‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 116 sur 672 · A M- LA PRINCESSE DE CONTI · texte numérisé non relu

A M- LA PRINCESSE DE CONTI

Madame , Ne pouvant aller à Saint-Germain sitôt que je désirais, pour une affaire qui m'est survenue, et cependant ne voulant pas faillir à ce que je dois je m informe continuellement de votre santé. Les obligations que je vous ai me la rendent chère; et d'aileurs le mauvais état où je vous ai vue partir, pour la nouvelle que vous veniez de recevoir de la mort de monsieur le chevalier votre frère ., me fait craindre que le temps, quelque bon médecin qu'il soit n ait de la peine à vous y donner du soulagement' Ce que., en apprends, c'est qu'à Saint-Germain vous soup.rez comme vous soupiriez à Paris; qu'à toute orte d'objets vous recommencez vos plaintes que ^consolations ne sont pas mieux reçues de vo que de coutume, et finalement que vous êtes bLn peu différente de ce que vous étiez le premieT jour

"Jicr prince de Condé. On a 1 ÏUe • / ,, , , """'"""' ]W~ ffcnrÛF; Cologne, 1664 io-12 M"toire des amours de

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que ce pitoyable message vous fut apporté. Je sais bien, madame , que, pour condamner vos larmes il faudrait ignorer le plus juste ressentiment qui soit en la nature. Les autres passions ont leurs bornes étroites, et ne sauraient si peu s'étendre qu'elles ne soient hors de la bienséance. Celle d'aimer est alors extrêmement louable, quand elle est extrêmement violente. Et sans mentir, si jusques ici vous eussiez moins fait que ce que je vous ai vue faire je me fusse permis de diminuer quelque chose d^ l'opinion que j'ai de votre bon naturel. Mais aujourd hui que de l'amour d'un frère vous semblez passer à la haine de vous-même, et faites appréhender a vos serviteurs quelque mauvaise issue de eetl obstination a vous affliger, je ne puis que, pour 1 intérêt de la vertu, dont vous êtes presque le seul appui en cette cour, je ne vous supplie très humblement de trouver bon que je quitte la complaisance pour me courroucer à votre douleur, et vous faire voir que sans honte vous ne pouvez céder à un ennemi qui, n'ayant autre force que celle que lui donne votre faiblesse, indubitablement cessera de vous poursuivre aussitôt que vous aurez cessé de reculer. Que pensez-vous faire, madame? Où est allée cette crainte de Dieu qui si exactement vous a toujours fait conformer à ses volontés? En quelles ténèbres s'est ensevelie cette lumière d'esprit dont vous êtes renommée entre les premières princesses de la terre ? Auriez-vous été si nonchalante en la considération du cours du monde, que vous n'eussiez pas reconnu que l'instabilité des choses humaines y fait tous les jours quelque nouveau trouble; et que, pour y trouver une vie qui n'ait jamais eu de traverse, 'il la faut chercher parmi celles qui n'ont duré que du matin jusqu'au soir? Vous avez l'honneur d'approcher la reine de si près, et lui rendez une assiduité si grande en tous lieux et à toutes heures , qu'il n'y a personne qui la connaisse comme vous faites. Vous voyez que sa piété envers Dieu ne peut être plus grande, sa bonté envers les hommes plus générale, ni sa conduite aux affaires plus diligente. C'est chose que toutes les bouches publient', que toutes les plumes écrivent, et que sans être nichant jusqu'à la cage, ou stupide jusqu'à la brutarhté, il est impossible de contredire. Et néanmoins fut-il jamais des ennuis sensibles comme ceux que le malheur a donnés et donne continuellement a son incomparable vertu? Je laisse à part la mort du feu roi . en la perte duquel, si une main plus forte que celle des hommes ne l'eût visiblement soutenue, elle avait de quoi ne se ressouvenir jamais qu'avec larmes du contentement de l'avoir possédé. Je n* dis nen non plus de celle de feu Monseigneur, prince

