‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 118 sur 672 · ŒUVRES DE · texte numérisé non relu

ŒUVRES DE

estimer l'une des plus fermes défenses de leur État. , Ce n'est pas d'aujourd'hui, madame, que je reconnais comme vous aimez la reine. Je sais qu'en vos propos ordinaires, et aux lettres où vous parlez d'elle, vous ne l'appelez jamais autrement que votre bonne maîtresse; et, qui plus est, je vous ai ouï dire plusieurs fois que, si elle était morte , vous ne voudriez pas vivre une heure après. C'est pourquoi je ne m'étonne pas que vous soyez en peine de son repos. Nous avons tous cette coutume , que le salut des choses qui nous sont chères n'est jamais si assuré, que nous n'y soupçonnions quelque danger. Et certainement c'est là que la peur a bonne grâce, si elle peut jamais l'avoir en quelque part. Mais, madame , à regarder les choses , non selon ce qu'elles semblent en apparence , mais selon ce qu'elles sont en effet, combien s'en faut-il que nous ne soyons si mal qu'on nous le veut persuader? Il se peut faire que nos derniers feux ont laissé quelque chaleur en leurs cendres. Mais qu'y a-t-il en cela qui soit digne des alarmes que nous prenons? Quel doute pouvons-nous faire que la reine qui les a éteints ne les empêche de se rallumer? Si nous étions aux premiers jours de son administration, la nouveauté nous en pourrait être suspecte. Mais aujourd'hui qu'elle a vu les affaires aux formes les plus extravagantes qu'elles puissent être, et que si victorieusement elle nous a mis hors du bourbier où notre fureur nous avait précipités, à quel propos cette appréhension ? Comme ses yeux sont les plus beaux du monde, ils sont aussi les plus clairvoyants. Il n'y a nuage qui les offusque , artifice qui les trompe, ni charme qui les éblouisse. Tant qu'ils veilleront pour nous, assaille-nous qui voudra, le passé nous doit assurer de l'avenir. Au pis aller, il ne faut plus que trois ou quatre ans au roi pour faire le monde sage, et châtier ceux qui ne le seront pas. Toutes grandes qualités ont en lui de très-grands commencements. C'est un jeune lion qui aura bientôt de la force aux ongles ; et alors malheur aux oppresseurs de son peuple et aux contempteurs de son autorité! Attendons-en le terme avec patience; nous y touchons du bout du doigt. Que si nous sommes si malheureux qu'entre ci et ce temps-là nous ne puissions compatir avec le repos , et que nos mauvaises humeurs fassent renaître quelque désordre, l'honneur qu'en ces dernières occasions la reine a fait à monsieur votre aîné de le désigner lieutenant général en l'armée du roi, ne vous est-ce pas une obligation de croire avec elle qu'il n'y a rien que l'on ne se doive promettre de sa valeur? Ce n'est pas un prince du rang du commun. Tous ceux qui sont de sa qualité ne sont pas de son mérite. La nour-

