A SA SOEUR
Mademoiselle ma sqeub , Le porteur de cette lettre me vient tout présentement d'avertir que mon neveu, votre fils, avait été reçu aux Jésuites. Il est six heures du soir, et s'il n'était si tard j'irais le trouver, pour apprendre plu6 particulièrement ce qui en est. Je remettrai la chose à demain au matin, et vous donnerai avis de tout. Bien crois-je que de lui ôter une opinion de si longtemps enracinée en son esprit, ce ne sera pas chose sans difficulté; et, pour vous parler encore plus librement, je crois qu'il sera du tout impossible.il n'y a poix qui tienne comme ces imaginations mélancoliques. Je m'assure qu'il ne se peut rien dire là-dessus que vous ne lui ayez dit ou fait dire par tous ceux dont vous avez cru que les remontrances dussent être de quelque considération en son endroit. Mais ce que les pères ne peuvent faire, il ne faut pas que les mères ni les parents se le promettent. Il prit la peine de me venir voir aussitôt qu'il fut arrivé en cette Ville; et, dès l'heure même, je lui en touchai quelque chose, mais légèrement, pour l'opinion que j'avais qu'il n'y pensait plus, et que vous ne l'eussiez pas envoyé ici si vous ne l'eussiez cru du tout guéri de cette maladie. Je le verrai donc, et lui dirai ce qu'en même sujet je dirais à mon propre fils. Si c'est avec effet , à la bonne heure; sinon, il se faut résoudre à souffrir ce qui ne laissera pas d'être quand nous ferons tout ce que nous pourrons pour l'empêcher. Quelque habit que l'on porte en ce monde, et par quelque chemin que l'on y marche, on arrive toujours en même lieu. Cette vie est une pure sottise. Nous l'estimons trop , et de là vient cette folle coutume d'approuver et condamner les choses avec trop de passion. L'indifférence est un grand garant contre les bizarreries de la fortune. Si elle nous voyait résolus à vouloir ce qu'elle veut , peut-être voudrait-elle plus souvent ce que nous voudrions. Vous direz que nous faisons bien aisément les philosophes aux choses qui ne nous touchent pas. Je vous jure, ma sœur, que, n'ayant
LETTKES CHOISIES.
qu'un fils, je ne serais pas bien aise que cette fantaisie lui prît; mais, quand cela serait, je me payerais des mêmes raisons que je vous représente. La meilleure condition où il pouvait arriver par le chemin où vous l'aviez mis, était d'être ou conseiller ou président en un parlement. Mais , ma sœur, quelle différence pensez-vous que je trouve entre ces genslà et les jésuites? IVulle, je vous jure, puisque d'ici àcentans mon neveu nesera ni jésuite ni président. Et, si vous voulez encore vous arrêter à la vanité, ne voyez-vous pas des jésuites aussi près des rois que tous ceux de qui vous estimez davantage la condition? Je sais bien qu'il est impossible de ne désirer à nos enfants une chose plutôt qu'une autre ; mais je sais bien aussi qu'il n'y a que l'événement qui nous puisse apprendre si c'est leur bien ou leur mal que nous leur désirons.