LES FEMMES
Enfin bornant le cours de tes galanteries , Alcippe, il est donc vrai , dans peu tu te maries : Sur l'argent, c'est tout dire , on est déjà d'accord; Ton beau-père futur vide son coffre-fort; Et déjà le notaire a, d'un style énergique, Griffonné de ton joug l'instrument authentique*. C'est bien fait. Il est temps de fixer tes désirs. Ainsi que ses chagrins l'hymen a ses plaisirs : Quellejoie, en effet , quelle douceur extrême , De se voir caressé d'une épouse qu'on aime! De s'entendre appeler petit cœur, ou , mon bon ! De voir autour de soi croître dans sa maison, Sous les paisibles lois d'une agréable mère , De petits citoyens dont on croit être père ! [cer
Quel charme, au moindre mal qui nous vient mena- De la voir aussitôt accourir, s'empresser, S'effrayer d'un péril qui n'a point d'apparence, Et souvent de douleur se pâmer par avance! Car tu ne seras point de ces jaloux affreux , Habiles à se rendre inquiets, malheureux, Qui , t;mdis qu'une épouse à leurs yeux se désole , Pensent toujours qu'un autre en secret la console. Mais quoi ! je vois déjà que ce discours t'aigrit. Charmé de Juvénal ' , et plein de son esprit, \ rue/- vous, diras-tu, dans une pièce outrée, Comme lui nous chanter que, « des le temps de Rhée3,
I j chasteté déjà , la rougeur sur le front , \\,ui eh./, les humains reçu plus d'un affront; Qu'on vit avec le fer naître les injustices , [/impiété , l'orgueil et tous les autres vices : Mais ipie la bonne foi dans l'amour conjugal N'alla point jusqu'au temps du troisième métal-*? » Ces mots ont dans sa bouche une emphase admirable: Mais, je vous «lirai . moi, sans alléguer la Fable, Que si sous \(l;un même, et loin avant Noé,
Le \ ice audacieux . des nommes avoué,
\ li triste innocence en tous lieux lit la guerre,
II demeura pourtant <lc l'honneur sur la terre : Qu'aux temps le.s plus féconds en l'hryncs, en Laïs5,
1 Instrument, en style de pratique, veut dire toutes sortes de contrats.
> Juvénal a fait une saUrecontrelesfemmes. Bon..) — C'est
'■ vi de luvénal.
• L'un des noms de Cybèle, QUe du c ici et de la Terre, et femme de Saturne.
!< - On commencement de cette satire. Bon b i i .■( »ui\.
s Phryné, courtisane d'Athènes. —Lais, courtisane de G
rlnthe. Bon . — La première, qui vivait trois siècles Bvanl
I rist, avait acquis de si grandi s richesses, qu'elle offril
i s ses frais la ville de Thèbes. Suivant Aolu-Gelle,
qui . p.ir le prix excessif qu'elle mil à ses fav< on .
donna lieu au proverbe: Ne va pat qui veut à Corinthe. Dé-
mosttlène y lit an voyage inutile
Plus d'une Pénélope ' honora son pays ;
Et que, même aujourd'hui sur ce fameux modèle ,
On peut trouver encor quelque femme fidèle.
Sans doute , et dans Paris , si je sais bien compter, Il en est jusqu'à trois2 que je pourrais citer. Ton épouse dans peu sera la quatrième : Je le veux croire ainsi. Mais, la chasteté même Sous ce beau nom d'épouse entrât-elle chez toi . De retour d'un voyage, en arrivant. croisHnoi , Fais toujours du loais avertir la maîtresse. Tel partit tout baigné des pleurs de sa Lucrèce , Qui, faute d'avoir pris ce soin judicieux, Trouva... tu sais 3. — Je sais que d'un conte odieux Vous avez comme moi sali votre mémoire. Mais laissons la , dis-tu , Joconde et son histoire : Du projet d'un hymen déjà fort avancé, Devant vous aujourd'hui criminel dénoncé, Et mis sur la sellette aux pieds de la critique, Je vois bien tout de bon qu'il faut que je m'explique.