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dont l'inclination aux choses sérieuses, excédant la mesure de son âge , faisait croire que les interprétations de ces feux du ciel que nous vîmes à Fontainebleau, sur le point de sa naissance, tant fussent-elles avantageuses, ne Tétaient point assez pour témoigner ce qu'il fallait espérer de sa grandeur. Je parle seulement de ces brouilleries monstrueuses que lui font tous les jours ceux mêmes à qui ses libéralités ont donné plus d'occasion de la servir. Considérez-les , madame ; et , depuis le premier jour de sa régence ( lequel , avec tout ce qu'il y a de gens de bien en ce royaume, je n'appelle jamais autrement quele jour de la résurrection de l'État ) , comptez, si vous pouvez, toutes les persécutions que jusqu'à cette heure elle a souffertes; il sera malaisé qu'après un si grand exemple , vous ne supportiez patiemment que , de tant d'adversités dont la vie est pleine, il y en ait quelqu'une qui soit parvenue jusqu'à vous. Vous me direz qu'en toute autre affliction que celle où vous êtes, vous eussiez eu moins de peine à vous commander. Je n'en sais rien , madame. Il vous est demeuré assez de personnes de qui , si vous les aviez perdues , je ne doute point que vous ne fissiez les mêmes regrets et ne tinssiez le même langage. Mais prenons le cas que cela soit et que, de tous les ennuis dont vous pouviez être touchée , cettuy-cy tienne véritablement le premier lieu. Avec quelle apparence, madame, exigeriezvous ou cette soumission ou cette civilité de la fortune, qu'ayant à vous ôter quelque chose, elle voulût savoir de vous ce qu'il vous déplairait le moins d'avoir perdu? Est-ce une courtoisie qu'il faille attendre d'un ennemi , et d'un ennemi sans miséricorde comme elle est, qu'ayant tiré l'épée pour vous frapper, il vous demande en quel endroit vous avez envie de recevoir le coup ? îse savez-vous pas que c'est à elle à choisir de nous et du nôtre ce que bon lui semble, et à nous de nous résoudre qu'à la première occasion ou nous serons emportés nousmêmes, ou nous lui verrons emporter le demeurant ? Je vous accorde que la mort de monsieur votre frère est une perte inestimable. Je ne la restreins ni à vous ni aux vôtres. Le roi et la reine, que j'ai vus en votre chambre le pleurer avec vous, et qui ont fait l'honneur à monsieur votre aîné de lui aller rendre le même ofGce jusque chez lui, vous ont assez témoigné de quelle affection ils participent à votre douleur. Toute la cour, voire toute la France, en a fait de même. Et certes ce jeune prince, qui en la beauté du corps n'était surmonté de personne, ajoutait à cet ornement une douceur d'esprit, une générosité de courage et une pureté de conscience, qui ne démentaient point l'opinion qu'on a toujours eue que votre

