‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 171 sur 672 · A SON ESPRIT · texte numérisé non relu

A SON ESPRIT

C'est h vous, mon Esprit, à qui je veux parler; Vous avez des défauts que je ne puis celer : Assez et trop longtemps ma lâche complaisance De vos jeux criminels a nourri l'insolence; Mais, puisque vous poussez ma patience à bout, Une fois en ma vie il faut vous dire tout.

On croirait, à vous voir dans vos libres caprices Discourir eu CatOQ des vertus et des vices, Décider du mérite et du prix des auteurs , Et faire impunément la leçon aux docteurs, Qu'étant seul à couvert des traits de la satire Vous avez tout pouvoir de parler et d'écrire. Mais moi, qui dans le fond sais bien ce que j'en crois, Qui compte tous les jours vos défauts par mes doigts, Je ris , quand je vous vois , si faible et si stérile , Prendre sur vous le soin de réformer la ville , 1 );i us vo sdiscours chagrins plus aigre et plus mordant Qu'une femme en furie, ou Gauthier en plaidant J.

Biais répondez un peu. Quelle verve indiscrète Sans l'aveu des neuf Sœurs vous a rendu poète? Sentiez-vous, dites-moi, ces violents transports Qui d'un esprit divin font mouvoir les ressorts? Qui vous a pu souffler une si folle audace? Phébus a-t-il pour vous aplani le Parnasse? Et ne savez-vous pas que , sur ce mont sacré , Qui ne Mile ;m sommet, tombeau plus bas degré; Et qu'à moins d'être au rang d'Horace ou de Voiture 3, On rampe dans la fange avec l'abbé de Pure •* ?

Que si tous mes efforts ne peuvent réprimer ( Sel ascendant malin qui vous force à rimer, Sans perdre en vains discours tout le fruit de vos veil- Osez chanter du roi les augustes merveilles : [les, Là . mettanl a profil vos caprices divers , Vous verrez tous les ans fructifier vos vers; El pa l'espoir du gain votre muse animée, Vendrai! au poids de l'or une once de fumée. Mais en train , direz-vous, je pense vous tenter Par l'éclat d'un fardeau trop pesant à porter :

' Cette satire est entièrement dans le goût d'Horace, et d'un homme qui se fait son procès à soi-même, pour le faire à tous 1rs autres. (Bon..)

al célèbre et très-mordant. (Bon..) — On le désignai! nom de Gauthier la Gueule.

1 \ Incénl Voiture, qui mourut vers le milieu «lu dix-septième liède , a laissé un recueil de lettres, et diverses poésies. Ceux qui on! f.iii un crime à Boileau de l'avoir m^ au même rang qu'Horace , u>- se sont pas assez souvenus que \ oitureest mu dca premiers qui aient écrit |m r.-m.i 1 1 notre langue.

' \ lyej l.i note ci-devant, page 180.

Tout chantre ne peut pas , sur le ton d'un Orphée , Entonner en grands vers la Discorde étouffée ; Peindre Bellone en feu tonnant de toutes parts, Et le Belge affraye fuyant sur ses remparts ». Sur un ton si hardi , sans être téméraire , Racan pourrait chanter, au défaut d'un Homère ' ; Mais pour Cotin et moi , qui rimons au hasard , Que l'amour de blâmer lit poètes par art , Quoique un tas de grimauds vante notre éloquence , Le plus sur est pour nous de garder le silence. Un poëme insipide et sottement flatteur Déshonore a la fois le héros et l'auteur : Enlin de tels projets passent notre faiblesse.

Ainsi parle un esprit languissant de mollesse. Qui, sous l'humble dehors d'un respect affecté, Cache le noir venin de sa malignité.

Mais , dussiez-vous en l'air voir vos ailes fondues , ÏNe valait-il pas mieux vous perdre dans les nues , Que d'aller sans raison, d'un style peu chrétien , Faire insulte en rimant à qui ne vous dit rien , Et du bruit dangereux d'un livre téméraire A vos propres périls enrichir le libraire?