MALHERBE

riture qu'il a prise dans les périls de la guerre, où monsieur votre père le mena si jeune , qu'il a presque aussitôt su combattre que marcher, et, sans mettre en compte ses autres actions, aussi infinies comme elles sont infinimeflt glorieuses, la seule reprise de Marseille, qu'il ôta aux séditieux le jour même qu'ils la devaient bailler aux étrangers, sont des considérations assez fortes pour autoriser toute la bonne opinion qu'on saurait avoir de lui. Ne lui faites pas cette injure, de croire que si nous avons des monstres , il nous faille une autre épée que la sienne pour les exterminer. Ne désobligez ni lui ni messieurs vos deux autres frères , avec des plaintes qui leur fassent croire que vous préférez ce que vous avez perdu à ce qui vous est demeuré. La diminution de leur nombre n'a rien diminué de leur grandeur. Ils sont ce qu'ils étaient, et peuvent ce qu'ils pouvaient auparavant. Consolez-vous en eux et avec eux. La nature est satisfaite , il est temps que la raison soit écoutée. Les hommes, qui ne sont que vers de terre, ou, pour mieux dire, qui ne sont rien , s'offensent quand on murmure contre eux. Ils veulent que leurs actions soient réputées irrépréhensibles , et le veulent si absolument qu'il se faut résoudre d'approuver tout ce qu'ils font, ou de les avoir pour ennemis. Je vous laisse à penser, madame , comme Dieu peut trouver bon que nous le soumettions à notre censure. Vous avez toujours eu peur de lui déplaire. Ne soyez point dissemblable à vous-même en cette occasion. S'il fait des choses contre notre goût, il n'en fait point qui ne soient pour notre bien. Je sais qu'il n'est pas raisonnable de vouloir venir à compte avec lui. Sa qualité d'arbitre souverain de nos biens et de nos vies y résiste, et vous savez trop bien ce qui lui est dû pour écouter cette proposition. Mais quand cela serait, et que je vous représenterais qu'il vous a fait naître des maisons de Lorraine et de Clèves, toutes deux si renommées , qu'il n'y a coin de la terre qui n'en connaisse la gloire, et toutes deux si grandes, que l'Europe n'a point de rois à qui l'une ou l'autre ne vous fasse appartenir ; quand , de votre naissance venant à votre personne, je vous ferais prendre garde aux grâces de corps et d'esprit qu'il vous a données, si miraculeuses qu'il y a de quoi vous faire plus que ce que vous êtes d'extraction, et qu'à cela j'assemblerais l'honneur qu'il vous fait d'être aimée d'une reine qui porte la première couronne du monde , et reine si accomplie en'toute sorte de mérites, que ses vertus ne la font point régner plus sagement que ses beautés la font régner de bonne grâce, quelle si mauvaise estimation sauriezvous faire de la moindre de ces obligations , que vous

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n'y soyez plus que récompensée, non-seulement de la perte que vous avez faite de monsieur votre frère , mais de tout ce que la fortune vous saurait jamais ôter à l'avenir ? Je sais bien que la pri vation des choses nous étant arrière, selon que la possession nous en a été douce, il est malaisé que, sans des regrets incomparables , il vous ressouvienne des soins dont monsieur votre frère a continuellement obligé votre affection. Mais , puisque l'espérance de revoir ceux que nous aimons est la consolation de leur éloignement , pourquoi ne peut-elle être employée en cette absence, comme en toutes celles qui autrefois l'avaient séparé de vous? Il n'y a point d'apparence qu'il doive revenir au monde; mais y en a-t-il que vous ne devez point aller au ciel ? On y va , madame , par le chemin que vous prenez. La piété l'y a mené , la piété vous y mènera. Ce sera là qu'un jour avec lui vous aurez en la source même les plaisirs que vous n'avez ici que dans les ruisseaux. Ce sera là que les étoiles que vous avez sur la tête seront à vos pieds; là, que vous verrez passer les années, fondre les orages, gronder les tonnerres au-dessous de vous. Et alors, madame, si parmi les glorieux objets dont vous serez environnée il vous peut souvenir des choses du monde , avec quel mépris regarderez-vous ou ce morceau de terre dont les hommes font tant de régions, ou cette goutte d'eau qu'ils divisent en si grand nombre de mers? Quelle risée ferez-vous de les voir tantôt empêchés après les nécessités d'un corps auquel ils n'ont pas sitôt baillé une chose qu'il leur en demande une autre, et tantôt inquiétés de la faiblesse d'un esprit qui tous les jours les met en peine de se délivrer par un second vœu de ce qu'ils ont obtenu par le premier? Prévenez, s'il est possible, ces généreuses pensées. Commencez à parler du monde comme vous en parlerez quand vous en serez sortie. Reconnaissez -le pour un lieu où Jusqu'à ce que vous ayez tout perdu, vous perdrez tous les jours quelque chose; et de ces méditations faites un préjugé à votre belle âme, qu'ayant eu son origine du ciel , elle est de celles qui auront quelque jour la grâce d'y retourner. Il y a environ deux ans que , faisant office de bonne parente au roi et à la reine d'Angleterre, vous les consolâtes de la mort du prince de Galles avec une lettre où je puis dire avoir vu des conceptions et des paroles que je ne vis jamais ailleurs. Tournez aujourd'hui vos armes contre vous-même, et vous commandez en la mort d'un frère ce que vous avez exigé d'un père et d'une mère en la perte d'un fils. Toute la France a les yeux tournés sur vous , pour v voir le combat d'une douleur infiniment sensible et d'un courage extrêmement relevé. Les vœuxrles spec-