Jeune autrefois par vous dans le monde conduit J'ai trop bien profité pour n'être pas instruit A quels discours malins le mariage expose : Je sais que c'est un texte où chacun fait sa glose ; Que de maris trompés tout rit dans l'univers . Épigrammes, chansons, rondeaux, fables en vers Satire, comédie; et , sur cette matière, J'ai vu tout ce qu'ont fait la Fontaine et Molière ; J'ai lu tout ce qu'ont dit Villon et Saint-Gelais •*, Arioste, Marot, Boccace, Rabelais; Et tous ces vieux recueils de satires naïves5 , Des malices du sexe immortelles archives. Mais, tout bien balancé, j'ai pourtant reconnu Que de ces contes vains le monde entretenu :Ven a pas de l'hymen moins vu fleurir l'usage; Que sous ce joug moqué tout a la fin s'ensage; Qu'ace commun lilet les railleurs mêmes pris , Ont été très-souvent de commodes mari.-: Et que, pour être heureux sous ce joug salutaire , Tout dépend, cm m mot. du In m choix qu'on sait faire. Enfin il faut ici parler de bonne foi : le fieilHs", et ne puis regarder sans effroi Ces neveux affamés dont l'importun \ ic De mon bien à mes yeux fait déjà le pari .le crois déjà les voir, au moment annoncé . Qu'a la fin sans retour leur cher oncleest passé, \oje.
Sur quelques pleurs forcés qu'ils auront sois qu'on
' Feinuie d'I l\ »r . Cil.l.re |..,r - i li.l. lité .1 '"Il epoUX.
: Ceci esl dit Qgurémenl Bon») miiimmii a l'histoire de Joconde, mise en ren par la Fontaine.
I Poètes français du quinzième sierie. i.e véritable nom du premier était Corbueil. D fit plus de bru! I encore par ses friponneries que par -
Les Contes de la Reine de Navarre, etc Bon
Se faire consoler du sujet de leur joie. Je nie fais un plaisir , à ne vous rien celer, De pouvoir, moi vivant , dans peu les désoler, Et, trompant un espoir pour eux si plein de char- Arracher de leurs yeux de véritables larmes, [mes , Vous dirai-je encor plus? Soit faiblesse ou raison, Je suis las de me voir le soir en ma maison Seul avec des valets , souvent voleurs et traîtres , Et toujours, à coup sûr, ennemis de leurs maîtres ; Je ne me couche point qu'aussitôt dans mon lit Un souvenir fâcheux n'apporte à mon esprit Ces histoires de morts lamentables , tragiques ■ , Dont Paris tous les ans peut grossir ses chroniques. Dépouillons-nous ici d'une vaine fierté.
Nous naissons, nous vivons, pour la société; A nous-mêmes livrés dans une solitude , Notre bonheur bientôt fait notre inquiétude ; Et , si durant un jour notre premier aïeul , Plus riche d'une côte, avait vécu tout seul , Je doute , en sa demeure alors si fortunée , S'il n'eût point prié Dieu d'abréger la journée. N'allons donc point ici réformer l'univers, Ni , par de vains discours et de frivoles vers Étalant au public notre misanthropie, Censurer le lien le plus doux de la vie. Laissons là, croyez-moi, le monde tel qu'il est. Uhyménée est un joug , et c'est ce qui m'en plaît : L'homme, en ses passions toujours errant sans guide, A besoin qu'on lui mette et le mors et la bride ; Son pouvoir malheureux ne sert qu'à le gêner ; Et, pour le rendre libre, il le faut enchaîner. C'est ainsi que souvent la main de Dieu l'assiste.
Ha! bon! voilà parler en docte janséniste, Alcippe ; et , sur ce point si savamment touché , Desmâres ■ dans Saint-Roch 3 n'aurait pas mieux prê- Mais c'est trop t'insulter ; quittons la raillerie ; [ ché. Parlons sans hyperbole et sans plaisanterie. Tu viens de mettre ici l'hymen en son beau jour : Entends donc ; et permets que je prêche à mon tour.
L'épouse quetuprends,sanstache en sa conduite, Aux vertus, m'a-t-ondit,dansPort-RoyaHinstruite, Aux lois de son devoir rèele tous ses désirs. Mais qui peut t'assurer qu'invincible aux plaisirs, Chez toi , dans une vie ouverte à la licence, Elle conservera sa première innocence?
Par toi-même bientôt conduite à l'Opéra, De quelle air penses-tu que ta sainte verra
1 Blandin et du Rosset ont composé ces histoires. (Boil.)
1 Célèbre prédicateur. (Boil.)
3 Paroisse de Paris. (Boil.)
■* Maison religieuse ou la plupart des filles de condition étaient élevées. Elle fut persécutée et supprimée comme Janséniste, en 17 la
D'un spectacle enchanteur la pompe harmonieuse, Ces danses , ces héros à voix luxurieuse; Entendra ces discours sur l'amour seul roulants, Ces doucereux Renauds, ces insensés Rolands, [me, Saura d'eux qu'à l'Amour, comme au seul Dieu suprê- On doit immoler tout , jusqu'à la vertu même • ; Qu'on ne saurait trop tôt se laisser enflammer ; Qu'on n'a reçu du ciel un cœur que pour aimer; Et tous ces lieux communs de morale lubrique Que Lulli 2 réchauffa des sons de sa musique ? Mais de quels mouvements , dans son coeur excités , Sentira-t-elle alors tous ses sens agités ! Je ne te réponds pas qu'au retour, moins timide , Digne écolière enfin d'Angélique et d' Armide , Elle n'aille à l'instant , pleine de ces doux sons , Avec quelque Médor pratiquer ces leçons 3.