maison est si grande qu'elle ne peut rien produire de petit. Mais quoi ! madame, puisqu'il était homme, fallait-il pas qu'il souffrît ce qu'ont souffert tous les hommes qui devant lui sont venus au monde, et que souffriront infailliblement tous ceux que les siècles futurs y verront venir après lui? Il le fallait, madame. >ous avons beau être distingués en la condition de vivre, nous sommes tous égaux en la nécessité de mourir. C'est une loi qui ne reçoit ni dispense ni privilège, baissant dans la splendeur des palais ou dans l'obscurité des cabanes, sur le drap d'or ou sur le fumier, parmi les tapisseries ou parmi les araignées, nous en sommes aussi peu exempts d'une façon que d'autre. Oui; mais il pouvait vivre quatre-vingts ans, et il est demeuré au décade vingt-six. Voulez-vous, madame, être satisfaite sur cette plainte? Souvenez-vous de quelle horloge son heure a été sonnée. N'a-ce pas été de celle qui, faite quant et les siècles, par l'auteur des siècles mêmes , gouverne le soleil comme le soleil gouverne les nôtres, et, d'une souveraineté absolue, assigne le commencement et la fin à tout ce qui est d'un bout à l'autre de l'univers? De ce côté-là, madame, comme il ne faut point espérer de grâce, aussi ne faut-il point craindre d'injustice. Monsieur votre frère n'a pas vécu ce qu'il pouvait vivre, je l'avoue; mais il a vécu ce qu'il devait. Et si celui qui lui prêta la vie était comptable de ses actions, il vous ferait voir que lorsqu'il la lui a redemandée, c'a été sans lui faire perdre une minute du temps qu'il lui avait baillé pour la posséder. Je ne m'arrête pas là , madame ; je veux de cette considération vous faire passer à une autre. Que savez-vous si pour la rétribution de ses dévotions extraordinaires, cette providence éternelle, qui toujours est disposée au bien de ses créatures, ne lui a point voulu ôter le loisir de faire chose qui pût gâter la réputation que son intégrité lui avait acquise, et diminuer les contentements que sa prospérité vous avait donnés? Il est certain que les vertus et les vices s'accompagnent en nos mœurs , comme font les joies et les ennuis en nos aventures. Que savez-vous donc si, lorsqu'il est mort, les vertus et les joies de sa vie n'étaient point consumées? et si ce n'a point été lui faire grâce que de lui retrancher des jours qu'il ne pouvait passer qu'entre des vices et des ennuis? Ses inclinations étaient véritablement portées au bien; mais quels pernicieux conseillers sont-ce que la chaleur d'un âge où les passions sont furieuses, la hardiesse, d'une condition à qui tout semble être permis, et la communication des compagnies fâcheuses, que dans le monde il est aussi malaisé de ne voir point , comme

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les voyant il est impossible d'en éviter l'imitation? La constitution du corps n'est jamais si forte, qu'a la fin, parmi ceux qui sont malades , on ne devienne malade, ni les ressorts de l'âme si fermes, qu'on ne se corrompe quand on est longtemps parmi ceux qui sont corrompus. Et puis, serait-ce une bonne conséquence , il eut toujours été homme de bien , il eut donc toujours été heureux; il n'eût jamais fait de mal, il ne lui en fut donc jamais arrivé? La fortune use impérieusement de ses affections. Elle suit qui bon lui semble, mais elle ne s'attache à personne ; et si elle aime, ce n'est jamais qu'avec liberté de haïr quand il lui plaira. Trop de gens l'ont accusée de légèreté, trop de preuves l'en ont convaincue, et l'en convainquent tousles jours, pour en avoir autre opinion. Pouviez- vous , madame, voir tant de traits de son inconstance à l'endroit des autres, sans l'appréhender en ce qui touchait monsieur votre frère , et vous représenter que , tout ainsi qu'en mourant de honne heure il vous a donné de quoi murmurer de la brièveté de sa vie, il pouvait, en mourant plus tard , vous donner occasion de vous ennuyer de sa longueur? Je sais bien que la belle saison des fleurs est la promesse d'une grande récolte. Mais combien de fois est-il arrivé que tantôt une fortune de grêle, tantôt un ravage de pluies , tantôt un excès de sécheresse, et tantôt quelque autre mauvaise disposition de l'air, ne nous a laissé cueillir pour des fruits que des feuilles, et de la paille pour des épis? Monsieur votre frère pouvait, comme chevalier de Malte, désoler toute la côte de Barbarie, ruiner Alger, brûler Tunis et Bizerte, rompre le commerce de Constantinople en Alexandrie, resserrer les galères du Turc au delà du Bosphore, et donner la souveraineté des mers du Levant à l'étendard de sa religion. Il pouvait aussi, comme lieutenant général d'une armée royale, mettre pied à terre en la Syrie, redresser les croix de Lorraine en la Palestine, porter les fleurs de lis aui dernières contrées des Indes, et se couronner de palmes plus hautes et plus glorieuses que ne furent jamais celles de ses prédécesseurs. Certes, en cela il n'y avait rien d'impossible, ou plutôt rien qui avec beaucoup de vraisemblance ne se pût espérer de lui. Mais v madame, voyons le revers de la médaille. Ne pouvait-il pas arriver que, par quelqu'un de ces inconvénients qui mettent les terreurs paniques dans les armées, la sienne se serait mise en fuite, et que, sans avoir part à la faute, il aurait eu part au déshonneur? Ne pouvait-il pas tomber aux mains des Turcs, et se voir, selon leur coutume, confiné dans la tour de la mer Noire ; ou plus cruellement encore être mis en quelque autre prison,

