‹ Œuvres complètes de Blaise PascalChapitre 8 sur 65 · ENTRETIEN AVEC M. DE SACI · texte numérisé non relu

ENTRETIEN AVEC M. DE SACI

conduite; il agit comme les autres hommes; et tout ce qu'ils font dans la sotte pensée qu'ils suivent le vrai bien, il le fait par un autre principe , qui est que les vraisemblances étant pareillement d'un et d'autre côté , l'exemple et la commodité sont les contre-poids qui remportent.

« Il monte sur son cheval, comme un autre qui ne seroit pas philosophe , parce qu'il le souffre , mais sans croire que ce soit de droit , ne sachant pas si cet animal n'a pas , au contraire , celui de se servir de lui. Il se fait aussi quelque violence pour éviter certains vices ; et même il a gardé la fidélité au mariage , à cause de la peine qui suit les désordres ; mais si celle qu'il prendroit surpasse celle qu'il évite , il y demeure en repos , la règle de son action étant en tout la commodité et la tranquillité. Il rejette donc bien loin cette vertu stoïque qu'on peint avec une mine sévère , un regard farouche , des cheveux hérissés , le front ridé et en sueur , dans une posture pénible et tendue , loin des hommes , dans un morne silence , et seule sur la pointe d'un rocher : fantôme , à ce' qu'il dit, capable d'effrayer les enfans, et qui ne fait là autre chose, avec un travail continuel , que de chercher le repos , où il n'arrive jamais. La sienne est naïve , familière , plaisante , enjouée , et pour ainsi dire folâtre : elle suit ce qui la charme , et badine négligemment des accidens bons ou mauvais , couchée mollement dans le sein de l'oisiveté tranquille, d'où elle montre aux hommes, qui cherchent la félicité avec tant de peines, que c'est là seulement où elle repose, et que l'ignorance et l'incuriosité sont deux doux oreillers pour une tête bien faite , comme il dit lui-même.

« Je ne puis pas vous dissimuler , monsieur, qu'en lisant cet auteur et le comparant avec Epictète, j'ai trouvé qu'ils étoient assurément les deux plus grands défenseurs des deux plus célèbres sectes du monde et les seules conformes à la raison , puisqu'on ne peut suivre qu'une de ces deux routes , savoir : ou qu'il y a un Dieu , et lors il y place son souverain bien ; ou qu'il est incertain , et qu'alors le vrai bien l'est aussi , puisqu'il en est incapable. J'ai pris un plaisir extrême à remarquer dans ces divers raisonnemens en quoi les uns et les autres sont arrivés à quelque conformité avec la sagesse véritable qu'ils ont essayé de connoître. Car , s'il est* agréable d'observer dans la nature le désir qu'elle a de peindre Dieu dans tous ses ouvrages, où l'on en voit quelques caractères parce qu'ils en sont les images, combien est-il plus juste de considérer dans les productions des esprits les efforts qu'ils font pour imiter la vérité essentielle, même en la fuyant, et de remarquer en quoi ils y arrivent et en quoi ils s'en égarent, comme j'ai tâché de faire dans cette étude l

« Il est vrai, monsieur, que vous venez de me faire voir admirablement le peu d'utilité que les chrétiens peuvent retirer de ces études philosophiques. Je ne laisserai pas, néanmoins, avec votre permission, de vous en dire encore ma pensée, prêt néanmoins de renoncer à toutes les lumières qui ne viendront pas de vous , en quoi j'aurai l'avantage , ou d'avoir rencontré la vérité par bonheur, ou de la recevoir de vous avec assurance. Il me semble que la source des erreurs de ces deux sectes est de n'avoir pas su que l'état de l'homme à présent diffère de

celui de sa création; de sorte que l'un remarquant quelques traces de sa première grandeur , et ignorant sa corruption, a traité la nature comme saine et sans besoin de réparateur, ce qui le mène au comble de la superbe ; au lieu que l'autre éprouvant la misère présente et ignorant la première dignité , traite la nature comme nécessairement infirme et irréparable, ce qui le précipite dans le désespoir d'arriver à un véritable bien , et de là dans une extrême lâcheté. Ainsi ces deux états qu'il falloit connottre ensemble pour voir toute la vérité, étant connus séparément, conduisent nécessairement à l'un de ces deux vices, d'orgueil ou de paresse , où sont infailliblement tous les hommes avant la grâce, puisque , s'ils ne demeurent dans leurs désordres par lâcheté , ils en sortent par vanité , tant il est vrai ce que vous venez de me dire de saint Augustin, et que je trouve d'une grande étendue ; car en effet on leur rend hommage en bien des manières.

«C'est donc de ces lumières imparfaites qu'il arrive que l'un, connoissant les devoirs de l'homme et ignorant son impuissance , se perd dans la présomption , et que l'autre connoissant l'impuissance et non le devoir , il s'abat dans la lâcheté ; d'où il semble que puisque l'un conduit à la vérité, l'autre à l'erreur, l'on formeroit en les alliant une morale parfaite. Mais au lieu de cette paix , il ne résultèrent de leur assemblage qu'une guerre et qu'une destruction générale : car l'un établissant la certitude, l'autre le doute, l'un la grandeur de l'homme, l'autre sa foiblesse , ils ruinent les vérités aussi bien que les faussetés l'un de l'autre. De sorte qu'ils ne peuvent subsister seuls à cause de leurs défauts , ni s'unir à cause de leurs oppositions , et qu'ainsi ils se brisent et s'anéantissent pour faire place à la vérité de l'Évangile. C'est elle qui accorde les contrariétés par un art tout divin , et , unissant tout ce qui est de vrai et chassant tout ce qui est de faux , elle en fait une sagesse véritablement céleste où s'accordent ces opposés , qui étoient incompatibles dans ces doctrines humaines. Et la raison en est que ces sages du monde placent les contraires dans un même sujet; car l'un attribuoit la grandeur à la nature et l'autre la foiblesse à cette même nature , ce qui ne pouYoit subsister; au lieu que la foi nous apprend à les mettre en des sujets différens : tout ce qu'il y a d'infirme appartenant à la nature , tout ce qu'il y a de puissant appartenant à la grâce. Voilà l'union étonnante et nouvelle que Dieu seul pouvoit enseigner , et que lui seul pouvoit faire , et qui n'est qu'une image et qu'un effet de l'union ineffable de deux natures dans la seule personne de l' Homme-Dieu.

« Je vous demande pardon, monsieur, dit M. Pascal à M. de Saci, de * m'emporter ainsi devant vous dans la théologie , au lieu de demeurer dans la philosophie , qui étoit seule mon sujet; mais il m'y a conduit insensiblement; et il est difficile de ne pas y entrer, quelque vérité qu'on traite , parce qu'elle est le centre de toutes les vérités ; ce qui paroît ici parfaitement, puisqu'elle enferme si visiblement toutes celles qui se trouvent dans ces opinions. Aussi je ne vois pas comment aucun d'eux pourroit refuser de la suivre. Car s'ils sont pleins de la pensée de la grandeur de l'homme, qu'ont-ils imaginé qui ne cède aux promesses de l'Evangile , qui ne sont autre chose que le digne prk de la mort d'un

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