinion probable est celle qui est appuyée sur l'opinion d'un homme docte , ce professeur se rend l'arbitre souverain de toute la morale chrétienne , en concluant : * que les écoliers peuvent suivre comme probable l'opinion de leur maître. » Il soutient que « l'on peut suivre une opinion qui est là moins probable et la moins sûre , en abandonnant celle qui est la plus probable : et que dans les choses douteuses , nous ne sommes pas obligés de suivre le sentiment le plus sûr. » Ce qu'il ne dit qu'après avoir supposé que , dans cette opinion moins sûre , il y a , ou danger de mal , ou plus de mal que dans la plus sûre -, car voici la définition qu'il en apporte : « L'opinion la plus sûre est celle dans laquelle il n'y a aucun péril de péché , ou dans laquelle il y a moins de mal. »

Ce même jésuite enseigne : « qu'un confesseur , étant consulté sur un contrat qafil estime être* usuraire , peut répondre qu'il ne l'est pas , selon l'opinion probable des autres ; et qu'en cette occasion , il peut condamnée l'usurier à la restitution , selon son propre sentiment , ou le dispenser de cette obligation , en abandonnant son propre sentiment , suivant celui des autres. »

Il soutient : « que ce même confesseur, qui répond selon l'opinion des autres, et contre la sienne propre, ne pèche pas, et n'agit pas contre sa propre conscience , et ne s'expose à aucun danger de pécher. »

Mais pour tirer d'horribles conclusions de ce grand principe de toute sorte de relâchement , il ose avancer : « qu'un confesseur doit suivre l'opinion de son pénitent , et s'y soumettre , si elle est probable , quand même il la jugeroit fausse , et qu'il estimeroit le contraire beaucoup plus probable ; que ce confesseur ne peut , sans péché mortel , refuser l'absolution à un pénitent , qui suit cette opinion probable , quelque fausse qu'il l'estime. » Ce qui n'est rien moins que de changer en esclaves les dispensateurs de la grâce de Jésus-Christ , établir les criminels sur la tête de leurs juges , et faire , des imaginations d'un seul casuiste lâche et corrompu , la règle unique du gouvernement de l'Église.

Après cela on ne s'étonnera plus qu'il ait voulu porter sa corruption jusque dans les tribunaux séculiers , en soutenant : « que quand des opinions sont probables de part et d'autre du côté du droit, un juge peut dépouiller de son droit celle des parties qu'il voudra -, » et en prouvant cette erreur par la comparaison si ridicule et si disproportionnée

282 FACTUîi

d'un collateur de bénéfice , à qui deux personnes également dignes se présentent , et qui le donne à celui qu'il juge a propos ; et il faut encore moins s'étonner qu'il permette aux jugés . a d'abandonner la plus probable opinion , pour suivre la moins probable. »

Nous avons donc estimé qu'il étoit temps de nous opposer autrement que par des gémissemens et par des prières à une entreprise que rtOils avons considérée comme la profanation des plus saintes vérités , l'illusion des esprits crédules , le renversement de l'Évangile , la ruine de toute notre religion. Nous avons été obligés de publier hautement que, comme la nécessité de la doctrine de la foi n'est établie que sur la nécessité de la foi même , ainsi il né faut considérer la corruption de la morale que comme la peste de la charité , et par conséquent comme une chose pernicieuse à la foi ; puisqu'une foi morte , et qui n'agit point par amour , ne mérite presque le nom de foi qu'en la manière que l'on donne le nom de corps humain à un misérable cadavre.

Enfin comme nous avons appris du pape Félix III , dans une de ses lettres à Acace , évêque de Cohstantinople : « que c'est approuver i'erreur que de ne pas y résister , et opprimer la vérité que de ne pas là défendre : « Error cui non resistitur , approbatur ; et Veritas quâe minime dèfensa- « tur , opprimitur ; » aussi nous ne pouvons plus nous empêcher de nous déclarer hautement contre Y Apologie des caéuistes , et contre les écrits que les jésuites ont dictés en cette ville , pour répandre jformi nos peuples une si pernicieuse doctrine.