tateurs sont différents comme sont leurs passions. Soyez du côté de ceux qui vous désirent la victoire. Ce que notre infortune a de plus cuisant, c'est la joie qu'en reçoivent nos ennemis. Les vôtres ont eu le plaisir de voir chanceler votre constance; faites qu'ils aient le déplaisir de la voir demeurer debout. Enfin, madame, si vous ne voulez avoir soin de vous-même ne privez pas madame votre mère de ce que vous lui devez. Tant que vos larmes couleront , il est impossible que les siennes s'arrêtent. Vous n'ignorez pas qu'à prendre les choses comme la nature les a rangées , son affection n'aille devant la vôtre. Donnez-lui l'exemple de se résoudre. Toute la cour, qui adore sa bonté , vous en supplie par ma bouche , et vous supplie aussi de vous souvenir qu'étant votre compagnie et la sienne la plus agréable relâche que prenne la reine en cette infinité de travaux dont nous la persécutons, il est à craindre que, si vous continuez en l'état où vous êtes , elle n'en reçoive pas le contentement accoutumé. Il n'y a rien de si contagieux que la tristesse, ni que plus facilement la communication fasse passer d'un esprit à l'autre. Prenez-y garde, madame. Le plus louable soin que nous pouvons avoir, c'est de contribuer ce qui dépend de nous à la conservation d'un si précieux trésor. Recueillons-y nos vœux , rassemblons-y nos affections, et oublions tout pour son service, comme nous la voyons s'oublier soi-même pour notre salut. Je veux croire que, quand vous fermeriez l'oreille à toutes les raisons du monde , vous l'ouvririez à ce qui est de sa considération; et qu'après avoir été conjurée par une chose qui vous est si chère comme elle l'est, et qui peut sur vous ce qu'elle y peut, vous ne sauriez plus rien ouïr qui ne vous soit importun. Ce sera donc ici que je finirai ma lettre. Je m'y suis plus étendu que je ne pensais; mais votre divertissement en sera plus long, et vous y connaîtrez mieux la fin que je m'y suis proposée, qui est, madame, de vous témoigner que je suiset veux être toute ma vie votre très-humble et très-affectionné serviteur.

A Paris, ce 29 de mars ici i.

1G. — A M. DE MEMIN.

MONSIKUB,

Quand je serais retenu a [nier tous les hommes du monde, il serait impossible que je le fusse en votre endroit. Je connais votre courtoisie, et la connais si généreuse, que je penserais lui avoir donne de quoi se plaindre, si je lui avais fait perdre une occasion de (n'obliger. L'affaire où j'ai besoin de votre assistance n'est pas une affaire nouvelle. Il y

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aura bientôt trois ans que vous vous employâtes à me faire avoir pour mon fils un office de conseiller au parlement de Provence. Le traité qui s'en fit alors fut interrompu par une brouillerie qui lui survint. Il est aujourd'hui question de le renouer, et, s'il est possible, de le conduire à sa perfection. Vous vous émerveillerez qu'ayant autrefois si peu estimé la longue robe , je sois à cette heure si affectionné à la rechercher. Il est vrai qu'en mes premières années j'y ai eu une très-grande répugnance. Mais, soit qu'avec plus de temps j'aie eu plus de loisir de considérer les choses du monde, soit que la vieillesse ait de meilleures pensées que la jeunesse , il s'en faut beaucoup que j'en parle comme je faisais en ce temps-là. Je suis bien toujours d'avis que l'épée est la vraie profession du gentilhomme. Mais que la robe fasse préjudice à la noblesse , je ne vois pas que cette opinion soit si universelle comme elle a été par le passé. Tous les siècles n'ont pas un même goût. Nos pères ont approuvé des choses que nous condamnons , et en ont condamné que nous approuvons. Il est vrai que par la voie des armes on arrive à des dignités bien relevées; mais la montée en est si pénible, que pour y parvenir il faut que la fortune, contre sa coutume, aide extraordinairement à la vertu. Il n'en est pas de même aux offices des cours de parlement; toute la peine est de commencer. Depuis qu'une fois on y a mis le pied, on peut dire qu'on a fait la principale partie du chemin. Ce ne sont pas charges qui portent un homme dans les nues, mais elles le mettent assez haut pour en voir beaucoup d'autres au-dessous de soi. On me dira que les gentilshommes qui les prennent deviennent compagnons de plusieurs qui ne le sont pas. Je l'accorde; mais quel remède? Ne vaut-il pas mieux pour eux qu'ils deviennent leurs compagnons que s'ils demeuraient leurs inférieurs? La plus auguste compagnie qui soit au monde est sans doute celle des cardinaux ; et cependant , parmi les princes de Bourbon , d'Autriche , de Médicis , et autres maisons souveraines de l'Europe, n'avons-nous pas vu le cardinal d'Ossat , qui , tout excellent personnage qu'il était, avait une extraction si pauvre et si basse que, jusques à cette heure, elle est demeurée inconnue, quelque diligence qu'on ait apportée à la chercher? Le parlement de Paris, entre ses conseillers, en a eu un de la maison de Foix. Après cela, je ne crois pas qu'il y ait gentilhomme qui ne se rendît ridicule s'il en faisait le dégoûté. Pour moi, je confesse librement que je suis très-marri de n'avoir été sage quand je le devais et pouvais être; mais le regret en est hors de saison. J'ai fait la faute en ma personne; je la veux réparer en la personne de mon