Vous vous flattez peut-être, en votre vanité, D'aller comme un Horace à l'immortalité ; Et déjà vous croyez dans vos rimes obscures Aux Saumaises futurs préparer des tortures 3. Mais combien d'écrivains, d'abord si bien reçus, Sont de ce fol espoir honteusement déçus ! Combien, pour quelques mois, ont vu fleurir leur li- Dont les vers en paquet se vendent à la livre! fvre, Vous pourrez voir, un temps, vos écrits estimés Courir de main en main par la ville semés ; Puis de là , tout poudreux , ignorés sur la terre , Suivre chez l'épicier Neuf-Germain •* et la Serre 5 ; Ou , de trente feuillets réduits peut-être a neuf. Parer, demi-rongés, les rebords du Pont- .Neuf 6. Le bel honneur pour vous , en voyant vos ouvrages Occuper le loisir des laquais et des pages , Et souvent, dans un coin renvoyés a l'écart . Servir de second tome aux airs du Savoyard ~ '

Mais je veux que le sort, par un heureux caprice , Fasse de vos écrits prospérer la malice . Et qu'enfin votre livre aille , au gré de vos va u\ .

1 Celte satin' a été fait'' dans le temps que le 'roi prit Lille eu Flandre, et plusieurs autres villes. (Boil.)

3 Honorai de Beuil, marquis de Racan, fut rétèveetPami de Malherbe. U mourut en 1870.

3 Saumaise, célèbre commentateur. Bon. — Il mourut en 1053. Parmi ses nombreux ouvrages, "u remarque Pipe de l'infortuné Charles I".

■ kuteur extravagant. Bon

b Auteur peu estimé. BOII

6 Ou Ton rend d'ordinaire les livres de rebut. (Bon..) ' Chantre «tu Pont-Neuf. Bon..' — Ses chansons ont été recueillies in un petit volume; il se nommait I'hilippot.

Faire siffler Cotiu chez nos derniers neveux : Que vous sert-il qu'un jour l'avenir vous estime , Si vos vers aujourd'hui vous tiennent lieu de crime, Et ne produisent rien, pour fruit de leurs bons mots, Que l'effroi du public et la haine des sots? Quel démon vous irrite, et vous porte à médire? Un livre vous déplaît : qui vous force à le lire? Laissez mourir un fat dans son obscurité : Un auteur ne peut-il pourrir en sûreté? Le Jonas inconnu sèche dans la poussière i Le David imprimé n'a point vu la lumière : Le Moïse commence à moisir par les bords. Quel mal cela fait-il ' ? Ceux qui sont morts sont morts : Le tombeau contre vous ne peut-il les défendre? Et qu'ont fait tant d'auteurs , pour remuer leur cendre ? Que vous ont fait Perrin , Bardin , Pradon , Hainaut 2 , Colletet , Pelletier, Titreville , Quinault , Dont les noms en cent lieux , placés comme en leurs niches , Vont de vos vers malins remplir les hémistiches? Ce qu'ils font vous ennuie. O le plaisant détour! Ils ont bien ennuyé le roi , toute la cour, Sans que le moindre édit ait , pour punir leur crime , Pietranché les auteurs , ou supprimé la rime. Écrive qui voudra : chacun à ce métier Peut perdre impunément de l'encre et du papier; Un roman , sans blesser les lois ni la coutume, Peut conduire un héros au dixième volume3. De là vient que Paris voit chez lui de tout temps Les auteurs à grands flots déborder tous les ans; Et n'a point de portail où , jusques aux corniches , Tous les piliers ne soient enveloppés d'affiches. Vous seul , plus dégoûté , sans pouvoir et sans nom , Viendrez régler les droits et l'État d'Apollon!

Mais vous , qui raffinez sur les écrits des autres , De quel œil pensez-vous qu'on regarde les vôtres? Il n'est rien en ce temps à couvert de vos coups : Mais savez-vous aussi comme on parle de vous?