Supposons toutefois qu'encore fidèle et pure Sa vertu de ce choc revienne sans blessure. Bientôt de ce grand monde où tu vas l'entraîner, Au milieu des écueils qui vont l'environner, Crois-tu que, toujours ferme aux bords du précipice, Elle pourra marcher sans que le pied lui glisse; Que, toujours insensible aux discours enchanteurs D'un idolâtre amas déjeunes séducteurs, Sa sagesse jamais ne deviendra folie?
D'abord tu la verras, ainsi que dans Clélie , Recevant ses amants sous le doux nom d'amis 4, S'en tenir avec eux aux petits soins 5 permis; Puis bientôt en grande eau sur le fleuve de Tendre , Naviguer à souhait , tout dire et tout entendre. Et ne présume pas que Vénus , ou Satan , Souffre qu'elle en demeure aux termes du roman : Dans le crime il suffit qu'une fois on débute; Une chute toujours attire une autre chute. L'honneur est comme uneîle escarpée et sans bords : On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors. Peut-être avant deux ans , ardente à te déplaire , Éprise d'un cadet 6 , ivre d'un mousquetaire, Nous la verrons hanter les plus honteux brelans, Donner chez la Cornu 1 rendez-vous aux galants ;
1 Maxime fort ordinaire dans les opéras de Quinault, (Bon.) 1 Jean-Baptiste Lulli , né à Florence en 1633 , quitta sa patrie de bonne heure , et vint s'établir à Paris où il mourut en
3 Voyez les opéras de Quinault , intitulés Roland et armide. (Boil.)
4 Roman de Clélie, et autres romans du même auteur *. (Boil.)
5 Petits Soins est un des villages du pays de Tendre. Voyez Clélie , première partie.
6 Cadet est ici pour jeune : officier. Ce mot servait alors à désigner les puînés de famille noble.
'Une infâme, dont le nom était alors connu de tout le monde. (Boil.)
* Mademoiselle de Scudéri.
SATIRES
De Phèdre dédaignant la pudeur enfantine, Suivre à front découvert Z.... ' et Messaline ' ; Compter pour grands exploits vingt hommes ruinés , Blessés, battus pour elle, et quatre assassinés : I ki|i heureux si , toujours femme désordonnée , Sans mesure et sans règle au vice abandonnée, Par cent traits d'impudence aisés à ramasser, Elle t'acquiert au moins un droit pour la chasser!
Mais que deviendras-tu si , folle en son caprice , N'aimant que le scandale et l'éclat dans le vice , Bien moins pour son plaisir que pour t'inquiéter, Au fond peu vicieuse , elle aime à coqueter ? Entre nous, verras-tu d'un esprit bien tranquille Chez ta femme aborder et la cour et la ville? Hormis toi, tout chez toi rencontre un doux accueil: L'un est payé d'un mot, et l'autre d'un coup d'œil. Ce n'est que pour toi seul qu'elle est iière et chagrine : Aux autres elle est douce , agréable, badine ; ( l'esl pour eux qu'elle étale et l'or et le brocard , Que chez toi se prodigue et le rouge et le fard , Et qu'une main savante, avec tant d'artifice, Bâtit de ses cheveux le galant édifice. [jour.
Dans s;i chambre, crois-moi, n'entre point tout le Si tu peux posséder ta Lucrèce 3 à ton tour, Attends, discret mari, que la belle en cornette Le soir ait étale son teint sur la toilette; Et dans quatre mouchoirs, de sa beauté salis, Envoie au blanchisseur ses roses et ses lis. Alors tu peux entrer : mais, sage en sa présence, Ne \a pas murmurer de sa folle dépense. D'abord, l'argent en main, paye et vite et comptant. Mais non , fais mine un peu d'en être mécontent , Pour la voir aussitôt, de douleur oppressée , Déplorer sa vertu si mal récompensée.
I n mari ne veut pas fournir à ses besoins! Jamais femme, après tout , a-t-elle codté moins? A cinq cents louis d'or, tout au plus chaque année , Sa dépense en habits n'est-elle pas bornée? Que répondre? Je vois qu'a de si justes cris, Toi-même convaincu, déjà tu t'attendris, Tout prêt a la laisser, pourvu qu'elle s'apaise, Dans ton coffre, à pleins sacs, puiser tout à soû aise.