Que si quelques-uns de nos paroissiens , s'étant laissé surprendre par ees nouveautés , les allèguent pour autoriser leur dérèglement , nous leur répondrons , avec saint Paul : a qu'ils ont appris des maximes bien contraires à celles-là dans l'école de Jésus-Christ , si toutefois ils ont prêté une fidèle attention à ses divines paroles , et s'ils ont été dociles aux instructions de ce grand Maître , qui , n'étant que vérité , n'enseigne aussi que la vérité. « Vos autem non ita didicistis Christum \ si tàmeh illum audistis et in ipso edocti estis , sicut est veritas in Jesû. » Lorsqu'ils nous demanderont des palliations de leurs crimes , et des complaisances pareilles à celles que leur rendent ces casuistes , nous leur répondrons , après saint Augustin (De diversis, serm. xxxiv) : « que nous ne saurions leur promettre ce que Dieu ne leur promet pas , puisque ce seroit nous rendre les ministres du serpent , qui avoit promis toutes sortes de prospérités à nos premiers pères au milieu de leur péché ; au lieu que Dieu ne les avoit menacés de rien moins que de la mort : « Non possuin pro- « mittere quod non promittit Deus ; ero enim sic dispensator serpehtis : « serpens enim promisit b&num peccanti , Déus autem mortetn minàtus « est. » Ainsi nous les conjurons d'avoir plutôt égard aux menaces et aux tonnerres de la justice de Dieu , qu'aux flatteries et aux caresses de ces» théologiens mondains ; et de ne pas nous obliger à les tromper , en les assurant qu'ils ne feront pas mourir leurs âmes , quoiqu'ils commettent des crimes : puisque ce seroit enchérir sur la malice du démon , qui n'a assuré nos premiers pères que de ne pas mourir de la mort du corps.

Mais nous espérons de la générosité épiscopàle de M. notre prélat,

POUR LES CURtfS D* AMIENS. 283

qu'après s'être signalé entre tous les éyêques de Prânse pour condamner aux ténèbres Y Apologie des tasuistes, comme nous savons qu'il a fait l'hiver dernier à Paris , il ne permettra pas que l'on enseigne impunément dans sa ville les mêmes erreurs qui sont comprises dans cet ouvrage monstrueux. Et la manière obligeante avec laquelle il nous a reçus , lorsque nous lui avons présenté notre requête et nos extraits, nous donne lieu de nous promettre qu'il continuera d'approuver que nous poursuivions la condamnation d'une doctrine qui doit exciter l'indignation de tous les curés , comme elle mérite d'être proscrite par l'autorité et par le zèle de tous les prélats.

A Amiens , lé 4 6 juillet 4 658.

REQUÊTE

Des curés d'Évreux, présentée à M. leur évéqae pour demander la censure d'un livre intitulé ; « Apologie pour les easuùtes. »

Monseigneur,

Nous nous serions contentés de lire avec satisfaction les doctes écrits de MM. les curés de Paris et de Rouen , nos confrères ; leurs extraits fidèles de la morale profane et corrompue des casuistes de ce temps ; leurs justes plaintes , et les requêtes par eux présentées à nosseigneurs les prélats en l'assemblée générale du clergé , et à nosseigneurs leurs archevêques en particulier : nous serions demeurés perpétuellement dans le silence que nous gardons depuis tant d'années , et jamais nous n'aurions voulu le rompre , afin de conserver la charité et la paix avec tout le monde , selon notre pouvoir , suivant le conseil de saint Paul ; si nous n'apprenions des saints Pères , qu'il y a des temps et des rencontres dans lesquelles on est obligé de troubler son repos , et de s'élever au-dessus de toutes considérations humaines , principalement quand la vérité est attaquée , qu'elle est combattue , et comme détenue captive. Il est vrai que nous devons empêcher le scandale de notre prochain , et divertir l'aigreur de son esprit , si notre conscience n'y est point intéressée ; mais si le scandale vient de la vérité persécutée , il est plus raisonnable de souffrir le scandale que d'abandonner la vérité , comme l'enseigne saint Grégoire (lib. I , hom. vu , in Ezech.) : « Si autem de veritate scandalum « sumitur , utiliUs permittitur nasci scandalum , quam veritas relin- « quatur. »

C'est , monseigneur , ce qui nous oblige aujourd'hui de parler , et de nous adresser à Votre Grandeur, pour voas faire connoître la justice de notre dessein , en vous exposant les raisons qui nous engagent à la présente requête.