Gardez-vous , dira l'un , de cet esprit critique : On ne sait bien souvent quelle mouche le pique. Mais c'est un jeune fou qui se croit tout permis , Et qui pour un bon mot va perdre vingt amis. Il ne pardonne pas aux vers de la Pucelle-, Et croit régler le monde au gré de sa cervelle. Jamais dans le barreau trouva-t-il rien de bon? Peut-on si bien prêcher qu'il ne dorme au sermon? Mais lui , qui fait ici le régent du Parnasse,

1 Ces trois poèmes avaient été faits, le Jonas par Coras, /■• David par Las Fargues, et le Moïse par Saint- Amand. ( Boil.)

2 Haynaut , ou plutôt Hesnaut , mourut on 1682. Au nombre de ses poésies se trouvent plusieurs sonnets parmi lesquels on distingue celui contre Colbert, et celui de P Avorton.

5 Les romans de Cyrus, de Clclk , et de Pharamond, sont chacun de dix volumes. (Boil.)

N'est qu'un gueux revêtu des dépouilles d'Horace ». Avant lui Juvénal avait dit en latin Qu'on est assis à l'aise aux sermons de Cotin ; L'un et l'autre avant lui s'étaient plaints de la rime, Et c'est aussi sur eux qu'il rejette son crime : Il cherche à se couvrir de ces noms glorieux. J'ai peu lu ces auteurs : mais tout n'irait que mieux , Quand de ces médisants l'engeance tout entière Irait, la tête en bas, rimer dans la rivière.

Voilà comme on vous traite : et le monde effravé Vous regarde déjà comme un homme noyé.

En vain quelque rieur, prenant votre défense , Veut faire au moins , de grâce , adoucir la sentence : Rien n'apaise un lecteur toujours tremblant d'effroi , Qui voit peindre en autrui ce qu'il remarque en soi. Vous ferez-vous toujours des affaires nouvelles? Et faudra-t-il sans cesse essuyer des querelles ? rs'entendrai-je qu'auteurs se plaindre et murmurer? Jusqu'à quand vos fureurs doivent-elles durer ? Répondez , mon Esprit , ce n'est plus raillerie : Dites.... Mais, direz-vous , pourquoi cette furie? Quoi ! pour un maigre auteur que je glose en passant, Est-ce un crime, après tout, et si noir et si grand? Et qui , voyant un fat s'applaudir d'un ouvrage Où la droite raison trébuche à chaque page , Ne s'écrie aussitôt : L'impertinent auteur! L'ennuyeux écrivain! le maudit traducteur! A quoi bon mettre au jour tous ces discours frivoles , Et ces riens enfermés dans de grandes paroles ? Est-ce donc là médire , où parler franchement ? Non , non ; la médisance y va plus doucement. Si l'on vient à chercher pour quel secret mystère Alidor à ses frais bâtit un monastère : Alidor! dit un fourbe, il est de mes amis, Je l'ai connu laquais avant qu'il fût commis. C'est un homme d'honneur, de piété profonde , Et qui veut rendre à Dieu ce qu'il a pris au monde.

Voilà jouer d'adresse, et médire avec art; Et c'est avec respect enfoncer le poignard. Un esprit né sans fard , sans basse complaisance , Fuit ce ton radouci que prend la médisance. Mais de blâmer des vers ou durs ou languissants, De choquer un auteur qui choque le bon sens, De railler d'un plaisant qui ne sait pas nous plaire , C'est ce que tout lecteur eut toujours droit de faire.

Tous les jours à la cour un sot de qualité a Peut juger de travers avec impunité; A Malherbe , à Racan préférer Théophile ,

1 S. Pavin reprochait à l'auteur qu'il n'était riche que des dépouilles d'Horace, de Juvénal et de Régnier. (Boil. )

2 Un homme de qualilé lit un jour ce beau jugement en ma présence. 'Boil.)

SATIRES

Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile. Un clerc , pour quinze sous , sans craindre le holà , Peut aller au parterre attaquer Attila " ; FA si le roi des Huns ne lui charme l'oreille , Traiter de visigoths tous les vers de Corneille.