d'où tout l'or du monde n'eût pas été sum'sant de le raeheter? Ces nouvelles, madame, vous eussent été des afflictions insupportable-,. Mais en voici encore une qui n'est pas moindre. S.- pouvait-il pas faire qu'étant sensible comme il était aux aiguillons de l'honneur, et chatouillé de la réputation de deui combats qui lui étaient aussi glorieusement succédés, que généreusement il les avait entrepris, il en eût essayé un troisième, où , témoignant le même courage, il n'eût pas trouvé le même événement? Avec quel déplaisir, ou plutôt avec quel désespoir l'eussiez-vous vu rapporter alors, sinon mort, au moins estropié pour le reste de sa vie, et peut-être ayant au lieu le plus éminent de son visage les marques de son malheur et de l'avantage de son ennemi? Sortons, madame, de la considération de ces inconvénients, et tournons les yeux sur une infinité de maladies qui le pouvaient réduire en tel état que, pour son repos, vous eussiez été obligée de faire contre sa vie les mêmes voeux qu'aurait su faire un qui l'aurait haï mortellement. Je sais bien que sa bonne complexion lui pouvait faire espérer une grande santé. Mais combien voyons-nous de maux si étranges, que nous ne savons ni qu'imaginer pour en trouver la cause, ni qu'employer pour en avoir la guérison? Feu monsieur le cardinal de Lorraine, du titre de Sainte-Agathe, frère de monsieur de Lorraine qui est aujourd'hui , fut d'une température où il n'y avait rien à désirer. Sa façon de vivre ne pouvait être ni meilleure ni plus réglée qu'elle était. Et cependant quelles gênes , je ne dis pas des communes, mais de celles qui font frémir les bourreaux mêmes, ne seraient préférables a ce qu'il souffrit depuis le vingt et neuvième an de son âge, que ses douleurs commencèrent . jusques au quarantième, que leur continuation le porta dans le tombeau? Cette maladie fut durant onze ans l'exercice de tous les médecins, non pas de l'Europe, mais du monde. Des remèdes ordinaires on vint aux extraordinaires. L'Église pria pour lui, et comme pour un très-crand prince . et comme pour un très-digne prélat. Enfin . après n'avoir rien oublie de tout ce qui se peut essayer, ce que l'on avança fut que, trois ans devant qu'il mourût, ses tourments , avec quelque diminution bien leuère. aboutirent à une débilité de toutes les parties de son corps, si grande et si universelle, que des foncions de la vie il ne lui en demeura que celles de voir et de parler. Vous en savez l'histoire, pouree qu'elle est de votre maison . et nous la savons tous, pouree qu'elle est de notre siècle. Repassez-la, madame, devant vos yeux , et vous m'avouerez que -i \ous eussiez vu monsieur votre frère en aussi

