‹ Œuvres complètes de Blaise PascalChapitre 9 sur 65 · ENTRETIEN AVEC M. DE SAQ · texte numérisé non relu

ENTRETIEN AVEC M. DE SAQ

Dieu? Et s'ils se plaisoient à voir l'infirmité de la nature, leurs idées n'égalent point celles de la véritable foiblesse du péché , dont la même mort a été le remède. Ainsi tous y trouvent plus qu'ils n'ont désiré ; et ce qui est admirable , ils s'y trouvent unis , eux qui né pouvoient s'allier dans un degré infiniment inférieur! »

M. de Saci ne put s'empêcher de témoigner à M. Pascal qu'il étoit surpris comment il savoit tourner les choses ; mais il avoua en même temps que tout le monde n'avoit pas le secret comme lui de faire sur ces lectures des réflexions si sages et si élevées. Il lui dit qu'il ressembloit à ces médecins habiles qui, par la manière adroite de préparer les plus grands poisons, en savent tirer les plus grands remèdes. Il ajouta que, quoiqu'il vtt bien, par ce qu'il venoit de lui dire, que ces lectures lui étoient utiles, il ne pouvoit pas croire néanmoins qu'elles fussent avantageuses à beaucoup de gens dont l'esprit se trat* neroit un peu, et n'auroit pas asset d'élévation pour lire ces auteurs et en juger, et savoir tirer les perles du milieu du fumier» aurum ex stercore, disoit un Père. Ce qu'on pouvoit bien plus dire de ces philosophes, dont le fumier, par sa noire fumée, pouvoit obscurcir la foi chancelante de ceux qui les lisent. C'est pourquoi il conseillerait toujours i ces personnes de ne pas s'exposer légèrement à ces lectures, de peur de se perdre avec ces philosophes, et de devenir la proie des démons et la pâture des vers* selon le langage de l'Écriture, comme ces philosophes l'ont été.

« Pour l'utilité de ces lectures, dit M. Pascal, je vous dirai fort simplement ma pensée. Je trouve dans Épictète un art incomparable pour troubler le repos de ceux qui le cherchent dans les choses extérieures , et pour les forcer à reconnoître qu'ils sont de véritables esclaves et de misérables aveugles ; qu'il est impossible qu'ils trouvent autre chose que l'erreur et la douleur qu'ils fuient , s'ils ne se donnent sans réserve à Dieu seul. Montaigne est incomparable pour confondre l'orgueil de ceux qui , hors la foi , se piquent d'une véritable justice ; pour désabuser ceux qui s'attachent à leurs opinions , et qui croient trouver dans les sciences des vérités inébranlables ; et pour convaincre si bien la raison de son peu de lumière et de ses égaremens, qu'il est difficile, quand on fait un bon usage de ses principes, d'être tenté de trouver des répugnances dans les mystères : car l'esprit en est si battu , qu'il est bien éloigné de vouloir juger si l'incarnation ou le mystère de l'eucharistie sont possibles ; ce que les hommes du commun n'agitent que trop souvent.

«Mais si Epictète combat la paresse, il mène à l'orgueil, de sorte qu'il peut être très-nuisible à ceux qui ne sont pas persuadés de la corruption de la plus parfaite justice qui n'est pas de la foi. Et Montaigne est absolument pernicieux à ceux qui ont quelque pente à l'impiété et aux vices. C'est pourquoi ces lectures doivent être réglées avec beaucoup de soin , de discrétion et d'égard à la condition et aux mœurs de ceux à qui on les conseille. Il me semble seulement qu'en les joignant ensemble elles ne pourroient réussir fort mal, parce que l'une s'oppose au mal de l'autre : non qu'elles puissent donner la vertu , mais seulement troubler dans les vices : l'âme se trouvant combattue par les contraires, dont l'un chasse l'orgueil et l'autre la paresse, et ne pouvant

reposer dans aucun de ces vices par ses raisonnemens ni aussi les fuir tous. »

Ce fut ainsi cjuë ces deux personnes d'un si bel esprit s'accordèrent enfin au sujet de la lecture de ces philosophes, et se rencontrèrent au même terme, où ils arrivèrent néanmoins d'une manière un peu différente : M. de Saci y étant afrifé tôtil d'un coup par la claire vue du christianisme, et M. Pascal n'y étant arrivé qu'après beaucoup de détours en l'attachant aux principes de 4es philosophes.

.... M. dé Saci et tout tott-fooyal des Champs étoient ainsi tout occupés aè la joie que causoient la conversion et la tue de M. Pascal... On y admiroit la force toute-puissante de la grâce, qui, par une miséricorde dont il y a peu d'exemples, avoit si profondément abaissé cet esprit si élevé de luimême.

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