Il n'est valet d'auteur, ni copiste, à Paris , Qui , la balance en main , ne pèse les écrits. Dès que l'impression fait éclore un poète, Il est esclave né de quiconque l'achète : Il se soumet lui-même aux caprices d'autrui, Et ses écrits tout seuls doivent parler pour lui. Un auteur à genoux , dans une humble préface , Au lecteur qu'il ennuie a beau demander grâce; Il ne gagnera rien sur ce juge irrité, Qui lui fait son procès de pleine autorité. Et je serai le seul qui ne pourrai rien dire ! On sera ridicule, et je n'oserai rire!

Et qu'ont produit mes vers de si pernicieux , Pour armer contre moi tant d'auteurs furieux? Loin de les décrier, je les ai fait paraître : Et souvent, sans ces vers qui les ont fait connaître, Leur talent dans l'oubli demeurerait caché : Et qui saurait sans moi que Cotin a prêché? La satire ne sert qu'a rendre un fait illustre : ( î'esl une ombre au tableau qui lui donne du lustre. En le blâmant enfin, j'ai dit ce que j'en croi ;

I t tel qui m'en reprend , en pense autant que moi.

il a tort, dira l'un , pourquoi faut-il qu'il nomme? Attaquer Chapelain! ah! c'est un si bon homme! Balzac en fait l'éloge en cent endroits divers.

II est vrai, s'il m'eiU cru, qu'il n'eut point fait de vers. Il se tue à rimer : que n'écrit-il en prose?

Voilà ce que l'on dit. Et que dis-je autre chose? En blâmant ses écrits , ai-je d'un style affreux 1 tistillé sur sa vie un venin dangereux ? Ma muse, en l'attaquant, charitable et discrète, Sait de l'homme d'honneur distinguer le poète. Qu'on vante en lui la foi, l'honneur, la probité; Qu'on prise sa candeur et sa civilité ; Qu'il SOit <1oii\ , Complaisant , Officieux , sincère : On le \eui J'y souscris, et suis prêt à me taire. Mais que pour un modèle on montre ses écrits : Qu'il soit le mieux rente de tous les beaux esprits1; Comme roi des auteurs qu'on l'élève à l'empire; Ma bile alors s'échauffe, et je brûle d'écrire ; Et , s'il ne m'est permis de le dire au papier, J'irai creuser la terre, et , comme Ce barbier, Faire «lire aux roseaux par un nouvel organe :

■ L'une d« dernières pitres du grand Corneille, jouée sans

' ii IGC7.

1 ( Ehapi i.i m avait, de divers endroits, 8,000 lii te» de pension. Bon '■ - Son avariée était extrême, et, à sa mort, on trouva Cnej lui 50,000 écus,

Midas, le roi Midas, a des oreilles d'âne.

Quel tort lui fais-je enfin ? Ai-je par un écrit

Pétrifié sa veine et glacé son esprit ?

Quand un livre au Palais se vend et se débite ,

Que chacun par ses yeux juge de son mérite,

Que Bilaine ■ l'étalé au deuxième pilier,

Le dégoût d'un censeur peut-il le décrier?

En vain contre le Cid un ministre se ligue * ;

Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.

L'Académie en corps a beau le censurer :

Le public révolté s'obstine à l'admirer.

Mais lorsque Chapelain met une œuvre en lumière .

Chaque lecteur d'abord lui devient un Liniere3.

En vain il a reçu l'encens de mille auteurs;

Son livre en paraissant dément tous ses flatteurs.

Ainsi , sans m'accuser, quand tout Paris le joue,

Qu'il s'en prenne à ses vers , que Phébus désavoue ;

Qu'il s'en prenne à sa muse allemande en fran

Mais laissons Chapelain pour la dernière fois.