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mauvais termes , vous n'eussiez guère moins donné que votre vie et qu'il eut perdu la sienne dans le berceau. Toutefois, madame, soyons tout à fait indulgents à votre désir, et nous figurons que, par un bonheur digne d'être mis entre les prodiges, sa santé, aussi bien que sa fortune, fût perpétuellement demeurée au meilleur état où vous la pouviez souhaiter. Use savez-vous pas qu'il est du cours de notre vie comme de celui de l'année, où les premiers mois ont le soleil presque sans point de nuages , et les derniers des nuages presque sans point de soleil ? Pensez-vous que vous l'eussiez toujours vu tel qu'il était, ou quand , avec monsieur votre mari , en la place Royale, habillé selon le dessin dont vous-même aviez pris la peine de faire l'invention , et regardé non moins pour la bonne grâce et la justesse de ses courses que pour l'éclat et la magnificence de son entrée, il faisait douter s'il n'était point l'astre même duquel il se disait le chevalier? ou quand en la compagnie de monsieur votre aîné, conduisant les ambassadeurs d'Espagne à l'audience des mariages, plein de bonne mine, et plus brillant que les pierreries dont il était couvert , il attirait à soi les bénédictions de tout ce que nous étions à la galerie, et obligeait ceux mêmes qui le voyaient avec envie de parler de lui avec admiration ?> ion, non, madame, la vie des hommes a sa lie aussi bien que le vin. Le vivre et le vieillir sont choses si conjointes, que l'imagination même a de la peine à les séparer. Celui qui a tout créé a tout enfermé dans le cercle des âges , afin que rien ne soit exempt de leur juridiction. L'éternité n'est qu'au ciel. En la terre tout se change, tout s'altère, non d'année en année, de mois en mois, ni de semaine en semaine, mais de jour en jour, d'heure en heure , et de moment en moment, Nous ne sommes plus ce que nous étions hier; nous ne serons pas demain ce que nous sommes aujourd'hui; et déjà, madame, je ne suis plus celui que j'étais quand je me suis mis à vous écrire cette lettre. Les années gâtent les marbres ; «lies ne pouvaient donc pas épargner monsieur votre frère. Il fallait qu'il cessât d'être ce qu'il était, de pouvoir faire ce qu'il avait fait, et que, par conséquent, il renonçât aux bals, aux ballets, aux faveurs des dames , aux combats de barrière, aux courses de bague, et généralement à tous ces passe-temps où la galanterie oblige les jeunes gens de s'occuper. Je sais bien qu'il eût toujours ouï rendre de grands témoignages à son mérite, et qu'autant de fois qu'il eût été question de faire quelque semblable partie, on eût fait mention de lui comme d'un prince à qui autrefois les plus accomplis avaient quitté le premier lieu. Mais jugez , s'il vous plaît, madame, à quels

termes est réduit un homme , quand, pour avoir de la gloire, il est renvoyé à la mémoire des années passées; et que, tout vivant qu'il est, il ouït parler de lui de même façon que s'il était mort. Avec quelle douleur est-il croyable que monsieur votre frère se fût vu n'être plus que spectateur des choses dont il avait été la meilleure et principale part? Et vousmême, madame, quand vous l'eussiez vu dépouillé par la vieillesse des ornements que la jeunesse lui avait donnés, vous fussiez-vous empêchée de retrancher quelque chose, sinon de votre affection , au moins du contentement que vous aviez pris à le regarder? Prenez la peine, madame, de vous entretenir sur ce que je vous dis , et vous ne trouverez pas qu'en ce retranchement de jours il ait été si maltraité que vous le vous figurez. Il est mortjeune ; mais il est mort heureux. Ses amis ne l'ont guère possédé; mais sa mort est la seule douleur qu'ils ont jamais eue pour l'amour de lui. Il a peu joui des douceurs du monde; mais il n'en a pas goûté les amertumes. Il n'y a fait guère de chemin; mais il n'y a marché que sur des fleurs. Ce que la vie a de raboteux, d'âpre et de piquant, était en ce reste d'années qu'il n'a point vues. Que si au genre de mort vous trouvez de quoi murmurer, comme je crois que vous faites, que s'en faut-il que cette plainte ne soit aussi délicate que les précédentes? Je parle avec liberté , madame , mais je pense le pouvoir faire , pource que je parle avec affection. Ne savez-vous pas que la plupart des choses du monde, ayant deux visages, sont trouvées ou bonnes ou mauvaises selon qu'elles sont considérées? Et si vous le savez , pourquoi ne regardez-vous pas celle-ci du cùté qu'elle vous peut donner du contentement? Que ne dites-vous , comme il est très-véritable , que monsieur votre frère, ayant à mourir, a été bien heureux de rencontrer une mort qui l'ait exempté d'être cinq ou six semaines, ou peut-être cinq ou six mois dans un lit , à souffrir outre la rigueur de son mal l'importunité des remèdes que l'on eût inutilement essayés pour le guérir? Il a eu quatre heures pour nettoyer son âme des souillures de la terre, et les a si dignement employées, que, sans faire injure à cette bonté miséricordieuse qui n'est jamais déniée aux repentances véritables , il n'est pas possible que nous doutions qu'il ne possède aujourd'hui les félicités du ciel. Quel loisir lui eussiez-vous désiré davantage? Lui pouvait-il mieux arriver que de ne souffrir guère ce qu'il avait à souffrir nécessairement? Je pense , madame , vous avoir conté qu'à l'entrée que douze ou quinze jours auparavant il avait faite en une petite ville ( et crois que c'était celle même où , par un excès de joie il fut reçu d'une compa-

