A M. DE RACAN
Monsieur , J'ai reçu votre lettre du dix-septième de ce mois. Elle m'a été, comme tout ce qui vient de vous, trèschère et très-agréable ; mais, étant amis au degré que nous le sommes , et vivant ensemble comme nous vivons, je ne saurais vous taire le déplaisir que vous me faites de continuer un dessein dont j'ai tant de fois essayé de vous dégoûter. Vous aimez une femme qui se moque de vous. Si vous ne vous en apercevez, vous ne voyez pas ce que verrait le plus aveugle qui soit aux Quinze-Vingts ; et , si vous vous en apercevez, je ne crois pas qu'au préjudice de l'écrivain de Vaux vous prétendiez à vous faire empereur des Petites-Maisons. 11 est malaisé que je n'aie dit devant vous ce que j'ai dit en toutes les bonnes compagnies de la cour, que je ne trouvais que deux belles choses au monde, les femmes et les roses , et deux bons morceaux, les femmes et les melons. C'est un sentiment que j'ai eu dès ma naissance , et qui , jusques à cette heure , est encore si puissant en mon âme, que je n'y pense jamais que je ne remercie la nature de les avoir faites , et mon ascendant de m'avoir donné la forte inclination que j'ai à les adorer. Vous pouvez bien penser qu'un homme qui tient ce langage ne trouve pas mauvais que vous soyez amoureux. Il le faut être, ou renoncera tout ce qu'il y a de doux en la vie; mais il le faut être en lieu où le temps et la peine soient bien employés. On se noie en amour aussi bien qu'en une rivière. Il faut donc sonder le gué de l'un aussi bien que de l'autre, et n'éviter pas moins que le naufrage la domination de je ne sais quelles suffisantes, qui veulent faire les rieuses à nos dépens. Celle à qui vous .en voulez est très-belle, très-sage, de très-bonne grâce et de très-bonne maison. Elle a tout cela, je l'avoue; mais le meilleur y manque : elle ne vous aime point; et, sans cette qualité , tout et rien ne valent pas mieux l'un que l'autre. Vous avez ouï dire qu'avec le temps et la paille les nèfles se mûrissent. C'est ce qui vous fait espérer que si vous n'êtes aimé à cette heure, vous le pourrez être quelque jour. Je vous accorde que ce n'est pas une difficulté que vous ne puissiez vaincre; mais accordez-moi aussi que vous aurez bien de la peine à la combattre. En matière des choses futures , l'oui et le non trouvent des amis, qui parient les uns d'un côté, et les autres de l'autre : en celle-ci , je m'assure que la pluralité sera pour la négative, et que vous-même, tout mal mené que vous êtes de votre passion , si
■ Honorât du Beuil , marquis de Racan , fut l'élève et l'ami de Malherbe.