La première, qui est générale et commune, est que l'on distribue maintenant entre les catholiques tant de livres dont la morale est pernicieuse ; tant d'autres paroissent au jour , dont les sentimens sont abomi • minables ; tant de différens écrits se publient , dont les maximes sont

284 REQUÊTS

horribles et détestables ; et particulièrement on voit un livre anonyme , imprimé sous ce titre : Apologie pour les casuistes , contre les calomnies des jansénistes , par un théologien et professeur en droit canon , etc.

Ce livre , monseigneur , est si rempli de faussetés , que nous pouvons le nommer le poison mortel des âmes , et la corruption entière des bomnes mœurs. Il altère la pureté du christianisme et la sincérité des pratiques évangéliques d'une façon si étrange , que nous «pouvons dire avec saint Hilaire, écrivant à l'empereur Constance : « Facta est fides temporum, « potius quam Evangeliorum. » Il a recherché tant de nouveaux déguisemens en faveur du vice , et inventé tant d'accommodemens favorables au siècle corrompu où nçus vivons , qu'on peut lui approprier ces paroles d'Optat Milévitain (lib. I Ado. Parmen.) : « Omnia pro tempore; nihil « pro veritate. » Il a tellement abandonné l'antiquité vénérable , et il s'est si fort éloigné de la tradition sainte , que nous pouvons prononcer hautement contre lui et ceux de son parti ce que saint Augustin disoit dans une autre occasion (lib. III Adv. Jul. , cap. ni) : « Mira sunt quae dici- « tis , nova sunt quae dicitis , falsa sunt quae dicitis. »

Enfin il s'attache tellement à la raison naturelle et au raisonnement humain (que tout le monde sait être corrompu par le péché, et devoir être éclairé par la foi , soutenu et redressé par l'Évangile , et fortifié par la tradition), qu'il le propose pour la règle des consciences; qu'il apprend à tenir toutes choses problématiques , et à chercher les moyens , non pas pour exterminer les mauvaises habitudes et les désordres des vices, mais pour les justifier, en accommodant les préceptes et les règles de Jésus-Christ aux intérêts , aux plaisirs et aux passions des hommes. Invention funeste I lâcheté criminelle I digne de l'anathème et de la malédiction dernière , conformément à ces paroles de saint Jérôme (Ep. ad Cteph.) : « Semper habui studio audientibus loqui quod * publiée in Ecclesia didiceram , nec philosophorum argumenta sectari , « sed apostolorum simplicitati acquiescere , sciens illud scriptum : Perce dam sapientiam sapientium , et prudentiam prudentium reprobabo. »

La seconde raison, monseigneur, qui est personnelle, est que ce livre infâme combat ouvertement vos propres sentimens touchant la pénitence : nous voulons dire l'approbation solennelle que vous avez donnée au livre de la Fréquente Communion , que vous recommandez à tous les fidèles , comme « un don très-particulier de la providence de ce grand père de famille , qui sait lui donner en temps et lieu ce qui lui est nécessaire. »

Ce grand livre ayant opposé aux erreurs des nouveaux casuistes la doctrine de tous les Pères et des conciles, qui nous avertissent de prendre garde que les laïques ne soient pas trompés , et jetés dans l'enfer par de fausses pénitences ; cet apologiste , au contraire , ne travaille qu'à rétablir ces abus si dangereux , et à entretenir les pécheurs dans une révolution continuelle de confessions et de crimes. Car, sans parler des divers relâchemens touchant la sincérité de la confession , et la vraie douleur qui est nécessaire pour recevoir le sacrement avec fruit, il veut qu'on absolve ceux qui sont dans les occasions prochaines àes plus horribles péchés , en les laissant dans ces occasions malheureuses.