fils. Quand je l'aurai mis où je le veux mettre, il sera en la compagnie de plusieurs gentilshommes très-gentilshommes , et dans un parlement où la justice est aussi religieusement administrée, et le roi aussi fidèlement servi, qu'en nul autre de ce royaume. De là, s'il est galant homme, il est de condition pour arriver aux premières charges de la profession. S'il le fait, à la bonne heure; sinon, toujours serat-il en lieu où il aura moyen de bien faire à ses amis et empêchera ses ennemis de lui faire mal. Je vois bien , monsieur, que je vous entretiens de mes nigeries avec beaucoup de privauté ; mais , étant père aussi bien que moi, je ne doute point que tous ne lisiez ma lettre avec le sentiment dont je la vous écris. Si vous voulez que je vous parle des affaires publiques, j'en suis content; aussi bien sont-elles en si bon état que, si mon affection ne me trompe, le vieux mot £ûor,>'.a[ir,v, oy-jT.atpw;Ar,v, ne fut jamais dit si à propos comme nous le pouvons dire aujourd'hui : réjouissons-nous, perdons la mémoire des misères passées; nous avons trouvé ce que nous cherchions, ou, pour mieux dire, nous avons trouvé ce qu'il n'y avait point d'apparence de chercher. Nos maladies , que chacun estimait incurables, ont trouvé leur Esculape en notre incomparable cardinal; il nous a mis hors du lit; il s'en va nous rendre notre santé parfaite , et après la santé un teint plus frais , et une vigueur plus forte qu'en siècle qui nous ait jamais précédés. La chose semble malaisée, et l'est à la vérité : mais, puisqu'il l'entreprend, il le fera. L'esprit , le jugement et le courage ne furent jamais en homme au degré qu'ils sont en lui. Pour ce qui est de l'intérêt, il n'en connaît point d'autre que celui du public. Il s'y attache avec une passion, si je l'ose dire, tellement déréglée, que le préjudice visible qu'il fait à sa constitution, extrêmement délicate, n'est pas capable de l'en séparer. Il s'y restreint comme dans une ligne écliptique, et ses pas ne savent point d'autre chemin. Voit-il quelque chose utile au service du roi , il y va sans regarder ni d'un côté ni d'autre. Les empêchements le sollicitent, les résistances le piquent, et rien qu'on lui propose ne le divertit. Il n'y a pas longtemps que nous avons eu des ministres qui avaient du nom dans le monde. Mais combien de fois, contre l'opinion commune, ai-je dit , avec ma franchise accoutumée, que je ne les trouvais que fort médiocres, et que s'ils avaient de la probité, ils n'avaient du tout point de suffisance, ou s'ils avaient de la suffisance, ils n'avaient du tout point de probité? Prenons garde à leur administration , et jugeons des ouvriers selon les œuvres. Ne trouverons-nous pas que de leur temps ou les factieux n'ont jamais été choqués , ou s'ils l'ont

