DISCOURS AU ROI
Jeune et vaillant héros , dont la haute sagesse N'est point le fruit tardif d'une lente vieillesse , Et qui seul , sans ministre , à l'exemple des dieux « , Soutiens tout par toi-même, et vois tout par tes yeux, Grand roi , si jusqu'ici , par un trait de prudence , J'ai demeuré pour toi dans un humble silence y Ce n'est pas que mon cœur, vainement suspendu , Balance pour t'offrir un encens qui t'est dû : Mais je sais peu louer; et ma muse tremblante Fuit d'un si grand fardeau la charge trop pesante , Et, dans ce haut éclat où tu te viens offrir, Touchant à tes lauriers , craindrait de les flétrir.
Ainsi, sans m'aveugler d'une vaine manie , Je mesure mon vol à mon faible génie : Plus sage en mon respect que ces hardis mortels Qui d'un indigne encens profanent tes autels ; Qui, dans ce champ d'honneur, où le gain les amène, Osent chanter ton nom , sans force et sans haleine ; Et qui vont tous les jours, d'une importune voix, T'ennuyer du récit de tes propres exploits.
L'un , en style pompeux habillant une églogue », De ses rares vertus te fait un long prologue, Et mêle, en se vantant soi-même à tout propos, Les louanges d'un fat à celles d'un héros.
L'autre , en vain se lassant à polir une rime , Et reprenant vingt fois le rabot et la lime, Grand et nouvel effort d'un esprit sans pareil ! Dans la fin d'un sonnet te compare au soleil 3.
Sur le haut Hélicon leur veine méprisée Fut toujours des neuf Sœurs la fable et la risée. Calliope jamais ne daigna leur parler, Et Pégase pour eux refuse de voler.
Cependant à les voir, enflés de tant d'audace , Te promettre en leur nom les faveurs du Parnasse , On dirait qu'ils ont seuls l'oreille d'Apollon , Qu'ils disposent de tout dans le sacré vallon : C'est à leurs doctes mains, si l'on veut les en croire, Que Phébus a commis tout le soin de ta gloire ; Et ton nom, du midi jusqu'à l'ourse vanté, Ne devra qu'à leurs vers son immortalité. Mais plutôt , sans ce nom dont la vive lumière Donne un lustre éclatant à leur veine grossière , Ils verraient leurs écrits , honte de l'univers ,
1 Le 10 mars 1661 , le lendemain de la mort du cardinal Mazarin , Louis XIV, à peine âgé de vingt-trois ans , tint son premier conseil , dans lequel il déclara son intention formelle de gouverner par lui-même, et de s'aider des conseils de ses ministres, seulement quand il les demanderait.
2 Charpentier avait fait, en ce temps-là, une églogue pourle roi, en vers magnifiques, intitulée Églogue royale. (Boil.)
6 On trouve une semblable comparaison dans uu des sonnets de Chapelain.
Pourrir dans la poussière à la merci des vers. A l'ombre de ton nom ils trouvent leur asile , Comme on voit dans les champs un arbrisseau débile , Qui , sans l'heureux appui qui le tient attaché , Languirait tristement sur la terre couché.
Ce n'est pas que ma plume , injuste et téméraire , Veuille blâmer en eux le dessein de te plaire; Et , parmi tant d'auteurs , je veux bien l'avouer, Apollon en connaît qui te peuvent louer; Oui, je sais qu'entre ceux qui t'adressent leurs veilles, Parmi les Pelletiers on compte des Corneilles x. Mais je ne puis souffrir qu'un esprit de travers , Qui , pour rimer des mots, pense faire des vers , Se donne en te louant une gêne inutile ; Pour chanter un Auguste , il faut être un Virgile : Et j'approuve les soins du monarque guerrier * Qui ne pouvait souffrir qu'un artisan grossier Entreprît de tracer, d'une main criminelle, Un portrait réservé pour le pinceau d'Apelle.
Moi donc , qui connais peu Phébus et ses douceurs , Qui suis nouveau sevré sur le mont des neuf Sœurs, Attendant que pour toi l'âge ait mûri ma muse , Sur de moindres sujets je l'exerce et l'amuse : Et , tandis que ton bras , des peuples redouté , Va , la foudre à la main , rétablir l'équité 3 , Et retient les méchants par la peur des supplices , Moi , la plume à la main , je gourmande les vices ; Et, gardant pour moi-même une juste rigueur. Je confie au papier les secrets de mon cœur. Ainsi, dès qu'une fois ma verve se réveille, Comme on voit au printemps la diligente abeille Qui du butin des fleurs va composer son miel , Des sottises du temps je compose mon fiel : Je vais de toutes parts où me guide ma veine, Sans tenir en marchant une route certaine ; Et , sans gêner ma plume en ce libre métier, Je la laisse au hasard courir sur le papier.
Le mal est qu'en rimant ma muse un peu légère , Nomme tout par son nom , et ne saurait rien taire. C'est là ce qui fait peur aux esprits de ce temps , Qui, tout blancs au dehors, sont tout noirs au dedans : Us tremblent qu'un censeur, que sa verve encourage, Ne vienne en ses écrits démasquer leur visage, Et, fouillant dans leurs mœurs en toute liberté, N'aille du fond du puits tirer la vérité *.
1 Le grand Corneille composa, en 1662, un discours en vers pour remercier le roi de l'avoir compris au nombre des savants célèbres à qui il avait accordé des gratifications.
2 Alexandre le Grand. (Boil.)
3 Ton bras va, la foudre à la main. Il faut être poète , disait Boileau , et sentir les beautés de la poésie , pour justifier cette faute qui n'en est pas une.
4 Démocrite disait que la vérité était dans le fond d'un puits, et que personne ne l'en avait encore pa tirer. (Boil.)