A quoi bon , en effet , t'alarmer de si peu? Eh ! que serait-ce donc si le démon du jeu Versant dans son esprit sa ruineuse rage, Tous les jours, mis par elle à deux doigtsdu naufrage, Tu voyais tous tes biens, au sort abandonnés,
' La plupart îles Commentateurs pensent que, par cette Initiale, Boileau a voulu dépayser le lecteur.
ne. femme de l'empereur ( laude.csl famrti.se par .-■ - débordements.
1 Jeune Romaine Célèbre par sa chasteté.
Devenir le butin d'un pique ' ou d'un sonnez ' ? Le doux charme pour toi de voir chaque journée, De nobles champions ta femme environnée, Sur une table longue et façonnée expi i D'un tournoi de bassette 3 ordonner les apprêts! Ou, si par un arrêt la grossière police D'un jeu si nécessaire interdit l'exercice, Ouvrir sur cette table un champ au lansquenet . Ou promener trois dés chassés de son cornet : Puis sur une autre table, avec un air plus sombre , S'en aller méditer une vole au jeu d'hombre; S'écrier sur un as mal à propos jeté ; Se plaindre d'un gàno 4 qu'on n'a point écoute ? Ou, querellant tout bas le ciel qu'elle regarde . A la bête gémir d'un roi venu sans siarde! Chez elle , en ces emplois , l'aube du lendemain Souvent la trouve encor les cartes à la main : Alors, pour se coucher les quittant, non sans peine, Elle plaint le malheur de la nature humaine , Qui veut qu'en un sommeil , où tout s'ensevelit , Tant d'heures sans jouer se consument au lit. Toutefois en partant la troupe la console, Et d'un prochain retour chacun donne parole. C'est ainsi qu'une femme en doux amusements Sait du temps qui s'envole employer les moments; C'est ainsi que souvent par une forcén%e Une triste famille à l'hôpital traînée Voit ses biens en décret sur tous les murs écrits , De sa déroute illustre effrayer tout Paris.
Mais que plutôt son jeu mille fois te ruine, Que si la famélique et honteuse lésine Venant mal à propos la saisir au collet , Elle, te réduisait à vivre sans valet , Comme ce magistrat 5 de hideuse mémoire Dont je veux bien ici te crayonner l'histoire.
Dans la robe on vantait son illustre maison. Il était plein d'esprit, de sens et de raison; Seulement pour l'argent un peu trop de faiblesse De ces vertus en lui ravalait la noblesse. Sa table toutefois, sans superfluité .
N'avait rien que d'honnête en sa frugalité : Chez lui deux bons chevaux , de pareille encolure . Trouvaient dans l'écurie une pleine pâture. Et, du foin que leur bouche au râtelier laissait.
1 Terme .lu Jeu île piquet Bon 0
1 Terme du jeu de trictrac. | BOIL.)
■ //<•, lansquenet, hombre, noms de différents jeux de cartel successivement Introduits en France par les Italiens.
• i • rineilu jeu d'hombre. Bon
' I.e lieutenant criminel i ardieu. Bon . — Jacques Tardieu, neveu deJadqaes Gillot, l'un des principaux auteurs de la Satire v nippée, épousa Marie Perrier, fille d'un ministre protestanl qui depuis abjura le calvinisme. Ces deux époux furent au— i fameux par leur avarice que par leur lin tragique.
De surcroit une mule « encore se nourrissait. Mais cette soif de l'or qui le brûlait dans l'âme Le fit enfin songer à choisir une femme , Et l'honneur dans ce choix ne fut point regardé. Vers son triste penchant son naturel guidé Le fit, dans une avare et sordide famille, Chercher un monstre affreux sous l'habit d'une fille; Et , sans trop s'enquérir d'où la laide venait , Il sut, ce fut assez, l'argent qu'on lui donnait. Rien ne le rebuta ; ni sa vue éraillée , Ni sa niasse de chair bizarrement taillée; Et trois cent mille francs avec elle obtenus La firent à ses yeux plus belle que Vénus. Il l'épouse; et bientôt son hôtesse nouvelle, Le prêchant, lui fit voir qu'il était, au prix d'elle, Un vrai dissipateur, un parfait débauché. Lui-même le sentit, reconnut son péché, Se confessa prodigue, et, plein de repentance, Offrit sur ses avis de régler sa dépense. Aussitôt de chez eux tout rôti disparut, Le pain bis , renfermé , d'une moitié décrut : Les deux chevaux, la mule, au marché s'envolèrent: Deux grands laquais , à jeun , sur le soir s'en allèrent ; De ces coquins déjà l'on se trouvait lassé, Et, pour n'en plus revoir, le reste fut chassé. Deux servantes déjà , largement souffletées , Avaient à coups de pied descendu les montées, Et , se voyant enfin hors de ce triste lieu , • Dans la rue en avaient rendu grâces à Dieu. Un vieux valet restait , seul chéri de son maître, Que toujours il servit, et qu'il avait vu naître, Et qui de quelque somme amassée au bon temps Vivait encore chez eux , partie à ses dépens. Sa vue embarrassait; il fallut s'en défaire : Il fut de la maison chassé comme un corsaire. Voilà nos deux époux sans valets, sans enfants , Tout seuls dans leur logis libres et triomphants. Alors on ne mit plus de borne à la lésine : On condamna la cave, on ferma la cuisine; Pour ne s'en point servir aux plus rigoureux mois , Dans le fond d'un grenier on séquestra le bois. L'un et l'autre dès lors vécut à l'aventure Des présents qu'à l'abri de la magistrature Le mari quelquefois des plaideurs extorquait, Ou de ce que la femme aux voisins escroquait.