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été, c'a été si lâchement, qu'à la fin du compte la désobéissance s'est trouvée montée au plus haut point de l'insolence, et l'autorité du roi descendue au plus bas du mépris? II semble qu'il ne se puisse rien dire de plus honteux : si fait; les perfidies et les rébellions avaient des récompenses, et Dieu sait si après cela il fallait douter qu'elles n'eussent des imitateurs. Qui sait mieux que vous, ou plutôt qui ne sait point que par leur connivence nous avons eu des gouverneurs qui ont régné dans les provinces , et si absolument régné, que le nom du roi n'y était connu qu'autant que , pour le dessein qu'ils avaient , il leur était nécessaire de s'en couvrir? Cependant ces grands conseillers pensaient avoir bien rencontré quand ils avaient dit que c'était assez gagner que gagner temps. Misérables! qui ne s'apercevaient pas que ce qu'ils appelaient gagner temps était véritablement le perdre, et nous réduire à des extrémités d'où il était à craindre que le temps ne pût jamais nous retirer. Jugez si en cette dernière brouillerie il se pouvait rien désirerde mieux que ce qui s'y est fait; et si , sans sortir de la modération requise en une affaire si épineuse, la dignité royale n'a pas été remise en un point où ceux que l'on ne peut empêcher de la haïr, seront pour le moins empêchés de l'offenser. Vous voyez bien qu'il y aurait là-dessus beaucoup de choses à dire : mais , à mon gré , la plus courte mention de nos folies est la meilleure. Et puis, pour louer cet admirable prélat, on ne saurait manquer de matière; il ne faut avoir soin que de la forme. La seule paix qu'il a faite avec l' espagnol est une action qui jusqu'ici n'a jamais eu d'exemple, et qui peut-être n'en aura jamais à l'avenir. Je fais cas de l'avantage que nous y avons eu pour nous et pour nos alliés; mais ce que j'en estime le plus, c'est que la chose s'est faite si secrètement et si promptement, que la première nouvelle que nous en avons euea été la publication. Où en serions-nous, à votre avis . si l'on eût suivi les longueurs tant pratiquées autrefois par ceux qui maniaient les affaires, et tant célébrées par je ne sais quels discoureurs, qui ne parlent jamais avec plus d'assurance que quand ils parlent de ce qu'ils n'entendent point ? Qu'eût-ce été autre chose, que donner loisir aux intéressés dedans et dehors le royaume de ruiner l'affaire, et , par l'interposition de leurs difficultés , nous retirer «lu port où la dextérité de ce judicieux pilote nous a si heureusement fait arriver? \u demeurant, on se tromperait de s'imaginer qu'eu bien faisant il eût devant les yeux autre chose que la gloire. Comme elle est le seul aiguillon qui l'excite, aussi est-elle la seule récompense qu'il se propose. Il est vrai que le roi, lui commettant ses affaires, lui lit expédier

un brevet de vingt mille écus de pension. Mais il est vrai aussi qu'il ne l'accepta qu'avec protestation de ne s'en servir jamais, et ne le garder que pour un témoignage d'avoir eu quelque part en la bienveillance de Sa Majesté. Vous ne doutez point qu'entre ceux qui ont l'honneur de lui appartenir, il n'y en ait assez que leur mérite peut faire prétendre aux principales charges de cette cour; et cependant, quand le roi leur en veut faire quelque gratification extraordinaire, ne le voyons-nous pas y résister avec une modestie si opiniâtre, qu'à moins que d'un commandement exprès que Sa Majesté lui fasse il n'est pas possible qu'il y apporte son consentement ? Les inclinations d'un bon naturel sont en lui aussi fortes qu'en nul autre , et par conséquent il ne faut pas croire que l'établissement des siens lui déplaise; mais il craint qu'il ne soit soupçonné de chercher en leur fortune ce qu'il ne veut devoir qu'à sa vertu. La dépense qu'il fait aujourd'hui pour rebâtir la Sorbonne de fond en comble, qui ne s'éloignera guère de cent mille écus , est assez considérable pour ne pas être oubliée entre les marques de sa générosité; mais ce que je vous vais dire est bien autre chose. Comme , après avoir jeté les yeux sur tous les défauts de la France, il a reconnu qu'il ne s'y pouvait remédier que par le rétablissement du commerce, il s'est résolu , sous l'autorité du roi , d'y travailler à bon escient, et, par l'entretenement d'un suffisant nombre de vaisseaux, rendre les armes de Sa Majesté redoutables aux lieux où le nom de ses prédécesseurs a bien à peine été connu. Toute la difficulté qui s'y est trouvée, c'est que, ayant été jugé que pour l'exécution de ce dessein il était nécessaire que le gouvernement du Havre fût entre ses mains, et le roi le lui ayant voulu acheter, il n'a jamais été possible de le lui faire prendre qu'en lui promettant de le récompenser de son propre argent. Il avait, à sept ou huit lieues de cette ville , une maison embellie de toutes les diversités propres au soulagement d'un esprit que les affaires ont accable : il a oublie le plaisir qu'il en recevait, ou plutôt le besoin qu'il en avait, pour se résoudre à la \t ndre, et en ;i employé les deniers à l'achat de cette place. Tout ce que le roi a pu obtenir de lui, c'a été que, lorsque les coffres de son épargne seront mieux fournis qu'ils ne sont, il ne refusera pas que par quelque bienfait Sa Majesté ne lui témoigne la satisfaction qu'elle a de son service. Ce mépris qu'il Lut de soi et de tout ce qui le touche, comme s'il ne connaissait point d'autre saute ni d'autre maladie que la santé ou la maladie de I Etat . fait craindre à tous les gens de bien que sa vie ne soit pas assez longue pour voir le fruit de ce qu'il plante. Et d'ailleurs, on voit bien