La satire, dit-on , est un métier funeste, Qui plaît à quelques gens, et choque tout le reste. La suite en est à craindre : en ce hardi métier La peur plus d'une fois fit repentir Régnier. Quittez ces vains plaisirs dont l'appât vous abuse •. A de plus doux emplois occupez votre muse ; Et laissez à Feuillet * réformer l'univers.

Et sur quoi donc faut-il que s'exercent mes vers? Irai-je dans une ode , en phrases de Malherbe , Troubler dans ses roseaux le Danube superbe ; Délivrer de Sion le peuple gémissant ; Faire trembler Memphis, ou pâlir le croissant ; Et , passant du Jourdain les ondes alarmées , Cueillir, mal à propos , les palmes Idumées? Viendrai-je en une églogue , entouré de troupeaux , Au milieu de Paris enfler mes chalumeaux , Et , dans mon cabinet assis au pied des hêtres, Faire dire aux échos des sottises champêtres? Faudra-t-ilde sang-froid, et sans être amoureux . Pour quelque Iris en l'air faire le langoureux , Lui prodiguer lea noms de soleil et d'aurore , Et toujours bien mangeant mourir par métaphore ? Je laisse aux doucereux ce langage affété Où s'endort un esprit de mollesse hébété.

La satire, en leçons, en nouveautés fertile. Sait seule assaisonner le plaisant et l'utile, Et, d'un vers qu'elle épure aux rayons du bon sens . Détromper les esprits des erreurs de leur temps. Elle seule, bravant l'orgueil et l'injustice, Va jusque sous le dais faire pâlir le n

' Libraire du Palais Bon

i Voyei 1'// I i 1' mie, par Pellisson. (Boil.)

I \uteur qui a eerit eonlre Chapelain. (Rii: '

• Fameux prédicateur, et chanoine deSaint-Cloud. <B"ii

ŒUVRES DE BOILEAl.

Et souvent sans rien craindre, à l'aide d'un bon mot, Va venger la raison des attentats d'un sot. C'est ainsi que Lucile * , appuyé de Lélie * , Fit justice en son temps des Cotins d'Italie, Et qu'Horace , jetant le sel à pleines mains , Se jouait aux dépens des Pelletiers romains. C'est elle qui , m'ouvrant le chemin qu'il faut suivre , M'inspira dés quinze ans la haine d'un sot livre; Et sur ce mont fameux où j'osai la chercher, Fortifia mes pas et m'apprit a marcher. C'est pour elle , en un mot , que j'ai fait voeu d'écrire. Toutefois, s'il le faut, je veux bien m'en dédire, Et, pour calmer enfin tous ces flots d'ennemis, Piéparer en mes vers les maux qu'ils ont commis. Puisque vous le voulez , je vais changer de style. Je le déclare donc : Quinault est un Virgile; Pradon comme un soleil en nos ans a paru ; Pelletier écrit mieux qu'Ablancourt3 ni Patru^; Cotin, à ses sermons traînant toute la terre , Fend les flotsd'auditeurs pour aller à sa chaire; Sofal est le phénix des esprits relevés ; Perrin5.... Bon, mon Esprit! courage! poursuivez. Mais ne voyez vous pas que leur troupe en furie Va prendre encor ces vers pour une raillerie ? Et Dieu sait aussitôt que d'auteurs en courroux, Que de rimeurs blessés s'en vont fondre sur vous ! Vous les verrez bientôt, féconds en impostures, Amasser contre vous des volumes d'injures; Traiter en vos écrits chaque vers d'attentat, Et d'un mot innocent faire un crime d'État6 . Vous aurez beau vanter le roi dans vos ouvrages, Et de ce nom sacré sanctifier vos pages ; Qui méprise Cotin n'estime point son roi, Et n'a, selon Cotin, ni Dieu, ni foi, ni loi. [nuire? Mais quoi! répondrez-vous, Cotin nous peut-il Et par ses cris enûn que saurait-il produire? Interdire à mes vers , dont peut-être il fait cas , L'entrée aux pensions où je ne prétends pas? Kon , pour louer un roi que tout l'univers loue , Ma langue n'attend point que l'argent la dénoue; Et , sans espérer rien de mes faibles écrits , L'honneur de le louer m'est un trop digne prix. On me verra touiours , sage dans mes caprices ,