vous aviez gagé pour l'affirmative , vous tiendriez votre argent , sinon pour perdu , au moins pour bien égaré. La persévérance fait des miracles, il est vrai , mais ce n'est pas toujours, ni partout. S'il y a des exemples de son pouvoir, il y en a de sa faiblesse. Et puis quand un homme aurait de la patience pour toute autre chose , serait-il pas aussi lâche que la lâcheté même s'il en pouvait avoir pour le mépris? L'indignation , à mon gré , n'est juste en occasion du monde comme en celle-ci. Quand une femme refuse ce qu'on lui demande , ce n'est pas qu'elle condamne la chose qui lui est demandée , c'est que le demandeur ne lui plaît pas1. Je voudrais que vous eussiez entretenu l'homme qui vient du lieu où est votre prétendue maîtresse: vous auriez appris qu'en un mois qu'il v a été , il ne s'est presque passé jour qu'il ne l'ait vue aux compagnies, parée et ajustée d'une façon qui ne montrait pas qu'elle eût envie de revenir au logis sans avoir fait un prisonnier. Vous prendrez peutêtre la chose à votre avantage , et direz qu'elle ne le faisait que pour se divertir des pensées mélancoliques où la plongeait votre éloignemeut. Je vous en sais bon gré. Quand on se veut tromper, il ne se faut point tromper à demi. Vous êtes en possession de souffrir des rebuts , vous en avez fait l'apprentissage en plusieurs bonnes écoles ; il est temps de faire votre chef-d'œuvre , et prendre vos lettres de maîtrise. Or sus, prenez-les, soyez dupe et archi-dupe, si bon vous semble ; ce ne sera jamais avec mon approbation. Je vous regarderai faire, comme on regarde un ami se perdre , après qu'on a fait tout ce qu'on a pu pour le sauver. Je ne saurais nier que, lorsque j'étais jeune, je n'aie eu les chaleurs de foie qu'ont les jeunes gens; mais ce n'a jamais été jusques à pouvoir aimer une femme qui ne me rendit la pareille. Quand quelqu'une m'avait donné dans la vue , je m'en allais à elle. Si elle m'attendait , à la bonne heure. Si elle se reculait, je la suivais cinq ou six pas , et quelquefois dix ou douze, selon l'opinion que j'avais de son mérite. Si elle continuait de fuir, quelque mérite qu'elle eût, je la laissais aller ; et tout aussitôt, le dépit prenant chez moi la place que l'amour y avait tenue , ce que j'avais trouvé en elle de plus louable, c'était où je trouvais le plus à redire. Son teint , quelque naturel qu'il fût, me semblait un masquedeblancetde rouge, ses discours une pure coquetterie; et généralement , avec une haine accommodée à mes sentiments , je démentais tout ce que l'affection s'était efforcée de me persuader en
1 On a dit depuis en vers :
Ce n'est pas que l'amour ne lui soit agréable , C'est que l'amant ne lut plaît pas.
LETTRES CHOISIES
sa faveur. Voilà comme j'ai toujours vécu avec les femmes;
El maintenant encore en cet âge penchant , Où mon peu de lumière est si près da couchant, Quand je verrais Hélène au monde revenue, En l'état glorieux où Paria l'a connue , Faire à toute la terre adorer ses appas , N'en étant point aimé, je ne l'aimerais pas '.
Vous savez trop bien que c'est que de vers pour ne connaître pas que ceux-là sont de ma façon. Si vous en goûtez la rime, goûtez-en encore mieux la raison. Il ne faut pas trouver étrange que les femmes, en une affaire où il leur va de l'honneur et de la vie, prennent du temps à se résoudre; et même que , par quelque résistance, elles piquent un désir qui sans doute se relâcherait si, à notre première semonce, elles se rendaient avec une trop prompte et trop complaisante facilité. Leur retenue fondée sur quelqu'une de ces considérations est supportable. Mais quand elles nous fuient ou par aversion qu'elles ont de nous, ou pource qu'un autre tient déjà ce que nous poursuivons , c'est la qu'un bon courage se doit roidir, et ne continuer pas un voyage où il est bien assuré qu'il ne ferait que se lasser. Heureux sont ceux qui voient clair en ces ténèbres! Elles sont négligées de la plupart des hommes ; mais elles ne laissent pas de les faire choir dans de grands précipices. Je prétends eu finesse moins qu'homme du monde; mais, sans