Mais, pour bien mettre ici leur crasse en tout son Il faut voir du logis sortir ce couple illustre ; [ lustre, Il faut voir le mari tout poudreux , tout souillé, Couvert d'un vieux chapeau de cordon dépouillé,
* Avant l'usage des carrosses, la mule était la monture ordinaire des magistrats, et les soulageait dans l'exercice de quelques-unes de leurs fonctions. Celles de Tardicu consistaient à accompagner les criminels jusqu'à l'éehafaud.
Et de sa robe, en vain de pièces rajeunie, A pied dans les ruisseaux traînant l'ignominie. Mais qui pourrait compter le nombre de haillons, De pièces , de lambeaux , de sales guenillons , De chiffons ramassés dans la plus noire ordure, Dont la femme aux bons jours composait sa parure ? Décrirai-je ses bas en trente endroits percés, Ses souliers grimaçants vingt fois rapetassés , Ses coiffes d'où pendait au bout d'une ficelle Un vieux masque1 pelé presque aussi hideux qu'elle? Peindrai-je son jupon bigarré de latin, Qu'ensemble composaient trois thèses de satin : Présent qu'en un procès sur certain privilège Firent à son mari les régents d'un collège ; Et qui , sur cette jupe à maint rieur encor, Derrière elle faisait dire Abgumentabob?
Mais peut-être j'invente une fable frivole. Déments donc tout Paris , qui , prenant la parole , Sur ce sujet encor de bons témoins pourvu , Tout prêt à le prouver, te dira : Je l'ai vu ; Vingt ans j'ai vu ce couple , uni d'un même vice, A tous mes habitants montrer que l'avarice Peut faire dans les biens trouver la pauvreté , Et nous réduire à pis que la mendicité. Des voleurs, qui chez eux pleins d'espérance entré De cette triste vie enfin les délivrèrent : [rent » Digne et funeste fruit du nœud le plus affreux Dont l'hymen ait jamais uni deux malheureux!
Ce récit passe un peu l'ordinaire mesure : Mais un exemple enfin si digne de censure Peut-il dans la satire occuper moins de mots? Chacun sait son métier. Suivons notre propos. Nouveau prédicateur aujourd'hui, je l'avoue, Écolier ou plutôt singe de Bourdaloue 3 , Je me plais à remplir mes sermons de portraits. En voilà déjà trois peints d'assez heureux traits : La femme sans honneur, la coquette et l'avare. Il faut y joindre encor la revêche bizarre, Qui , sans cesse , d'un ton par la colère aigri , Gronde, choque, dément , contredit un mari. Il n'est point de repos ni de paix avec elle : Son mariage n'est qu'une longue querelle. Laisse-t-elle un moment respirer son époux , Ses valets sont d'abord l'objet de son courroux ; Et sur le ton grondeur lorsqu'elle les harangue, Il faut voir de quels mots elle enrichit la langue : Ma plume ici , traçant ces mots par alphabet , Pourrait d'un nouveau tome augmenter Richelet < .
1 La plupart des femmes portaient alors un masque de velours noir lorsqu'elles sortaient. (Bon..)
2 Le lieutenant criminel et sa femme furent assassinés , dans leur maison , le 24 août 16G5.
3 Célèbre jésuite. (Boil.)
4 Auteur qui a donné un dictionnaire français. (BoiL.)
SATIBES.
1 ii crains peu d'essuyer cette étrange furie : En trop bon lieu, dis-tu , ton épouse nourrie Jamais de tels discours ne te rendra martyr. Mais, eût-elle sucé la raison dans Saint-Cyr " , Crois-tu que d'une fille humble, honnête, charmante, L'hymen n'ait jamais fait de femme extravagante? Combien n'a-t-on point vu de belles aux doux yeux , \\iiu le mariage anges si gracieux, Tout à coup se changeant en bourgeoises sauvages, Vrais di nions, apporter l'enfer dans leurs ménages, Et, découvrant l'orgueil de leurs rudes esprits, Sous leur fontaoge 2 altière asservir leurs maris!
