‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 112 sur 672 · A MADAME DE TERMES · texte numérisé non relu

A MADAME DE TERMES

Madame, J'ai vu depuis huit ou dix jours une lettre où vous me faites l'honneur de vous souvenir de moi. Je vous jure que cette faveur, aussi peu attendue que méritée, m'a tellement surpris , qu'elle m'a quasi persuadé de faire plutôt semblant de ne l'avoir point reçue, qu'en le confessant ne vous remercier pas , ni selon mon devoir, ni selon ma volonté. Quoi que c'en soit, madame, si j'ai failli d'avoir délibéré làdessus, je le répare en me rangeant du côté de la bonne foi . Celui qui m'a mis en cet état de la gloire est M. de Racan , qui est ici pour demander à madame de Bellegarde1 congé de se marier avec une fille d'Anjou, que l'on dit être assez riche. Cela lui étant accordé, comme je crois qu'il sera sans beaucoup de peine, il fait compte de s'en retourner; tellement que si quelqu'un de ses amis des lieux où vous êtes a envie de danser à ses noces , il est temps qu'il se prépare. Pour l'épithalame , il ne lui coûtera rien ; il fera ses écritures lui-même. Après cela, adieu les Muses. Il aura bien à monter ailleurs que sur Parnasse. On se promet force ballets à ce carême-prenant; mais, madame , vous n'y serez point ; et par conséquent la Bourgogne aura quelque chose de plus que la cour, au jugement de tous ceux qui ont le goût bon , et particulièrement de votre très-humble et très -obéissant serviteur.

Monsieur , Il est certain que de tous ceux qui tâcheront de vous donner quelque consolation au malheur qui vous est arrivé, il y en aura peu qui ne le fassent plutôt par une louable coutume que par une connaissance véritable de votre affliction. On ne parle guère bien des choses que quand on en parle par expérience. J'ai fait autrefois une perte semblable à celle que vous venez de faire. C'est pourquoi , monsieur, prenant sur le sentiment que j'en eus alors la me-

1 Racan était cousin germain de madame de Bellegarde.

LETTRES CHOISIES

sure de celui que vous avez à cette heure , je ne vois pas que , sans vous faire un déplaisir extrême, il soit possible de ne rien condamner en l'extrémité de votre douleur. Si elle n'était ce qu'elle est , elle ne serait pas ce qu'elle doit être. Les rois veillent pour tout le monde quand ils vivent; et, par cette raison, quand ils meurent tout le monde est tenu de les regretter. Mais , en cette concurrence de personnes affligées, qui doute que ceux à qui durant leur vie ils ont fait des gratifications particulières ne soient en leur mort obligés de se montrer les plus aflligés, et s'estimer vaincus si quelqu'un est arrivé jusqu'à ce point de les avoir égalés? Je ferai donc, monsieur, tout au rebours des autres de qui vous recevrez le même compliment, et vous avouerai que, sans être incomparablement touché de la privation d'un si grand et si bon maître comme était le vôtre, vous ne pouvez satisfaire à l'honneur de l'avoir possédé. Tout ce que j'ai à vous dire, et que vous pouvez ouïr sans vous faire tort, c'est , monsieur, que vous considériez la faiblesse des choses du monde que nous admirons comme les plus fortes, et que, sans en chercher d'autres exemples, vous la considériez en celui même que vous avez aujourd'hui devant les yeux. Les deux premiers royaumes du monde, à l'envi l'un de l'autre, se préparaient aux solennités d'un mariage qu'ils venaient de contracter. Notre joie et la vôtre disputaient à qui serait la plus généreuse à trouver des magnificences con\ enables à la majesté du sujet. Et voici que, lorsque nous estimions que la fortune fût toute notre , elle a fait voir qu'elle ne l'était pas tant qu'elle voulût rien changer aux règles ordinaires de sou instabilité. Jugez, monsieur, par cet accident, quelle fumée c'est que la gloire du monde, et le peu de sujet que nous avons d'en faire état. Je ne doute pas que, de toutes les méditations que vous pouvez faire pour votre soulagemeul , celle-ci ne soit la plus utile, .le ne VOUS en proposerai donc point d'autre. Seulement ajouterai-je que votre vertu n'étant ni moins connue ni moins aimée du (ils qu'elle a été du père, vous devez vous assurer à l'avenir de la continuation des mêmes faveurs que vous avez eues par le passe. Je prie Dieu, monsieur, de tout mon cœur, qu'il nous eu l'aise la grâée, et a moi celle île VOUS témoigner toute l'affection qui se peut espérer et désirer de votre très-humble el très-affectionné serviteur.

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