1 Poète latin , satirique. (Boil.) — Ses Fragments ont été recueillis et commentés par François Douza.

2 Consul romain. (Boil.)

3 Nicolas Perrot d'AMancourt a traduit Thucydide, Xénophon , Lucien, les Commentaires de César, Tacite, et quelques discours de Cicéron. Il était de l'Académie française, et mourut en 1664.

4 Célèbre avocat au parlement de Paris , dont on a recueilli les plaidoyers.

' Auteurs médiocres. (Boil.)

6 Cotin, dans un de ses écrits, m'accusait d'être criminel de lèse-majesté divine et humaine. (Boil.)

De ce même pinceau dont j'ai noirci les vices , Et peint du nom d'auteur tant de sots revêtus , Lui marquer mon respect, et tracer ses vertus. Je vous crois ; mais pourtant on crie, on vous menace. Je crains peu, direz-vous, les braves du Parnasse. Hé! mon Dieu! craignez tout d'un auteur en courroux, Qui peut... — Quoi? — Jem'entends. — Mais encor? — Tai-

[sez-vous.

SATIRE X

AU LECTEUR

Voici enfin la satire qu'on me demande depuis si longtemps. Si j'ai tant tardé à la mettre au jour, c'est que j'ai été bien aise qu'elle ne parût qu'avec la nouvelle édition qu'on faisait de mon livre, où je voulais qu'elle fut insérée. Plusieurs de mes amis, à qui je l'ai lue, en ont parlé dans le monde avec de grands éloges, et ont publié que c'était la meilleure de mes satires. Ils ne m'ont pas en cela fait plaisir. Je connais le public : je sais que naturellement il se révolte contre ces louanges outrées qu'on donne aux ouvrages avant qu'ils aient paru , et que la plupart des lecteurs ne lisent ce qu'on leur a élevé si haut qu'avec un dessein formé de le rabaisser.

Je déclare donc que je ne veux point profiter de ces discours avantageux; et non-seulement je laisse au public son jugement libre, mais je donne plein pouvoir à tous ceux qui ont tant critiqué mon ode sur Namur, d'exercer aussi contre ma satire toute la rigueur de leur critique. J'espère qu'ils le feront avec le même succès ; et je puis les assurer que tous leurs discours ne" m'obligeront point à rompre l'espèce de vœu que j'ai fait de ne jamais défendre mes ouvrages, tant qu'on n'en attaquera que les mots et les syllabes. Je saurai fort bien soutenir contre ces censeurs Homère, Horace, Virgile, et tous ces autres grands personnages dont j'admire les écrits : mais pour mes écrits , que je n'admire point , c'est à ceux qui les approuveront à trouver des raisons pour les défendre. C'est tout l'avis que j'ai à donner ici au lecteur.

La bienséance néanmoins voudrait , ce me semble , que je fisse quelque excuse au beau sexe de la liberté que je me suis donnée de peindre ses vices : mais, au fond, toutes les peintures que je fais dans ma satire sont si générales , que, bien loin d'appréhender que les femmes s'en offensent , c'est sur leur approbation et sur leur curiosité que je fonde la plus grande espérance du succès de mon ouvrage. Une chose au moins dont je suis certain qu'elles me loueront , c'est d'avoir trouvé moyen , dans une matière aussi délicate qu'est celle que j'y traite, de ne pas laisser échapper un seul mot qui put le moins du monde blesser la pudeur. J'espère donc que j'obtiendrai aisément ma grâce , et qu'elles ne seront pas plus choquées des prédications que je fais contre leurs défauts dans cette satire, que des satires que les prédicateurs font tous les jours en chaire contre ces mômes défaut-.

SATIRES

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