A M. DE COLOMB Y
Monsieur mon cousin, Vous me donnez tout à la fois deux très-grandes joies : l'une de me faire savoir la bonne santé de vous et de vos affaires ; l'autre de me promettre que nous aurons le bien de vous voir en ces quartiers. Je l'ai bien toujours ainsi espéré , même en cette saison où l'excellence de toutes sortes de fruits montre l'avantage qu'a la Provence sur les plus beaux lieux de ce royaume. Maisi'ai tant d'expérience des intrigues de la fortune, et des difficultés inopinées qu'ordinairement elle fait naître aux choses que nous tenons les plus certaines, que je n'attends jamais qu'avec beaucoup de doute ce que j'ai désiré avec tant soit peu d'affection. Qu'on die ce qu'on voudra de la prudence humaine , je ne la veux pas exclure de l'entremise de nos affaires, quand ce ne serait que de peur de trop autoriser la nonchalance ; mais , pour ce qui est des événements, il faudrait d'autres exemples que ceux que j'ai vus jusques à cette heure , pour me faire croire qu'elle y ait aucune juridiction. Qui est heureux ira aux Indes sur une claie; qui est malheureux, quand il serait dans le meilleur vaisseau du monde, il aura de la peine à traverser de Calais à Douvres, sans courir fortune de se noyer. J'étais venu ici pour y passer autant de temps que le roi en mettrait à faire le tour de la Guyenne et du Languedoc. Je m'attendais d'y recevoir quelque contentement parmi les miens, et ne voyais rien qui fut capable de m'en empêcher. Cependant, deux jours après que j'y fus arrivé, je ne sais quel petit fripon d'officier lit une niche à mon fils, pour laquelle il a été contraint de garder la chambre, et moi privé du contentement que j'étais venu chercher à ma maison. Certes la cour est bien l'océan où se font les grandes tempêtes; mais les provinces, comme petites mers, ont des agitations qui ne laissent pas voyager
sans inquiétude. Mes amis me disent que c'est un juif a qui j'ai affaire , et que je ne dois pas trouver étrange que mon fils soit persécuté par ceux mêmes qui ont crucifié le fils de Dieu. Us disent vrai; mais à quel propos cette considération ? un pauvre homme qui aurait été volé se consolerait-il quand on lui dirait que celui qui a pris son argent est de la rare des plus grands voleurs qui jamais aient mis le pied dans une forêt? Que m'importe qui m'ait frappé? le coup que donne un juif est-il moins sensible que celui que donne un chrétien? Certes je me suis autrefois étonné de voir cette n ition haïe et décriée comme elle est. Mon a vis était qu'il fallait éplucher un homme en sa vie, et non pas en son origine, et qu'autant valait-il avoir son extraction de Sériphe que d'Athènes. Mais j'apprends aujourd'hui que la voix du peuple est la voix de Dieu. Il est très-certain que jamais il ne fut une haine plus juste que celle que l'on porte à cette canaille. Nous ne faisons que leur rendre la pareille. Si tout ce que nous sommes de chrétiens n'avions qu'une tête, ils nous la couperaient avec plus de plaisir qu'ils ne pensent avoir de mérite à se couper le prépuce. Ceux qui les approchent de plus près ajoutent à leurs louanges qu'ils sentent je ne sais quoi de relent. Pour moi, qu'ils sentent si mal qu'ils voudront, c'est chose dont je n'ai que faire ; j'en serai quitte pour n'en approcher point . Ce que j'y vois de meilleur pour moi , c'est que le moyen qu'a ce maroufle de me nuire n'est pas égal à sa volonté; mais toujours aurai-je de la peine et de la dépense à démêler cet écheveau. Je vous en conterai l'histoire à notre première vue. Ce que je vous en écris pour cette heure n'est que pour vous faire voir que je suis toujours en ma vieille opinion, que le monde n'est qu'une sottise, et que par conséquent l'homme dont vous me parlez a été un sot de le quitter si timidement comme il a fait. S'il eût regardé les choses de la terre avec l'œil dont je les regarde, il eût pris le chemin du ciel avec plus de résolution. Mais commeje ne m'étonne pas de sa courte vie, pource que son visage bouffi et mal coloré ne la lui pouvait faire espérer plus longue, aussi eussé-je été bien trompé si un esprit de la taille du sien, quelque mal logé qu'il fût, n'eut eu de la peine à quitter son hôte. Peut-être, mon cher cousin, vous imaïinerez-vous que je suis en mauvaise humeur : nullement, je le vous jure ; et si vous prenez la peine de venir jusques ici, comme je vous en conjure de tout mon cœur, vous me trouverez aussi disposé à rire que vous m'ayez jamais vu. Mais il n'y a point de discours où je me laisse emporter si volontiers qu'à mépriser ce que les dupçs estiment. Je suis très-marri du malheur de notre ami. S'il est galant
LETTRES CHOISIES
homme, il voudra ce que Dieu veut, et se moquera aussi bien de sa mauvaise fortune que de celui qui en est l'auteur. Quand un homme a les choses nécessaires, si on lui ôte les superflues, on ne l'offense pas, on le décharge. Mais je crains que sa phi" losophie n'aille pas jusques à ce point. Pour Mansfeld, nous en avons ici de meilleures nouvelles que les vôtres. On m'écrit de Paris, du neuvième de ce mois, qu'il est sur le point de se retirer. Il ne faut pas voir trop clair pour connaître que l'homme de la frontière est de ceux qui l'ont attiré; mais il est en possession de réussir mal en tout ce qu'il entreprend. Voila pourquoi si de cette nuée il sort pluie, grêle, ni autre sorte de mauvais temps, je veux que vous me teniez pour le plus ignorant astrologue qui jamais ait regardé les étoiles. J'ai eu depuis quatre ou cinq jours des inhibitions du conseil pour ôter à ce parlement la connaissance de ma brouillerie. Il me reste encore quelque information à faire pour évoquer : c'est à quoi je travaille. Cela fait, si le roi s'en retourne , me voilà prêt à le suivre, et s'il demeure, prêt a demeurer auprès de lui. Je ne pense pas être plus heureux sous le fils que j'ai été sous le père; mais il n'importe : le temps que j'ai à vivre est si peu de chose, que je ne dois pas faire difficulté de le hasarder. Je prie, Dieu monsieur mon cousin, qu'il vous ait en sa puissante garde; et vous, que ■ me teniez toujours pour votre serviteur trèshumble et très-affectionné.