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gnle <le femmes en habit d'amazones ), ayant mis pied à terre à la porte de son logis, et s'y étant arrêté pour voir repasser l'infanterie qui était venue au-devant de lui , comme quelques-uns de ce nombre infini de noblesse qui ne l'abandonnait jamais le priaient de se retirer, de peur des inconvénients que le plus souvent on voit arriver en semblables occasions, il leur répondit en riant qu'ils ne s'en missent point en peine, et qu'il fallait un coup de canon pour le tuer. Que vous semble de cela , madame ? Pouvez-vous lui être si bonne sœur que vous êtes , et lui souhaiter une autre fin que celle qu'il a déclaré lui-même lui être la plus agréable? Je ne sais pas le jugement que vous en pouvez faire; mais quant à moi , puisque par la sagesse infinie de notre reine, vraiment bonne, vraiment grande et vraiment adorable, il est impossible à nos factieux de ressusciter la guerre, et que, pour cette raison, monsieur votre frère ne pouvait mourir en aucune de ces occasions recherchées par ceux de son courage et de sa profession , je ne puis prendre ce qui lui est arrivé que pour une gratification de la fortune, qui, le traitant selon son humeur, a voulu qu'au milieu même de la paix il y eût en sa mort quelque image de guerre; et se conformant encore à ce qu'il avait dit, que des armes communes n'étaient pas capables de lui oter la vie , a choisi celles qu'il avait approuvées, et que véritablement, comme les plus furieuses, elle a cru les plus propres à témoigner l'estime qu'elle faisait de sa valeur. Mais prenons le cas qu'il se fût noyé dans une rivière, qu'un cheval se fut abattu sous lui et lui eût rompu le cou , que la chute d'une maison l'eût accablé , ou que par quelque autre accident vous en eussiez été privée , n'eussiez-vous pas toujours dit ce que vous dites , et toujours pleuré comme vous pleurez? Je n'en doute point , madame. En quelque verre qu'on vous eût baillé ce breuvage, vous ne pouviez que lui faire mauvaise mine. Otons donc ce prétexte à votre douleur, et voyons si elle en a de plus considérables. Elle est trop ingénieuse et trop diligente pour laisser en arrière quelque raison dont elle se pense justifier. Vous n'avez point vu mourir monsieur votre frère. Je m'assure que cette circonstance est de celles où vous croyez avoir quelque sujet de vous arrêter. Mais, madame, quand en cela vous eussiez été servie selon votre souhait . que vous en pouvait-il réussir, ni pour votre soulagement, ni pour le sien? Vous l'eussiez vu nacer dans le sang, il vous eût vue nover en larmes. Et qui doute que la présence des objets, faisant son effet ordinaire, ne lui eût accru le sentiment de sa douleur, et à vous celui de votre affliction ? Mais- j|

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