Il prétend qu'on ne doit point refuser l'absolution à ceux qui sont les plus engagés dans de fortes habitudes des vices les plus énormes; qu'on ne doit pas même les forcer à reconnoître qu'ils sont dans ces habitudes mauvaises ; et enfin qu'un pécheur est en état de recevoir l'absolution , et que le confesseur fait prudemment de la lui donner , quoique l'un et l'autre jugent probablement que le pécheur retombera bientôt dans son péché : ces excès étant encore absolument contraires à la loi si saintement établie dans notre Manuel , au titre De la pénitence (§ 1 , p. 48, n° 17) : « Videat autem diligenter sacerdos, quando « et quibus conferenda, vel neganda, vel differenda sit absolutio; ne « absolvat eos qui talis beneficii sunt incapaces , quales sunt qui nulla a dant signa doloris , qui odia et inimicitias deponere , aut aliéna si « possunt restituere , aut proximam peccandi occasionem deserere , aut « alio modo peccata derelinquere , et vitam . in melius emendare « nolunt. »

La troisième raison , qui est particulière , c'est , monseigneur , que ce malheureux livre commence de paroître dans votre diocèse. Nous sommes certains que depuis six mois il a été présenté comme un livre divin à des religieux de grande piété, et à un célèbre prédicateur préchant l'avent dernier dans une maison religieuse de cette ville. Nous savons aussi qu'une personne ecclésiastique, dans une dignité considérable de ce diocèse, l'a mis comme une pierre précieuse et un dépôt sacré entre les mains de quelques prêtres , qui ont la direction de la plus grande partie de nos paroissiens , auxquels ils peuvent , par ce moyen , inspirer les pernicieux sentimens de ce livre abominable. Et , en effet, pour témoigner qu'ils sont déjà préoccupés de ces dangereuses maximes , ces mêmes ecclésiastiques ont* osé depuis peu insulter un de nos confrères, et traiter publiquement les curés avec des injures basses , scandaleuses , et dans les mêmes termes dont V Apologie se sert pages 175 et 176.

Après toutes ces considérations , monseigneur , nous nous croirions coupables devant Dieu , et indignes de notre ministère , si nous ne suivions , dans une cause qui est commune à tous les pasteurs , l'exemple des curés des premières villes de France ; et si nous ne vous présentions nos très-humbles prières , afin qu'il vous plaise employer l'autorité que Dieu vous a donnée , pour détruire ces monstrueuses erreurs par la censure et condamnation de ce pernicieux livre.

A Évreux, le 24 septembre 4658.

REQUÊTE

Des curés des viUes et doyennés du diocèse de Lisieux à M. leur évéque pour le même sujet.

Du 5 février 4 659.

Monseigneur , Puisque Dieu par sa providence nous a commis sous votre autorité le soin des âmes que Jésus-Christ a rachetées de son sang , et desquelles

286 REQUÊTE

nous serons sans doute comptables au tribunal de sa justice, ai nous ne travaillons sans cesse à leur salut; il est de notre devoir de leur enseigner les maximes du ciel, et de les détromper de celles dont le livre de Y Apologie des easuùtet veut les infecter.

Nous avons lu, avec une extrême douleur, le chef-d'œuvre de ces professeurs de théologie douce, où nous avons remarqué la morale chrétienne tellement corrompue , les lois de l'Évangile tellement abo- Mes. qu'il est prêt d'empester la plupart de vos peuples, s'il n'y étoit pourvu.

Nous espérions que ces malheureux écrivains . faisant réflexion sur Terreur de leurs maximes , se sentiraient enfin responsables de la perte des âmes auxquelles ils ouvrent le chemin et préparent des expédiens pour commettre les crimes les plus noirs. Hais au lieu de désavouer ces infâmes productions qui font aujourd'hui soupirer tous les véritables pasteurs , dans le péril évident où ils voient leurs ouailles exposées , ils tâchent, au contraire, de leur donner plus de vigueur, et de les imprimer plus fortement dans les esprits foibles par cette Apologie , qui porte avec soi sa condamnation, puisque l'on voit qu'elle lève le bouclier pour la défense du vice et la ruine de l'Évangile. Et quoiqu'ils se persuadent d'avoir triomphé dans cet ouvrage, les gens de bien qui remarquent leur égarement , en forment leurs plaintes par les paroles de Salomon ; « Relinquunt iter rectum, ambulant per vias tenebrosas, « laetantur quum malefecerint , exultant in rébus pessimis. »

En effet, monseigneur, s'il plaît à Votre Grandeur d'ouvrir les yeux pour voir quel ohemin ils tracent â vos peuples pour arriver au ciel, vous connottrez qu'il est si doux et si large qu'il ne peut les y conduire , étant entièrement contraire à celui que Jésus-Christ nous a enseigné en son Évangile, et qu'il nous marque pour le suivre â la gloire; puisqu'il a dit : « Arcta est via quae ducit ad yitam ; * et que toutes ses actions et toutes ses paroles n'ont point eu d'autre Dut qu'à nous conduire par cette voie., qui est celle de la véritable vertu.