Et puis, quelque douceur dont brille ton épouse, Penses-tu , si jamais elle de\ ient jalouse , Que son àme livrée à ses tristes soupçons De la raison encore écoute les leçons?
Alors, Alcippe, alors, tu verras de ses œuvres : Résous-toi , pauvre époux , à vivre de couleuvres ; A la voir tous les jours, dans ses fougueux accès, A ton geste, à ton rire intenter un procès ; Soin eut , de ta maison gardant les avenues, I .es elie\ eus hérissés , t'attendre au coin des rues ; Te trouver en des lieux de vingt portes fermés , El . partout où tu vas, dans ses yeux enflammés T offrir non pas d'Isis la tranquille Euménide 3, Mais la vraie AJecto (peinte dans l'Enéide, l n tison à la main , chez le roi Latinus, Soufflant sa rage au sein d'Amate et de Turnus.
Mais quoi! je chausse ici le cothurne tragique. Reprenons au plus tôt le brodequin comique, Et d'objets moins affreux songeons à te parler. Dis-moi donc, laissant la cette folle hurler,
commodes-tu mieux de ces douces Menades 5 Qui, dans leurs vains chagrins, sans mal toajoors malades, Se font, des mois entier.-, sur un lit effronté, Traiter d'une visible et parfaite santé; Et douze fois par jour, dans leur molle indolence, \u\ yeux de leur maris tombent en défaillance? Quel SUJel , dira l'un , peut donc si fréquemment Mettre ainsi cette belle aux bords du monument? La Parque, ravissanl ou son Bis ou sa Mlle, \-t-ell.' moissonné l'espoir de sa famille? Non : il esl question de réduire un mari a chasser un valet dans la maison chéri , Et qui, parce qu'il plaît, a trop su lui déplaire;
1 Célèbre maison près de Versailles où l'on élève un «raïul nombre de jeunes demoiselles. (Boil.) — EUe fut fondée en I6M |ur madame de Maintenon.
tun nœud de ruban que les femmes mettent |ur le devant de l.i tète pour attacher leur coiffure. (Bon..)
• Furie dans l'opéra d'iris, qui demeure presque toujours a nr rien Bure. (Boil.)
Ij - furies. (Bon..)
hantes. (Boa.) -Ondonnaitcenomaui femmesqul célébraient les orgies de Bacchus.
Ou de rompre un voyage utile et nécessaire, Mais qui la priverait huit jours de ses plaisirs, Et qui , loin d'un galant , objet de ses désirs... Oh! que, pour la punir de cette comédie, Ne lui vois-je une vraie et tri-te maladie! [jours . Mais ne nous fâchons point. Peut-être avant deux Courtois et Deniau ' , mandes a son secours, Digne ouvrage de l'art dont Hippocrate traite, Lui sauront bien ôter eette santé d'athl t ■-. Pour consumer l'humeur qui fait -on embonpoint , Lui donner saaement le mal qu'elle n'a point ; Et, fuyant de Pagon ' les maximes énormi Au tombeau mérité la mettre dans les formes. Dieu veuille avoir son àme, et nous délivrer d'eux ! Pour moi , grand ennemi de leur art hasardeux , Je ne puis cette fois que je ne les excuse. Mais à quels vains discours est-ce que je m'amuse? Il faut , sur des sujets plus grands , plus curieux , Attacher de ce pas ton esprit et tes veux.
Qui s'offrira d'abord? Bon, c'est cette savante Qu'estime Roberval, et que Sauveur fréquente 3. D'où vient qu'elle a l'œil trouble et le teint si terni ? C'est que sur le calcul , dit-on , de Cassini * , Un astrolabe en main , elle a dans sa gouttière , A suivre Jupiter : passé la nuit entière. Gardons de la troubler. Sa science, je CTOÎ , Aura pour s'occuper ce jour plus d'un emploi : D'un nouveau microscope on doit . en sa présence, Tantôt chez Dalancé6 faire l'expérience, Puis d'une femme morte avec son embrvon Il faut chez du Verney 7 voir la dissection. Rien n'échappe aux regards de notre curieuse.
M. ii> qui \ ient sur ses pas ? C'est une précieuse , Reste de ces esprits jadis si renommés Que d'un coup de son art Molière a diffames 8. De tous leurs sentiments cette noble hériti Maintient encore ici leur secte façoniuère. C'est chez elle toujours que les fades auteurs
s'en vont se consoler du mépris des lecteurs.