vanité, je puis dire que, quand je me suis adressé à une femme, il ne m'est jamais arrivé de me tromper en la connaissance de son humeur. L'espérance seule m'a appelé : quand elle m'a failli , on n'a point été en peine de me dire den\ fois que je me sois retiré. Croyez-moi , faitesen de même; et , après tant de mauvaises récoltes, soyez plus diligent à choisir le terroir où vous sèmerez. Vous avez, aussi bien que moi, une certaine nonchalance qui n'est pas propre aux choses de longue haleine. C'est assez que tous ayez été malbeureuxeo Bretagne, ne le soyez point en Bourgogne. Je \uiis crie merci de vous persécuter comme je fois : mais je prends trop de pari à vos intérêts pour en user d'autre façon. Ceux qui donnent des conseils indulgents à leurs amis leur veulent plaire ; ceux qui en donnent de libres ont en\ ie de leur profiter. Dieu veuille que, vous avertissant de ne perdre point votre temps . je ne perde poinl le mien. Je vous manderais
volontiers (\{'s nouvelle-, pour VOUS ê.ler le L'oiit de
celte aigreur; mais je meurs de sommeil. Le roi se
porte bien, et us- toujours des conseils de M. le
cardinal de Richelieu. Cela se voit assez au bon étal
cl-deaaaa, poésies, liv. tv, le fctgment d'une pièce ' madame la marquise de Rambouillet,
où sont les affaires. Si quelqu'un y trouve à redire , qu'il prenne de l'ellébore. Adieu, monsieur. Quoi que je vous aie dit , je ne laisserai pas de faire tenir votre lettre. Ce sera produire un nouveau témoignage de votre honte; mais votre volonté soit faite. En recompense vous ferez , s'il vous plaît, la mienne; c'est-à-dire que vous me conserverai en vos bonnes grâces, et me tiendrez toujours pour votre trèshumble serviteur.
AU MÊME
Je tenais la plume quand j'ai reçu votre lettre du huitième de ce mois , et je ne l'ai point quittée que je ne vous aie fait réponse. Voyez si je suis diligent ou si je suis paresseux, lequel qu'il vous plaira. Vous m'avezôtéd'une grande peine où j'étais, pource que, m'ayant écrit que vous partiriez le lendemain des Rois pour venir ici, et ne vous y voyant point, je pensais que votre indisposition serait augmentée , et que votre malheureuse carcasse ne serait plus en autre état que d'être jetée a la voirie. Je me réjouis que cela ne soit point, et que vous ayez encore de la santé assez pourboire, manger et dormir. Pour le reste, je sais que vous vous en passez bien. Vous seriez monstrueux, ou même monstre tout à fait , si, à l'âge de trente-cinq ans, vous valiez mieux qu'à vingt ou vingt-cinq ans. Vous avez donc tort de vous souvenir d'Artenice '. La bonne dame ne son-. point à vous; ne songez point à elle. Je le vous dis en prose, et le vous dirai en vers en quelque pièce que je voudrais bien faire si je pouvais : j'y ferai tout mon effort. Pour nouvelles, nous attendons aujourd'hui M. de la Ville aux Clers, qui revient d' Angleterre, chargé de pierreries qui lui ont été données par le père et par le (ils. Vous savez l'entreprise faite par cet heureux homme , AI.de Soubise, sur le port de Blavet. Il y avait envoyé deux vaisseaux, commandés par deux des meilleurs corsaires,
(ienlillol et Fleury; mais ils y sont demeures pris. eux et leurs vaisseaux. Je l'ai oui de la propre bouche de la reine mère du roi. Nous aurons dans la fin de ce mois le duc de Buckingham pour venir épouser Machine. Si vous voulez donc être des noces, il \ faut hâter. J'oubliais à vous dire que nous avons ici le prince Thomas, qui a épousé mademoiselle de Soissons, qui était a Fontevrauld. Elle s'appelle aujourd'hui la princesse de < larignan Pour 1m , il ne veut poinl changer de nom. et veut toujours être le prince Thomas. La ValtelÎM est toute a nous; et, s'il s'en tant quelque chose, ce n'est qu'un fort qui
' M il une de Termes, alors veuvo
ŒUVRES DE MALHERBE
n'est pas meilleur que les autres qui se sont rendus. Adieu , monsieur; en voilà plus que vous n'en vouliez. Les financiers, que j'oubliais , sont toujours persécutés et hors d'espérance de composition , et moi toujours votre très-humble serviteur.
A Paris, ce 18 de Janvier 1625.