Néanmoins ces loups ravissans, travestis en agneaux, montrent aujourd'hui des voies tout opposées à celles de ce divin conducteur. Combien de fois nous a-t-il défendu les vengeances dans l'Écriture sainte , en ayant fait un coup de réserve pour sa seule justice ; « Mihi « vindicte , et ego retribuam ! » Bien loin de la permettre , il nous a commandé d'aimer nos ennemis : peut-on croire qu'il veuille nous souffrir de tremper nos mains dans le sang de ceux qui nous offensent , puisque , ayant reçu un soufflet sur une joue , il veut qu'on tende l'autre pour en recevoir un second ? Ce n'est pas nous permettre de tuer celui qui nous vole, puisque, après qu'ty aura dérobé le manteau, il veut qu'on lui quitte la tunique.

Et néanmoins ces nouveaux paraphrastes de l'Évangile permettent de tuer pour mettre son honneur à couvert , et pour la conservation d'un bien d'une légère importance. Et quoique nos rois très -chrétiens, divinement inspirés , aient fait publier des ordonnances autant justes que sévères pour empêcher les duels , qui sont comme des sacrifices que l'orgueil humain, la rage et le désespoir font au démon] et que l'Église

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lance ses foudres sur les coupables de ce crime : toutefois ces fauteurs des maximes du siècle trouvent des. biais et des détours d'intention pour livrer et accepter le combat singulier , quand il s'agit d'un bien temporel, ou de se Gonserver une vaine réputation; et ces ingénieux radoucis ont trouvé des moyens de pallier la simonie , et autoriser le commerce des bénéfices par de vaines subtilités et souplesses d'esprit.

Ces hommes charnels , qui succombent si facilement au vice en tant de manières , enhardissent témérairement les autres à rester dans les occasions prochaines du péché. Ils se raillent de ceux qui prétendent qu'on ne peut, sans un péché grief, se gorger de viande et de vin jusqu'à les revomir. Ils, suggèrent aux serviteurs des prétextes pour se hasarder à voler leurs maîtres. Mais on ne peut lire sans horreur ce que leurs plumes indiscrètes ont écrit , touchant un péché qui ne doit pas seulement être nommé entre les chrétiens, si nous en croyons saint Paul.

D'ailleurs, monseigneur, nous vous supplions de considérer comme quoi ces corrupteurs de l'Évangile font rouler toutes ces maximes , avec quantité d'autres, sur deux principes qu'ils établissent de leur chef; à savoir , la probabilité et la direction d'intention , lesquels étant supposés et admis , il n'y a rien dans la morale chrétienne qui ne puisse être altéré et débiaisé en sûreté de conscience. Et c'est sur ces fondemens ruineux que ces serpens , qui n'ont que la prudence humaine et non pas la simplicité de la colombe, séduisent les âmes, comme fit autrefois celui qui précipita nos premiers parens dans le péché , sur l'assurance qu'ils ne mourroient point : « Nequaquam morte moriemini"; » car , en effet , c'est le langage qu'ils tiennent à ceux qu'ils induisent au vice , en leur ôtant la crainte des jugemens de Dieu , et de mourir de la mort du péché, que leur théologie accommodante sépare des plus noires actions.

C'est, monseigneur, ce qui nous engage à seconder les desseins de nos confrères de divers diocèses , qui ont pris à tâche de découvrir le poison de ce funeste livre par les censures de nosseigneurs leurs évêques , qui ont flétri et déshonoré ce misérable ouvrage de telle sorte , que l'on peut dire que ces auteurs n'ont eu de prudence qu'en ce qu'ils y ont celé leur nom , parce qu'en effet la condamnation de ce monstre auroit été suivie de celle de leur personne.

L'exemple de tant de prélats qui ont censuré cette Apologie nous fait espérer la même justice de votre piété , afin qu'ayant ôté au libertinage cette protection , la pureté de l'Evangile soit désormais la règle de nos mœurs.

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