Elle y reçoit leur plainte , et sa docte demeure Aux Perrins, aux Coras< esl ouverte à toute heure. Là du faux bel esprit se tiennent les bureaux : La tous les vers s ml b "i>. pourvu qu'ils — ■ * î * - 1 » t ooovi Au mauvais goût public la belle y fait la guerre :
Médecins de Paris. f>- >i i .) 1 Premier médecin du roi. Bon
■Dluslres matbématicieos. Bon») —Joseph Saurai fut choisi pour ens ïgner les mathématiques au roi d'Espagne Philippe \ < t au prince Eugène. 4 Fameux astronome. Boudes sept planètes Bon ' ( hez qui on faisait beaucoup d'exp ntioces il<' physique.
(Boa.) 7 Médecin du n>i connu pour être liés-savant ii.in> l'anatomie Bon .
i B Vi.viv la eomédie des Précieiuet. Bon»!
Plaint Pradon opprimé des sifflets du parterre; Rit des vains amateurs du grec et du latin ; Dans la balance met Aristote et Cotin; Puis, d'une main encor plus fine et plus habile, Pèse sans passion Chapelain et Virgile ; Remarque en ce dernier beaucoup de pauvretés , Mais pourtant confessant qu'il a quelques beautés; Ne trou\ e en Chapelain , quoi qu'ait dit la satire , Autre défaut , sinon qu'on ne le saurait lire ; Et, pour faire goûter son livre à l'univers, Croit qu'il faudrait en prose y mettre tous les vers. A quoi bon m'étaler cette bizarre école De mauvais sens , dis-tu , prêché par une folle ? De livres et d'écrits bourgeois admirateur, Vais-je épouser ici quelque apprentie auteur? Savez-vous que l'épouse avec qui je me lie Compte entre ses parents des princes d'Italie; Sort d'aïeux dont les noms ?. . . Je t'entends , et je voi D'oii vient que tu t'es fait secrétaire du roi : Il fallait de ce titre appuyer ta naissance. Cependant, t'avouerai-je ici mon insolence? Si quelque objet pareil chez moi , deçà les monts, Pour m'épouser entrait avec tous ces grand noms , Le sourcil rehaussé d'orgueilleuses chimères; Je lui dirais bientôt : Je connais tous vos pères ; Je sais qu'ils ont brillé dans ce fameux combat Où sous l'un des Valois Enghien sauva l'État. D'IIoziern'enconvientpas: mais quoi qu'il en puisse Je ne suis point si sot que d'épouser mon maître, [être A insi donc , au plus tôt délogeant de ces lieux , Allez princesse ; allez , avec tous vos aïeux , Sur le pompeux débris des lances espagnoles, Coucher, si vous voulez, aux champs de Cérisoles1 ; Ma maison ni mon lit ne sont point faits pour vous.
J'admire , poursuis-tu, votre noble courroux. Souvenez-vous pourtant que ma famille illustre De l'assistance au sceau 2 ne tire point son lustre; Et que, né dans Paris de magistrats connus, Je ne suis point ici de ces nouveaux venus , De ces nobles sans nom , que , par plus d'une voie , La province souvent en guêtres nous envoie. Mais eussé-je comme eux des meuniers pour parents , Mon épouse vînt-elle encore d'aïeux plus grands , On ne la verrait point , vantant son origine, A son triste mari reprocher la farine.
Son cœur, toujours nourri dans la dévotion, De trop bonne heure apprit l'humiliation : Et, pour vous détromper de la pensée étrange Que l'hymen aujourd'hui la corrompe et la change,
1 Combat de Cérisoles, gagné par le duc d'Enghien en Italie. (Boil.) — Sur les Espagnols le i avril 15VI.
■ Une des principales fonctions des secrétaires du roi était d'assister au sceau dans les chancelleries.
Sachez qu'en notre accord elle a , pour premier point
Exigé qu'un époux ne la contraindrait point
A traîner après elle un pompeux équipage ,
Ni surtout de souffrir, par un profane usage ,
Qu'a l'église jamais , devant le Dieu jaloux,
Un fastueux carreau soit vu sous ses genoux, [te....
Telle est l'humble vertu qui, dans son âme einprein-
Je le vois bien, tu vas épouser une sainte; Et dans tout ce grand zèle il n'est rien d'affecté. Sais-tu bien cependant, sous cette humilité, L'orgueil que quelquefois nous cache une bigote, Alcippe, et connais-tu la nation dévote? Il te faut de ce pas en tracer quelques traits , Et par ce grand portrait finir tous mes portraits.