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que ce qu'il laissera d'imparfait ne saurait jamais être achevé par homme qui tienne sa place. Mais quoi ? il le fait , pource qu'il le faut faire. L'espace d'entre le Rhin et les Pyrénées ne lui semble pas un champ assez grand pour les fleurs de lis. Il veut qu'elles occupent les deux bords de la mer Méditerranée , et que de là elles portent leur odeur aux dernières contrées de l'Orient. Mesurez à l'étendue de ses desseins l'étendue de son courage. Quant à moi , plus je considère des actions si miraculeuses, moins je sais quelle opinion je dois avoir de leur auteur. D'un côté , je vois que son corps a la faiblesse de ceux qui fywpas ko^kcv e^cuatv; mais de l'autre, je trouve en son esprit une force qui ne peut être que Ttiv exulta <îwu.aT' Èxo'vrav. Tel qu'il est, et quoi qu'il soit , nous ne le perdrons jamais que nous ne soyons en danger d'être perdus. Le roi, qui le voit mal voulu de tous ceux qui aiment le désordre (et vous savez qu'ils ne sont pas en petit nombre), a désiré qu'il ait quelques soldats pour le garder. C'est chose que tout autre eût demandée avec passion ; et, néanmoins, vous ne sauriez croire la peine qu'il a eue à y condescendre. Une seule raison l'y a obligé; il avait tout plein de parents qui, pour le soin qu'ils avaient de sa conservation, ne le voulaient jamais abandonner. Cette assiduité ne pouvant continuer sans que leurs affaires domestiques en fussent incommodées, il leur en a par ce moyen ôté le prétexte, et leur a fait trouver bon qu'ils se retirassent en leurs maisons. Quoi que c'en soit, s'il n'a été assez hardi pour contredire en cela tout à fait à la volonté du roi, il a été assez généreux pour n'y consentir qu'à la condition d'entretenir ces soldats à ses dépens. Nous avons lu, vous et moi, assez d'exemples de courages que leurs qualités éminentes ont élevés au-dessus du commun : mais qu'en matière de mépriser l'argent un particulier ait eu si souvent son roi pour antagoniste, et que toujours il en soit demeuré victorieux, c'est une louange que je ne vois point que jusques ici les plus hardis historiens aient donnée à ceux mêmes qu'ils ont flattés le plus inpudemment. Sa Majesté, au soin qu'elle a eu de le garantir des méchants, a encore ajouté celui de le délivrer des importuns; et, pour cet effet, a mis auprès de lui un gentilhomme, avec charge expresse de , indifféremment, faire fermer la porte à ceux qui , pour leurs affaires , le viendront persécuter. Voilà, certes, une bonté de maître digne de l'affection du serviteur. Dieu nous conserve l'un et l'autre! Je ne crois pas qu'il y ait homme de bien en France qui ne fasse le même souhait. Pour moi , il y a longtemps que je sais que vous êtes l'un de ses adorateurs; le séjour qu'il a fait en Avignon vous

donna l'honneur de le connaître; sa vertu vous en imprima la révérence : je m'assure que ce qu'il a fait depuis ne vous aura point changé le goût. C'est pourquoi j'ai été bien aise de me décharger avec vous des pensées que j'avais sur un si agréable sujet. J'ai été un peu long; mais, quand on est couché sur des fleurs, il y a de la peine à se lever. Adieu, monsieur ; tenez-moi pour votre serviteur très-humble et très-affectionné.

A Saint-Germain en Laye, le u d'octobre iei6.

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