AU MÊME
Monsieur mon cousin, Je ne sais sur quoi vous vous fondez pour ne croire pas que, devant qu'il soit Pâques, la Rochelle sera en l'obéissance du roi. Je suis bien de contraire opinion : je ne crois pas qu'elle soit si longtemps sans se rendre. On y travaille par deux voies : l'une par la stecade1 prétendue de Pompée ïargon, de laquelle je n'ai pas grande espérance, comme aussi n'ont presque tous ceux qui en viennent. L'autre est par une digue ou chaussée que l'on tire du travers du port, depuis le fort Louis jusqu'au fort de Coreilles. II y a huit ou dix jours qu'il y en avait cent dix pas de faits : vous pouvez penser que depuis la besogne est bien avancée; l'on tient qu'elle sera achevée pour tout le mois de janvier. On doit laisser au milieu la place d'un canal , qui sera rempli de vaisseaux maçonnés qui se font à Bordeaux. B y a douze ou quinze jours que la reine mère me dit, je dis à moi , pource que je le lui demandai , qu'il y en avait déjà trente d'achevés. Je lui ouïs dire aussi, lundi au soir, que la digue était si bonne et si ferme que la mer n'en avait pas ébranlé la moindre pierre qui y fût. Les choses étant comme cela , je ne suis pas d'avis que vous gagiez ; et d'ailleurs , pour avoir mon portrait, vous n'avez que faire de gageure. La demande que vous m'en faites est trop obligeante pour ne la vous accorder pas. Je désire seulement que vous me donniez temps jusqu'à ce que nous soyons dans les chaleurs. B est vrai que je n'ai jamais que mauvaise mine; mais en hiver je l'ai pire qu'en été. Je vous en ferai donc faire un ce mois de mai , et en ferai faire un autre pour me faire mettre en médaille, pour en tirer une cinquantaine , et de cette façon satisfaire à beaucoup de personnes qui me font la même prière que vous. l\ y a une douzaine de mes parents ou de mes amis à Caen à qui j'en veux donner. B m'en faut pour cette ville et pour Provence. Ce ne serait jamais fait de m'amuser à me faire peindre. Je suis bien aise, monsieur mon cousin, que mes lettres vous soient agréables. Vous en parlez selon mon goût, quand vous dites qu'en les lisant vous pensez m'ouïr deviser au coin de mon feu. C'est là, ou je me trompe, le style dont il faut écrire les lettres. J'espère, quand je me serai tiré de l'affaire où m'a mis la mort de votre cousin, en faire imprimer un volume entier, où je mettrai celles que vous m'avez envoyées , et avec elles celles que je vous écris tous les jours, que vous garderez, s'il vous plaît, pour y être mises quand je les aurai revues et habillées à la mode. Vous me garderez , s'il vous plaît ,
1 Estacade.
celles que vous avez reçues de moi depuis les premières , non pas toutes, mais celles où vous jugerez qu'il y aura de la matière pour faire quelque chose. Vous aurez dans quinze ou vingt jours , Dieu aidant, cent ou six-vingts vers que je vais envoyer au roi. Ils lui seront présentés par M. le cardinal de Richelieu , que vous croyez bien qui n'y sera point oublié. Pour nos nouvelles, lundi Montagny fut mis à la Bastille. Il vint par eau depuis Melun jusques auprès de ce pavillon qui est au bout du jeu de mail de l'arsenac1. Le marquis de Botelin, qui le reçut et le livra à M. de Tremblay, m'a dit qu'il le trouva fort étonné. Je ne pense pas qu'il soit traité d'autre façon qu'en prisonnier de guerre. On dit que M. de Bullion vient pour l'interroger. Il se peut faire qu'il est déjà venu. Les drapeaux pris sur les Anglais furent hier apportés au Louvre aux deux reines. On leur fit faire un tour dans la cour, et de là on les porta à >"otre- Dame. Il y en a quarante-quatre ; ils ont été dix-neuf jours par les chemins. Le frère aîné de M. de Saint- Simon en a été le conducteur, et de quatre petites pièces qui ont été prises sur les mêmes ennemis. Les drapeaux ont tous au bout d'en haut et au coin qui est vers le bois un morceau de taffetas blanc d'environ trois pieds en carré. En ce taffetas blanc il y a une croix rouge, qui touche à toutes les quatre faces de ce carré. M. le Prince est devant Soyon sur le Rhône, où il assiège Brison. Les assiégés ont fait une sortie sur nous, où il est demeuré deux des leurs prisonniers, qui ont été pendus à l'heure même. Il était venu vers M. le Prince deux députés de Privas , pour le prier de leur donner quelque temps pour disposer les choses à l'obéissance. Il leur en donna autant qu'il fallait pour aller et pour revenir, c'est-à-dire pour envoyer à Privas. La chose ne s'étant point faite, il Ot aussitôt pendre les deux députés, qu'il avait retenus pour cet effet. J'ai grande opinion du service que rendra ce prince au roi en cette occasion. Dieu lui en fasse la grâce, et là et partout donne à Sa Majesté les prospérités que les gens de bien lui désirent. Adieu, monsieur mon cousin. Excusez Ja hâte dont je vous écris. J'use avec vous librement, et comme votre serviteur tres-humble et très-affectionné.
A Paris , ce 22 de décembre 1627.