A Paris , à la cour on trouve , je l'avoue , Des femmes dont le zèle est digne qu'on le loue, Qui s'occupent du bien, en tout temps, en tout lieu. J'en sais une , chérie et du monde et de Dieu , Humble dans les grandeurs, sage dans la fortune , Qui gémit , comme Esther, de sa gloire importune , Que le vice lui-même est contraint d'estimer, Et que sur ce tableau d'abord tu vas nommer». Mais pour quelques vertus si pures, si sincères, Combien y trouve-t-on d'impudentes faussaires , Qui , sous un vain dehors d'austère piété , De leurs crimes secrets cherchent l'impunité, Et couvrent de Dieu même, empreint sur leur visage De leurs honteux plaisirs l'affreux libertinage! N'attends pas qu'à tes yeux j'aille ici l'étaler; Il vaut mieux le souffrir que de le dévoiler. De leurs galants exploits les Bussis, les Brantômes Pourraient avec plaisir te compiler des tomes : Mais pour moi, dont le front trop aisément rougit , Ma bouche a déjà peur de t'en avoir trop dit. Rien n'égale en fureur, en monstrueux caprices, Une fausse vertu qui s'abandonne aux vices. De ces femmes pourtant l'hypocrite noirceur Au moins pour un mari garde quelque douceur. Je les aime encor mieux qu'une bigote altière , Qui , dans son fol orgueil , aveugle et sans lumière A peine sur le seuil de la dévotion, Pense atteindre au sommet de la perfection ; Qui du soin qu'elle prend de me gêner sans cesse Va quatre fois par mois se vanter à confesse; Et, les yeux vers le ciel , pour se le faire ouvrir, Offre à Dieu les tourments qu'elle me fait souffrir. Sur cent pieux devoirs aux saints elle est égale; Llle lit Rodriguez», fait l'oraison mentale, Va pour les malheureuxquêter dans les maisons ,
1 Madame de Maintenon.
1 Jésuite espagnol , auteur du Traité de ta perfection chrétienne, traduit en français par l'abbé Régnier-Desmaresl.
SATIRES
liante les hôpitaux , visite les prisons,
Tous les jours a l'église entend jusqu'à six messes :
MaU il'' combattre en elle et dompter ses faiblesses,
Sur le lard, sur le jeu, vaincre sa passion,
Mettre M frein a son luxe, à son ambition ,
Kt soumettre l'orgueil de son esprit rebelle,
C'est ce qu'en vain le ciel voudrait exiger d'elle.
Et peut-il, dira-t-elle, en effet l'exiger?
Elle a son directeur, c'est à lui d'en juger :
Il faut, sans différer, savoir ce qu'il en pense.
lîon ! vers nous à propos je le vois qui s'avance.
Qu'il parait bien nourri ! Quel vermillon! quel teint!
Le printemps dans sa fleur sur son visage est peint.
<.. pendanl . à l'entendre, il se soutient à peine;
Il eut encore hier la fièvre et la migraine : [ter,
Et, sans les prompts secours qu'on prit soin d'appor-
II serait sur son lit peut-être a trembloter.
Mais de.tous les mortels, grâce aux dévotes âmes,
Nul n'est si bien soigné qu'un directeur de femmes.
Quelque léger dégoût vient-il le travailler,
Une froide vapeur le fait-elle bâiller,
Un escadron coiffe d'abord court à son aide :
L'unechauffe unbouillon , l'autre apprête un remède;
Chez lui sirops exquis, ratafias vantés,
ConfitUre8 surtout , volent fie tous côtés :
Carde tous mets sucrés., secs, en pâte, ou liquides, Les estomacs dévots toujours furent avides : Le premier massepain pour eux, je crois, se fit, El le premier citron à Rouen fut confit ».
Notre docteur bientôt va lever tousses doutes; Du paradis pour elle il aplanit les routes, Et , loin sur ses défauts de la mortifier. Lui-même prend le soin delà justifier.
• Pourquoi vous alarmer d'une vaine censure? Du rouge qu'on vous voit on s'étonne, on murmure: Mais a-t-on, dira-t-il , sujet de s'étonner? Est-ce qu'à faire peur on veut vous condamner? \u\ u- iges reçus il faut qu'on s'accommode :
I ne femme surtout doit tribut à la mode. L'orgueil brille, dit-on, sur vos pompeux habits; L'oeil .1 peine soutient l'éclat de vos rubis :
Dieu veut-il qu'on étale un luxe si profane? Oui, lorsqu'à l'étaler notre rang nous condamne. Mais ce grand jeu, chez rtws comment l'autoriser? Le jeu fut de tout temps permis pour s'amuser; On ne peul pas toujours travailler, prier, lire :
II Vaul mieux s'occuper àjouer qu'à médire.
Le plus grand jeu, joué dans cette intention, Peut même devenir unr bonne action :
Tout est sanctifié par une âme pieuse.
N ousétes, poursuit-on, avide, ambitieuse;
1 1 w plu« exquis, citrons confits se font a Roue